‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 3 sur 69 · OPER · texte numérisé non relu

OPER

l'ombre d'Anchise vêtue en moine sort ridiculement du parquet, sans qu'aucune vapeur l'annonce et l'environne, est-ce la faute du poète?

Je me souviens d'avoir entendu tourner en ridicule les ciels de V Opéra y parce que c'étaient des lambeaux de toile. Eh ! les ciels de Claude Lorrain ne sont-ils pas des lambeaux de toile ? Demandez que les ciels soient peints à faire illusion ; demandez de même que les dieux et les héros soient vêtus avec goût, selon leur caractère : mais ne jugez ni de Racine, ni deQuinault, ni de Métastase, par les négligences accidentelles qui vous choquent sur leur théâtre ; et ne nous donnez pas pour un défaut du genre e qui est commun à tous les genres et ce qui leur est étranger I tous.

On demande « si le bon goât et le bon sens permettraient de personnifier tous les êtres que l'imagination des poètes a enfantés, un génie aérien, un jeu, un ris, un plaisir, une heure, une constellation , etc. »

Pourquoi non, si la poésie leur a donné une existence et une forme idéales, si la peinture l'a secondé, et si nos yeux par elle y sont accoutumés ? La fable et la féerie une fois reçues , tout le système en existe dans notre imagination. Dès qu'Armide paraît, on s'attend à voir des génies; dès que Vénus ou l'Amour s'annonce, on serait surpris de ne pas voir les Grâces, les Jeux, les Plaisirs. I^e Guide a peint les Heures entourant le char de l'Aurore; il en a fait un tableau divin : pourquoi ce qui nous charme dans le tableau du Guide choquerait-il le bon sens et le goût sur le théâtre du merveilleux?

On a voulu tourner en ridicule l'allégorie de la Haine dans Vopéra d'Jrmide; et après en avoir fait un détail burlesque, on a dit : « Voilà le tableau de Quinault. »

Une parodie n'est pas une critique, comme une injure n'est pas une raison. Jamais allégorie , je le répète , ne fut plus juste ni plus ingénieuse. Elle est d'autant plus belle, qu'en laissant d'un côté à la vérité simple tout ce qu'elle a de pathétique , de l'autre elle se saisit d'une idée abstraite qui nous serait échappée , et dont elle fait un tableau frappant. Je vais tâcher de me faire entendre. Armide aime Renaud et débire de le haïr : ainsi,

ÉLKM. DE LITTÉB. — T. MI. j

dans l'âme d'Armide, l'amour est en réalité et la haine n'est qu'eu idée. Ou ne parle point le langage d'une passion que l'on ne sent pas. Le poète ne pouvait donc, au naturel, expri- \aer vivement que l'amour d'Armide. Comment s'y est-il pris pour rendre sensible, actif et théâtral, le sentiment qu'Armide n'a pas dans le cœur? Il en a fait un personnage : et quel développement eût jamais eu le relief de ce tableau, la chaleur et la véhémence de ce dialogue?

Page 1