‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 20 sur 69 · PLAN · texte numérisé non relu

PLAN

Plan. Ce terme, emprunté de rarchiterture, et appliqué aux ouvrages d'esprit, signifie les premiers linéaments qui tracent le dessein d'un ouvrage, son étendue circonscrite , son commencement , son milieu , sa lin , la distribution et l'ordonnance de ses parties principales, leur rapport, leur enchaînement.

Ce doit être le premier travail de l'orateur, du poète, du philosophe, de l'historien , de tout homme qui se propose de faire un tout qui ait de l'ensemble et de la régularité.

Un homme qui n'écrit que de caprice , et par pensées détachées , comme Montaigne dans ses Essais^ peut n'avoir qu'une intention générale ; il est dispensé de se tracer un plan. Mais dans un ouvrage où tout doit se lier, se combiner comme dans une montre, pour produire un effet commun, est-il prudent de se livrer à son génie, sans avoir son plan sous les yeux? C'est cependant ce qui arrive assez souvent aux jeunes écrivains, et surtout dans le genre où ce premier travail, bien médité, serait le plus indispensable.

Pénétrons dans le cabinet d'un poète habile et sage, et voyons-le occupé du choix et de la disposition du sujet.

Parmi cette foule d'idées que la lecture et la réflexion lui présentent, il lui vient celle d'un usurpateur, qui de deux enfants nourris ensemble ne sait plus lequel est son fils, ou le fils du roi légitime dont il veut éteindre la race.

Le poète , dans cette masse d'idées , voit d'abord un sujet tragique : il la pénètre , il la développe ; et voici à peu près comment.

Ces deux enfants peuvent avoir été confondus par leur nourrice ; mais si la nourrice n'est plus, on est sûr que le secret de l'échange est enseveli avec elle; le nœud n'a plus de dénoûment. Si cette femme est vivante et susceptible de crainte, l'action ne peut plus être suspendue ; l'aspect du supplice fera tout avouer à ce témoin faible et timide. Le poète établit donc le caractère de la nourrice comme la clef de la voûte. Elle adore le sang de ses maîtres, déteste celui du tyran, brave la mort, et s'obstine au secret. Ce n'est pas tout: si le tyran n'est qu'ambitieux et cruel, sa situation n'est pas assez pénible. Il peut même être barbare au point d'immoler son fils , plutôt que de risquer que son ennemi

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lui échappe, et trancher ainsi le nœud de l'intrigue. Que fait le poëte? Au puissant motif de faire périr l'héritier du trône, ii oppose l'amour paternel, ce grand ressort de la nature; et voyez] comme son sujet devient pathétique et fécond. Le tyran va, sur des lueurs de sentiments, sur des soupçons et des conjectures, balancer entre ses deux victimes et les menacer tour à tour. Mais si l'un des deux princes était beaucoup plus intéressant que l'autre par son caractère, il n'y aurait plus cette alternative de crainte qui met l'âme des spectateurs à l'étroit, et qui rend cette espèce de situation plus vive et plus pressante : le poêle, qui veut qu'on frémisse pour tous les deux tour à tour , les fait donc vertueux l'un et l'autre , et dès lors, non-seulement le tyran ne sait plus lequel préférer pour son fils; mais lorsqu'il veut se déterminer , aucun des deux ne consent à l'être. De cette combinaison de caractères naissent, comme d'elles-mêmes, ces belles situations qu'on admire dans Héraclius.

Devines! tu peux, et choisis si tu l'oses

O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi ; Et je n'en puis trouver pour régner après moi.

Comment s'est fait le double échange qui a trompé deux fois le tyran? sur quels indices chacun des deux princes peut-il se croire Héraclius? par quel moyen Phocas les va-t-il réduire à la nécessité de décider son choix ? quel incident, au fort du péril , tranchera le nœud de l'intrigue et produira la révolution ? Tout cela doit s'arranger dans la pensée du poëte, comme l'eût disposé la nature elle-même, si elle eût combiné ce beau plmi. C'est j ainsi que travaillait Corneille. Il ne faut donc pas s'étonner si' l'invention du sujet lui coûtait plus que l'exécution.

Quand la fable n'a pas été conçue avec cette méditation profonde, on s'en aperçoit au défaut d'harmonie et d'ensemble, à la marche incertaine et laborieuse de l'action, à l'embarras des développements, au mauvais tissu de l'intrigue, et à une certaine répugnance que nous avons à suivre le fil des événements.

La marche d'un poëme , quel qu'il soit , doit être celle de la nature, c'est-à-dire, telle qu'il nous soit facile de croire que les

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