‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 21 sur 69 · PLAN · texte numérisé non relu

PLAN

choses se sout passées comme nous les voyons. Or, dans la nature les idées , les sentiments, les mouvements de l'âme ont une çénération qui ne peut être renversée. Les événements ont de même une suite, une liaison que le poète doit observer, s'il veut que l'illusion se soutienne. Des incidents détachés l'un de l'autre, ou maladroitement liés, n'ont plus aucune vraisemblance. Il en est du moral comme du physique, et du merveilleux comme du familier : pour que la contexture de la fable soit parfaite . il faut qu'elle ne tienne au dehors que par un seul bout. Tous les incidents de l'intrigue doivent naître successivement l'un de l'autre , et c'est la continuité de la chaîne qui produit Tordre et l'unité. Les jeunes gens, dans la fougue d'une imagination pleine de feu , négligent trop cette règle importante : pourvu qu'ils excitent du tumulte sur la scène, et qu'ils forment des tableaux frappants , ils s'inquiètent peu des liaisons, des gradations et des passages. C'est par-là cependant qu'un poète est le rival de la nature , et que la fiction est l'image de la vérité.

heplaii d'une bonne comédie me semble au moins aussi difficile à former que celui d'une tragédie; et j'avoue que dans aucun genre il n'est aucun pla7i qui m'étonne autant que celui du Tartufe.

Le plan du poème épique est plus vaste , mais moins gêné : le génie du poète, affranchi de la règle des unités, s'y trouve infiniment plus libre. Mais cette aisance elle-même est la cause des écarts où il s'abandonne, et du froid que des épisodes trop inutiles et trop fréquents répandent dans son action. Enchaîner les événements, les faire naître les uns des autres, les faire tous servir à nouer l'action et à graduer l'intérêt; voilà les lois que l'inventeur doit s'imposer, lorsqu'il conçoit et médite son plan; et à cet égard , nous avons des romans mieux conçus que les plus beaux poèmes.

En éloquence, la méthode est la même pour la génération des idées, pour la gradation du pathétique, pour l'ordre, le rapport et l'enchaînement des parties, enfin pour la tendance des moyens à un but commun. Mon respect pour Cicéron, que je consulte comme un oracle toutes les fois qu'il s'agit de son art , ne

m'empêche pas de différer ici de son opinion sur l'ordonnance du discours. Il veut que l'orateur, en distribuant ses moyens, en choisisse de fermes pour le commencement, garde les plus forts pour la fin , et qu'au milieu, comme dans la foule, il fasse passer les plus faibles. Il me semble, au contraire, que toute succession du fort au faible est vicieuse; et que l'attention se ralentit , comme l'intérêt diminue , si l'on ne se sent pas mené graduellement du plus faible au plus fort.

Il est sans doute important de donner, dès l'entrée, une haute idée de son sujet, une opinion favorable et imposante de sa cause; mais ou le peut en annonçant cette progression de moyens, et en prévenant l'auditoire sur l'accumulation des preuves et sur l'accroissement des forces qu'on s'engage à développer. J'appliquerai donc à l'ordonnance du discours et à l'économie de la preuve elle-même ce que dit Cicéron en parlant de l'exorde : Nihil est in natura rerum quod se universum profundat et quod totum repente evolet. Sic omnia qux fiunt quxque aguntur acerrime, lenioribus principiis natura ipsa pertexuit.

Dans la nature tous les commencements sont faibles ; on doit s'attendre que l'art procédera comme elle, et ménagera ses moyens. Mais des moyens faibles ne sont pas des moyens faux. Ceux-ci jamais, Cicéron en convient , ne doivent entrer dans la cause. Il ne s'agit que du plus ou moins de vraisemblance, oudu plus ou moins d'impulsion. Or, soit qu'on agisse sur l'entendement ou sur la volonté, sur Tesprit ou sur l'âme, je crois que, dans ud plany il faut distribuer ses forces de manière que la persuasion, l'émotion, l'intérêt, la lumière, la chaleur, aillent en croissant du commencement à la fin.

La seule exception que j'y trouve est le cas où, dans la réplique, on aurait à vaincre dans les esprits une forte prévention, une persuasion profonde que l'adversaire y aurait laissée : alors c'est comme un poste, dans un champ de bataille, qu'il s'agit d'abord d'emporter, et à l'attaque duquel on est obligé d'employer ce qn'on a de plus vigoureux. Mais lorsqu'une circonstance pareille n'oblige pas de renverser la progression naturelle des idées, des sentiments, des procédés enfin de l'éloquence, je penserais qu'on

devrait toujours aller du faible au fort, et graduer ainsi saus cesse l'attention , la persuasion, Témotion de l'auditeur.

Du reste , il n'en est pas du plan d'un plaidoyer comme de celui d'un sermon ou d'une harangue. Dans celui-ci ( qu'on me permette la comparaison), l'orateur, comme le danseur, est le maître de se donner l'attitude, les mouvements, les développements qui lui sont favorables ; et il passe de l'un à l'autre avec une pleine liberté. Dans le plaidoyer, au contraire, l'orateur ressemble au lutteur: son action est souvent commandée et contrainte par celle de son adversaire ; et par une comparaison plus noble, Quintilien nous fait voir que ses dispositions , son ordre de bataille , doivent s'accommoder au poste , aux mouvements , et aux forces de l'ennemi, foyez Rhétorique.

Poésie. On a écrit les révolutions des empires; comment n'a-t-on jamais pensé à écrire les révolutions des arts, à chercher dans la nature les causes physiques et morales de leur naissance, de leur accroissement, de leur splendeur et de leur décadence? Nous allons en faire l'essai sur la partie la plus brillante de la littérature; considérer \a poésie comme une plante, examiner pourquoi , indigène dans certains climats, on l'y a vue naître ■et fleurir d'elle-même; pourquoi, étrangère partout ailleurs, elle n'a prospéré qu'à force de culture; ou pourquoi , sauvage et rebelle , elle s'est refusée aux soins qu'on a pris de la cultiver ; enfin pourquoi, dans le même climat, tantôt elle a été florissante et féconde , tantôt elle a dégénéré.

En recherchant les causes de ces révolutions, on a trop accordé, ce me semble , aux caprices de la nature et à ses inégalités. On croit avoir tout explique lorsqu'on a dit que la nature, tour à tour avare et prodigue , tantôt s'épuise à former des génies, tantôt se repose et languit dans une longue stérilité. Mais la nature n'est point avare , la nature n'est point prodigue , la nature ne s'épuise point : ce sont des mots vides de sens. Imaginer qu'elle s'est accordée avec Périclès, Alexandre, Auguste, Léon X, Louis le Grand, pour faire de leur siècle celui des mu-

ses et des arts , c'est donner, comme on fait souvent, une métaphore pour une raison. II est plus que probable que sous le: même ciel , dans le même espace de temps , la nature produit la même quantité de talents de la même espèce. Rien n'est fortuit, tout a sa cause; et d'une cause régulière tous les effets] doivent être constants.

La différence des climats a quelque chose de plus réel. On sait! qu'en général les hommes, dans certains pays, naissent avec desj organes plus délicats et plus sensibles, une imagination plus vive et i plus féconde, un génie plus inventif. Mais pourquoi tout l'Orient n'aurait-il pas reçu la même influence du ciel et les mêmes dons, que la Grèce ; pourquoi , dans la Grèce, des climats différents,^ comme la Thrace, la Béotie, et I-esbos, auraient-ils produit, l'un' des Amphions et des Orphées ; l'autre, des Pindares et des Corinnes; l'autre, des Alcées et des Saphos.J* Et s'il est vrai qu'Achille avait pris à Thèbes la lyre sur laquelle il chantait les héros ; si la lyre thébaine, dans les mains de Pindare, fut couronnée de lauriers, est-ce au naturel du pays qu'en est la gloire? Nesavons-nous pas quelle idée on avait du génie des Béotiens t Tout donner et tout refuser à l'influence du climat sont deuxs excès de l'esprit de système.

Cependant , si les Grecs n'ont pas été le seul peuple de l'univers ingénieux et sensible, pourquoi, dans l'art d'imiter et dej feindre, n'a-t-on jamais pu l'égaler qu'en marchant sur ses tra-i ces, et qu'en adoptant ses idées, ses images, ses fictions?

Voyez dans l'Europe moderne, quand la paix, l'abondance le luxe, la faveur des rois , le goût des peuples , ont attiré les muses; voyez-les, dis-je, arriver en étrangères fugitives, chargées de leurs propres richesses, et portant avec elles les dieuj de leurs pays. Quoi de plus marqué que ce penchant pour les lieux qui les ont vues naître? Que les Romains aient imité les Grecs, dont ils étaient les disciples, cela est simple et naturel^ mais que, dans aucun de nos climats, \a poésie n'ait été floris santé qu'autant qu'on lui a laissé le caractère et les mœurs antiques; qu'elle soit depuis trois mille ans fidèle au culte de sa] première patrie ; que des mœurs nouvelles et des sujets récents, elle n'aime que ce qui ressemble à ce qu'elle a vu dans la Grèce |J

voilà ce qui prouve qu'elle tient par essence aux qualités de sou pays natal. Pourquoi cela? c'est ce que nous cherchons.

Horace donne au succès des arts et de la poésie dans la Grèce la même cause qu'il eut à Rome :

l't primum positis nvgari Grœcia bellis Cccpit, et in vitiiim fortitna tabler œqiia.

.Mais si ce goût fut chez les Romains le présage ou l'effet de la corruption qui suivit la prospérité, il n'en fut pas de même chez les Grecs. Les muses pour fleurir chez eux n'attendirent ni le loisir de la paix, ni les délices de l'abondance. Le temps le plus orageux de la Grèce et le plus fécond en héros fut aussi le plus fécond en hommes de génie. Depuis la naissance d'Eschyle jusqu'à la mort de Platon , l'espace d'un siècle présente ce que la Grèce a produit de plus célèbre dans les armes et dans les lettres. On couronnait sur le théâtre d'Athènes l'un des héros de Marathon ; Cratinus et Cratès amusaient les vainqueurs de Platée et de Salamine ; Charillus les chantait ; les Miltiade , |les ïhémistocle, les Aristide, les Périclès, applaudissaient les chefs-d'œuvre des Sophocle et des Euripide; et au milieu même des discordes nationales, des guerres de Corinthe et du Péloponnèse, de Thèbes contre Lacédémone, et de celle-ci contre Athènes , ou plutôt d'Athènes contre la Grèce entière, la vpoésie prospérait encore et s'élevait comme à travers les ruines de sa patrie.

11 y avait donc pour rendre la poésie florissante dans ces cliimats, des causes indépendantes de la bonne et de la mauvaise fortune; et la première de ces causes fut le naturel d'un peuple vif, sensible , passionné pour les plaisirs de l'esprit et de l'âme, autant que pour les voluptés des sens. Je dis le naturel; et en cela les Grecs différaient des Romains. Ceux-ci ne se polirent iqu'après s'être amolHs ; au lieu que ceux-là furent tels dans toute la vigueur de leur génie et de leurs vertus. La gloire des talents et la gloire des armes , l'amour des plaisirs de la paix, et le courajîe et la constance dans les travaux de la guerre, ne sont incompatibles que lorsque ceux-ci tiennent plus à la rudesse et à raustérité des mœurs qu'à la vigueur et à l'activité de l'âme.

Rien n'est plus dans la nature, témoin César, Alcibiade, e^ mille autres guerriers, qu'un homme vaillant et sensible, vo< luptueux et infatigable, également passionné pour la gloire el| pour les plaisirs. C'est à quoi se trompaient les Lacédémoniens, en méprisant les mœurs d'Athènes ; c'est à quoi font aussi semblant de se méprendre des peuples jaloux des Français.

Caton avait raison de reprocher à Rome d'être devenue une ville grecque. Mais si Athènes eût voulu prendre les mœurs d( l'antique Rome , elle y eût perdu de vrais plaisirs , et acquis d( fausses vertus; ainsi que Rome, en devenant grecque, avail perdu ses vertus naturelles , pour acquérir des plaisirs factices, tju'elle ne goûta jamais bien.

De cela seul que les Grecs étaient doués d'une imaginatioi vive et d'une oreille sensible et juste, il s'ensuivit d'abord qu'ill eurent une langue naturellement poétique. La poésie demande une langue figurée, mélodieuse, riche, abondante, variée, habile à tout exprimer; dont les articulations douces, les sonî harmonieux , les éléments dociles à se combiner en tous sens fl donnent au poète la facilité de mélanger ses couleurs primitives, et de tirer de ce mélange une infinité de nuances nouvelles : telle fut la langue des Grecs. Mais sans parler des mots composés dont cette langue poétique abonde, et dont un seul fait souvent une image, ni de l'inversion qui lui est commune avec la langue des Latins , ni de la liberté du choix de ses dialectes , privilège qui la distingue et dont elle seule a joui , ne parlons que de sa prosodie et du bonheur qu'elle eut d'abord d'être soumise par la musique aux lois de la mesure et du mouvement.

Le goût du chant est un de ces plaisirs que la nature a ménagés à l'homme pour le consoler de ses peines, le soulager dans ses travaux , et le sauver de l'ennui de lui-même. Dans tous les temps et dans tous les climats, l'homme , sensible au nombre et à la mélodie, a donc pris plaisir à chanter.

Or, par un instinct naturel , tous les peuples, et les sauvages mêmes, chantent et dansent en mesure et sur des mouvements réglés. Il a donc fallu que la parole appliquée au chantait observé la cadence, soit par un nombre de syllabes égal au noml)re des sons de l'air, et dont l'air décidait lui-même ou la vi-

POESIE. Hl

tesse ou la lenteur (ce fut la poésie rbythmique) ; soit par un nombre de temps égaux , résultant de la durée relative et correspondante des sons de l'air et des sons de la langue (c'est ce qu'on appelle h poésie métrique). Dans la première, nul égard à la longueur naturelle et absolue des syllabes ; on les suppose toutes égales en durée, ou plutôt susceptibles d'une égale vitesse ou d'une égale lenteur : telle est la poésie des sauvages, celle des Orientaux, celle de tous les peuples de l'Europe moderne. Dans l'autre , nul égard au nombre des syllabes ; on les mesure au lieu de les compter; et les temps donnés par leur durée décident de l'espace qu'elles peuvent remplir : telle fut la poésie des Grecs et celle des Latins , dont les Grecs furent les modèles.

Les Grecs, doués d'une oreille juste , sensible et délicate , s'étaient aperçus que parmi les sons et les articulations de leur angue, il y en avait qui, naturellement plus lents ou plus rapides, suivaient aussi plus facilement l'impression de lenteur ou de rapidité que la musique leur donnait. Us en firent le choix ; ils trouvèrent des mots qui formaient eux-mêmes des nombres anaogues à ceux du chant; ils les divisèrent par classes ; et , en les combinant les uns avec les autres, ce fut à qui donnerait au vers a forme la plus agréable. La poésie épique , la poésie élégiaque, la poésie dramatique , eut le sien ; et chaque poète lyrique se distingua par une mesure analogue au chant qu'il s'était fait lui-même , et sur lequel il composait : le vers d'Anacréon, celui de Sapho, celui d'AJcée, portent le nom de ces poètes. Ainsi , leur langue ayant acquis les mêmes nombres que la musique, il leur fut aisé, dans la suite, de modeler le mètre sur la phrase du chaut; et dès lors l'art des vers et l'art du chant, réglés, mesurés l'un sur l'autre, furent parfaitement d'accord.

Que ce soit ainsi que s'est formé le système prosodique de la angue d'Orphée et de Linus, c'est de quoi l'on ne peut douter. Et qui jamais se fût avisé de mesurer les sons de la parole , sans e plaisir qu'on éprouva en essayant de la chanter? Ce plaisir jne fois senti , on fit un art de le produire : l'oreille s'habitua Dsensiblement à donner une valeur fixe et relative aux sons ariculés ; la langue retint les mouvements que la musique lui im-

primait; et l'usage ayant confirmé les décisions de i'oreili leurs lois formèrent un système de prosodie régulier et constant.

Il est donc bien certain que , chez les Grecs, la poésie, considérée comme un langage harmonieux , dut la naiss.mce à la musique, et reçut d'elle ses premières lois, la mesure et le mouvement.

Qu'on prenne la marche opposée , comme on a fait chez les modernes, c'est-à-dire que l'on commence par la poésie , et que la musique ne vienne que longtemps après la plier aux règles du chant, elle n'y trouvera que des nombres épars, sans précision, sans symétrie, et tels que le hasard aura pu les former.

La prosodie donnée par la musique fut donc, je le répète, le le premier avantage de la poésie chez les Grecs; et qui sait le temps qu'il fallut à l'usage pour la fixer? Les Latins, par imitation, se firent une prosodie; et, quoiqu'elle leur fût transmise, encore ne fut-ce pas sans peine que leur oreille s'y forma.

Grœcia capta ferum victorem cepit , et artes Intulit agresti Latio; sic horridus ille Dejluxil numerus Saturnius.

Ce vers brut et grossier du siècle de Saturne n'est autre chose que le vers rhythmique , tel qu'on l'a renouvelé dans la basse latinité.

Mais que l'on s'imagine avec quelle lenteur les Grecs, sans modèle et sans guide, essayant les sons de leur langue et en appréciant la valeur , durent combiner ce système , qui prescrivait à la parole des temps fixes et réguliers : quelle longue habitude, quelle ancienne alliance entre la poésie et la musique un tel accord ne suppose-t-il pas! et combien ces deux arts avaient dû s'exercer pour former la langue d'Homère!

Homère est sur les bornes les plus reculées de l'antiquité, comme est sur l'horizon une tour élevée, au delà de laquelle on ne voit plus rien , et qui semble toucher au ciel. On est tenté de croire qu'il a tout inventé ; mais quand il n'avouerait pas luimême que la poésie lyrique florissait longtemps avant lui»

la seule prosodie de sa langue en serait une preuve évidente.

Le chant fut le modèle des vers. La poésie lyrique fut donc la première inventée ; et l'on sait combien , dans les fêtes, dans les jeux solennels, et à la table des rois, de beaux vers, chantés sur la lyre , étaient applaudis et vantés.

Le caractère distinctif des Grecs, entre tous les peuples du monde, fut l'importance et le sérieux qu'ils attachaient à leurs plaisirs. Idolâtres de la beauté, de la volupté en tout genre, tout ce qui avait le don de charmer leurs sens était divin pour eux : un sculpteur, un peintre, un poète, les ravissait d'admiration ; Homère avait des temples. Une courtisane célèbre par la beauté de sa taille est enceinte; voilà un beau modèle perdu, le peuple est dans la désolation : on appelle Hippocrate pour la faire avorter : il la fait tomber, elle avorte , Athènes est dans la joie : le modèle de Vénus est sauvé. Phryné est accusée d'impiété devant l'aréopage : l'orateur la voit convaincue ; il arrache son voile, et dit aux vieillards : Eh bien! faites donc périr tant de beautés! Phryné est renvoyée.

Voilà le peuple chez qui les arts et la poésie ont dû naître.

Mais de ses organes le plus sensible , le plus délicat , c'était l'oreille. Périclès demandait aux dieux tous les matins, non pas les lumières de la sagesse , mais l'élégance du langage, et qu'il ne lui échappât aucune parole qui blessât les oreilles du peuple athénien.

Or, si telle fut la sensibilité des Grecs pour la simple mélodie de la parole, qu'elle faisait presque tout le charme, toute la force de l'éloquence , et que la philosophie elle-même employait plus de soins à bien dire qu'à bien penser, sûre de gagner les esprits si elle captivait les oreilles , quel devait être l'ascendant d'une poésie éloquente secondée par la musique , et d'une belle voix chantant des vers sublimes sur des accords harmonieux? Nous croyons entendre des fables lorsqu'on nous dit que chez les Grecs une corde ajoutée à la lyre était une innovation poitique ; que les sages mêmes en auguraient un changement Jans les mœurs , une révolution dans l'État ; que dans un )lan de gouvernement, ou dans un système de lois , on examilait sérieusement si tel ou tel mode de musique y serait admis

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OU en serait exclu : et cependant rien n'est plus vrai , ni plj naturel chez un peuple qui était dominé par les sens.

Un poète lyrique fut donc, chez les Grecs, un personnaj recommandable : ces peuples révéraient en lui le pouvoir qu'il avait sur eux ; et de la haute idée qu'ils en avaient conçue résultent naturellement les progrès que fit ce bel art. Foyez

liYRTQUE.

C'est donc bien chez les Grecs que la poésie lyrique a dû r.aitre , fleurir , et servir de prélude à la poésie épique et dramatique , dont elle avait formé la langue , et , si j'ose le dire , accordé l'instrument.

La poésie enfln put se passer du chant, et son langage harmonieux lui suffit pour charmer l'oreille. Mais en quittant la lyre , elle prit le pinceau : ce fut alors qu'elle dut sentir tous les avantages du climat qui l'avait vue naître. Quel amas de beautés pour elle!

Dans le physique, une variété , une richesse inépuisable; les plus beaux sites , les plus grands phénomènes, les plus magnifiques tableaux; des fleuves, des montagnes, des mers, des forêts, des vallons fertiles et délicieux ; des villes, des ports florissants, des États dont les arts les plus dignes de l'homme, l'agriculture et le commerce, faisaient la force et l'opulence; tout cela; dis-je , rassemblé comme sous les yeux du poète! Non loin de là, et comme en perspective, le contraste des fertiles champs de l'Egypte et de la Libye, avec de vastes et de brûlants déserts peuplés de tigres et de lions; plus près, le magnifique spectacle de vingt royaumes répandus sur les côtes de l'Asie Mineure ; d'un côté, ce riant et superbe tableau des îles de la mer Egée ; de l'autre , les monts enflammés et l'affreux détroit de Sicile ; enfio tous les aspects de la nature et l'abrégé de l'univers , dans l'espace qu'un voyageur peut parcourir en moins d'un an : quel théâtre pour la poésie épique!

Dans le moral , tout ce que pouvait offrir de curieux à peindre un nombreux assemblage de colonies de diverse origine, transplantées sous un même ciel, ayant chacune ses dieux tutélaires, ses coutumes , ses lois, ses fondateurs, et ses héros : à chaque pas des mœurs nouvelles et souvent opposées ; mais par-

tout un caractère décidé , voisin de la nature par son ingénuité, par la franchise et le relief des passions , des vertus et des vices; ici, plus doux et plus sensible; là, plus vigoureux, plus austère; ailleurs, sauvage et un peu féroce, mais naturel , simple , cnersique, et facile à peindre à grands traits; l'influence des peuples dans l'administration, source de troubles pour un État t't d'incidents pour un poëme; le mélange des esclaves et des iiommes libres, usage barbare, mais fécond en aventures pathétiques; l'exil volontaire après le crime, sorte d'expiation qui. de tant de héros, faisait d'illustres vagabonds ; l'hospitalité, ce devoir si précieux à l'humanité et si favorable à la poésie; la piété envers les étrangers , le respect pour les suppliants, le caractère inviolable qu'imprimait la mort aux volontés dernières; la foi que l'on donnait aux songes , aux présages , aux prédictions des mourants ; la force des serments , l'horreur attachée au parjure ; la religieuse terreur qu'inspirait aux enfants la malédiction des pères et Timprécation des malheureux à ceux qui les faisaient souffrir, dernières armes de la faiblesse, dernier frein de la violence, dernière ressource de l'innocence , qui , dans sou abattement même, était par-là redoutable aux méchants; d'un autre côté, les récompenses attachées à la gloire et à la vertu , les éloges de la patrie , des statues ou des tombeaux ; enfin la vie modeste et retirée des femmes , cette décence austère , cette simplicité, cette piété domestique, ces devoirs d'épouse et de mère si religieusement remplis ; et parmi ces mœurs dominantes , des singularités locales; dans la Thrace, une ardeur, une audace guerrière qui relevait encore l'éclat de la beauté; à Lacédémone, une fierté qui ne rougissait que de la faiblesse , une vertu sévère et mâle, une honnêteté sans pudeur; la chasteté milésienne, et la volupté de Lesbos : tous extrêmes que la poésie est si heureuse d'avoir à peindre, parce qu'elle y emploie ses plus vives couleurs.

Dans le génie, la liberté qui élève l'âme des poètes comme celle des citoyens; l'esprit patriotique, sans cesse aiguillonné par la rivalité et la jalousie de vingt républiques voisines; l'i- "resse de la prospérité, qui, en même temps qu'elle ôte la sagesse ilu conseil, donne l'audace de la pensée; la vanité des Grecs,

F.Li.M. DE LITTLB. — T. III. î)

qui avaient prodigué l'héroïque et le merveilleux pour illustrer leur origine; leur imagination , qui animait tout dans la nature, qui ennoblissait jusqu'aux détails les plus familiers de la vie; leur sensibilité, qui leur faisait préférer à tout le plaisir d'être émus, et qui semblait aller sans cesse au-devant de l'illusion , en admettant sans répugnance tout ce qui la favorisait, en écartant toute réflexion qui en aurait détruit le charme ; un peuple enfin dominé par ses sens, livré à leur séduction , et passionnément amoureux de ses songes.

Dans les connaissances humaines, ce mélange d'ombre et de lumière, si favorable à \a poésie lorsqu'il se combine avec un génie inquiet et audacieux , parce qu'il met en activité les forces de l'âme et la curiosité de l'esprit ; la physique et l'astronomie couvertes d'un voile mystérieux, et laissant imaginer aux hommes tout ce qu'ils voulaient , pour suppléer aux lois de la nature et à ses ressorts, qu'ils ne connaissaient pas; une curiosité impuissante d'en pénétrer les phénomènes , source intarissable d'erreurs ingénieuses et poétiques, car l'ignorance fut toujours mère et nourrice de la fiction.

Dans les arts , la manière de combattre et de s'armer de ces temps-là, où l'homme, livré à lui-même , se développait aux yeux du poète avec tant de noblesse, de grâce et de fierté; la navigation, plus périlleuse et par-là plus intéressante; où le courage ^ au défaut de l'art, était sans cesse mis à l'épreuve des dangers les plus effrayants ; où ce qui nous est devenu familier par l'habitude était merveilleux par la nouveauté; où la mer, que l'industrie humaine semble avoir aplanie et domptée, ne .présentait aux yeux des matelots que des abîmes et des écueils; le peu de progrès des mécaniques; car l'homme n'est jamais plus intéressant et plus beau que lorsqu'il agit par lui-même; et ce que disait un Spartiate en voyant paraître à Samos la première machine de guerre : C'est fait de la valeur, on put le dire aussi de la poésie épique dès que l'homme apprit à se passer d'être robuste et vigoureux.

Dans l'histoire, une tradition mêlée de toutes les fables qu'elle avait pu recueillir en passant par l'imagination des peuples, et susceptible de tout le merveilleux que les poètes y voulaient ré-

pandre , le peu de connaissance qu'on avait alors du passé leui lissant la liberté de feindre , sans jamais être démentis.

Enfm une religion qui parlait aux yeux et qui animait toul lians la nature , dont les mystères étaient eux-mêmes des peintures délicieuses , dont les cérémonies étaient des fêtes riantes ou des spectacles majestueux ; un dogme , où ce qu'il y a de plus terrible , la mort et l'avenir, était embelli par les plus brillantes peintures ; en un mot, une religion poétique , puisque les poètes en étaient les oracles , et peut-être les inventeurs. Voilà ce qui environnait la poésie épique dans son berceau.

M:iis , ce qui intéresse plus particulièrement la tragédie que le poëme épique, une foule de dieux, comme je l'ai dit ailleurs, passionnés, injustes, violents, divisés entre eux et soumis à la destinée; des héros issus de ces dieux, servant leur haine et leur fureur, et les intéressant eux-mêmes dans leurs querelles ou leurs vengeances; des hoiim>es esclaves delà fatalité, misérables jouets des passions des dieux et de leur volonté bizarre ; des oracles obscurs, captieux et terribles ; des expiations sanguinaires ; lies sacrifices de sang humain ; des crimes avoués , commandés par le ciel ; un contraste éternel entre les lois de la nature et celles de la destinée , entre la morale et la religion ; des malheureux placés comme dans un détroit sur le bord de deux précipices , et n'ayant bien souvent que le choix des remords : voilà sans doute le système religieux le plus épouvantable , mais par-là même le plus poétique, le plus tragique qui fut jamais. L'histoire ne l'était pas moins.

La Grèce avait été peuplée par une foule de colonies, dont chacune avait eu pour chef un aventurier courageux. La rivalité de ces fondateurs, dans des temps de férocité, avait produit des discordes sanglantes. La jalousie des peuples et leur vanité avaient grossi tous les traits de l'histoire de leurs pays, soit en exagérant les crimes des ancêtres de leurs voisins , soit en rehaussant les vertus et les faits héroïques de leurs propres ancêtres. De là ce mélange d'horreur et de vertus dans les mêmes héros. Chaque famille avait ses forfaits et ses malheurs hérédi taires. Le rapt, le viol , l'adultère, l'inceste, le parricide, formaient l'histoire de ces premiers brigands , histoire abominable,

148 ELEMENTS DE LITTEUATURE.

et d'autant plus tragique. Les Danaïdes, les Pélopides, les Atri] des, les fables de JMéléagre, de IVlinos, de Jason, les guerre de Thèbes et de Troie , sont l'effroi de l'humanité et les trésor^ du théâtre : trésors d'autant plus précieux, que ces horreui étaient ennoblies par le mélange du merveilleux. Pas un de ce^ illustres scélérats qui n'eût un dieu pour père ou pour complice c'était la réponse et l'excuse que ces peuples donnaient sans doute au reproche qu'on leur faisait sur les crimes de leurs aïeux : la volonté des dieux , les décrets de la destinée, un ascendant irrésistible, une erreur fatale, avaient tout fait. Et ce fut là comme la base de tout le système tragique ; car la fatalité, qui laisse la bonté morale au coupable, qui attache le crime à la vertu et le remords à l'innocence , est le moyeu le plus puissant qu'on ait imaginé pour effrayer et attendrir l'homme sur le destin de son semblable. Aussi l'histoire fabuleuse des Grecs est-elle la seule vraiment tragique dans les annales du monde entier; et ce mélange en est la cause.

Mais ce qui tenait de plus près encore aux événements politiques , c'est cette ivresse de la gloire et des prospérités que les Athéniens avaient rapportée de Marathon , de Salamine , et de Platée; sentiment qui exaltait les âmes, et surtout celles des poètes : c'est ce même orgueil , ennemi de toute domination et charmé de voir dans les rois les jouets de la destinée , cet orgueil, sans cesse irrité par la menace des monarques de l'Orient et par le danger de tomber sous les griffes de ces vautours, c'est là, dis-je, ce qui donna une impulsion si rapide et si forte au génie tragique , et lui fit faire en un demi-siècle de si incroyables progrès.

Du côté de la comédie , les mœurs grecques avaient aussi des avantages qui leur sont propres, et qu'on ne trouve point ailleurs. Chez un peuple vif, enjoué, naturellement satirique, et dont le goût exquis pour la plaisanterie a fait passer en proverbj le sel piquant et (in dont il l'assaisonnait ; chez ce peuple républicain , et libre censeur de lui-même, que l'on s'imagine un théâtre où il était permis de livrer à la risée de la Grèce entière, non-seulement un citoyen ridicule ou vicieux , mais un juge inique et vénal , un dépositaire du bien public négligent, avare, in-

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Udèle , un magistrat sans talent ou sans mœurs , un général d'armée sans capacité, un riche ambitieux qui briguait la faveur du peuple, ou un fripon qui le trompait; en un mot, le peuple luimême, qui se laissait traduire en plein théâtre comme un vieillard chagrin, bizarre, crédule, imbécile, esclave et dupe de ces brigands publics, qui le flattaient et l'opprimaient; qu'on s'imagine ces personnages, d'abord exposés sur la scène et nommés par leur nom , ensuite ( lorsqu'il fut défendu de nommer ) si bien désignés par leurs traits et par toute espèce de ressemblance, qu'on les reconnaissait en les voyant paraître; et qu'on juge de là combien le génie comique, animé par la jalousie et la malignité républicaines, devait avoir à s'exercer!

Ainsi la poésie trouva tout disposé comme pour elle dans la Grèce; et la nature , la fortune , l'opinion, les lois , les mœurs, tout s'était accordé pour la favoriser.

Il sera bien aisé de voir à présent dans quel autre pays du monde elle a trouvé plus ou moins de ces avantages.

J'ai déjà dit que chez les Romains elle s'était fait une prosodie modelée sur celle des Grecs ; mais, n'ayant ni la lyre dans la main des poètes pour soutenir et animer les vers , ni les mêmes objets d'éloquence et d'enthousiasme, ni ce ministère public qui la consacrait chez les Grecs, la poésie lyrique ne fut à Rome qu'une stérile nnitation, souvent froide et frivole, presque jamais sublime. Foyez Lyrique.

La gravité des mœurs romaines s'était communiquée au culte : une majesté sérieuse y régnait; la sévère décence en avait banni les grâces, les plaisirs, la volupté, la joie. Les jeux à Rome n'étaient que des exercices militaires ou des spectacles sanglants; ce n'étaient plus ces solennités oij vingt peuples venaient en foule voir disputer la couronne olympique. Un poète qui , dans le cirque, serait venu sérieusement célébrer le vainqueur au jeu du disque ou de la lutte, aurait excité la risée des vainqueurs du monde. Rome était trop occupée de grandes choses pour attacher de l'importance à de frivoles jeux : elle les aimait, comme on aime quelquefois une maîtresse, passionnément, et sans l'estimer.

Si quelquefois la poe«> lyrique célébrait dans Rome des triom-

plies OU des vertus , ce n'était point le ministère d'un homme inspiré par les dieux ou avoué par la patrie, c'était le tribut personnel d'un poète qui faisait sa cour, et quelquefois l'hommage d'un complaisant ou d'un flatteur.

On voit donc bien qu'en supposant Rome peuplée de génies faits pour exceller dans cet art , les causes morales qui auraient dû les faire éclore et les développer n'étant pas les mêmes que dans la Grèce, ils n'auraient jamais pris le même accroissement.

La poésie épique trouva dans l'Italie une partie des avantages qu'elle avait eus dans la Grèce , moins de variété pourtant , moins d'abondance et de richesses , soit dans les descriptions physiques, soit dans la peinture des mœurs ; mais ce qu'elle eut à regretter surtout, ce fut l'obscurité des temps appelés héroïques.

Les événements passés demandent, pour être agrandis aux yeux de l'imagination, non-seulement une grande distance, mais une certaine vapeur répandue dans l'intervalle. Quand tout est bien connu, il n'y a plus rien à feindre. Depuis Numa jusqu'à Auguste , l'enchaînement des faits était écrit et consigné. Le petit nombre des fables répandues dans les annales était sans suite, comme sans importance. Si le poète eût voulu exagérer les faits et leur donner des causes étonnantes et merveilleuses , non-seulement la sincérité de l'histoire , mais la vue familière des lieux où ces faits étaient arrivés , les eût réduits à leur juste valeur. Comment exagérer aux yeux de Rome la défaite ûes Volsques ou celle des Sabins ? Le seul sujet vraiment épique qu'il fût possible de tirer des premiers temps de Piome est celui que Virgile a pris, parce qu'il est un des derniers rameaux de l'histoire fabuleuse des Grecs.

Les événements dans la suite eurent plus de grandeur, mais de cette grandeur réelle que la vérité historique présente tout entière et met au-dessus de la fiction. Les guerres puniques , celles d'Asie, celles d'Épire, d'Espagne, et des Gaules, la guerre civile elle-même , ne laissaient à la poésie sur l'histoire que l'avantage de décrire les mêmes faits et de peindre les mêmes hommes d'un style plus élevé, plus harmonieux, plus animé

peut-être, et plus haut en couleur; mais ni les causes, ni les moyens, ni les détails intéressants, rien ne pouvait se déguiser.

Les auspices et les présages pouvaient entrer pour quelque chose dans les résolutions et influer sur les événements : mais si l'on ei\t vu Neptune se déclarer en faveur des Carthaginois, et Mars en faveur des Romains , Vénus en faveur de César, Minerve en faveur de Pompée, la gravité romaine aurait trouvé puérils ces vains ornements de la fable , dans des récits dont la vérité simple avait par elle-même tant d'importance et de grandeur.

Ainsi Varius et Pollion n'étaient guère plus libres dans leurs compositions que Tite-Live et que Tacite. On voit même que le jeune Lucain , avec tout le feu de son génie , et quoiqu'il eût pris pour sujet de son poëme un événement dont l'importance semblait justifier l'entremise des dieux, ne les y a montrés que de loin , en philosophe plus qu'en poëte, comme spectateurs , comme juges , mais sans les engager et sans les faire agir dans la querelle de ses héros.

Les événements et les mœurs que nous présente l'histoire romaine semblent avoir été plus favorables à la tragédie. Mais si l'on considère que les mœurs romaines n'étaient rien moins que passionnées; que le courage et la grandeur d'âme, l'amour de la gloire et de la liberté, en étaient les vertus; que l'orgueil, la cupidité, l'ambition en étaient les vices; que les exemples de constance , de générosité , de dévouement qui nous frappent dans l'héroïsme des Romains, étant des actes volontaires, ne pouvaient en faire un objet ni pitoyable ni terrible ; que les deux causes de malheur qui dominent l'homme et qui le rendent véritablement misérable , l'ascendant de la destinée et celui de la passion, n'entraient pour rien dans les scènes tragiques dont l'histoire romaine abonde; qu'il était même de l'essence du courage romain d'opposer au malheur une froideur stoïque qui dédaignait la plainte et qui séchait les larmes , on reconnaîtra que les Régulus, les Caton, lesPorcie, les Cornélie, étaient propres à élever l'ame , mais nullement à l'émouvoir ni de terreur ni de pitié.

152 ELEMENTS DE LITTERATUBE.

Qu'on examine les sujets romains les plus forts, les plus pa» thetiques : on peut tirer de ceux de Coriolan, de Scévole, dej Manlius, de Lucrèce, de César, une ou deux situations dignes d'un grand théâtre ; mais cette continuité d'action véhémente et pathétique des sujets grecs, où la trouver? Les sujets romains ne sont grands, ou plutôt leur grandeur ne se soutient que par les mœurs et les sentiments que Corneille en a tirés; et ce n'étaient pas des mœurs, des sentiments, et des maximes, mais des tableaux peints à grands traits, qu'il fallait sur de grands théâtres comme ceux de Rome et d'Athènes. Foijei Tragédie.

Une seule époque dans Rome fut favorable à la tragédie : ce fut celle de la tyrannie et de la servitude , des délateurs et des proscrits. Alors, sans doute, le tableau de ces calamités aurait attendri Rome ; et la faiblesse et l'innocence fugitives dans les déserts , réfugiées dans les tombeaux , poursuivies , arrachées de ces derniers asiles , traînées aux pieds d'un monstre couronné, et livrées au fer des licteurs, ou réduites au choix du supplice; ce contraste d'une férocité et d'une obéissance également stupides ; cet abattement inconcevable d'un peuple qui .'ïvait tant de fois bravé la mort , qui la bravait encore , et qui tremblait devant des maîtres aussi lâches qu'impérieux ; ce mélange d'un reste d'héroïsme avec une bassesse d'esclave abrutis, cette chute épouvantable de Rome libre et maîtresse du monde , sous le joug des plus vils des hommes, des plus indignes de régner et de vivre , d'un Claude , d'un Caligula , qui auraient été le rebut des esclaves s'ils étaient nés parmi les esclaves ; ces deux extrémités des choses humaines , rapprochées sur un théâtre , auraient été sans doute le tableau le plus pitoyable et le plus effrayant de nos misérables destinées. Mais en faisant verser des larmes elles auraient peut-être fait songer à verser du sang; Home, en se voyant elle-même dans ce tableau épouvantable, aurait frémi de l'excès de ses maux; la honte et l'indigna lion pouvaient ranimer son courage; et ses oppresseurs n'avaient <:arde de lui présenter le miroir. On voit que, sous Tibère, Kmilius Scaurus , pour avoir fait dire, peut-être innocemment, dans la tragédie d'Atrée, ces paroles crFùiripide: Il fjut svp-

porter la folie de celui qui commande {stultitiam imperantis ) , fut condamné à se donner la mort.

Ainsi, dans les temps d« liberté, les mœurs romaines u avaieut rien de tragique; et dans les temps de calamité, la tragédie n'était plus libre. De là vient que sous Auguste même , le seul temps ou la tragédie fleurit à Rome, la plupart des poètes ne faisaient qu'imiter les Grecs, et transporter sur le théâtre romain les sujets de celui d'Athènes, en observant sans doute avec uu soin timide d'éviter les allusions.

Les mœurs romaines étaient encore moins propres à la comédie. Dans les premiers temps, elles étaient simples et austères; et quand la corruption s'y mit, elles furent encore trop sérieusement vicieuses pour être ridicules. Des parasites, des (latleurs, des fâcheux désœuvrés, curieux, babillards, étaient quelque chose pour une satire , peu pour une intrigue comi- (|ue. Il n'y eut de comique sur le théâtre de Rome que ce qu'on avait pris du théâtre des Grecs , des valets fourbes , des jeunes gens crédules , inconstants , prodigues , libertins ; des vieillards soupçonneux , avares, chagrins, difficiles, grondeurs; des courtisanes artificieuses, qui ruinaient les pères et trompaient les enfants : voilà Plante et Térence, d'après Ménandre et Cratinus.

L'impudence d'Aristophane et ses satires diffamantes contre les femmes n'eurent point d'imitateurs à Rome ; on peut même observer qu'Horace , dans son épître sur VÀrt poétique, en indiquant les mœurs et les caractères à peindre, ne dit des femmes que ces deux mots, à propos de la tragédie : Aut matrona païens^ aut sedula nutrix; et pas un mot à propos du comique.

Ce n'est pas que du temps d'Horace les mœurs des dames romaines ne fussent déjà bien dignes de censure : on peut voir comme il les a peintes ; et sous les empereurs la licence n'eut plus de frein. Mais cette licence donnait prise à la satire plus qu'à la comédie; car celle-ci veut se jouer des caractères qu'elle imite : la frivolité, la folie, la vanité, les travers de l'esprit, les séductions et les méprises de l'amour-propre , les vices les plus méprisables et les moins dangereux, ceux dont l'homme est plutôt

154 ELEMENTS DE LlTTÉliATlJHfi.

la dupe que la victime; voilà ses objets favoris. Or les dames romaines ne s'amusaient pas à être ridicules; et des mœurs frivoles ne sont pas celles que nous a peintes Juvénal : le vice était trop impudent , trop hardi , pour être risible.

Ainsi la tragédie et la comédie furent également étrangères dans Rome; et par la même raison que le génie en était emprunté, le goût n'en fut jamais sincère. Horace, qui accorde aux Romains assez d'amour et de talent pour la tragédie.

Et placuit sibi , natura sublimis et acer : Nam spirat tragicum satis et féliciter audet.

( Epist. I, 1. 2. )

Horace ne laisse pas de se plaindre que la jeunesse romaine n'était sensible qu'au vain plaisir de ia décoration théâtrale. L'dmc des chevaliers , dit-il, avait passé de leurs oreilles dans les yeux :

Verum equitis quoquejam migravit ah aure volupias Oinnis ad incertos oculos etgaudia vana.

Encore avait-on beau donner à la pompe du spectacle toute la magnificence possible, l'attention des Romains ne pouvait être captivée par des fables qui leur étaient étrangères. Le bruit des cabales du peuple et des chevaliers, pour et contre la pièce, l'interrompait à chaque instant. Les acteurs élevaient la voix , et suppliaient les spectateurs de vouloir bien encore écouter quelque chose ; mais ils n'étaient point entendus. Souvent, au milieu de la scène la plus pathétique, on demandait un combat d'animaux ou d'athlètes.

Media inter carminaposcunt

Aut ursiim ant pugiles

Nam quœ pervincere voces

Evaluere sonum, referunt quem nostra theatra P Garganum mugire putes nemus, aut mare Tuscum, Tanto cum strepitu ludi spectantur, et artes, Diviliœque peregrinœ y quibus oblitus aclor Quum stetit in scena, concurrit dextera lœvœ. Dixit adhuc aliquid P Ml sane. Quid placet ergo P

( Horace. )

La comédie ne les attachait guère davantage, pour peu qu'elle

tilî sérieuse. On sait que VHécyre de Térence fut abandonnée pour des danseurs de corde et des gladiateurs. Enfin Ton vit les pantomimes chasser les comédiens de Rome : tant il est vrai que chez les Romains le goiU de la poésie dramatique ne fut qu'un goiit de fantaisie, de vanité , d'ostentation ; un godt léger, capricieux, comme sont tous les goûts factices , un plaisir aus.si peu sensible qu'il leur était peu naturel.

Les seuls genres ^q poésie qui pouvaient naître et fleurir dans l'ancienne Rome , comme analogues à son génie, étaient la poésie morale ou philosophique, la poésie pastorale , l'élégie amoureuse et la satire ; tout le reste y fut transplanté.

Vers la fin du onzième siècle, on vit \di poésie commencer en Provence en langage roman , ou romain corrompu, comme elle avait fait dans la Grèce, par des chants héroïques et satiriques; ensuite essayer le dialogue, et vouloir même imiter l'action. Plusieurs de ces poètes , appelés troubadours ^ étaient bons gentilshommes, quelques-uns princes couronnés; le plus grand nombre, ambulants comme Homère, vivaient à peu près comme lui : ils étaient accueillis dans les petites cours des ducs et des comtes de ce temps-là, quelquefois même favorisés des dames. Mais c'en était assez pour donner lieu à des gentillesses naïves , non pour exciter le génie à s'élever sans modèle et sans guide , et à créer un art qui lui était inconnu. Ainsi la poésie, après avoir été vagabonde et accueillie çà et là durant l'espace de deux cent cinquante ans, sans aucun établissement fixe , sans aucun point de ralliement, aucun objet public d'émulation et d'enthousiasme, aucun théâtre élevé à sa gloire, aucune fête, aucun spectacle où elle pût sesignaler, abandonna sa nouvelle patrie à la fin du treizième siècle; et en passant en Italie , où commençaient à renaître les arts , elle y porta l'usage de la rime et les écrits des troubadours, premiers modèles des italiens.

Des universités sans nombre , fondées dans toute l'Europe , l'étude des langues grecque et latine mise en vigueur, les récompenses des souverains et les dignités de l'Église accordées aux hommes célèbres par leur savoir et par leurs talents, plus que tout cela l'invention de l'imprimerie, annonçaient la renaissance des lettres eu Europe; et quoique les premiers rayons de cette

aurore eussent éclairé la France, ce fut vraiment en Italie que la lumière se répandit , soit à la faveur du commerce de l'Orient et du voisinage de la Grèce , d'où les arts et les lettres passèrent à Venise , et de Venise à Rome et à Florence ; soit à cause de la considération plus singulière que l'Italie accordait aux muses, et du triomphe poétique rétabli dans Rome , où , depuis Théodose , il était aboli ; soit par l'inestimable facilité qu'eurent bientôt les talents de puiser dans les sources de l'antiquité, dont les précieux restes avaient été recueillis et déposés dans les bibliothèques de Florence et de Rome ; soit enfin , grâce à l'amour éclairé , sincère, et généreux, dont Léon X et les ducs de Florence , les Médicis , honoraient les lettres.

Mais quoique l'Italie moderne fût, à quelques égards, plus favorable à la poésie que l'ancienne Rome , par la jalousie et la rivalité des petits États qui la composaient, par la diversité et la singularité des mœurs de ses peuples, par l'importance qu'ils attachaient aux arts, et la gloire qu'il avaient mise à s'effacer l'un l'autre en les faisant fleurir, les deux grandes sources de la poésie ancienne, l'histoire et la religion, n'étant plus les mêmes, le génie se ressentit de la sécheresse de l'une et de l'autre, et le laurier de la poésie, après avoir poussé quelques rameaux, périt sur ce terroir ingrat.

Dans l'Italie moderne, la poésie, dès sa naissance, s'était consacrée à la religion ; mais par un zèle mal entendu on lui lit donner des spectacles pieusement ridicules, au lieu de l'initier aux cérémonies religieuses et de l'appeler dans les temples , où elle aurait produit des hymnes et des chœurs sublimes.

L'erreur de toute l'Europe fut que les mystères de la religion pouvaient prendre la place des spectacles profanes. J'ai déjà fait voir que le merveilleux de ces mystères ineffables n'était rien moins que dramatique. C'était à la poésie lyrique à les célébrer ; ils étaient réservés pour elle : car l'éloquence et l'harmonie peuvent donner aux idées un caractère imposant , auguste et sublime, auquel l'imitation théâtrale ne saurait s'élever. Comment peindre aux yeux, sur la scène, V In sole posuit tabernaculum suum, ou le f'olavit super pennas ventorum?

Il est donc bien étonnant que l'Italie, ayant mis tant de magni-

ficence à décorer ses temples , ayant porté si loin la pompe de ses fêtes , ayant employé les peintres , les sculpteurs, les musicieus les plus célèbres, à donner plus d'éclat à ses solennités, ayant toléré même le sacrifice le plus cruel de la nature pour conserver de belles voix , n'ait pas daigné proposer des prix et le triomphe poétique à qui célébrerait, dans les plus beaux cantiques, ou les mystères de la foi , ou les vertus de ses héros.

La langue vulgaireétait bannie des solennités de l'Église ; et la naïve simplicité des hymnes déjà consacrées ne laissa rien désirer de plus beau : peut-être aussi que dans les rites on craignit les innovations. Quoi qu'il en soit, les arts qui ne parlaient qu'aux sens furent tous appelés à décorer le culte; et le seul qui parlait à l'âme fut dédaigné comme inutile, ou négligé comme superflu.

Dans le profane , la poe.s7'e lyrique n'eut pas plus d'émulation. Les guerres civiles dont l'Italie avait été déchirée , les schismes, les séditions , les révolutions sanglantes dont elle venait d'être le théâtre, l'ascendant et la domination du saint siège sur tous les trônes de l'Europe, et les secousses que les deux puissances se donnaient réciproquement et si fréquem.ment l'une à l'autre auraient offert à de nouveaux Tyrtées des circonstances favorables pour naître et pour se signaler. Mais ce que j'ai dit de l'ancienne Rome, je le disde l'Italie moderne et de tout le reste de l'Europe , |)our donner de la dignité et de l'importance au talent du poète , et faire de lui, comme dans la Grèce, un homme public révéré, il eût fallu des peuples aussi sérieusement passionnés que les Grecs pour les charmes de la poésie. Or, soit que la nature n'eût pas donné aux Italiens une oreille aussi délicate et une imagination aussi vive , soit que la musique ne fût pas encore en état d'ajouter aux charmes des vers, soit que les circonstances qui décident le goût, la mode, l'opinion publique, ne fussent pas assez favorables, il est certain qu'un poète lyrique qui dans l'Italie, à la renaissance des lettres, et dans les temps même oii elles y ont fleuri , se serait érigé en orateur public , aurait été reçu comme un histrion d'autant plus ridicule, que l'objet de ses chants aurait été plus sérieux.

La poésie épique fut plus heureuse dans l'Italie moderne. Elle avait fait ses premiers essais en Provence, vers le onzième siècle :

elle trouva dans l'Italie une langue plus riche et plus mélodiei espèce de latin altéré, affaibli, mais qui, dans sa corruptioj avait retenu du latin pur un grand nombre de mots, quelqi inversions, et des traces de prosodie. Aux avantages de cette langue, déjà cultivée par Dante, Boccace et Pétrarque, se joignaient, en faveur de la poésie épique ^ l'esprit de superstition, dont l'Italie était le centre : les mœurs de la chevalerie, qui avaient été l'héroïsme gaulois , et qui restaient encore à peindre; et l'intérêt vif et récent de l'expédition des croisades, sujet héroïque et sacré, et d'un intérêt à la fois religieux et profane, sujet par là peutêtre unique dans toute l'histoire moderne.

L'Arioste, dans un poëme héroï-comique, le Tasse , dans un poëme sérieux et vraiment épique, profitèrent de ces avantages, tous deux en hommes de génie. L'un, se jouant de l'héroïsme et de la galanterie chevaleresque, et surtout du merveilleux de la magie, employa l'imagination la plus brillante et la plus féconde à renchérir sur la folie des romans; et, par le brillant coloris de sa poésie , la gaieté qu'il mêle au récit des aventures de ses héros , la grâce, la variété, la facilité de son style , il a fait, d'une composition insensée, un modèle de poésie, d'agrément et de goût. L'autre, plus sage et plus sévère , au lieu de se jouer de l'art , en a subi les lois et vaincu les difficultés par la force de son génie : plus animé que V Enéide, plus varié que Viliade, et d'un intérêt plus touchant , si son poëme n'a pas des beautés aussi sublimes que ses modèles, il en a déplus attrayantes, et se soutient à côté d'eux. L'Arioste et le Tasse firent donc oublier le Boyardo et le Pulci , qui leur avaient ouvert la route; mais en puisant dans les nouvelles sources , ils les tarirent pour jamais.

L'héroïsme chevaleresque n'a qu'un seul caractère , c'est de consacrer la valeur au service de la faiblesse, de l'innocence et de la beauté , et de mettre la gloire des hommes à défendre celle des femmes. Il suit de là que lorsque , dans un poëme sérieux ou comique, on a fait rompre vinjJit fois des lances pour les intérêts de l'amour, les aventures romanesques sont épuisées , et qu'on ne peut plus revenir sur cette espèce d'héroïsme sans repasser sur les mêmes traces ; et c'est en effet ce qui est arrivé.

Le merveilleux de la magie, celui de la religion même, con-

sidérés poétiquement, ne sont pas des sources plus abondantes i et la mythologie a sur l'une et sur l'autre des avantages infinis. l'oyez Merveilleux.

Si l'Italie n'eut que deux poëmes épiques , ce n'est donc point parce qu'elle n'eut que deux génies propres à réussir dans ce genre élevé , mais parce qu'un troisième , après eux , aurait trouvé la carrière épuisée ; et qu'il en est de l'histoire et de la théurgie modernes comme de ces terrains superficiellement fertiles que ruinent une ou deux moissons.

Comme l'action du poëme dramatique ne demande ni la même importance du côté de l'événement historique, ni les mêmes ressources du côté du merveilleux , et que les deux grands intérêts de la tragédie, la compassion et la terreur, naissent des grandes calamités, il semble que l'Italie, dans les temps désastreux qui avaient précédé la renaissance des lettres , ayant été presque sans relâche un théâtre sanglant de discorde, de guerres politiques et religieuses , étrangères et domestiques , de haines et de factions, de séditions , de complots et de crimes, la tragédie, dans aucun pays ni dans aucun siècle, n'a dû trouver un champ plus vaste et plus fécond. De tous les pays de l'Europe , l'Italie est pourtant celui où elle a eu le moins de succès, jusqu'au temps où elle y a paru secondée par la musique , et alors même ce n'a pas été dans l'histoire moderne qu'elle a pris ses sujets. Une singularité si frappante doit avoir ses causes dans la nature; et les voici :

Point d'effort de génie sans émulation ; point de progrès dans un art sans un concours d'artistes animés à s'effacer les uns les autres. Or le concours des poètes dramatiques et leur émulation supposent des théâtres élevés à leur gloire , et un peuple nombreux , passionné pour leur art , assemblé pour les applaudir. Ce n'est pas assez qu'un sénat, comme celui de Venise, ou qu'un souverain , comme un duc de Florence , de Mantoue , de Forrare, favorise un art tel que la tragédie, pour en obtenir des succès ; combien de pays en Europe , où les rois font les frais d'un superbe spectacle , où cependant il ne peut naître un poète pour Toccuper! C'est l'enthousiasme d'une nation entière qui sert d'à* liment au génie, et qui fait faire aux talents mille efforts, dont

quelques-uns, par intervalle et de loin à loin, sont heureux, ritalie avait marqué pour la tragédie la même passion qu'elle, pour la musique; si, sans avoir, comme la Grèce, une ville, théâtre , et des jours solennels où elle se fût assemblée, elle e( fait au moins pour la tragédie ce qu'elle a fait depuis pour !'< péra; si Rome, Naples, Milan, Venise et Florence, à Tenvi, Vi valent tour à tour appelée, s'étaient disputé la gloire de faire naf tre, d'honorer, de récompenser les talentsqui auraient excellé dans ce grand art , l'Italie aurait eu des poètes tragiques , comme elle a eu des musiciens ; mais encore n'auraient-ils pas pris leurs sujets dans l'histoire de leur patrie.

La tragédie ne veut pas seulement des crimes et des malheurs ; elle veut des crimes ennoblis et des malheurs illustres. Or les personnages, bons ou méchants, ne sont ennoblis que parleurs mœurs ; et le malheur ne nous étoime que dans des hommes deslinésà de grandes prospérités, soit par une haute naissance, soit par d'héroïques vertus.

Et dans l'histoire de l'Italie moderne , combien peu de ces hommes dont l'âme, le génie, ou la fortune annoncent de hautes destinées? De tant de guerres intestines, de tant de brigandages, de fureurs, de forfaits, que reste-t-il.^ qu'une impression d'horreur. Deux siècles de calamités et de révolutions ont-ils laisse le souvenir d'un illustre coupable ou d'un fait héroïque. î* Des trahisons , des atrocités lâches , des haines sourdes et cruelles , assouvies par des noirceurs, des empoisonnements, ou des assassinats ; tout cela fait une impression de douleur pénible et révoltante, sans aucun mélange de plaisir. L'âme est flétrie et n'est point élevée; on compatit , comme à une boucherie de victimes humaines que l'on voit massacrer, mais ce pathétique n'est pas celui qui doit régner dans la tragédie. Foyez Intérêt.

Ajoutons que dans la peinture des mœurs tragiques il se mêle souvent des traits d'une philosophie politique ou morale , qui contribue grandement à élever les sentiments par la noblesse des maximes, et que cette partie de l'art suppose une liberté de penser que les poètes n'ont jamais eue dans les temps et dans les pays où la superstition et l'intolérance ont dominé. Car tel est l'effet de la crainte sur les esprits, que non-seulement elle

rUKSIE. ICI

leur ôtela hardiesse de passer les bornes prescrites, iiinis qu'au dedans même de ces bornes elle leur interdit la faculté d'agir avec force et franchise; pareils au voyageur timide, qui, en voyant à ses côtés deux précipices effrayants, ne va qu'à pns tremblants dans le même sentier où il marcherait d'un pas ferme s'il ne voyait pas le péril.

Ainsi, quoique les mœurs de l'Italie moderne, comme du reste de l'Europe, permissent à la tragédie une imitation plus vraie que ne l'était celle des Grecs; quoique , sur les nouveaux théâtres , les acteurs de l'un et de l'autre sexe , sans masque , ni cothurne, ni porte-voix, ni aucune des monstrueuses exagérations de la scène antique, pussent représenter l'action théâtrale au naturel, la tragédie , ayant fait d'inutiles efforts pour s'élever sur les théâtres d'Italie, a été obligée de les abandonner, et la comédie elle-même n'y a pas eu un plus heureux sort.

La vanité est la mère des ridicules, comme l'oisiveté est la mère des vices; et c'est le commerce habituel d'une société nombreuse qui met en action et en évidence les vices de l'oisiveté et les ridicules de la vanité; voilà l'école de la comédie. Il est donc bien aisé de voir dans quel pays elle a dû fleurir.

En Italie, ce ne fut ni manque d'oisiveté, ni manque de vanité, mais ce fut manque de société que la comédie ne trouva point des mœurs favorables à peindre. Tous les débats de l'amour-propre s'y réduisirent presque aux rivalités amoureuses ; et les seuls objets du comique furent les artifices et les folies des amants , l'adresse des femmes à se jouer des hommes , la fourberie des valets, l'inquiétude, la jalousie et la vigilance trompée d€S pères, des mères, des tuteurs et des maris. Le comique italien n'a donc ^té qu'un comique d'intrigue; mais par la constitution politique de l'Italie, divisée en petiis Etats, malignement envieux l'un de l'autre, il s'est joint au comique d'intrigue un comique de caractère national; en sorte que ce n'est pas le ridicule de telle espèce d'hommes, mais le ridicule ou plutôt le caractère exagéré de tel peuple , du vénitien, du napolitain, du florentin, qu'on a joué. Il s'ensuit de là que du côté des mœurs toutes les comédies italiennes se ressemblent, et ne diffèrent que par l'intrigue, ou plutôt par les incidents.

ie.2 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATURE.

Les Italiens n'ayant donc ni tragédie ni comédie régulière et décente , inventèrent un genre de spectacle qui leur tînt lieu de l'une et de l'autre, et qui, par un nouveau plaisir, pût suppléer à ce qui manquerait à leur poésie dramatique. J'ai déjà eu lieu d'examiner par quelles causes ce nouveau genre, favorisé en Italie , y dut prospérer et fleurir ; par quelles causes les progrès en ont été bornés ou ralentis; et pourquoi, s'il n'est transplanté, it y louche à sa décadence. Voyez Opéra.

Ce que j'ai dit de l'ode et du poème lyrique des Grecs , à l'égard de l'ancienne Rome et de l'Italie moderne, doit, à plus forte raison, s'entendre de tout le reste de l'Europe; et si, dans un pays où la musique a pris naissance, où les peuples semblaient organisés pour elle , où la langue, naturellement flexible et sonore , a été si docile au nombre et aux modulations du chant, il ne s'est pas élevé un seul poète qui , à l'exemple des anciens, ait réuni les deux talents , chanté ses vers , et soutenu sa voix par des accords harmonieux, bien moins encore, chez des peuples où la musique est étrangère et la langue moins douce et moins mélodieuse, un pareil phénomène devait-il arriver.

La galanterie espagnole en a cependant fait l'essai : l'ingénieuse nécessité , l'amour, non moins ingénieux qu'elle, ont fait imaginer aux Espagnols ces sérénades où un amant, autour de la prison d'une beauté captive, vient, aux accords d'une guitare, soupirer des vers amoureux ; mais on sent bien que par cette voie l'art ne peut guère s'élever; et quand, par miracle, il trouverait un Anacréon ou une Sapho, il serait encore loin de trouver un Alccc.

Le climat d'Espngne semblait plus favorable à la poe.sie épique et dramatique ; cette contrée a été le théâtre des plus grandes révolutions, et son histoire présente plus de faits héroïques que tout le reste de l'Europe ensemble. Les invasions des Vandales, desGoths, des Arabes, des Maures, dans ce pays tant de fois désolé; ses divisions intérieures en divers États ennemis; les incursions, les conquêtes des Espagnols, soit en deçà des monts, soit au delà des mers; leur domination en Afrique, en Italie, en Flandre , et dans le Nouveau-Monde ; la superstition même et l'intolérance, qui, en Espagne, ont allumé tant débuchers et fait

couler tant de sang, sont autant de sources fécondes d'événements tragiques ; et si dans quelques pays de l'Europe moderne la poésie héroïque a pu se passer des secours de l'antiquité, c'est en Espagne : la langue même lui était favorable; car elle est nombreuse , sonore , abondante , majestueuse ., figurée , et riche «n couleurs.

Ce n'est donc pas sans raison que l'on s'étonne qu'un pays qui a produit un Pelage, un comte Julien, un Gonzalve, un Cortez, un Pizarre, n'ait pas eu un beau poëme épique; car je compte pour peu de chose celui de CJraucana; et dans la Lusiade même le poète portugais n'a que très-peu de beautés locales.

Mais les arts, je l'ai déjà dit, ne fleurissent et ne prospèrent que chez un peuple qui les chérit : ce n'est qu'au mileu d'une foule de tentatives malheureuses que s'élèvent les grands succès. Il faut donc pour cela des encouragements , il en faut surtout au génie ; c'est l'émulation qui l'anime; c'est, si j'ose le dire, le vent de la faveur publique qui enfle ses voiles, et qui le fait voguer. Or l'Espagne , plongée dans l'ignorance et dans la superstition, ne s'est jamais assez passionnée en faveur de la poésie pour faire prendre à l'imagination des poëte« le grand essor de l'épopée.

Ajoutons que dans leur histoire le merveilleux des faits était presque le seul que la poésie pût employer. Le Camoëns a imaginé une belle et grande allégorie pour le cap de Bonne-Espérance ; mais l'allégorie n'a qu'un moment , et l'on sait dans quelles fictions ridicules ce même poète s'est perdu lorsqu'il a voulu employer la fable.

Le goût des Elspagnols pour le spectacle donna plus d'émulation à la poésie dramatique ; et la tragédie pouvait encore trouver des sujets dignes d'elle dans l'histoire de leur pays.

Cet esprit de chevalerie qui a fait parmi nous de l'amour une passion morale, sérieuse, héroïque, en attachant à la beauté une espèce de culte, en mêlant au penchant physique un sentiment plus épuré, qui de l'âme s'adresse à l'âme, et l'élève au-dessus des sens ; ce roman de l'amour, enfin, que l'opinion, l'habitude, l'illusion de la jeunesse, l'imagination exaltée et séduite par les dé-

164 ELEMENTS DK LITTERATURE.

sirs , ont rendu comme naturel, semblait offrir à la tragédie es pagnole des peintures plus fortes, des scènes plus terribles : Vi niour étant lui-même, en Espagne, plus fier, plus fougueux , plus jaloux, plus sombre dans sa jalousie, et plus cruel dans ses vengeances , que dans aucun autre pays du monde.

Mais l'héroïsme espagnol est froid : la fierté, la hauteur, l'arrogance tranquille en est le caractère ; dans les peintures qu'on en a faites , il ne sort de sa gravité tjue pour donner dans l'extravagance; l'orgueil alors devient de l'enflure; le sublime, de l'ampoulé; l'héroïsme, de la folie. Du côté des mœurs, ce fut donc la vérité, le naturel , qui manquèrent à la tragédie espagnole; du côté de l'action, la simplicité et la vraisemblance. Le défaut du génie espagnol est de n'avoir su donner des bornes ni à l'imagination ni au sentiment ; avec le goût barbare des Vandales et des Goths pour des spectacles tumultueux et bruyants où il entre du merveilleux , s'est combiné l'esprit romanesque et hyperbolique des Arabes et des Maures : de là le goût des Espagnols.

C'est dans la complication de l'intrigue, dans l'embarras des incidents, dans la singularité imprévue de l'événement, qui rompt plutôt ^u'il ne dénoue les fils embrouillés de l'action ; c'est dans un mélange bizarre de bouffonnerie et d'héroïsme, de galanterie et de dévotion, dans des caractères outrés, dans des sentiments romanesques, dans des expressions emphatiques , dans un merveilleux absurde et puéril , qu'ils font consister l'intérêt et la pompe de la tragédie; et lorsqu'un peuple est accoutumé à ce désordre, à ce fracas d'aventures et d'incidents, le mal est presque sans remède : tout ce qui est naturel lui paraît faible, tout ce qui est simple lui paraît vide, tout ce qui est sage lui paraît froid.

Quant à ce mélange superstitieux et absurde du sacré avec le profane, que le peuple espagnol aime à voir sur la scène, nous le trouvons majestueux et terrible chez les Grecs , et chez les Espagnols absurde et ridicule : soit parce qu'il est mieux employé, soit parce qu'il est vu de plus loin, et que nous sommes plus familiarisés avec les démons qu'avec les furies. Majore longinqiio reverentîa.

La même façon de compliquer l'intrigue et de la charger d'in-

cidents romanesques et merveilleux fait le succès de la comédie espagnole : les diables en sont les bouffons.

Lopez de Véga et Caldéron étaient nés pour tenir leur place auprès de Molière et de Corneille ; mais dominés par la superstition, par l'ignorance, et par le faux goût des Orientaux et des barbares, que l'Espagne avait contracté, ils ont été forcés de s'y soumettre. C'est ce que Lopez de Véga lui-même avouait dans ces vers, qu'a pris la peine de traduire une plume qui embellit tout.

Les Vaudales, les Gollis, dans leurs écrits bizarres, Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains : >'os aïeux ont naarché dans ces nouveaux chemins ;

Nos aïeux étaient des barbares.

L'abus règne, l'art tombe, et la raison s'enfuit :

Qui veut écrire avec décence, Avec art, avec goût, n'en recueille aucun fruit ; 11 vit dans le mépris, et meurt dans l'indigence. Je me vois obligé de servir l'ignorance,

D'enfermer sous quatre verroux

Sophocle, Euripide et Térence.

J'écris en insensé, mais j'écris pour des fous.

Le public est mon maître, il faut bien le servir; II faut pour son argent lui donner ce qu'il aime :

J'écris pour lui, non pour moi-même, El cherche des succès dont je n'ai qu'à rougir.

Un peuple sérieux, réfléchi, peu sensible aux plaisirs de l'imagination, peu délicat sur les plaisirs des sens, et chez qui une raison nîélancolique domine toutes les facultés de l'âme; un peuple dès longtemps occupé de ses intérêts politiques, tantôt à secouer les chaînes de la tyrannie , tantôt à s'affermir dans les droits de la liberté; ce peuple chez qui la législation, l'administration de l'État , sa défense , sa sûreté, son élévation , sa puissance, les grands objets de l'agriculture, de la navigation, de l'industrie et du commerce , ont occupé tous les esprits, semble avoir dû laisser aux arts d'agrément peu de moyens de prospérer chez lui.

Cependant, ce mémo pays qui n'a jamais produit un grand

IfiO ELEMENTS DE LITTÊRATUBE.

peintre,' un grand statuaire, un bon musicien, l'Angleterre, produit d'excellents poètes : soit parce que l'Anglais aime U gloire, et qu'il a vu que la poésie donnait réellement un nouveai lustre au génie des nations; soit parce que, naturellement port^ à la méditation et à la tristesse, il a senti le besoin d'être émi et dissipé par les illusions que ce bel art produit; soit enfin parc^ que son génie, à certains égards, était propre à la poésie , don! le succès ne tient pas absolument aux mêmes facultés que cejj lui des autres talents.

En effet, supposez un peuple à qui la nature ait refusé une certaine délicatesse dans les organes, ce sens exquis dont la finesse aperçoit et saisit, dans les arts d'agrément, toutes les nuances du beau; un peuple dont la langue ait encore trop de rudesse et d'âpreté pour imiter les inflexions d'un chant mélodieux, ou pour donner aux vers une douce harmonie; un peuple dont l'oreille ne soit pas encore assez exercée, dont le goût même ne soit pas assez épuré pour sentir le besoin d'une élocution facile, nombreuse, élégante; un peuple enfin pour qui la vérité brute, le naturel sans choix, la plus grossière ébauche de l'imitation poétique, seraient le sublime de l'art; chez lui, la poésie aurait encore pour elle la force au défaut de la grâce, la hardiesse et la vigueur en échange de l'élégance et de la régularité , l'élévation et la profondeur des sentiments et des idées, l'énergie de l'expression, la chaleur de l'éloquence, la véhémence des passions, la franchise des caractères, la ressemblance des peintures, l'intérêt des situations, l'âme et la vie répandue dans les images et les tableaux, enfin cette vérité naïve dans les mœurs et dans l'action qui, tout inculte et sauvage qu'elle est, peut avoir encore sa beauté. Telle fut la poésie chez les Anglais, tant qu'elle ne fut que conforme au génie national ; et ce caractère fut encore plus librement et plus fortement prononcé dans leur ancienne tragédie.

Mais lorsque le goût des peuples voisins eut commencé à se former, et qu'un petit nombre d'excellents écrivains eurent apprise l'Europe à sentir les véritables beautés de l'art, il se trouva parmi les Anglais, comme ailleurs, des hommes doués d'un esprit assez juste et d'une sensibiiit/î assez délicate pour discerner

dans la nature les traits qu'il fallait peindre et ceux qu il fallait négliger, et pour juger que de ce choix dépendait la décence, la grâce, la noblesse, la beauté de l'imitation. Ce goût de la belle nature , les Anglais le prirent en France à la cour de Louis le Grand, et le portèrent dans leur patrie; ce fut à Molière , à Racine, à Despréaux qu'ils durent Dryden, Pope, Addisson.

Mais au lieu que partout ailleurs c'est le goût d'un petit nombre d'hommes éclairés qui l'emporte à la longue sur le goilt de la multitude, en Angleterre c'est le goût du peuple qui domine et qui fait la loi. Dans un État où le peuple règne, c'est au peuple que l'on cherche à plaire; et c'est surtout dans ses spectacles qu'il veut qu'on l'amuse à son gré. Ainsi, tandis qu'à la lecture les poètes du second âge charmaient la cour de Charles H , et que la partie la plus cultivée de la nation, d'accord avec toute l'Europe, admirait la majestueuse simplicité duCato7i d' Addisson, l'élégance et la grâce des Contes de Prior, et tous les trésors de la poésie de style répandus dans les Épîtres de Pope, l'ancien goût, le goût populaire, n'applaudissait sur les théâtres , où il règne impérieusement, que ce qui pouvait égayer ou émouvoir la multitude, un comique grossier, obscène , outré dans toutes ses peintures, un tragique aussi peu décent , où toute vraisemblance était sacrifiée à l'effet de quelques scènes terribles, et qui ne tendant qu'à remuer des esprits flegmatiques, y employait indifféremment tous les moyens les plus violents : car le peuple, dans un spectacle, veut qu'on l'émeuve, n'importe par quelles peintures; comme dans une fête il veut qu'on l'enivre , n'importe avec quelle liqueur.

Il est donc de l'essence et peut-être de l'intérêt de la constitution politique de l'Angleterre, que le mauvais goût subsiste sur ses théâtres ; qu'à côté d'une scène d'un pathétique noble et d'une beauté pure, il y ait pour la multitude au moins quelques traits plus grossiers; et que les hommes éclairés, qui font partout le petit nombre, n'aient jamais droit de prescrire au peuple le choix de ses amusements.

Mais hors du théâtre, et quand chacun est libre de juger d'après soi , ce petit nombre de vrais juges rentre dans ses droits naturels; et la multitude, qui ne lit point, laisse les gens de

168 ÉLÉMENTS DE LITTÉUATUHE.

lettres, comme devant leurs pairs, recevoir d'eux le tribut de louange que leurs écrits ont mérité : c'est alors que l'opinion du petit nombre commande à l'opinion publique. Voilà pourquoi l'on voit deux espèces de goût, incompatibles en apparence, se concilier en Angleterre, et les beautés et les défauts contraires presque également applaudis.

Le génie de Shakspeare ne fut pas éclairé ; mais son instinct lui lit saisir la vérité et l'exprimer par des traits énergiques ; il fut inculte et déréglé dans ses compositions, mais il ne fut point romanesque. 11 n'évita ui la bassesse ni la grossièreté qu'autorisaient les mœurs et le goût de son temps, mais il connut le cœur humain et les ressorts du pathétique. Il sut répandre une terreur profonde, il sut enfoncer dans les âmes les traits déchirants de la pitié. Il ne fut ni noble ni décent : il fut véhément et sublime. Chez lui, nulle espèce de régularité ni de vraisemblance dans le tissu de l'action, quoique dans les détails il soit regardé comme le plus vrai de tous les poètes : vérité sans doute admirable, lorsqu'elle est le trait simple, énergique et profond qu'il a pris dans le cœur humain ; mais vérité souvent commune et triviale, qu'une populace grossière aime seule à voir imiter.

Shakspeare a un mérite réel et transcendant qui frappe tout le monde : il est tragique; il touche, il émeut fortement. Ce n'est pas cette pitié douce qui pénètre insensiblement, qui se saisit des cœurs, et qui, les pressant par degrés, leur fait goûter ce plaisir si doux de se soulager par des larmes; c'est une terreur sombre, une douleur profonde et des secousses violentes qu'il donne à rame des spectateurs, en cela peut-être plus cher à une nation qui a besoin de ces émotions violentes. C'est ce qui l'a fait préférer à tous les tragiques qui l'ont suivi. Mais tout l'enthousiasme de ses admirateurs n'en imposera jamais aux gens de bon sens et de goût sur ses grossièretés barbares.

A voir la liberté avec laquelle les Anglais se permettent de parler, de penser, et d'écrire sur les intérêts publics, et les avantages que la nation relire de cette liberté, on ne peut s étonner assez que la coniédie ne soit pas devenue à Londres une satire politique, comme elle l'était dans Athènes, et que chacun des deux partis n'ait pas eu son théâtre, où le parti contraire

aurait été joué. Serait-ce qu'ayant l'un et l'autre des mystères trop dangereux à révéler en plein théâtre, ils auraient voulu se ménager? ou que l'impression du spectacle sur les esprits étant trop vive et trop contagieuse, ils en auraient craint les effets? Quoi qu'il en soit , la comédie, sur le théâtre de Londres, s'est bornée à être morale ; et comme dans un pays où il y a peu de société, il y a aussi peu de ridicules , et qu'au contraire, dans un pays où tous les hommes se piquent de liberté et d'indépendance, chacun se fait gloire d'être original dans ses mœurs et dans ses manières , c'est à cette singularité, souvent grotesque en ellemême et plus souvent exngérée sur le théâtre, que le comique anglais s'est attaché, sans pourtant négliger la censure des vices, qu'il a peints des traits les plus forts.

Mais si le parterre de Londres s'est rendu l'arbitre du goût dans le spectacle le plus noble ; si, pour plaire au peuple, il t fallu que le tragique se soit lui-même dégradé, à plus forte raison a-t-il fallu que le comique se soit abaissé jusqu'au ton de la plaisanterie la plus grossière et la plus obscène. Du reste, comme elle s'est conformée au génie de la l'.ation, et qu'au lieu des ridicules de société, c'est l'originalité bizarre qu'elle s'est proposé de peindre, il s'ensuit que le comique anglais est absolument local, et ne saurait se transplanter ni se traduire dans aucune langue. Foyez Comédie.

L'orgueil patriotique delà nation anglaise, ne voulant laissera ses voisins aucune gloire qu'elle ne partage, lui a fait, comme on dit, forcer nature pour exceller dans les beaux-arts. Par exemple, quoique sa langue ne soit rien moins que favorable aux vers lyriques, elle est la seule dans l'Europe qui ait proposé à l'ode chantée une fête solennelle, dans laquelle, comme chez les Grecs, le génie des vers et celui du chant sont réunis et couronnés. On connaît l'ode de Dryden pour la fête de sainte Cécile; mais cette ode, la plus approchante du poëme lyrique des Grecs, n'en est elle-même qu'une ombre. Dryden , pour exprimer le charme et le pouvoir de l'harmonie, raconte comment le poëte Timothée touchant la lyre et chantant devant le jeune Alexandre (quoique Timothée fût mort avant qu'Alexandre fût ne), comment, dis je, en variant les tons et en passant d'un mode à un

autre, il maîtrisait l'âme du héros, l'agitait, l'enflammait, Va\ paisait à son gré, lui inspirait l'ardeur des combats et la passioi de la gloire, le ramenait à la clémence, l'attendrissait et le plonj geait dans une douce langueur. Or, à la place du récit, qu'oi suppose l'action même, Timothée au lieu de Dryden, Alexandi présent, le poète animé parla présence du héros, observant dai les yeux, dans les traits du visage, dans les mouvements û\ lexandre les révolutions rapides qu'il causait dans son âme, fier d^ la dominer celte âme impérieuse et de la changer à son gré , ci sentira combien l'ode du poète anglais doit être loin encore] toute belle qu'elle est, du poème lyrique des anciens.

Le poème épique de Milton est étranger à l'Angleterre : il n« tient à l'esprit de la nation que par la croyance commune à tous les peuples de l'Europe ; nulle autre circonstance , ni du lieu ni (lu temps , n'a influé sur cette production sublime et bizarre. Le fanatisme dominait alors, mais il avait un autre objet; on ne contestait point la chute de nos premiers parents.

Plein des idées répandues dans les livres de Moïse et dans les écrits des prophètes, plein de la lecture d'Homère et des poèmes italiens , aidé de ces farces pieuses qui , sur les théâtres de l'Europe, avaient si sérieusement et si ridiculement travesti les mystères de la religion , enfin poussé par son génie, Milton vit , dans la révolte des enfers, conjurés pour la perte du genre humain , un sujet digne de l'épopée , et, emporté par son imagination , il s'y abandonna. L'enfer de Milton est imité de celui du Tasse, avec des traits plus hardis et plus forts ; mais il est gâté par l'idée ridicule du Pandémonium, et plus encore par le sale épisode de l'accouplement incestueux du péché et de la mort. La description des délices d'Éden et de l'innocente volupté des amours de nos premiers pères n'est imitée de personne; elle fait la gloire de Milton; la guerre des anges contre les démons fait sa honte.

Le péché de nos premiers pères est un événement si éloigiKr de nous, qu'il ne nous touche que faiblement; le merveilleux en est si familier, qu'il n'a plus rien qui nous étonne; et à force d'intéresser toutes les nations du monde, il n'en intéresse plus aucune : aussi le poème du Paradis perdu fut-il méprisé en nais sant; et ses beautés étant au-dessus de la multitude, il serait

resté dans l'oubli si des hommes dignes de le juger et faits pour entraîner l'opinion publique, Popeet Adisson, n'avaient appris à l'Angleterre à l'admirer.

La /?oe6'/(? galante et légère a saisi, pour naître et fleurir en Angleterre, le seul moment qui lui ait été favorable, le règne de Charles II. La poésie philosophique, morale et satirique y fleurira toujours, parce qu'elle est conforme au génie delanatiou : c'est en Angleterre qu'on l'a vue renaître ; et Pope et Rochester l'y ont portée au plus haut degré où elle se soit élevée en Europe depuis Lucrèce, Horace et Juvénal.

Si l'allemand eût été une langue mélodieuse, c'est en Allemagne (|u'on aurait eu quelque espérance de voir renaître \a poésie lyrique des anciens. Les Italiens peuvent avoir un goût plus fin, plus délicat, plus exquis de la bonne musique ; mais ils n'ont pas l'oreille plus sûre et plus sévère que les Allemands, pour la précision du nombreet la justesse des accords. Ceux-ci ont même cet avantage, que la musique fait partie de leur éducation commune, et qu'en Allemagne le peuple même est musicien dès le berceau. C'e5t donc là qu'il était facile et naturel de voir les deux talents se réunir dans le même homme, et un poète, sur le luth ou la harpe , composer et chanter ses vers .

Mais à la rudesse de la langue, premier obstacle et peut-être invincible, s'est joint, comme partout ailleurs, le manque d'émulation et de circonstances heureuses, commes celles qui , dans la Grèce, avaient favorisé et fait honorer ce bel art.

La poésie allemande a cependant eu ses succès dans le genre de l'ode : celle du célèbre Haller, sur la mort de sa femme, a le mérite rare d'exprimer un sentiment réel et profond, émané du cœur du poète. On a vu, pendant les campagnes du roi de Prusse en Allemagne, des essais de poésie lyrique plus approchants de celle des Grecs : ce sont des chants militaires , non pas dans le goût soldatesque, mais du plus haut style de l'ode, sur les exploits de ce héros. La poésie moderne n'a point d'exemples d'un enthousiasme plus vrai ; et de pareils chants , répétés de bouche en bouche dans une armée, avant une bataille, après une victoire, môme à la suite d'un revers, seraient plus éloquents et plus utiles que des harangues, /oyez Lyrique.

Mais ce n'est point un moment d'enthousiame, ce sont U mœurs et le génie d'une nation qui assurent à la poésie un règn^ constant et durable.

L'Allemagne , à qui les sciences et les arts sont redevabler d^ tant de découvertes, et qui, du côté des savantes études et des rel cherches approfondies, l'a emporté sur tout le reste de l'Europe] semble y avoir mis toute sa gloire. Une vie laborieuse, une condil tion pénible, un gouvernement qui n'a eu ni l'avantage de flattei l'orgueil par des prospérités brillantes, ni celui d'élever lesâme^ par le sentiment de la liberté, qui est la véritable dignité de l'homme, ni celui de polir les esprits et les mœurs par les raffinements du luxe et par le commerce d'une société voluptueusement oisive ; enfin la destinée de l'Allemagne, qui depuis si longtemps est le théâtre des sanglants débals de l'Europe, et la tristesse que répand chez les peuples l'incertitude continuelle de leur fortune et de leur repos ; peut-être aussi un caractère naturellement plus porté à des méditations profondes , à de sublimes spéculations qu'à des fictions ingénieuses, sont les causes multipliées qui ont rendu l'Allemagne plus stérile en poètes que tous les autres pays que nous venons de parcourir. Le climat , l'histoire , les mœurs , rien n'était poétique en Allemagne : aucune cour n*y a été disposée à élever aux muses des théâtres assez brillants , à présenter assez d'attraits et d'encouragement au génie, pour exciter dans les esprits cette émulation d'où naissent les grands efforts et les grands succès.

Les Allemands n'ont pas laissé , à l'exemple de leurs voisins , de s'essayer en divers genres de poésie. Ils ont leur théâtre comique et tragique. Ils ont aspiré même à la gloire de l'épopée. Klopstock a chanté le Messie ; et cette tentative a eu tout le succès qu'elle pouvait avoir. On a plaint l'homme de talent d'avoir pris un sujetdont la majesté froide, la sublimité ineif!able, et l'inviolable vérité, ne permettaient à la poésie que des peintures inanimées et des scènes sans passion. Gessner a été plus habile et plus heureux dans le choix du sujet de son poëme d'Jbel.lemoment, l'action, le caractère principal, et les contrastes qui le relèvent, étaient sans contredit ce que l'histoire sainte avait de plus poétique; et il a su rendre son sujet encore plus pathétique

et plus intéressant: aussi ce poème, dénué des grilces naïves du style original, ne laisse-t-il pas de nous attendrir dans la traduction française. Mais je répéterai , à l'égard de ce poëme , ce que j'ai dit de celui de Milton : il ne tient pas plus au climat , aux mœurs, au génie de l'Allemagne, que de tel autre pays de TEurope ; c'est un poëme oriental , ce n'est pas un poème allemand.

Les églogues du même poète sont des plantes un peu plus analogues au climat qui les a vues naître : leur grâce, leur naïveté, leur coloris, leur morale philosophique, font désirer d'habiter les lieux où le poète a vu ou semble avoir vu la nature. Il en est de même du poème des Jlpes , dans un genre supérieur. La poésie descriptive est de tous les pays; mais la Suisse lui est favorable plus qu'aucun autre climat du Nord, si ce n'est peut-être la Suède. Je ne parle point des essais que la poésie dramatique a faits en Allemagne : le parti qu'ont pris les souverains d'avoir des spectacles italiens ou français est à la fois l'effet et la cause du peu de progrès que le génie national a fait dans ce genre de poésie.

Kien n'était poétique en France. La langue de Marot et de Rabelais était naïve, celle d'Amyot et de Montaigne était hardie, figurée, énergique ; celle de Malherbe et de Balzac avait du nombre et de la noblesse ; elle acquit de la majesté sous la plume du grand Corneille, de la pureté, de la grâce, de l'élégance, et toutes les couleurs les plus délicates et les plus vives de la poésie et de l'éloquence , dans les écrits de Racine et de Fénelon ; mais deux avantages prodigieux des langues anciennes lui furent refusés , la liberté de l'inversion et la précision de la prosodie : or sans Tune, point de période; et sans l'autre, il faut l'avouer, point de mesure dans les vers. Balzac, le premier, avait essayé d'introduire le nombre et la période dans la prose française ; mais quoique alors on se permît plus d'inversions qu'a présent , la langue étant assujettie a observer presque fidèlement l'ordre naturel des idées , la faculté de combiner les mots au gré de l'oreille se réduisait à peu de chose. Il fallut donc, pour donner du nombre et de la rondeur au discours, s'occuper des mots plus que des choses : encore ne parvint-on jamais à imiter le rhythme et la période des anciens. La période surtout, sans l'inversion libre, était impossibleà construire, car son artifice consiste à suspendre le sens et à laisser

l'esprit dans l'attente du mot qui doit le décider; en sorte que dans l'entendement, les deux extrémités de l'expression se rejoignent quand la période est finie -.c'est ce qui l'a fait comparer à un serpent qui mord sa queue. Or , dans une langue où les mots suivent à la file la progression des idées , comment les arranger de façon qu'une partie de la pensée attende l'autre, et que l'esprit , égaré dans ce labyrinthe , ne se retrouve qu'à la fin ?

Mais si la période française ne fut pas circulaire comme celle des anciens, au moins fut-elle prolongée et soutenue jusqu'à son repos absolu ; et le tour, le balancement, la symétrie de ses membres , lui donnèrent de l'élégance , du poids et de la majesté. Ainsi, à force de travail et de soins, notre langue acquit dans la prose une élégance, une souplesse, un tour harmonieux qui ne lui était pas naturel.

Le plus difficile était de donner à nos vers du nombre et delà nîélodie : comment observer la mesure dans une langue qui n'a |)oint de prosodie décidée.^ Aussi nos vers n'eurent-ils d'abord, comme les vers provençaux et italiens, d'autre règle que la rime et la quantité numérique des syllabes : on ne les chantait point, ils ne pouvaient donc pas être mesurés par le chant. L'ode même fut parmi nous ce qu elle a été dans tout le reste de l'Europe moderne, un poème divisé en stances, et d'un style plus élevé, plus véhément, plus figuré que les autres poèmes, mais nullement propre à être chanté, ^oy es Ode et Lyrique. Cependant , comme , de leur naturel , les éléments des langues ont une prosodie indiquée par les sons plus lents ou plus rapides , et par les articulations plus faciles et plus pénibles qu'elles présentent, la prosodie de la langue française se fit sentir d'elle-même à l'oreille déliciite des bons poètes. Malherbe y sut trouver du nombre , et le fit stntir dans ses vers, comme Balzac dans sa prose. Il donna aux veis de huit syllables et aux vers héroïques une cadence majestueu-^^e que nos plus grands poètes n'ont pas dédaigné de prendre pour modèle, heureux d'avoir pu l'égaler.

Plus le vers français était libre et affranchi de toutes les règles de la prosodie ancienne, pliis il était difficile à bien faire; et depuis Malherbe jusqu'à Corneille, rien de plus déplorable que ce déluge de vers lâches, traînants, ou durs et boursoullés,

POÉSIE. t75

ns mélodie et sans noblesse, dont la France fut inondée : le uKilheureux Hardi en faisait mille en vingt-quatre heures.

Si la poésie française a eu tant de peine, du côté du style et des vers, à vaincre les difficultés que lui opposait mie langue inculte et barbare, elle n'a pas eu moins de peine à vaincre les obstacles que lui opposait la nature du côté des mœurs et du climat , dans un pays qui semblait devoir être à jamais étranger pour elle.

Ce que nous avons dit de l'Italie moderne, au sujet de Thistoire, peut s'appliquer à tout le reste de l'Europe, et particulièrement à la France. Si la poésie héroïque n'eût demandé que des faits atroces, des complots, des assassinats, des brigandages, des massacres, notre histoire lui en eût offert abondamment, et des plus horribles. Qu'on se rappelle , par exemple , les premiers temps de notre monarchie, le règne de Clovis, le massacre de sa famille, le règne des fils de Clotaire, leurs guerres sanglantes, les crimes de Frédégonde et de Landri: c'est le comble de l'atrocité; mais ce n'est là ni le poëme épique ni la tragédie.

Il faut à l'épopée, comme je l'ai dit, des caractères et des mœurs susceptibles d'élévation , des événements importants et dignes de nous étonner, soit par leur grandeur naturelle, soit par le mélange du merveilleux; et rien de plus rare dans notre histoire.

Lorsqu'on ne savait pas faire encore une églogue, une élégie , UD madrigal, lorsqu'on n'avait pas même l'idée de la beauté de riraitation dans la poésie descriptive, dans la poésie dramatique, on eut en France la fureur de faire des poëmes épiques. Le Chvis, le Saint Louis, le Moïse, YAlaric, la Pucelle, parurent presque en même temps ; et qu'on juge de la célébrité qu'ils earent, par l'admiration avec laquelle Chapelain parle de ses riraux. « Qu'est-ce, dit-il, que la Pucelle peut opposer, dans la peinture parlante, au Moïse de M. de Saint- Amand? dans la lardiesse et dans la vivacité, au Saint Louis du révérend Père le Moine? dans la pureté, dans la facilité, et dans la majesté, au iaint Paul de M. l'évêque de Vence .^ dans l'abondance et la pompe, I XAlaric de M. Scudéry ? enfin dans la diversité et dans les agrélients, au Clovis de M. Desmarets? n {Préface de la Pucelle.)

176 ÉLÉMENTS DE LITTÉKATURE.

La vérité est que tous ces poèmes font la honte du siècle qui les a produits. Le ridicule justement répandu depuis sur le Clovis, le Moïse, YAlaric^ la Pucelle^ est la seule trace qu'ils ont laissée. Le Saint Louis est moins méprisable ; mais de faibles imitations de la poésie ancienne et des fictions extravagantes n'ont pu le sauver de l'oubli. Le Saint Paul n'est pas même connu de nom.

Les causes générales de ces chutes rapides , après un succès éphémère, furent d'abord sans doute le manque de génie et la fausse idée qu'on avait de l'art , mais aussi le malheureux choix des sujets, soit du côté des caractères et des mœurs, soit du côté des peintures physiques et des incidents naturels, soit du côté du merveilleux. Quant il faut tout créer, les hommes elles choses, tout ennoblir, tout embellir, quand la vérité vient sans cesse flétrir l'imagination, la démentir , la rebuter, le génie se lasse bientôt de lutter contre la nature. Or, que Ton se rappelle ce que nous avons dit des circonstances physiques et morales qui, dans la Grèce, favorisaient la poésie épique, et qu'on jette les yeux sur ces poèmes modernes : le contraire, dans presque tous les points, sera le tableau de la stérilité du champ couvert d'épines et de ronces où elle se vit transplantée.

Ne parlons point du Saint Louis, sujet dont toutes les beautés, enlevées par le génie du Tasse, ne laissaient plus aux poètes trançais que le faible et dangereux honneur d'imiter l'Homère italien; ue parlons point du Moïse, sujet qui demandait peutêtre l'auteur A'Esther et à'Jthalie, et qui d'ailleurs n'a rieu que de très-éloigné de nous : quelles mœurs à peindre en poésie dans le Clovis et VAlaric, que celles des Romains dégénérés, des Gaulois asservis , des Goths et des Francs belliqueux, mais barbares , et dont tout le code se réduisait à la loi : Malheur aux vai7icus ! Que pouvait être, dans ces poèmes, la partie morale de la poésie j celle qui lui donne de la noblesse, de l'élévation, du pathétique, celle qui en fait l'intérêt et le charme? Voyez, dans les poésies qu'on attribue aux Islandais, aux Scandinaves, et aux anciens Écossais, combien ce naturel sauvage, qui d'abord intéresse par sa franchise et sa candeur , est peu varié dans ses formes ; combien cet héroïsme naturel et celte vigueur d'âme,

de courage, et de mœurs, a peu de nuances distinctes ; combien ces descriptions, ces images hardiesse ressemblent et se répètent. A plus forte raison , dans un climat plus tempéré , où les sites , les accidents, les phénomènes de la nature sont moins bizarrement divers , les tableaux poétiques doivent-ils être plus monotones. On a bientôt décrit des forets vastes et profondes, des précipices et des torrents.

Si la Gaule est devenue plus poétique, c'est par les arts et par les accidents moreaux qui en ont varié la surface : encore n'atelle jamais eu , soit au physique, soit au moral, de ces aspects dont la grandeur étonne et tient du merveilleux.

Qu'ont fait les hommes de génie qui, dans l'épopée, ont voulu donner à la poe'^/e française un plus heureux essor? L'un a saisi , dans notre histoire, le moment où les mœurs françaises, animées par le fanatisme et par l'enthousiasme des partis, donnaient aux vices et aux vertus le plus de force et d'énergie. Il a choisi pour son héros un roi brillant par son courage, intéressant par ses malheurs , adorable par sa bonté; et à l'action de ce héros ,

Qui fut de ses sujets le vainqucinet lo père,

il a entremêlé avec ménagement des fictions épisodiques, les une? prises dans la croyance, et les autres dans le système universel de l'allégorie ; mais toutes élevées par son génie à la hauteur de l'épopée , et décorées par l'harmonie et le coloris des beaux vers.

L'autre a ramené la poésie dans son berceau et au pied du tombeau d'Homère. lia pris son sujet dans Homère lui-même; a fait d'un épisode de V Odyssée l'action générale de son poème; et au milieu de tous les trésors que nous avons vus étalés dans la Grèce sous les mains de la poésie, il en a pris en liberté, mais avec le discernement du goût le plus exquis, tout ce qui pouvait rendre aimable, intéressante et persuasive, la plus courageuse leçon qu'on ait jamais donnée aux enfants de nos rois.

Si l'aventure de la Pucelle avait été célébrée sérieusement par un homme de génie, personne , après lui, n'aurait osé en faire un poème comique. Peut-être aussi y aurait-il eu quelque avan- 'tage , du côté des mœurs , à chanter l'incursion des Sarrasins en deçà des Pyrénées; et Martel, vainqueur d'Abdérame, est

un héros cligne de l'épopée. A cela près , on ne voit guère, dai notre histoire , de sujets vraiment héroïques ; et l'on peut dij que le génie y sera toujours à l'étroit.

Il n'y avait guère plus d'apparence que la tragédie pût réus^ sur nos théâtres; cependant elle s'y est élevée à un degré de gloire dont le théâtre d'Athènes aurait été jaloux : 1° parce qu'elle y obtint, dès sa naissance, beaucoup d'encouragement, de faveur et d'émulation; 2° parce qu'elle ne s'astreignit pointa être française, et qu'elle tira ses sujets de l'histoire de tous les siècles et des mœurs de tous les pays; 3° parce qu'elle se fit un nouveau système, et qu'elle sut prendre ses avantages sur le nouveau théâtre qu'on lui avait élevé.

Ce fut sous le règne de Henri II qu'elle lit ses premiers essais. Rien de plus pitoyable à nos yeux que cette Cléopâtre^X, cette Dldon qui firent la gloire de Jodelle ; mais Jodelle était un génie en comparaison de tout ce qui l'avait précédé. «Le roi lui donna, dit Pasquier, cinq cents écus de son épargne , et lui fît tout plein d'autres grâces , d'autant plus que c'était chose nouvelle, et trèbelle, et très-rare. »

Il n'en fallut pas davantage pour exciter cette émulation, dont les efforts, malheureux à la vérité durant l'espace de près d'un siècle, furent à la fin couronnés.

La première cause de la faveur et des succès qu'eut la yoésit dans un climat qui n'était pas le sien, fut le caractère d'un peuple curieux , léger et sensible, passionné pour l'amusement, et, après les Grecs , le plus susceptible qui fût jamais d'agréables illusions. Mais ce n'eût été rien sans l'avantage prodigieux pour les muses de trouver une ville opulente et peuplée, qui fût le centre des richesses , du luxe et de l'oisiveté , le rendez-vous de la partie la plus brillante de la nation, attirée par l'espérance de la faveur et de la fortune et par l'attrait des jouissances. 11 est plus que vraisemblable que s'il n'y eût pas eu un Paris, la nature aurait inutilement produit un Corneille, un Racine, un Voltaire.

Parmi les causes des succès de la poésie dramatique se présente naturellement la protection éclatante dont l'honora le cardinal de Richelieu, et après lui Louis XIV; mais celle de

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I Louis XIV fut éclairée, celle du cardinal ne le fut pas assez ; aussi vit-on sous son ministère le triomphe du mauvais goût, sur lequel enfin prévalut le génie.

Les poètes français avaient senti, comme par instinct, que l'histoire de leur pays serait un champ stérile pour la tragédie. Us avaient commencé, comme les Romains, par copier les Grecs. Ils couraient comme des aveugles , tantôt dans les routes anciennes, tantôt dans des sentiers nouveaux, qu'ils voulaient se frayer eux-mêmes. De l'histoire fabuleuse des Grecs ils se jetaient dans l'histoire romaine, quelquefois dans l'histoire sainte; ils co- I piaient servilement et froidement les poètes italiens; ils entassaient sur leur théâtre les aventures des romans; ils empruntaient des poètes espagnols leurs rodomontades et leurs extravagances; et ce qu'il y a d'étonnant , c'est que de toutes ces tentatives malheureuses devait résulter le triomphe de la tragédie, par la liberté sansbornes qu'elle se donnait de puiser dans toutes lessources, et de réunir sur un seul théâtre les événements et les mœurs de tous les pays et de tous les temps. C'est là ce qui a rendu le jLjénie tragique si fécond sur la scène française , et multiplié en même temps ses richesses et nos plaisirs.

La tragédie, chez les Grecs , ne fut que le tableau vivant de leur histoire. C'était sans doute un avantage du côté de l'intérêt: car d'un événement national l'action est comme personnelle aux spectateurs; et nous en avons des exemples. Mais à l'intérêt patriotique il est possible de suppléer par l'intérêt de la nature, quilieensembletousles peuples du monde, et qui faitque l'homme vertueux et souffrant , l'homme faible et opprimé , l'homme innocent et malheureux, n'est étranger dans aucun pays. Voilà la base du système tragique que nos poètes ont élevé ; et ce système vaste leur ouvrait deux carrières, celle de la fatalité et celle des passions humaines. Dans la première, il ont suivi les Grecs, et, en les imitant, ils les ont surpassés ; dans la seconde, ils ont marché à la lumière de leur propre génie , et il y a peu d'apparence qu'on aille jamais plus loin qu'eux. Leur génie a tiré avantage de tout, et même du peu d'étendue de nos théâtres modernes, eo donnant plus de correction à des tableaux vus de plus près.

Ainsi, à la faveur des lieux, des hommes et des temps, la

tragédie s'éleva sur la scène française jusqu'à son apogée; etdj rant plus d'un siècle , le génie et l'émulation l'y ont souteni dans toute sa splendeur. Mais par le seul tarissement des soi ces où elle s'est enrichie, par les limites naturelles du vaî champ qu'elle a parcouru , par l'épuisement des combinaisod soit d'intérêt , soit de caractères , soit de passions théâtrales ,| serait possible d'annoncer son déclin et sa décadence.

Paris devait être naturellement le grand théâtre de la cornée moderne , par la raison , comme nous l'avons dit , que la vanij est la mère des ridicules, comme l'oisiveté est la mère des vice La comédie y commença, comme dans la Grèce, par être ui satire , moins la satire des personnes que la satire des étal Cette espèce de drame s'appelait soties; le clergé même n'y éii pas épargné; et Louis XII, pour réprimer la licence des mœui de son temps , avait permis que la liberté de cette censure p| blique allât jusqu'à sa personne. François I*"^ la réprima : il fendit à la comédie d'attaquer les hommes en place ; c'était dolj ner le droit à tous les citoyens d'être également épargnés.

La comédie, jusqu'à Molière, ignora ses vrais avantages. Sous le cardinal de Richelieu , on était si loin de soupçonner encore ce qu'elle devait être , que les Fisionnaires de Desmarets , dont tout le mérite consiste dans un amas d'extravagances qui ne sont dans les mœurs d'aucun pays ni d'aucun siècle, étaient appelés V incomparable comédie. Dans cette comédie, nulle vérité, nulles mœurs, nulle intrigue : ce sont les petites-maisons, où l'on se promène de loge en loge.

La première pièce vraiment comique qui parut sur le théâtre français depuis CAvocoit patelin, ce fut le Menteur de Corneille, pièce imitée de l'espagnol de Lopez de Véga , ou de Roxas , ce que Voltaire met en doute; et il observe, à propos du Menteur, que le premier modèle du vrai comique, ainsi que du vrai tragique {le Cid) , nous est venu des Espagnols, et que l'un et l'autre nous a été donné par Corneille.

Indépendamment du caractère et des mœurs nationales, si propres à la comédie , deux circonstances favorisaient Molière i il venait dans un temps où les mœurs de Paris n'étaient ni trop ni trop peu façonnées. Des mœurs grossières peuvent être co«

miqiies ; mais c'est un comique local, dont la peinture ne peut amuser que le peuple à qui elle ressemble , et qui rebutera un siècle plus poli, une nation plus cultivée. On voit que dans Aristophane, malgré cette politesse vantée sous le nom d'atflcisme , bien des détails des mœurs du peuple athénien blesseraient aujourd'hui notre délicatesse : le Corroyeur et le Charcutier seraient mal reçus des Français. Les femmes , à qui l'on reproche tout cnlment, dans les Harangueuses, de se soûler, de ferrer la mule , et bien d'autres espiègleries; les femmes , qui , pour tenir conseil , prennent les culottes de leurs maris, et les maris qui sortent la nuit en chemise, cherchant leurs femmes dans les rues, nous paraîtraient des plaisanteries plus dignes des halles que du théâtre. Que serait-ce si, comme Aristophane, on Dous faisait voir un de ces maris sortant la nuit de sa maison pour un besoin qu'il satisfait en présence des spectateurs ? Étaitce là du sel attique.

Un des avantages de Molière fut donc de trouver Paris assez civilisé pour pouvoir peindre même les mœurs bourgeoises , et faire parler ses personnages les plus comiques d'un ton que la décence et la délicatesse pût avouer dans tous les temps. J'en excepte, comme on le sent bien, quelques licences qu'il s'est données, sans doute pour complaire au bas peuple, mais dont il pouvait se passer.

Un autre avantage pour lui, ce fut que les mœurs de son temps ne fussent pas assez polies pour se dérober au ridicule , et qu'il y eût dans les caractères assez de naturel encore et de relief pour donner prise à la comédie.

L'effet inévitable d'une société mêlée et continue , où , successivement et de proche en proche , tous les états se confondent , est d'arriver enfin à cette égalité de surface qu'on xxommQ politesse ; et dès lors , plus de vices ni de ridicules saillants. L'avare est avare, mais dans son cabinet; le jaloux est jaloux , mais au fond de son âme. Le mépris attaché au ridicule fait que tout le monde l'évite; et sobs les dehors de la décence, l'unique loi des mœurs publiques , tous les vices sont déguisés : au lieu que dans un temps où la malignité n'est pas encore raffinée, l'amourpropre n'a pas encore pris toutes ses précautions : chacun se

ÉLfcJI. HE LITTLB. — T. Ul. 1 1

tient moins sur ses gardes ; et le poëte comique trouve partoi le ridicule à découvert.

Or, du temps de Molière les mœurs avaient encore cette n: veté imprudente; les états n'étaient pas confondus, mais i( tendaient à l'être ; c'était le moment des prétentions maladrc tes, des imitations gauches , des méprises de la vanité, des ô\ peries de la sottise, des affectations ridicules, de toutes les vues enfin où l'amour-propre peut donner.

Une éducation plus cultivée, le savoir-vivre, qui est devenu tre plus sérieuse étude, l'attention si recommandable à ne ble^ ser ni l'opinion ni les usages, la bienséance des dehors , qui û\ grand monde a passé jusqu'au peuple, les leçons même que M( lière a données, soit pour saisir et révéler les ridicules d'autrui. soit pour mieux déguiser les siens , ont mis la comédie comme eu défaut; et presque tout ce qui lui resterait à peindre lui est sévèrement interdit.

On permet de donner au théâtre à chaque état les vices, les travers, les ridicules qui ne sont pas les siens; mais ceux qui lui sont propres, on lui en épargne la peinture , parce qu'ils forment l'esprit du corps, et qu'un corps est trop respectable pour être peint au naturel. Il n'y a que les courtisans et les procureurs qui se soient livrés de bonne grâce , et que l'on n'ait point ménagés ; les médecins eux-mêmes seraient peut-être moins patients aujourd'hui que du temps de Molière : mais sur leur compte lia tout dit

Si l'on demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut donc répondre à tous les états , C'est que vous ne voulez plu^ être peints. Si on nous représente les mœurs du bas peuple, qui est le seul qui se laisse peindre, le tableau est de mauvais goût et si l'on prend ses modèles dans une classe plus élevée, cela ressemble trop, l'allusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moquede lui : chacun veut pouvoir être tranquillement ridicule et impunément vicieux. Cela est commode pour la société, mais très-inconi mode pour le théâtre.

La décence est une autre gêne pour les poètes comiques. Une mère veut pouvoir mener sa lille au spectacle, sans avoir à rougir pour elle si elle est innocente et sans la voir rougir si elle nv

l'est pas. Or eommeut exposer à leurs yeux, sur la scène, les vices les plus à la mode, et qui douueraient le plus de jeu à Tin* trigue et au ridicule ?

Des vices condamnés par les lois sont censés réprimés par «lies : les citer au théâtre comme impunis, et les peindre comme plaisants, c'est en même temps accuser les lois et insulter aux mœurs publiques. L'adultère ne serait pas assez châtié par le mépris, ni le libertinage et ses honteux effets assez punis parle ridicule : voilà pourquoi on défend à la comédie d'instruire inutilement l'innocence et d'effaroucher la pudeur.

En général, le caractère des Français, actif, souple, adroit, susceptible de vanité et d'émulation , que la concurrence aiguillonne dans une ville comme Paris; ce génie peu inventif, mais qui s'applique sans relâche à tout perfectionner, a été la cause constante des progrès de la poésie dans un climat qui ne semblait pas fait pour elle , et plus elle a eu de difficultés à vaincre, plus elle mérite de gloire à ceux qui, à travers tant d'obstacles, l'ont élevée à un si haut point de splendeur.

D'après l'esquisse que je viens de donner de l'histoire naturelle de la poésie, on doit sentir combien on a été injuste en comparant les siècles el leurs productions, et en jugeant ainsi les hommes. Voulez-vous apprécier l'industrie de deux cultivateurs , ne comparez pas seulement les moissons , mais pensez au terrain qui les a produites, et au climat, dont l'influence l'a rendu plus ou moins fécond.

PoJÎTE. D'après l'idée qu'Homère nous donne de son art, et ne l'estime qu'on y attachait dans les temps qu'il a rendus célèbres, on voit que les poètes étaient des philosophes ou des théologiens qui se donnaient pour inspirés , et auxquels on croyait que les dieux avaient révélé des secrets inconnus au reste des hommes. Ainsi , lorsqu'ils faisaient aux peuples des récits merveilleux, ou qu'ils expliquaient par des fables les phénomènes de la nature, on ne demandait pas où ils avaient pris cette science mystérieuse ; le chantre ou le devin se disait prêtre d'Apollon ,

favori des muses, confident de leur mère , la déesse Mémoire jue ne devait-il pas savoir ?

Ce ne fut que longtemps après , et lorsque les peuples, plui éclairés, s'aperçurent que dans le génie des poètes il n'y avait riei de surnaturel, qu'à l'idée d'inspiration succéda celle d'inventioi et de fiction poétique. Mais alors même, en perdant le crédit d^ la prophétie, les poètes surent conserver le pouvoir de rillusionj et quoique reconnus pour des menteurs ingénieux, ils soutin-' rent leur personnage. De là ces formules d'invocation, d'inspiration et d'enthousiasme , qu'ils ne cessèrent d'affecter; de là ce style figuré, ce langage mystérieux, qu'ils retinrent de leur ancienne divination ; de là cette élévation d'idées, cette majesté de langage, qui leur fut nécessaire pour imiter le dieu dont ils se disaient les organes.

Du temps même d'Horace, on ne méritait le nom de poète qu'autant qu'on avait les moyens de remplir ce grand caractère.

Ingenium cui sii, cui mens divinior, algue os Magna sonaturum, des nominis hujus honorem.

A mesure que l'amour du mensonge est devenu moins df, et que le goût des arts et l'esprit qui les juge a pris quelque teinte de philosophie , le rôle de poète s'est modéré : l'ode a perdu sa vraisemblance ; l'épopée, son merveilleux ; au don de feindre des chimères a succédé le talent de peindre, d'embellir des réalités ; l'enthousiasme s'est réduit à la chaleur d'une imagination sagement exaltée , d'une âme profondément émue ; et l'éloquence du poète n'a plus différé de celle de l'orateur que par un peu plus de hardiesse dans les tours et dans les images, par un peu plus de liberté et d'emphase dans l'expression : en sorte qu'il est plus vrai que jamais que du côté de l'élocution le talent de l'orateur et celui du poète se touchent: Est ^finitimus oratori poeta : numeris adstrictior paulo , verborum autem licentia liberior, mutlis vero ornandi generibus socius ac pêne par. (Cic. de Orat. )

Mais tout réduit que nous semble à présent l'ancien domaine du poète, je ne pense pas que du côté de l'invention celui de l'orateur ait jamais eu cette étendue illimitée qui s'enfonce dans

les possibles, etdans laquelle non-seulement le vrai, mais le vraisemblable , est compris. Il me semble donc que Cicéron a exagéré lorsqu'il a dit de l'orateur comparé au poète : In hoc quidem certe prope idem , nuUis xtt tenninis circumscribat aut definiatjus suum. (Cic. de Orat. )

Considérons ici \e poète h peu près comme Cicéron a considéré l'orateur; et pour nous former une idée de l'artiste, remontons à celle de l'art.

Si je dis, comme Simonide , que la peinture est une poésie muette, je crois la définir complètement ; si je dis que la poésie est une peinture animée et parlante, aurium pictura, je suis er.core fort au-dessous de l'idée qu'on en doit avoir.

C'est peu de présenter son objet à l'esprit, elle le rend sans cesse comme présent aux yeux avec ses traits et ses couleurs ; et cela seul l'égale à la peinture.

Furor impiua intus ,

Sœva scdens super arma, et ccnlum vinclus alicms Post tergum nodis^f remet horridusorc cruenlo '.

( Virgile. )

Rubenslui-mémeaurait-il mieux peint la Discorde cncliaînée dans le temple de Janus?

La peinture saisit son objet en action, mais ne le présente jamais qu'en repos. En exprimant ces vers de Virgile,

JUa vel intactœ segetis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu lœsissetaristas^.

le peintre représentera Camille élancée sur la pointe des épis , mais immobile dans cette attitude, au lieu qu'en poésie Timitation est progressive et aussi rapide que l'action mêm.e. La poésie n'est donc plus le tableau, mais le miroir de la nature.

Dans le miroir, les objets se succèdent et s'effacent l'un l'autre. La poésie est comme un fleuve qui serpente dans les cam-

' « Au fond du temple, la Fureur impie, assise sur un monceau d'armes meurtrières, et les bras enchaînés derrière le dos avec cent nœuds d'airain , frémira d'un air horrible et d'une bouche écumantc de sang. »

* '< Elle volerait sur la cime des jeunes moissons sans les fouler, et les ten- Idrcs épis ne fieraient pas blessés de sa course légère. »

pagnes, et qui dans son cours répète à la fois tous les objets répandus sur ses bords. 11 y a plus : cet espace que parcourt la poésie est dans l'étendue successive comme dans l'étendue permanente ; ainsi le même vers présente à l'esprit deux images incompatibles, les étoiles et Tailrore, le présent et le passé :

Jamque rubescebat stellis Aiirorafiigatls.

Dans les exemples du tableau, du miroir, et du fleuve, on ne voit qu'une surface ; la poésie tourne autour de son objet comme la sculpture, et le présente dans tous les sens.

Elle fait plus que répéter l'image et l'action des objets : cette! imitation fidèle, quelque talent, quelque soin qu'elle exige, est! sa partie la moins estimable : la poésie invente et compose; elle! choisit et place ses modèles, arrange, assortit elle-même tous les traits dont elle a fait choix, ose corriger la nature dans les détails] et dans l'ensemble , donne de la vie et de l'âme aux corps , une! forme et des couleurs à la pensée, étend les limites des choses^] et se fait des mondes nouveaux.

Dans cette manière de feindre, la peinture la suit, maisdeloiu, et dans ce qu'il y a de plus facile : car ce n'est pas dans le physique, mais dans le moral, qu'il est difficile de rendre, par la fiction, ce qui n'est pas, comme s'il était ; Non solum qux essent, verumtamen qux noiiessent, quasi essent. (Jul. Scal.) C'est là ce qui l'élève au-dessus de l'éloquence et de tous les arts.

L'objet des arts est infini en lui-même, il n'est borné que par leun; moyens. Le modèle universel, la nature, est présenta tous les artistes ; mais le peintre, qui n'a que les couleurs, ne peut en imiter que ce qui tombe sous le sens de la vue. Le pinceau de Vernet ne rendra jamais dans une tempête le cri des matelots et le bruit des cordages.

. . . .C/<imorquevirum,stridorqueritdentîim.

Le Titien n'exprimera pas les parfums exhalés des cheveux de Vénus.

Ambrosiœque comœ divinum vertice odorem Spiravere.

Le musicien, qui n'a que des sons, ne peut rendre ce qui affecte

le sens de l'ouïe ; et pour former ce tableau des effets de la lyre d'Orphée,

.4^ caniu commotœ Erebi de sedibus imis l'mbrœ ibant tenues.

riiannonie appellera la pantomime à son secours. Ainsi les arts sont obligés de se réunir pour faire face à la poésie. Mais ni aucun des arts, ni tous les arts ensemble n'imiteront ce qu'elle exprime. Elle seule pénètre au fond de l'âme, et en développe à nos yeux les replis. Ni les douces gradations des sentiments , ni les violents accès de la passion ne lui échappent. Les degrés d'élévation et de sensibilité , d'énergie et de ressort , de chaleur et d'activité, qui varient et distinguent les caractères à l'infini ; toutes cesqualités, dis-je, et les qualités opposées sont exprimées par la poésie. La même vertu, le même vice, la même passion, a mille nuances dans la nature; la poésie a mille eouleurs pour graduer toutes ces nuances. C'est peu d'être aussi variée, aussi féconde que la nature même; la poésie compose des âmes, comme la peinture imagine des corps; c'est un assemblage de traits pris çà et là de différents modèles , et dont l'accord fait la vraisemblance. Ses personnages ainsi formés, elle les oppose et les met en action ; action plus vive, plus touchante qu'on ne la voit dans la nature ; action variée dans son unité, soutenue dans sa durée ; liée dans toutes ses parties, et sans cesse animée dans ses progrès par les obstacles et les combats.

C'est ici surtout que l'art de l'orateur me semble le cédera celui du poète. Instruire , intéresser, émouvoir, sont leur objet commun : mais la tâche de l'orateur est de persuader la vérité ; celle du /?oé/e, le mensonge, etle mensonge connu pour tel. L'un, pour remuer son auditoire, a des intérêts sérieux, réels, et présents ; l'autre n'a que des fables ou des souvenirs éloignés ; l'un , si j'ose le dire , produit ses effets avec des corps, et l'autre avec des ombres.

Que Cicéron serre dans ses bras, en présence des juges, Plancus, son ami , son bienfaiteur et son client, et qu'il le baigne de ses larmes ; il en fera répandre, rien de plus naturel. Qu'il presse dans son sein le fils de Flaccus encore enfant; que dans ses bras

il le présenieaux juges, et qu'il s'écrie d'une voix déchirante ; 3//seremini familix, judices ; mueremini fortissimi patris, misèreminifiid; l'attendrissement, la douleur dontil est pénétré, passera dans toutes les âmes; et voilà le dernier effort de Tart oratoire. Mais qu'avec le fantôme d'Oreste et de Pylade, d'Andromaque et d'Astyanax, le poète obtienne le même effet et un effet plus grand, voilà le merveilleux de l'art du poète; et il serait incompréhensible si Ton ne savait pas quel est sur nous l'empire de l'imagination, une fois frappée et séduite.

Ce fut pour donner à l'imitation tous les dehors de la réalité qu'on inventa le genre dramatique, où tout n'est pas illusion comme dans un tableau, où tout n'est pas vrai comme dans la nature, mais où le mélange de la fiction et de la vérité produit cette illusion tempérée qui fait le charme du spectacle. Il est faux que l'actrice que je vois pleurer et que j'entends gémir soit Ariane, mais il est vrai qu'elle pleure et gémit ; mes yeux et mes oreilles ne sont pas trompés, tout ce qui les frappe est réel : l'illusion n'est que dans ma pensée. Tel est l'art de la poésie dramatique, le plus séduisant, le plus ingénieux de tous les arts d'imitation.

Ainsi, me dira-t-on, si l'éloquence a pour elle toute la force de la vérité , au moins peut-elle reprocher à la poésie d'y suppléer par tous les charmes du mensonge. Oui, j'en conviens; mais quel que soit réciproquement l'avantage de leurs moyens , il sera toujours vrai que la mobilité, la souplesse, la force d'imagination , que demandent les transformations du poète pour revêtir à chaque instant un nouveau caractère, et dans la même scène des caractères opposés ; que le génie pour les créer, les combiner, et les faire agir comme dans la nature même; que cette faculté de concevoir, de combiner un grand dessein, de conduire une action vaste, et d'en graduer l'intérêt, sont réservés au poète; et le talent de produire dans son ensemble et dans ses détails, Cinna, lirntannicus , Zaïre, le Misanthrope ou le Tartufe j me semble encore supérieur au talent de tirer d'un sujet oratoire tous les moyens de persuasion, d'émotion dont il est susceptible, au talent, dis-je, tout merveilleux qu'il est, de composer ou la harangue pour la couronne, ou le plaidoyer pour Aliloii , ou l'oraison funèbre de Condé.

De l'idée que nous venons de nous former de la poésie déi'ive immédiatement celle qu'on doit avoir du poè'fe; et par l'objet qu'il se propose on peut juger, et des talents dont il a besoin d'être doué , et des études qui lui sont propres.

Les trois facultés de l'âme d'où résultent tous les talents littéraires sont : l'esprit, l'imagination, et le sentiment; et dans leur mélange, c'est le plus ou le moins de chacune de ces facultés qui produit la diversité des génies.

Dans \e poète y c'est l'imagination et le sentiment qui dominent; mais si l'esprit ne les éclaire, ils s'égarent bientôt l'un et l'autre. L'esprit est l'œil du génie, dont l'imagination et le sentiment sont les ailes.

Toutes les qualités de l'esprit ne sont pas essentielles à tous les genres de poésie; il n'y a que la pénétration et la justesse dont aucun d'eux ne peut se passer. L'esprit faux gâte tous les talents , l'esprit superficiel ne tire avantage d'aucun.

Tout n'est pas image et sentiment dans un poëme. Il y a des intervalles oîi la pensée brille seule et de son éclat; il faut même se souvenir que la plus belle image n'en est que la parure; et lors même que la pensée est colorée par l'imagination ou animée par le sentiment, elle nous frappe d'autant plus qu'elle est plus spirituelle, c'est-à-dire plus vive, plus finement saisie, et d'une combinaison à la fois plus juste et plus nouvelle dans ses rapports. L'esprit n'est donc pas moins essentiel au poète qu'au philosophe, à l'historien, à l'orateur.

Mais chacune des qualités de l'esprit a son genre de poésie où elle domine : par exemple, la finesse a l'épigramme en partage ; la délicatesse, l'élégie et le madrigal; la légèreté, l'épître familière; la naïveté, la fable; l'ingénuité, l'idylle; l'élévation, l'ode, la tragédie, l'épopée.

Il est des genres qui demandent plusieurs de ces qualités réunies : la comédie, par exemple, exige à la fois la sagacité, la pé- ( nctration , la souplesse , la force, la légèreté, la finesse. La tragédie et l'épopée ne demandent pas moins de profondeur que d'élévation, et de force que d'étendue. Foyez Génie, Imagination, Invention , Pathétique , etc.

Un don qui n'est guère moins essentiel au poète que ceux de

190 KLÉMENTS DE LITTERATURE.

l'esprit et de l'âme, c'est une oreille délicate. Celui à qui le sentiment de l'harmonie est inconnu doit renoncer à la poésie, {l'oyez. Harmonie de style.)

Mais tous ces talents réunis , ou périrnient de sécheresse , ou ne produiraient que des fruits sauvages, s'ils n'étaient pas nourris, fécondés par l'étude.

Ici, comme dans tous les arts, la première étude est celle de soi-même. Si l'imagination se frappe, si le cœur s'affecte aisément , s'il y a de l'une à l'autre une correspondance mutuelle et rapide; si l'oreille a pour le nombre de l'harmonie une délicate sensibilité; si l'on est vivement touché des beautés de la poésie; si Tûme, échauffée à la vue des grands modèles , se sent élevée au-dessus d'elle-même par une noble émulation ; si dès qu'on a conçu l'idée essentielle et primitive d'un sujet , on la voit au-dedans de soi-même se développer, se colorer , s'animer, et devenir féconde ; si l'on éprouve ce besoin , cette impatience de produire qui vient de l'abondance et de la chaleur des esprits ; si l'on saisit facilement le rapport des idées abstraites avec les objets sensibles, dont elles peuvent revêtir les couleurs , ou plutôt si ces idées naissent dans l'esprit revêtues de ces images; si les objets se présentent d'eux-mêmes sous la face la plus intéressante, la plus favorable à la peinture ; si surtout, à l'idée d'un objet pathétique, les sentiments naissent en foule et se pressent dans l'âme, impatients de se répandre, on peut se croire né 'poête.

Huic M usœ indulgent omnes, huncposcit Appollo.

(Vida.)

A moins de ces dispositions naturelles , on fera peut-être des vers pleins d'esprit, mais dénués, de poésie.

A l'étude de ces moyens personnels doit succéder l'étude des moyens étrangers. L'instrument de la poésie c'est la langue ; et si tout homme qui se mêle d'écrire doit commencer par bien connaître les règles, le génie et les ressources de la langue dans laquelle il écrit, cette connaissance est encore mille fois plus nécessaire aupuëte, dans les mains duquel la langue doit avoir la docilité de la cire à prendre la forme qu'il voudra lui donner. Les va-

riétés, les nuances du style, sont infinies , et leurs degrés inappréciables. Le goût, ce sentiment délicat de ce qui doit plaire ou déplaire, est seul capable de les saisir. Or , le goût ne s'enseigne point; il s'acquiert par l'usage fréquent du monde, par l'étude assidue et méditée du petit nombre des bons écrivains; encore suppose-t-il une finesse de perception qui n'est pas donnée à tous les hommes : la nature fait l'homme de génie, et commence l'homme de goût.

Comme elle est le premier modèle et le grand livre du poëte, c'est elle surtout qu'il importe d'étudier; et l'objet le plus intéressant quelle présente à l'homme, c'est l'homme même. Mais dans l'homme, il y a l'étude de la nature, celle de l'habitude, celle de rhabitud(î et de la nature combinées , ou, si l'on veut , de la nature modifiée par les mœurs. ( Foyez Moeurs. )

Le physique a deux branches comme le moral , la simple nature , et la nature modifiée par les arts.

Le tableau de la nature physique est lui seul d'une richesse, d'une variété, d'une étendue à occuper des siècles d'étude : mais tous les détails n'en sont pas favorables à la poésie; tous les genres de poésie ne sont pas susceptibles des mêmes détails. Ainsi le poète n'est pas obligé de suivre les pas du naturaliste; on exige encore moins de lui les méditations du physicien et les calculs de l'astronome. C'est à l'observateur à déterminer l'attraction et les mouvements des corps célestes ; c'est au poète à peindre leur balancement , leur harmonie, et leurs inmiuables révolutions. L'un distinguera les classes nombreuses d'êtres organisés qui peuplent les éléments divers; l'autre décrira , d'un trait hardi, lumineux et rapide , cette échelle immense et continue , où les limites des règnes se confondent, où tout semble placé dans l'ordre constant et régulier d'une gradation universelle, entre les deux limites du fini, et depuis le bord de l'abîme qui nous sépare du néant, jusqu'au bord de l'abîme opposé qui nous sépare de l'être par essence. Les ressorts de la nature et les lois qui règlent ses mouvements ne sont pas de ces objets qu'il est aisé de rendre sensibles ; et la poésie peut les négliger. Les causes l'intéressent peu; c'est aux effets qu'elle s'attache. Tandis que le physicien analyse le son et la lumière , X^poëte fera donc

192 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.

entendre à l'àme l'explosion du tonnerre et ces longs retentissements qui semblent, de montagne en montagne, annoncer la chute du monde. Il lui fera voir le feu bleuâtre des éclairs se briser en lames étincelantes, et fendre, à sillons redoublés, cette masse obscure de nuages qui semble affaisser l'horizon. Tandis que Tun tâche d'expliquer l'émanation des odeurs , l'autre rend ce phénomène visible à l'esprit en feignant que les zéphyrs agitent dans l'air leurs ailes humectées des larmes de Taurore et des doux parfums du matin. Que le confident de la nature développe le prodige de la greffe des arbres ; c'est assez pour Virgile de l'exprimer en deux beaux vers :

Exiil ad cœhim, ramis felicibus, arbos , Miraturque novas frondes et non sua poma.

On voit, par ces exemples, que les études du poëte ne sont pas celles du philosophe. Celui-ci étudie la nature pour la connaître, et celui-là pour l'imiter ; l'un veut expliquer , et l'autre veut peindre. Il faut avouer cependant que si les profondes recherches du philosophe ne sont pas essentielles au poète, au moins lui seraient-elles d'une grande utilité ; et celui que la nature a initié dans ses mystères aura toujours, sur des hommes superficiellement instruits, un avantage prodigieux. La physique est à la poésie ce que l'anatomie est à la peinture : elle ne doit pas s'y faire trop sentir; mais, revêtue des grâces de la fiction, elle y joint le charme de la vérité.

La simple nature est donc pour la poésie une mine abondante; la nature modifiée par l'industrie n'a pas moins de quoi l'enrichir.

La théorie de l'agriculture, des mécaniques, de la navigation, tous les arts de décoration, d'agrément, et tous ceux des arts utiles dont les détails ont quelque noblesse, peuvent contribuer à la collection des lumières du poëte. Il doit en être assez instruit pour eu tirer à propos des images, des comparaisons , des descrij)ti()ns même, sil y est amené.

ISulla sil ingcnio quant non libaveril artcm. ( Vn>\ . )

C'est par-là qu'on évite la sécheresse et la stérilité dans les

POETE. lî)3

choses les plus coinmuues, et qu'on peut être neuf en un sujet qui paraît usé.

TaîUum de medio sumptis accedii honoris ( Horat. )

Dans l'étude de la nature modifiée est comprise celle des productions de l'esprit , de ses développements , et de ses progrès :i éloquence, en morale , en poésie, etc.

Que l'étude des poètes soit essentielle à un poêle, c'est ce qui n'a pas besoin de preuve :

Hinc peclore numen

Conciphint vate^s.

Mais on n'est pas assez persuadé que les philosophes, les orateurs, les historiens profonds; que Tacite, Platon, Montaigne, Démosthène, ]Massillon, Bossuet,et ce Pascal, qui ne savait pas combien il était poëfe lorsqu'il méprisait la poésie, en sont eux-mêmes des sources inépuisables. Il est cependant bien aisé de reconnaître à la plénitude et à l'abondance des sentiments et des idées, un poëte nourri de ces études. Il en est une, surtout, que j'appellerai la compagne du travail et la nourrice du génie : c'est la lecture habituelle de quelque auteur excellent, dont le style et la couleur soient analogues au sujet que Ton traite. D'une séance à l'autre , l'âme se dérange par le mouvement et la dissipation : il faut la remonter au ton de la nature; et l'auteur duquel je conseille de faire usage est comme un instrument sur lequel on prélude avant de chanter.

Il y a des moments de langueur où le génie semble épuisé :

Credas penitus migrasse Camenas. (Vida.)

on se persuade qu'il est prudent d'attendre. alors dans le repos que le feu de l'imagination se rallume;

Adventumgiie dei et sacrum exspectare calorem. (Vida. )

on se trompe : cet abandon de soi-même se change en habitude, et l'âme insensiblement s'accoutume à une lâche oisiveté. Il faut avoir recours à des études qui raniment la vigueur du génie; et iors(jue par cette nourriture il aura réparé ses forces, le désir de I roduire va bientôt l'exciter avec de nouveaux aiguillons.

194 ÉLÉMENTS DE LITTEBATURS.

La théologie des philosophes est encore un champ vaste et fertile où le génie peut moissonner. On distingue les fictions qui ont pris naissance au sein de la philosophie; on les distingue des fables vulgaires, à la justesse des rapports, et à certain air de vérité que celles-ci n'ont jamais. La raison même applaudit, dans les poèmes de Virgile, toutes les fables qu'il a empruntées d'Épicure, dePythagore et de Platon. L'imagination se repose avec délices sur un merveilleux plein d'idées ; elle glisse avec dédain sur un mensonge vide de sens.

Que l'on compare dans Homère la chaîne d'or attachée au trône de Jupiter, la ceinture de Vénus, l'allégorie des prières, l'ordre que le dieu Mars donne à la Terreur et à la Fuite d'atteler son char ; que l'on compare , dis-je , le plaisir pur et plein que nous causent ces belles idées, ces idées philosophiques, avec l'impression faible et vague que fait sur nous la parole accordée aux chevaux d'Achille, le présent qu'Éole fait à Ulysse des vents enfermés dans une outre , le soin que prend Minerve de prolonger la première nuit que ce héros , à son retour, passe avec Pénélope sa femme , etc. ; on sentira combien la vérité donne de valeur au mensonge , et combien la feinte est puérile, insipide , lorsqu'elle n'est pas fondée en raison. Je l'ai déjà dit, et je le répéterai souvent, plus un poêle, à génie égal, sera philosophe , plus il sera poêle.

Le plan d'études que je viens de tracer, proposé à un seul homme , serait sans doute effrayant , quoique notre siècle ait l'exemple d'un génie qui l'a rempli. Mais on a dû voir que, pour éviter la distribution des études, j'ai supposé le /?oé^/e universel. 11 est évident que celui qui se renferme dans le genre de l'églogue n'a pas besoin des études relatives à l'épopée. Je parle donc en général ; et je laisse à chacun le soin de choisir l'espèce d'aliment qui convient à la nature de son génie :

Alqiic iuis prudens genus clige viribus aptum. (Vida.)

J'observerai seulement (ju'il en est des connaissances du poêle comme des couleurs du peintre, qui doivent être sur la palette avant qu'il prenne le pinceau. C'est par un recueil beaucoup plus ample que le sujet ne l'exige qu'il se met eu état de le maîtriser

et lie l'agrandir. Le plus beau sujet, réduit à sa substance, est peu de chose : il ne s'éteud , ne s'embellit que par les luniières du poète; et dans une tête vide il périra comme le grain jeté sur le sable ; au lieu que dans une imagination pleine et féconde un sujet qui semblait stérile ne devient que trop abondant; et cet excès, dans un homme de goiU, ne fut-il pas tout à fait sans danger, il serait encore vrai qu'à l'égard de l'esprit rien n'est pire que l'indigence.

IlU qui tument et abundantia laborant, plus habentfuroj'is , sed eliam plus corporis. Semper autem ad sanitatem proclivius est quod potest detractione curari. llU succurri non potest, qui simul et insanit et déficit. ( Senec. )

Poétique. Ouvrage élémentaire où l'on trace les règles de la poésie. Dans les arts soumis au calcul , la théorie devance et conduit la pratique ; dans les arts où président le génie et le goût, c'est au contraire la pratique qui précède la théorie : l'exemple donne la leçon.

Dans les temps où la poésie était dans son enfance , les éléments qu'on en a donnés étaient faits comme pour des enfants. A mesure que l'art s'est élevé , l'idée s'en est agrandie ; et les préceptes n'ont été que les résultats des bons et des mauvais succès.

Nous sourions avec dédain lorsque nous entendons Jules Scaliger, dans sa poétique latine , tracer le plan de la tragédie d'Alcyone , et demander que « le premier acte soit une plainte sur le départ de Ceyx ; le second , des vœux pour le succès de sa navigation ; le troisième , la nouvelle d'une tempête ; le quatrième, la certitude du naufrage; le cinquième, la vue du cadavre de Ceyx et la mort d'Alcyone. » Mais souvenons-nous que du temps de Scaliger un spectacle ainsi distribué aurait été un prodige sur nos théâtres.

>"ous trouvons aussi ridicule qu'il propose à la comédie de (jeindre les mœurs de la Grèce et de Rome , « des filles achetées counne esclaves , et qui soient reconnues libres au dénoûment. »

Mais dans un temps où l'art dramatique n'avait aucune forme en Europe , que pouvait faire de mieux un savant , que d'en établir les préceptes sur la pratique des anciens?

On s'impatiente avec plus de raison devoir l'abbé d'Aubignac réduire en règles les premiers principes du sens commun ; on ne peut se persuader que le siècle de Corneille eût besoin qu'on lui apprît que « l'acteur qui joue Ciuna ne doit pas mêler les barricades de Paris avec les proscriptions du triumvirat : que le lieu de la scène doit être un espace vide, et qu'on ne doit pas y placer les Alpes auprès du mont Valérien. » Mais si l'on pense que le Thémistocle de Duryer balançait alors Ké.'aclius, ces leçons ne paraîtront plus si déplacées pour ce temps-là.

C'est donc sans aucun mépris pour les écrivains qui ont éclairé leur siècle, que je les crois au-dessous du nôtre. 11 faut partir du point où l'on est : depuis deux cents ans l'esprit humain a plus gagné qu'il n'avait perdu en dix siècles de barbarie.

TJne poétique digne de notre âge serait un système régulier et complet, où tout fût soumis à une loi simple , et dont les règles particulières, émanées d'un principe commun, en fussent comme les rameaux. Cet ouvrage philosophique est désiré depuis longtemps, et le sera peut-être longtemps encore.

Quoique la Poétique d'Aristote ne procède que par induction, de l'exemple au précepte, elle ne laisse pas de remonter aux principes de la nature : c'est le sommaire d'un excellent traité. IMais elle se borne à la tragédie et à l'épopée; et soit qu'Aristote, en jetant ses premières idées , eût négligé de les éclaircir, soit que l'obscurité du texte vienne de l'erreur des copistes , ses interprètes les plus habiles sont forcés d'avouer qu'il est souvent malaisé de Tentendre.

Castelvetro, en traduisant le texte d'Aristote l'analyse et le commente avec beaucoup de discernement; mais par la forme dialectique qu'il a donnée à son commentaire, il nous fait chercher péniblement quelques idées claires et justes dans un dédale de mots superflus. S'il ne discutait que les choses, il serait moins prolixe; mais il discute aussi les mots : encore, après avoir tourné un passage dans tous les sens, lui arrive-t-il quelquefois (le manquer le véritable, ou de le combattre mal à propos.

Le défaut de ce critique, comme de tous les écrivains didactiques de ce temps-là, est de n'avoir vu l'art du théâtre qu'eu idée : c'est au théâtre même qu'il faut l'étudier.

Dacier avait cet avantage sur l'interprète italien. Mais, comme il avait fait vœu d'être de l'avis d'Aristote , soit qu'il l'entendît ou qu'il ne l'entendît pas, ce n'est jamais pour consulter la nature, mais pour consulter Aristote, qu'il fait usage de sa raison ; pt lors même qu' Aristote se contredit, Dacier n'ose le contredire.

Non moins religieux sectateur des anciens, le Bossu n'a étudié l'épopée que dans Homère et Virgile : pour lui tout est bien dans ses poètes: et hors de là il n'y a plus rien. Mais si le Bossu et Dacier n'ont pas entendu nos idées, ils en ont hâté le développement.

Le grand Corneille , avec le respect qu'avait son siècle pour Aristote et qu'il a eu la modestie de partager, n'a pas laissé de répandre les lumières de la plus saine critique sur la théorie de ce philosophe; et ses discours en sont le commentaire le plus solide et le plus profond.

Les parallèles qu'on a faits de Corneille et de Racine, et la célèbre dispute sur les anciens et les modernes, en donnant lieu de discuter les principes, ont contribué à les éclaircir.

On est même entré dans le détail des divers genres de poésie; on a essayé de développer l'artiûce de l'apologue, de déterminer le caractère de l'églogue, de suivre l'ode dans son essor et dans ses écarts ; enfin les notes de Voltaire sur les tragédies de Corneille sont les oracles du bon goût et les plus précieuses leçons de l'art pour les poètes dramatiques : mais personne encore n'a entrepris de ramener tous les genres à l'unité d'une première loi.

Le poème de Vida contient des détails pleins de justesse et de ,oût, sur les études du poète, sur son travail, sur les modèles qu'il doit suivre ; mais ce poème, comme lapoétique de Scaliger, est plutôt l'art d'imiter Virgile, que l'art d'imiter la nature.

La poétique d'Horace est le modèle des poèmes didactiques, et jamais on n'a renfermé tant de sens en si peu de vers : mais dans un poème il est impossible de suivre de branche en bran-

^98 ÉLÉMENTS DE LITTÉRA rilIlE.

che la génération des idées; et plus elles sont fécondes, plus ce qui manque à leur développement est difficile à suppléer.

La Frenaye, imitateur d'Horace, a joint aux préceptes du poëte latin quelques règles particulières à la poésie française ; et son vieux style, dans sa naïveté, n'est pas dénué d'agrément. ]Mais le coloris, l'harmonie, l'élégance des vers de Despréaux l'ont effacé : à peine lui reste-t-il la gloire d'avoir enrichi de sa dépouille le poème qui a fait oublier le sien. Cet ouvrage excellent et vraiment classique, V Art poétique français, fait tout ce qu'on peut attendre d'un poème : il donne une idée précise et lumineuse de tous les genres; mais il n'en approfondit aucun.

Quelques modernes, comme Gravina ciiez les Italiens, et la Motte parmi nous , ont voulu remonter à l'essence des choses et puiser l'art dans la nature. Mais le principe de Gravina est si vague, qu'il est impossible d'en tirer une règle précise et juste.

« L'imitation poétique est, dit-il, le transport de la vérité dans la fiction. Comme la nature est la mère de la vérité, la mère de la fiction est l'idée que l'esprit humain tire de la nature. » ( C'est le modèle intellectuel d'Arislote et de Cicéron , que Castelvetro n'a jamais bien compris.) «La poésie, ajoute Gravina , doit écarter de sa composition les images qui démentent ce qu'elle veut persuader. Moins la fiction laisse de place aux idées qui la contredisent, plus aisément on oublie la vérité, pour se livrer à l'illusion. »

Voilà en substance Vidée de la poésie , telle que Gravina l'a conçue : règle excellente pour attacher le génie des poètes à l'étude de la nature et à la vérité de l'imitation , mais qui n'éclaire ni sur le choix des objets , ni sur l'art de les assortir et de les placer avec avantage ; règle enfin d'après laquelle ce critique a dû voir que le Pastor fidoeX. VAminte n'ont point la naïveté pastorale, mais qui ne l'a pas empêché de croire que le Roland de l'Arioste était un poème épique régulier, la Jérusalem du Tasse un ouvrage médiocre ; et , en revanche . de regarder Saiinazar comme l'héritier de la flûte de Virgile, et les poètes latins que l'Italie moderne a produits , comme les vives images des Catulle, desTibuUe, des Properce, des Ovide, etc. ; d'adopter dans les poèmes italiens le mélange du merveilleux, de la religion et

de la fable, et de confondre le poëme épique avec les romans provençaux.

La Motte analyse avec plus de soin l'idée essentielle des divers genres. !Mais comme il ne donne sa théorie qu'à l'appui de sa pratique, il semble moins occupé du soin de trouver des règles que des excuses. Tout ce qu'il a écrit sur le poëme épique est plein des mêmes préjugés qui lui ont fait si mal traduire et abréger V Iliade : au lieu d'étudier le mécanisme de nos vers , il ne cesse de rimer et de déclamer contre la rime : ses discours sur l'ode et sur la pastorale ne sont que l'apologie déguisée de ses odes et de ses églogues : artifice ingénieux, qui n'en a imposé (ju'un moment.

J'en reviens aux maîtres de l'art, Aristote, Horace, Despréaux : Aristote, le génie le plus profond, le plus lumineux, le plus vaste, qui jamais ait osé parcourir la sphère des connaissances humaines; Horace, à la fois poète, philosophe, et critique excellent ; Despréaux , l'homme de son siècle qui a le plus fait valoir la portion de talent qu'il avait reçue de la nature et la portion de lumière et de goût qu'il avait acquise par le travail.

Quoique Aristote, dans sa poétique, ait donné quelques définitions, quelques divisions élémentaires et communes à la poésie en général , ce n'a été que relativement à la tragédie et à l'épopée, dont il a fait son objet unique.

Il remonte à l'origine de la tragédie, et il la suit dans ses progrès. Il y distingue la fable, les mœurs, les pensées, et la diction. Il veut que la fable ait une juste étendue, c'est-à-dire telle que la mémoire l'embrasse et la retienne sans effort ; il exige que l'action soit une et entière, qu'elle s'exécute dans une révolution du soleil, qu'elle soit vraisemblable, terrible, et touchante. A son gré , ce qui se passe entre des ennemis ou des indifférents n'est pas digne de la tragédie : c'est lorsqu'un ami tue ou va tuer son ami ; un fils, son père ; une mère, son fils ; un fils, sa mère , etc. , que l'action est vraiment tragique.

Il passe aux mœurs, et il exige qu'elles soient bonnes, convenables, ressemblantes , et d'accord avec elles-mêmes. Poyez Moeurs.

Quoiqu'il admette quatreespècesdetragédies, l'une pathétique,

l'autre morale, et l'une et l'autre simples ou impiexes, il donne la préférence à la tragédie implexe et pathétique, à celle, dis-je, où la fortune du personnage intéressant change de face par une révolution pitoyable et terrible, (/"oyez Tragédie.) Or le grand mobile des révolutions c'est la reconnaissance; il veut qu'elle soit amenée naturellement , et il en indique les moyens. La plus belle, dit-il, est celle qui naît des incidents, comme dajisVOEdipeet Ylphigénie en Tauride. /'oyes Reconnaissance.

Il enseigne aux poètes une méthode excellente pour s'assurer de la bonté, de la régularité de leur plan; c'est de le tracer d'abord dans sa plus grande simplicité, avant de penser aux détails et aux circonstances épisodiques : il en donne l'exemple et le précepte en réduisant ainsi le sujet de Ylphigénie en Tauride et de Y Odyssée.

Il distingue dans la fable le nœud et le dénoûment. Il entend par le nœud tout ce qui précède la révolution ; et par le dénoiiment, tout ce qui la suit. Le nœud, dit-il, se forme par des incidents qui viennent du dehors, ou qui naissent au fond du sujet : ces incidents, les moyens, les circonstances de l'action , sont ce qu'il appelle épisodes. Le dénoûment ne doit jamais, dit- il , être amené par une machine , mais procéder de la même cause qui produit la révolution, fotjez Intrigue et Dénoûment.

Ce que les interprètes latins d'Aristote ont appelé sentences, et ce que M. Dacier appelle mal à propos les sentiments, est, dans la tragédie, l'éloquence des passions; ce qui persuade, in-| téresse, attendrit; ce qui peint les mouvements d'une âme et lesfait passer dans les autres âmes. Ici Aristote renvoie à ce qu'il; en a dit dans ses livres de la rhétorique.

Il traite enfin de la diction relativement à sa langue.

Après avoir développé le mécanisme de la tragédie, et eiij avoir établi les règles, il les applique à l'épopée.

La fable en doit être dramatique et renfermée dans une seul? action : il faitvoir , dans les deux poèmes d'Homère, l'ordonnance même de la tragédie. L'épopée, dit-il , ne diffère de h tragédie que par son étendue et [)ar la forme de ses vers. Il

compare les deux genres, et donne la préférence à la tragédie, parce qu'elle a pour elle révidence de l'action ; qu'avec plus d'unité et moins d'étendue, elle produit mieux son effet.

Ces préceptes ont coûté des peines infinies à éclaircir. La foule descommentateurs y a consuméses veilles. Une fallait pas moins que des savants comme Castelvetro et Dacier, et un génie comme Corneille, pour y répandre la clarté : encore arrive-t-il souvent, et dans les points les plus essentiels, que Castelvetro n'est point d'accord avec Dacier, ni Dacier avec Corneille, ni celui-ci avec Aristote, ni Aristote avec lui-même. Mais du choc de ces opinions nous n'avons pas laissé de tirer des lumières ; et dans l'espace d'un siècle et demi, l'expérience journalière du premier théâtre du monde et l'exemple des plus grands maîtres nous ont fait voir dans l'art dramatique ce qu' Aristote n'y avait pas vu, un nouveau genre et des moyens nouveaux. Voyez Tbagédie.

Horace, dans son Art poétique, parle de la poésie en poète, en philosophe, en homme de goût et de génie : il veut que le poème soit homogène; que les parties qui le composent se conviennent et soient d'accord ; qu'elles soient proportionnées , et qu'on y évite les ornements superflus et mal assortis ;

Denigue sit quodvis simples duntaxatet unum.

fjue le poète soit en état de traiter, non-seulement telle ou telle partie, mais toutes les parties de son ouvrage; qu'il sache les finir et les mettre d'accord; qu'il choisisse un sujet proportionné .1 ses forces, et qu'il s'en pénètre en le méditant;

Cîii lecia potenter erit res y

Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo.

qu'il distribue son sujet avec intelligence et avec sagesse ; qu'il choisisse avec goût ce qui peut intéresser, et rejette ce qui peut déplaire :

Ut jam nunc dicatjam nunc debentia dici; Hoc amet, hoc spernat.

II dislingue les genres de poésie par les différentes espèces de

20Î ÉLÉMENTS DE LITTÉBATUKE.

vers; il fait sentir les convenances à observer entre le sujet et le st \ Je ;

Descriptas servare vices operumque colores.

il exige non-seulement qu'un poëme soit beau , mais de cotte beauté qui touche, persuade, attire.

Et qiiocuinque volent animum audiioris agunto.

Dans la conduite que l'on fait tenir à ses personnages, on doit suivre, dit-il, l'opinion, ou observer les vraisemblances; et celles-ci dépendent de l'analogie et de l'accord des qualités qui composent un caractère :

Servetur ad imum

Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.

Non-seulement ces qualités doivent être d'acccord entre elles, mais relatives à la fortune , à l'âge, à la condition, à toutes les circonstances qui peuvent influer sur les mœurs.

Horace fait observer toutes ces nuances ; mais c'est surtout dans la description des mœurs qui distinguent les différents âges de la vie que l'on reconnaît le philosophe attentif à observer la nature :

Mobilibusque décor naturis dandiis et annis.

Dans la composition de la fable, il nous affranchit des liens d'une exacte fidélité pour la vérité historique. Osez feindre , nous dit- il ; mais que la fiction se concilie avec la vérité, et s*y mêle si naturellement, qu'on ne s'aperçoive pas du mélange :

Primo ne médium^ medione discrepet imum.

que le début du poëme soit modeste; que l'action n'en soit pas prise de trop loin ; que, sur le théâtre , on ne présente aux yeux rien de révoltant ni rien d'impossible; que la pièce n'ait pas moins de trois actes ni plus de cinq ; qu'il n'y ait jamais en scène plus de trois interlocuteurs ; que le chœur s'intéresse à l'action dont il est témoin, ami des bons, ennemi des méchants; qu'on n'emploie jamais de machine postiche ; et s'il se mêle dans l'action quelque incident merveilleux , qu'elle en soit digne par son im-

portance : que le style de la tragédie soit grave et sévère; mais que dans le comique l'aisance et le naturel de la composition fassent dire à chacun que rien au monde n'était plus facile :

Ex notofictum carmen sequai\ ut sibi quïvis Sperel idem, sudet multum, /rustraque laboret Ausus idem.

Après avoir résumé ses préceptes, Horace recommande aux poètes l'étude de la philosophie et des mœurs : il distingue dans la poésie deux effets, Tagrément et l'utilité, quelquefois séparés, souvent réunis :

lut prodesse volunt, aiit delcctare poetœ, Aut simili etjucunda et idonea dicere vitœ.

Mais l'agrément de la fiction dépend de l'air de vérité qu'on lui donne ;

Ficta voluptatis causa sint proxima verts.

de la naïveté du récit, et du soin qu'on prend d'en exclure tout ce qui serait superflu :

Omne supervacuum pleno de pectore manat.

Du reste, il pardonne au poète des négligences, pourvu qu'elles soient en petit nombre et rachetées par de grandes beautés. Il y a même , en poésie comme en peinture, un genre qui de loin produit son effet, quoiqu'il n'ait pas la correction des détails. Mais ce qui est fini a l'avantage de pouvoir être vu de près, toujours avec un plaisir nouveau :

Hœc placuit semel, hœc decies repetita placebit,

La conclusion d'Horace est que la poésie n'admet point de talents médiocres :

Mediocribus esse poetis,

yon homineSy non di, non concessere columnœ.

Encore est-ce peu du talent, ce don précieux delà nature, si le travail ne le développe , si l'étude ne le nourrit , si des amis judicieux et sévères ne le corrigent en l'éclairant ; si le poète enfin

204 ELEMENTS DE LITTÉRA.TIIRE.

ne se donne à lui-même ie temps d'oublier, de revoir, de retoucher ses ouvrages avant de les exposer au jour :

Membranisiiiius positis, delere licebit Quod non ediderïs : nescit vox missa reverti.

On ne saurait donner des préceptes généraux ni plus solides ni plus lumineux ; mais cet ouvrage est un résultat d'études élémentaires, par lesquelles il faut avoir passé pour les méditer avec fruit : il les suppose , et n'y peut suppléer.

Despréaux applique à la poésie française les préceptes d'Horace sur la composition et sur le style en général; et il y ajoute en les développant. Il veut que la rime obéisse, et que la raison ne lui cède jamais ; qu'on évite les détails inutiles et l'ennuyeuse monotonie , le style bas et le style ampoulé :

Le style le moins noble a pourlant sa noblesse.

Soyez simple avec art,

Sublime sans orgueil, agréable sans fard.

Il recommande l'exactitude , la clarté, le respect pour la langue , et la fidélité aux règles de la cadence et de l'harmonie, préceptes dont il donne l'exemple.

Horace a peint en un seul vers la beauté àxk s.\.y\% poétique ;

SU vehemens, liquidus,puroque simillimus amni.

Despréaux , qui ne le considère que par rapport à l'élégance et à la pureté, a pris une image plus humble;

J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, iJans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Il définit les diversgenres de poésie, à commencer par les petits poèmes, et la plupart de ces définitions sont elles-mêmes des modèles du style, du ton, du coloris, qui conviennent àJeur objet.

Les préceptes qui regardent la tragédie sont tracés d'après Aristote et Horace : la règle des trois unités et la défense de lais-

ser jamais la scène vide sont renfermées dans deux vers admirrbles :

Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le tliéàtie rempli.

On y voit l'unité de lieu prescrite à l'égal de l'unité de temps et d'action : règle nouvelle , que les anciens ne nous avaient point imposée, qu'ils n'ont pas observée inviolablement, et dont il est, je crois , permis de s'écarter comme eux , lorsque le sujet le demande. f'ofjezV^iTÉ.

Après avoir rappelé l'origine et les progrès de la tragédie dans là Grèce, il la reprend au sortir des ténèbres de la barbarie, et telle qu'on la vit paraître sur nos premiers tbéâtres , sans goût, sans cénie et sans art; il la conduit jusqu'aux beaux jours des Corneille et des Racine : il conseille aux poètes d'y employer l'amour;

De celle passion la sensible peinture

Est pour aller au cœur la roule la plus sûre.

Ce qui ne doit pas être pris à la lettre : car les sentiments de la nature sont plus touchants encore , plus pénétrants que ceux de l'amour; et il n'y a point sur le théâtre d'amante qui nous intéresse au degré de Mérope.

Il ajoute :

El que l'amour, souvent de remords combattu, Y soit une faiblesse, el non une vertu :

règle qui n'est pas générale : car un amour vertueux et sacré , s'il est réduit à l'excès du malheur, peut être aussi très-intéressant ; et le cœur des amants est déchiré de tant de manières, que pour nous arracher des larmes ils n'ont pas besoin du secours des remords.

Horace est admirable quand il enseigne à observer les mœurs et à les rendre avec vérité; Despréauxl'imite et l'égale. Il termine les règles de la tragédie par le caractère du génie qui lui convient.

Qu'il soil aisé, solide, agréable, profond ; Qu'en nobles sentiments il soit toujours fécond.

L'épopée diffère de la tragédie par son étendue et par rus:i,i;e du merveilleux. Ce poëme, dit Despréaux ,

Dans le vaste récit d une longue action, Se soutient par la fable et vit de fiction.

Use moque du vain scrupule de ceux qui auraient voulu bannir la fable de la poésie française; mais il condamne le mélange du merveilleux de la fable et de celui delà religion, et désapprouve l'emploi de celui-ci, quand même il serait sans mélange :

Et, fabuleux chrétiens, n'allons pas dans nos songes D'un Dieu de vérité faire un Dieu de mensonges.

précepte qui ne doit pas exclure un merveilleux décent, puisé dans la vérité même, et qui n'en est que l'extension. Ployez Merveilleux.

Despréaux veut pour l'épopée un héros recommandable par sa valeur et par ses vertus : il demande que le sujet ne soit pas trop chargé d'incidents ; que la narration soit vive et pressée ; que les détails en soient intéressants et nobles, mêlés de grâce et de majesté :

On peut être à la fois et sublime et plaisant, Et je hais un sublime ennuyeux et pesant.

Il donne Homère pour exemple d'une riche variété; mais il me semble avoir manqué le trait qui le caractérise :

On dirait que pour plaire, instruit par la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.

Cette ceinture, quoique Homère en soit lui-même l'inventeur, ne lui sied pas mieux qu'elle ne siérait à Hercule.

Il préfère la folie enjouée de l'Arioste au caractère de ces poë. tes dont la sombre humeur ne s'éclaircit jamais.

Tout cela bien entendu peut contribuer à former le goût; mais pour le bien entendre il faut avoir déjà le goût formé : par exemple, il ne faut pas croire , sur l'éloge que Despréaux fait de l'Arioste, que le Roland furieux soit un modèle de poëme épique, nique \& plaisant qu'on peut mêler au sublime de l'épopée, le

fildce d'Tîornce, soit le joyeux badinage que le poète italien s'est permis :

Quel scioccOf che delfatto non s'accorse, Per la polve cercando iva la testa.

Virgile est plein de grâces, et n'est jamais plaisant; Homère veut l'être quelquefois , et c'est alors qu'il n'est plus Homère.

Despréaux finit par la comédie ; et les préceptes qu'il en donne sont à peu près les mêmes qu'Horace nous avait tracés :

Il faut que ses acteurs badinent noblement ; Que son nœud, bien formé, se dénoue aisément.

11 exclut de la comédie des sujets tristes , n'y admet point de scènes vides, et lui interdit les plaisanteries qui choquent le bon sens, ou qui blessent l'honnêteté.

Après avoir parcouru ainsi tous les genres de poésie, il en revient aux qualités personnelles du poète, le génie et les bonnes mœurs. C'est à propos de l'élévation d'âme et du noble désintéressement qu'exige le commerce des muses, que, remontant à l'origine de la poésie , il la fait voir pure et sublime dans sa naissance , et dégradée dans la suite par l'avarice et la vénalité. Tout ce morceau est habilement imité d'une idylle de Saint-Geniez, comme tout ce qui regarde le choix d'uncritique judicieux et sévère est imité d'Horace.

Voilà ce qui reste à peu près de la lecture de ces trois excellents ouvrages.

Aristote et Horace avaient vu l'art dans la nature ; Despréaux me semble ne l'avoir vu que dans l'art même, et ne s'être appli- (jué qu'à bien dire ce que l'on savait avant lui. Mais il l'a dit le mieux possible ; et à ce mérite se joint celui de l'avoir appris à un siècle qui l'aurait peut-être ignoré sans lui : je parle de la multitude.

Quand le goût du public a été formé, la plupart des leçons de Despréaux nous ont dû paraître inutiles ; mais c'est grâce à luimême et à l'attrait qu'il leur a donné, que ses idées sont aujourd'hui communes. Elles ne l'étaient pas du temps que Sarrasin disait de r^mowr^yrawm^î/e de Scudéri, que si Aristote eût vécu

alors, ce philosophe eût régléune partie de sa poétique suj^ cette excellente tragédie ; elles ne l'étaient pas du temps que Segrais écrivait : On verra si dans quarante ans on lira les vers de Racine comme on lit ceux de Corneille... le poème de la Pucelle a des endroits inimitables; je n'y trouve autre chose à redire , sinon que M. Chapelain épuise ses matières , et n''y laisse rien à imaginer au lecteur ; elles ne Tétaient pas encore assez lorsque Saint-Évremont, cet arbitre du goût, disait à l'abbé de Chaulieu : rous mettre au-dessus de Foiture et de Sarrasin , dans les choses galantes et ingénieuses, c'est vous mettre au-dessus de tous les anciens.

Dans l'ay^/c/e Affectation, j'ai donné une idée du style de Voiture. Sarrasin avait, comme lui, plus d'esprit que de goût : il appelait un cygne expirant, tut cygne abandonné des médecins. Dans ses vers , la Seine menace de ses bâtons flottés la fontaine de Forges , pour lui avoir enlevé deux nymphes. Ce n'est pas ainsi qu'ont été galants Voltaire, Bernard, M. de Saint-Lambert; et dans notre siècle , le tour d'esprit de Voiture et de Sarrasin n'aurait pas fait fortune; au contraire , jamais Corneille, Racine, Molière, la Fontaine , n'ont été mieux appréciés , plus sincèrement admirés. Mais si le goût delà nation s'est perfectionné, peut-être en est-elle redevable en partie au bon esprit de Despréaux : son Art poétique est depuis un siècle dans les mains des enfants ; et pour des raisons que j'ai dites ailleurs , il est plus nécessaire que jamais à la génération nouvelle.

Pointe. Jeu de mots. Quoique Cicéron n'ait pas exclu ce badinage du lanj^^age oratoire, je le croirais déplacé dans des ouvrages sérieux ; tnais dans un ouvrage badin, ou dans la conversation familière, la saillie en peut être heureuse.

M. Orri , contrôleur général, disait à quelqu'un : Savez-vous\ bienquefai quatre-vingt mille hommes sous mesordres? .fh! monsieur, lui répondit-on, vous avez là un beau camp volant.

Les jeux de mots, sans avoir cette finesse picjuante, sont quel-l

{.yiefois plaisants , par la surprise qui naît du détour de l'expression.

Uncheval étant tombédansune cave, le peuples'était assemblé, et on se demandait : Comment le tirer de là? Rien déplus aisé , dit quelqu'un , // n'ij a quà le tirer en bouteilles.

Un prédicateur, resté court en chaire , avouait à ses auditeurs qu'il avait perdu la mémoire : Qu'enferme les portes, s'écria un mauvais plaisant , // n^ij a ici que d'honnêtes gens , il faut que la mémoire de monsieur se retrouve.

L'homme de goût le plus sévèreauraitbien de la peine à ne pas rire d'une semblable gaieté.

Portrait. Description delà figure ou du caractère d'une personne , quelquefois de l'une et de l'autre. Lorsque c'est une espèce d'hommes que l'on peint, comme l'avare , le jaloux , Thypocrite, la prude , la coquette , ce n'est plus un portrait , c'est un caractère; et c'est là ce qui dislingue la satire permise de la satire qui ne l'est pas. La Bruyère fut accusé d'avoir fait des portraits : il n'avait fait que des caractères; mais la malignité, en les appliquant et en calomniant le peintre , avaient deux plaisirs à la fois, Foyez Allusion, Satire.

La poésie, l'éloquence et l'histoire , sont également susceptibles de cette sorte de peinture; il faut seulement observer que leur manière n'est pas la même.

.T'ai déjà dit qu'en poésie, et singulièrement dans le poème héroïque, l'art de peindre est l'art d'esquisser avec esprit, et de laisser à l'imagination le plaisir d'achever l'image. De tous les poètes épiques , l'Arioste est le seul qui se soit amusé à finir un portrait , celui de la beauté d' Alcide ; le ton libre et badin de son poënie l'a permis. Mais ni Homère, ni Virgile, ni le Tasse n'ont peint la figure que par esquisse et d'un trait rapide ; l'intérêt dominant de l'action ne leur a paslaissé le loisirde peindre en détail. Foyez Esquisse.

Dans des poésies dont le sujet, moins vaste, moins sérieux, moins entraînant , permet au poète de s'égayer ou de se reposer

210 ÉLÉMENTS DK LITTERATUBE.

sur un objet unique , nn portrait fini sera placé, s'il est intéressant.

Dans l'élégie ou dans l'églogue, l'amant, occupé de sa maîtresse, peut naturellement s'en retracer les charmes et n'en rien oublier. De même lorsque la nature du poëme exige qu'un objet allégorique soit décrit, comme dans les Métamorphoses, le poète ne saurait mieux faire que de rendre l'idée sensible aux yeux : alors peindre, c'est définir. Virgile aura dit en passant, malesuada James. Ovide décrira ce que n'a fait qu'indiquer Virgile.

Hirtuserat crinis, cava himina, pallor in ore, etc. Ovide aura décrit l'Envie :

Pallor in ore sedet, macies in corpore toto, Nusquam recta acies, livent rubigine dentés : Pectora/elle virent^ lingua est su/fusa veneno; Bisus abest, nisi quem visi movere dolores, etc.

Voltaire, en passant, touchera quelques traits de ce même vice :

Là gît la sombre Envie , à l'œil timide et louche, Versanl sur des lauriers les poisons de sa bouclie : Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étiucelanls ; Triste amante des morts, elle hait les vivants.

Il n'en est pas absolument du caractère comme de la figure : s'il est curieux, intéressant et d'une singularité rare, le poète épique lui-même se donnera le soin de le développer.

Tel est au second livre de la Pharsale, \e portrait du stoïcien dans la personne de Caton. *

m mores, hœc duri immola Catonis

Sectafuit : servare modum, finemq ue tenere, Naluramque sequi, palriœque impendere vitam, etc.

Le genre où l'on est le plus souvent tenté de faire des portraits, c'est le comique; et c'est là justement qu'il faut en être le plus sobre; rien de plus contraire à la vivacité du dialogue et de l'action. J'ai vu le temps où nos comédies étaient des galeries

PORTRAIT. 2n

de /jortraits ; et avec de l'esprit, cela faisait d'assez mauvaises comédies. Quand ^lolière a voulu prévenir les reproches des faux dévots, il a tracé dans le premier acte du Tartufe les deux caractères opposés de la dévotion et de l'hypocrisie : le sujet, le motif, la circonstance, en valaient la peine. Lorsqu'il a voulu, dans une scène où le Misanthrope est en situation, irriter son humeur en le rendant témoin d'une conversation du monde, de celles où, selon l'usage, on médit de tous les absents, il a fait des portraits; et ceux-là sont de main de maître. Mais hors de là, c'est l'action qui peint ; et jamais , dans ses comédies , les caractères annoncés ne sont dessinés en repos.

La tragédie exige quelquefois , et pour la vraisemblance et pour l'intérêt de l'action, des peintures de caractères, et cela fait partie de l'exposition ; mais tout ce qui n'en est pas nécessaire à l'intelligence (les faits, tout ce qui n'a aucun trait à l'action présente, doit être exclu de ces peintures ; car tout ce qui est inutile est froid, filt-il d'ailleurs le plus beau du monde.

Dans tous les genres d'éloquence, un portrait peut être placé. Dans la louange et dans le blâme rien de plus naturel. Dans la délibération, il importe encore plus de faire connaître les hommes, et par conséquent de les peindre. Dans le plaidoyer, c'est aussi très-souvent par les qualités personnelles qu'on peut juger de l'intention, de la vraisemblance, de la nature même de l'action, et du degré d'indulgence ou de rigueur qu'elle mérite, {f^oy. Pathétique, Pérokaison, Preuve, etc.)

Or dans tous les cas où l'orateur a un grand intérêt de faire connaître une personne, il a droit de la peindre; et plus le portrait sera fidèle, intéressant, important à la cause, plus il aura de beauté réelle ; car la beauté en fait d'éloquence n'est que la bonté combinée avec la force du moyen.

Enfin l'histoire est de tous les genres celui auquel cette manière de rassembler les traits d'un caractère et de le dessiner avec précision semble être la plus propre et la plus familière. Mais dans l'histoire même, lorsqu'ils sont trop fréquents, les portraits nous sont importuns. Vrais, singuliers , intéressants |)our l'intelligence des faits, importants par le rôle qu'ont joué les personnes, frappants, et parleur ressemblance, et par laforce^

212 ÉLÉMENTi DE LITTÉUATUKE.

la justesse, l'originalité des traits qui les composent, ils font sur nous l'ijnpression d'une vérité lumineuse, qui répand au loin ses rayons. Mais \e portrait d'un homme isolé et dont le caractère n'est d'aucune influence n'a lui-même aucun intérêt, et ne peut être dans l'histoire qu'un ornement postiche et vain, digne tout au plus d'amuser une curiosité frivole, mais indigne d'un écrivain sage comme d'un lecteur sérieux. La règle de l'un sera donc de ne se donner la peine de peindre que les personnes qui, par leur caractère, leurs fonctions , leurs rapports avec les faits intéressants, peuvent donner envie à l'autre de les connaître et de les voir au naturel. Par là les portraits seront rares, et ils se feront désirer.

Je croirais même, et j'en ai pour exemple tous les meilleurs historiens, que lorsque tout un caractère se développe dans l'action même, il est assez connu par elle et qu'il est inutile d'en résumer les traits.

Plutarqueles a réunis, mais au moment du parallèle, et c'est alors qu'il est indispensable de rassembler tous les rapports.

Si cependant , à la lin d'un règne ou de la vie d'un homme, un court épilogue en rappelle les circonstances les plus marquées, et le fait voir lui-même d'un coup-d'œil avec les traits de caractère, les variations, les contrastes, les qualités diverses ou opposées que les événements ont fait paraître en lui ; ce sera sans doute un mérite et une grande beauté de plus. Tel est, dans Tacite, ce portrait de Tibère à la fin de son règne, modèle effrayant, pour ne pas dire désespérant, de précision , de force et de clarté.

Morum quoque tempora ilti diversa: egregiumvita famaquefjuoadprivatus, net in imperiis sub Augusto fuit; occultum ac suhdolumfuigendis virtutibus, donec Germanicus ac Drusus superfuere ; idem inter bona malaque mixtus , incolumi matre; intes/abilis sœoitia^ sed obtectis libidinibus, dumSejanum dilexit timuitve : postremo in scelera aimid ac dederora prorupit, podquamy remoto pudore et mctu^ suo tantum ingcnio utebatiir '. (Annal. VI.)

' « Ses mœurs furent difféientes selon les temps. Simple particulier, ou commandant sous Aïisustc, il jouit d'une réputation mériléc : caché et rusépcn-

POBTRAIT. 213

Il est aisé (le concevoir pourquoi dans des mémoires particuliers les portraits sont naturellement plus fréquents qu'ils ne doivent l'être dans l'histoire. Celle-ci n'a guère intérêt que de faire connaître l'homme public, et les événements l'exposent ; au lieu que des mémoires nous décèlent l'homme privé, et ne font qu'effleurer les actions publiques. J^es Mémoires du cardinal de Retz sont le derrière de la toile du singulier spectacle de la Fronde; et dans \esporirai/s qu'il nous trace des personnages principaux de cette scène héroï-comique, il nous fait voir souvent ce que l'action même ne nous en aurait point appris.

Par la même raison, lorsque dans l'histoire un personnage a plus d'influence que d'apparence, qu'il agit plus au dedans qu'au dehors; il est intéressant de décrire avec soin ce ressort intérieur et secret des événements qu'on raconte. Ainsi rien de plus nécessaire, de plus intéressant dans le récit du règne de Tibère, que le portrait de Séjan.

Max Tiberium variis artibus devinxit adeo^ ut obscurum adtersiim alios , sibi uni incautum intectumque efficeret : non tam solertia {quippe iisdem artibus victus est), quam deurn ira in remromanam, cvjus pariexitio viquit ceciditque. Voila le personnage ; voici son caractère : Corpus illi laborum tolerans , an i mus audax; sut obtegens, in alios criminator; juxta aduiafio et superbia ; palam compositus pudor, intus summaapiscendi libido, ejusque caussa, modo largitio et luxu, sœpiùs industria ac vigilantia , haud minus noxix quotiens parando rerjno finrjuntur ' . (Annal. IV.)

«but la vie de Germanicus et de Drusus, il feignit des vertus ; jusqu'à la mort de sa mère il fut mêlé de bien et de mal ; tant qu'il aima ou craignit Séjan , il fit horreur par sa cruauté, mais cacha ses débauches ; abandonné enfin à son caractère, il se précipita sans réserve dans le crime et dans l'infamie. »

' «Séjan, par différents artifices, sut tellement gagner Tibère, que ce prince, caché pour tout le monde , était pour lui sans secret et sans défiance, non pas tant par l'adresse de Séjan (qui succomba lui-même sous des scélérats plus adroits) , que par la colère des dieux contre la république , à qui sa faveur et sa chute furent également funestes. Endurci au travail , audacieux, habile à se cacher et à noircir les autres, insolent et flatteur, modeste et composé au dehors, et dévoré au dedans de la fureur de régner, il employait dans cette vue tantôt le luxe et les largesses, tantôt l'application et la vigilanc?, non moins criminelles quand elles servent de masque à l'ambition. »

Dansun historien éloquent (presque tous les anciens l'étaient : témoins Thucydide, Xénophon, Sailusle, Ïite-Live, et Tacite), la manière de peindre ne diffère de celle de l'orateur que par une précision et une vérité plus sévères : on va le voir par de; exemples qui dédommageront un peu de la sécheresse de mes observations. Salluste peint Catilina.

Lucius Catilina^ nobili génère natusyfait magna vi animi et corporis, sed ingenio malopravoquc. Huicab adolescentia bel/a intestina, cœdes, r opinas, discordia civilis, gratafuere; ibiquejuventutem suam exercuit. Corpus patiens inediœ^ algoris, vAgilix, supra quam cuiquam credibile est. Jnimus audax^ subdolus, varius, cujuslibet rel Simulator ac dissimulator, , alieni appetens, sui profusus, ardens in cupiditatibus j satis^ loquentiœ, sapientiœ paruni ; vastus aninms^ inimoderata^ incredibilia, nimis alta semper cupiebat ', (Gatil. V.)

De ce caractère et de celui de César, Bossuet semble avoir formé \e portrait de Cromwell.

« Un homme, dit-il, s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable: hypocrite rafliné autant qu'habile politique, capable de tout entrepreiTdre et de tout cacher, également actif et infati- ^'able dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces espritsremuants et audacieux qui semblent être nés pour changer lemonde. »

Ici l'on voit le ton de l'éloquence plus élevé que celui de l'histoire.

Mais la différence est plus sensible encore dans le portrait

' « Lucius Calilina, issu d'une fainillfi noble, avait reçu de la natiu-e une grande lorce d'àtnc et de corps, mais un f;«^'nie malfaisant et pervers. D s son adolescence, les {guerres intestines , les meurtres, les rapines, la discorde civile, eurent pour lui des charmes, et il y exerça sa jeunesse. A la vigueur d'un corps fait à souffru- la faim , li' froid, les longues vtillis. au delà de toute croyance, il joignait un esprit audacieux , fourbe, adroiJ à changer de lace, sachant tout feindre et tout dissinuiler, assez d'iUxiuence, peu de sagesse, une âme vaste et qui ne voulait rien que dinuiiodëré, d'incroyable, et de trop «îlevé pour cette ambition i\\n sans cesse le dévorait. >>

lu'a faitCicéron de ce mémo Catilina, en justifiant Grelins d'a- \oir été lié avec ce factieux, reproche important à détruire.

Sfuduit CatUinx Cœttiis : et multi hoc idem ex omnl or-

Hue atque ex omni xiatefecerunt. Habuitenim ille, siciitme-

linisse vos arbitra)', pennulta maximarum , non expressa

i/na, sed adumbrata , virtutum : utebatur hominibus impro-

.s- multis ; et quidem optimis se viris debitum esse simidabat :

ant apud iUum illecebrx libidimnn multx; erantetiam in-

istrix quidam stimuli ac laboris ; Jlagrabant vitia libidinis

pud illum; vigebant etiam sfudia rei militaris. Neqiie ego

nquam fuisse taie monstrum in terris nllumputo, tam ex con-

trariis diversisque, inter se pugnantibus naturx studiis cupi-

ditatibusque,conflatum. Quis clarioribus viris quodam tempore

Jucuiidior? Quis turpioribus conjunctlor ? Quiscivis meliorum

partium allquando ? Quis tetrior hostis huic civifati? Quis in

voluptatibus inquinatior? Quis in laboribus patie?itior? Quis

in rapacitate avaiior? Quis in largitiofie ef/usiorf Illa vero,

judices, in illo homine mirabiliafuerunt : comprehendere mut'

tos amicitia , tueri obsequio; cum omnibus communicare quod

habebat; servire temporibus suorum omnium pecunia, gratia,

labore corporis^ scelere etiam, si opus esset^ et audacia ; ver-

sare suam natuvam^ et regere ad tempus , atque hue et illuc

fnrquere et jleciere i cum tristibus severe, cum remissis ju-

nde,, cum, senibus graviter, cum juventute comiter, cum fa'

norosis audaciter, cum libidinosis luxuriose vioere '. (Pro

cl. V, VI.)

' « Coeliusa été attaché à Catilina, je l'avoue; mais un grand nombre de. gens de bien , de tout rang , de tout âge , l'ont été comme lui. Catilina, vous vous en souvenez, Romains, n'avait pas les vrais caractères de la vertu; mais ^l en avait les apparences. Il se servait des plus méchants des hommes : mais il affectait un entier dévouement pour les meilleurs citoyens. On trouvait chez lui les appas de la licence et de la débauche; mais il y avait des aiguillons pour Jes talents et l'amour du travail. Si les vices et les passions y déployaient toute leur ardour, dans toute sa vigueur y dominait aussi l'émulation pour l'étude de la science militaire. Je ne crois pas que jamais sur la terre ait existé un monstre composé comme celui-là de qualités et d'inclinations contraires et inrompalibles. Qui plus que lui, dans un certain temps, futagréable à nos plus. inds hommes? qui fut plus étroitement lié avec des hommes diffamés et idus? quel citoyen se montra plus zélé que lui quelquefois pour le bien de ia république? quel ennemi plus noir et plus atroce a-t-elle porté dans son

Que l'on rapproche ce morceau de celui de Salluste; et des deux côtés on aura un modèle de perfection dans l'art de peindre en orateur et en historien.

Mais pour ceux qui n'entendent point la langue de Cicéron et de Salluste, voici, dans la nôtre, de grands exemples de l'un eldi* l'autre genre d'écrire. Le cardinal de Retz , dans ses Mémoires, fait ainsi les portraits du grand Condéet de Turenne.

«■ M. le prince, né capitaine, ce qui n'est jamais arrivé qua lui, à César et à Spinola (cela est-il bien vrai?), a égalé le premier et a surpassé le second. L'intrépidité est l'un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur : la fortune, en le donnant à un siècle de guerre, a laissé au second toute son étendue ; la naissance, ou plutôt l'éducation dans une maison trop attachée et soumise au cabinet, a donné des bornes trop étroites au premier. On ne lui a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et générales maximes

Ce défaut a fait, qu'avec l'âme du monde la moins méchante, il a fait des injustices; qu'avec le cœur d'Alexandre, il n'a pas été exempt, non plus que lui, de faiblesses; qu'avec un esprit merveilleux, il est tombé dans des imprudences.

« M. de ïurenne a eu dès sa jeunesse toutes les bonnes qualités, et il a acquis les grandes d'assez bonne heure. Il ne lui en a marqué aucune que celles dont il ne s'est point avisé. Il avait presque toutes les vertus comme naturelles, et il n'a jamais eu le brillant d'aucune. Ou l'a cru plus capable d'être à latête d'une armée que d'un parti ; et je le crois aussi, parce qu'il n'était pas naturellement entreprenant : mais, toutefois, qui le sait .^11 a toujours eu en tout, comme en son parler, de certaines obscurités^

sein? qui fut plus infâme dans ses plaisirs? qui fut plus patient dans ses travaux , plus avare dans ses rapines , plus libéral dans ses profusions? Ce qu'il f eut, Romains, d'étonnant, de merveilleux dans un tel homme , ce fut de 8'altacher un grand nombre d'amis , de les défendre , et de les cultiver par toutes sortes de complaisances; de leur rendre commun tout ce (|u'il possédait ; de les servir, dans l'occasion, de son arf^cnt, de son crédit, de son travail, de son audace, et par le crime, si le crime et l'audace leur étaient nécessaires; de maîtriser son propre naturel ; de le régler selon les temps , et tantôt d'un côté, tantôt de l'autre , de le tordre et de le iléciiir ; de vivre enfin sérieusement avec les gens austères, gaiement avec les enjotiés, gravement avec le» vieillards poliment avec la jeunesse , hardiment avec les scélérats , voluptueusement avec ceux qui se plongeaient dans les plaisirs. »

qui ne se sont développées que dans les occasions, mais qui se sont toujours développées à sa gloire. »

Voilà l'historien, voici l'orateur.

« Vit-on jamais en deux hommes, dit Bossuet, les mêmes vertus avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires? L'un paraît agir par des réflexions profondes, et l'autre par de soudaines illuminations : celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eut rien de précipité ; celui-là d'un air plus froid, sans avoir jamais rien de lent, plus hardi à faire qu'àpar- Jer, résolu et déterminé au dedans, lors mêmequ'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il paraît dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d'extraordinaire, mais toutefois s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l'autre , comme un homme inspiré, dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un, par de vifs et continuels efforts , emporte l'admiration du genre humain , et fait taire l'envie; l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'oserait l'attaquer. L'un enfin, parla profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre, et par l'avantage d'une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées, etc. »

Rien n'éblouit tant les lecteurs superficiels que les portraits de fantaisie; rien ne décèle mieux l'ignorance de l'écrivain aux yeux de l'homme instruit et clairvoyant. Sans même consulter les faits et avoir présent le modèle, un lecteur judicieux distingue un portrait qui ressemble, d'un portrait vague et imaginaire. Par exemple, lorsque le cardinal de Retz dit de madame de Longueville: « Elle avait une langueur dans ses manières, qui touchait plus que le brillant de celles même qui étaient plus belles; elle en avait une même dans l'esprit qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme

i.LtM. DE LITTKB. —T. \U. i ^i

sa passion l'obligea de ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite, héroïne d'un grand partielle en devint l'aventurière; » lorsqu'il dit de madame de Chevreuse : « Si le prieur des Chartreux lui eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi; » lorsqu'il dit du président Mole : « Il jugeait des actions par les hommes, presque jamais des hommes par les actions ; » lorsqu'il dit de iVI. d'EIbœuf : « Il a été le premier prince que la pauvreté ait avili la commodité ne le releva point ; ets'il fût parvenu jusqu'à la richesse, on l'eût envié comme un partisan, tant la gueuserie lui était propre et faite pour lui : » on voit que tout cela ressemble, parce qu'il y a je ne sais quoi d'original et de naturel , qu'il faut que le peintre ait réellement vu , et qu'il n'a point imaginé.

Mais lorsque !e même écrivain trace le portrait de la régente, il s'étudie à le nuancer avec une finesse si recherchée , si minutieuse , si artificielle , que l'air de vérité n'y est plus : toutes ces antithèses graduées ne sont plus rien que du bel-esprit, et du faux bel-esprit.

Preuve. Dans un discours qui tend ou à persuader ou à dissuader l'auditeur, la preuve est l'emploi des moyens propres à opérer l'effet qu'on se propose. Soit que l'orateur attaque ou se défende ; qu'il affirme , ou nie et réfute ; que la question soit de droit, ou de fait, ou seulement d'opinion ; qu'il s'agisse de faire voir ce qui est juste ou injuste, digne de peine ou de récompense, comme dans le genre judiciaire; ou ce qui est honnête ou honteux , digne de louange ou de blâme , comme dans le genre démonstratif, ou ce qui est honorable et utile, ou nuisible et déshonorant, comme dans le genre délibératif, la preuve est toujours la partie essentielle et indispensable du plaidoyer ou de l'oraison ; et la première règle de l'art de persuader est de donner à ce qu'on affirme, ou d'ôter à ce que l'on nie, le caractère de vérité, de certitude, ou de vraisemblance.

Il n'y a guère qu'un genre d'éloquence qui puisse constamment se passer ùe preuve : c'est celui qui n'a pour objet que des actions de grâces , des félicitations ou des condoléances -, et c'est ce qui

distingue la simple harangue de l'oraison et du plaidoyer. Par exemple, dans le discours de Cicéron pour Marcellus , il ne s'agit que de rendre graœs à César du rappel de cet exilé; au lieu que dans l'oraison pour Ligarius il s'agit d'atténuer le crime de l'accusé et d'en obtenir le pardon; et quoique Cicéron, dans cet admirable plaidoyer, débute par avouer le crime et par abandonner le coupable à la clémence de César, on le voit revenir ensuite aux moyens de rendre Ligarius le plus excusable qu'il est possible, et moins coupable que lui-même, à qui César a pardonné. On voit même que dans la harangue pour Marcellus, qui ne s'annonce que comme l'effusion de la reconnaissance et de l'admiration publique pour la clémence de César, Cicéron ne laisse pas de prendre le tour persuasif, pour engager César à ne rien négliger de ce qui peut mettre en sûreté sa vie ; et en lui prouvant qu'il est de sa gloire et de son devoir de se conserver pour le bonheur de Rome, il enveloppe adroitement dans cette espèce d'adulation la leçon la plus importante : nunc tibi om nia belli vulnera curanda sunt.

Ainsi , toutes les fois qu'il s'agit de persuader, et dans leà sujets même les plus éloignés de toute controverse, \a preuve peut trouver sa place. Mais tantôt elle est simplement rhétorique , et tantôt elle est dialectique.

La preuve que j'appelle rhétorique ne consiste qu'en récit, en exposé , en développement du fait, ou de la vérité qu'on se propose d'établir. De ce genre est presque entièrement l'oraison pour la loi Manilia; et de ce genre aussi sont toutes nos oraisons funèbres. Dans ces sujets il s'agit moins de raisonner que de décrire ; et l'art de l'orateur consiste à exposer avec clarté, à raconter rapidement, à peindre avec chaleur, avec force, avec intérêt, selon que le sujet l'exige. Dans tel discours de cette nature , qui produit le plus grand effet , il n'y a pas un raisonnement.

11 est bien facile, disait Socrate, de louer les Athéniens devant les Athéniens : c'est devant les Lacédémoniens que cela serait difficile.

]Mais comme les faits sur lesquels porte la louange sont communément avoués et déjà connus de l'auditoire, l'amplifi-

220 ÉLÉMENTS DE LITTEIIATURE

Cilion est l'espèce de preuve qu'Aristote attribue à ce genre d'éloquence : aptior ad demonstrativas amplificatio . Les exemples . dit-il, sont plus convenables au délibératif ; et la raison qu'il en donne, c'est que le plus souvent l'avenir ressemble au passé : utillora ad concludendum exempla ; similia enim pierumquefutura prxteritis.

Il faut observer cependant que le meilleur usage à faire de l'exemple, c'est d'en appuyer le raisonnement ; et entre les choses les plus semblables, il y a presque toujours assez de différence pour éluder la conclusion.

La plus grande force de la preuve est donc dans le raisonnement. Aristote le regarde comme le moyen dominant de l'éloquence du barreau; et en général lorsque l'objet dont il s'agit est contesté, ou qu'il peut l'être, et que le simple exposé du fait, ou du droit , ou de l'opinion , ne les met pas en évidence , ce moyen est indispensable; et c'est alors que la preuve est dialectique , mais sous les formes oratoires.

La logique est le squelette de l'éloquence; et ce sont les parties de ce squelette qu'Aristote dans ses Topiques, et Cicérou dans l'extrait qu'il en a fait, nous ont décrites avec tant de soin et nous ont appris à placer.

Que les disciples de l'éloquence ne dédaignent pas ces théories; c'est la raison qui se rend compte à elle-même de ses procédés et de ses moyens. On y voit comment l'orateur peut tirer du fond de son sujet ou de la cause qu'il agite ces arguments , ces formes de pensée , d'assertion , et de réfutation , qui doivent composer la preuve ; on y voit comment, au besoin, il peut les tirer du dehors : aut ex sua sumi re atque ?iatura, aul assumiforis. ( De Orat. ) On y voit comment se décident ces trois grandes questions qui embrassent tout : an sit , quidsit , quale sit : comment la nature des choses se développe et se fait connaître par la définition , par la division du genre en ses espèces, du tout en ses parties, par les similitudes et par les différences, par les causes et les effets, par l'opposition des contraires ; comment l'existence des faits se prouve ou se débat par les indices, les témoignages, les circonstances qui ont précédé, accompagné, suivi le fait dont il s'agit; par la nature du fait

même, ou par le caractère de la personne à laquelle il est imputé ; comment l'espèce et la qualité du fait se détermine, ou par luimême, ou par les circonstances qui le caractérisent , et qui font voir quelle en est la malice , l'iniquité , l'indignité , ou la bonté , l'équité, l'innocence. Lois, exemples, autorités, usages, opinion commune, mœurs publiques, mœurs personnelles, caractère et génie national , tout peut contribuer à la preuve et y trouver plac«.

Mais on sent bien qu'elle diffère d'elle-même, selon le genre du discours et la nature du sujet : que, par exemple, dans ces trois questions, an sit, quîd sit , qualesit, qui conviennent également et à la thèse philosophique et à l'hypothèse oratoire, la preuve agit différemment : par conjecture dans la première , par détinition dans la seconde , et par discussion du droit dans la troisième : horum primum conjectura^ secundum definitione , tertium juris et injurise distinctione explicatur.

On sent de même que dans les causes conjecturales , selon le point dont il s'agit et selon l'état de la cause, sifne aligiiid, undeortum sit, qux id causa ejfecerit, ]aL preuve doit changer de procédés et de moyens; que s'il s'agit seulement de savoir quelle est la qualité morale d'une chose , ou s'il s'agit de la comparer avec une autre, et de déterminer laquelle des deux , par exemple , est la plus honnête , la plus utile, ou la plus juste , la preuve embrasse plus ou moins d'étendue; que dans les questions de droit c'est de l'équité qu'il s'agit, et natura et inslituto; que dans les causes personnelles c'est delà volonté de l'intention, de l'imprudence, du hasard , de la nécessité ou de la liberté, de la nature et des circonstances de l'action, des mœurs, des habitudes , des qualités de la personne que l'accusation et la défense tirent les forces de la preuve.

On sent enfin-, et ceci regarde tous les genres d'éloquence, que c'est toujours au point de la difficulté, au point où l'adversaire ou l'incrédule est en défense, in quo primum insistit, quasi ad repugnandum , congressa defensio, et qu'on a appelé pour cela status , la station ou Vétat de la cause; que c'est là, dis-je, que la preuve doit se diriger tout entière : car c'est une déclamation oiseuse , une rhétorique perdue , que de prouver ce

dont l'auditoire ne doute pas ou dont l'adversaire convient; et c'est non-seulement un vice assez commun de l'éloquence de la chaire, mais du langage du barreau : d'où il arrive que dans un long discours tout est prouvé, hormis ce qui a besoin de l'être.

Quant aux formes d'argumentation dont la preuve oratoire est susceptible, elle n'en refuse aucune; mais elle les déguise toutes, en les enveloppant , qu'on me passe le terme, des draperies de l'éloquence. Ce n'est pas que l'orateur n'insiste quelquefois, dans une discussion véhémente, à la manière du dialecticien; et alors plus le raisonnement estserré, plus il est pressant ; mais un discours où la crudité de l'argumentation ne serait jamais adoucie rebuterait son auditoire avant de l'avoir convaincu. Il est donc nécessaire de polir les formes logiques, mais il faut les laisser sentir, et ne jamais les énerver; ce sont elles qui donnent à l'éloquence une stature ferme , solide , et régulière. Un corps désossé n'est qu'une môle de chair. Il en serait ainsi de l'éloquence à laquelle une logique austère ne prêterait pas ses appuis , ses mobiles et ses ressorts.

Mais quoique toutes les formes logiques, animées par les peintures et les mouvements oratoires , développées par l'amplification , revêtues des ornements d'un style figuré , harmonieux , sensible, appartiennent à l'éloquence, il en est cependant qui semblent lui être plus favorables. J'en indiquerai quelques-unes.

L'énumération exclusive, et que les mathématiciens appellent la preuve par épuisement : Vous voulez être heureux , et vous ne léserez ni par l'ambition, ni par l'avarice, ni par la volupté, ni par une molle indolence, etc., etc.; essayez donc au moins de l'être par le travail et la vertu.

L'énumération collective : Demandez à tous les peuples du monde, au Gaulois, au Germain, au Carthaginois, etc., quel est celui que chacun d'eux estime le plus après lui-même; tous vous répondront : Les Romains.

L'opposition : Si l'homme faible et malheureux est un être sacré pour l'homme, celui qui l'insulte ou qui l'accable n'est pas seulement inhumain, il est impie et sacrilège.

L'alternative contradictoire , et à laquelle il n'y a point de milieu (ce que les anciens appelaient dilemme, et figurément le

béUe7% comme l'arijumentle plus fort). Ainsi Crassus, en plaidant la cause li'Opiiuius, qui, en exécution d'un décret du sénat, avait fait tuer l'aîné des Graeches : Jtit stnatui parendum de sainte reipublicx fuit , aut aliud consilium Instituendum ., aut sua sponte faciendum : aliud consUium superbum, suum arrogans, utendum igitur consilio senatus \ (De Oratore.)

La force du dilemme consiste à ne pas admettre de milieu, ^ommedans cette réponse de Xénophane à ceux d'Élœte, qui demandaient s'il fallait être en deuil en sacrifiant à Leucothoé. Si vous la croyez déesse , leur dit-il , pourquoi la pleurer ? si elle n'a été que mortelle , pourquoi lui sacrifier ?

Au contraire, le vice du dilemme est de laisser un milieu dans l'alternative comme dans celui-ci : Il n'y a point d'homme libre au monde ; car tout homme est esclave ou de ses passions ou de Ja fortune ; à quoi l'on répond que le sage n'est esclave ni de !a fortune ni de ses passions.

Tout raisonnement conditionnel est vicieux de même si de l'antécédent au conséquent la liaison n'est pas nécessaire, et s'il peut y avoir un milieu. Ainsi ni l'un ni l'autre de ces deux Athéniens dont l'un conseillait à son fils de ne pas se mêler des affaires publiques , et l'autre de s'en mêler, n'était bon dialecticien. Si tu proposes des choses justes , disait l'un, tu seras haï des hommes ; si des choses injustes, tu le seras des dieux. Si tu proposes des choses justes , disait l'autre, tu auras les dieux pour amis; si des choses injustes , tu auras pour amis les hommes.

Observons ici, comme une heureuse hardiesse, que Cicéron, qui avait bien lu Ari^tote, emploie en faveur de Milon le même sophisme qu'Aristote donne pour tel, et qu'il condamne dans cet exemple : « S'il méritait la mort, c'est donc avec justice qu'il a été tué : » Si juste mortuus, etiam juste occisus est. Et sa réponse est précisément celle qu'on devait faire à Cicéron : « Oui, mais ce n'était pas à Milon de le tuer. » Ferum fortasse non a te.

' « Dans un moment où il s'agissait du salut de la république , il fallait ou qu'Opimius obéit au sénat, ou qu'il prit un autre conseil , ou qu'il se décidât lui-même. Se choisir un conseil à son gré eût été de l'orgueil, s'en tenir lieu était de l'arrosancc : il fallut donc obéir au sénat. »

224 ELEMENTS DE LUTEIIATUKE.

Les outres formes dont» in preuve oratoire eât le plus susceptible sont : la comparaison, la supposition , V induction , le syllogisme, et fenthymême.

La comparaison simple, comme Achille dans V Iliade : « Pourquoi les Grecs font-ils la guerre aux Troyeus ? n'est-ce pas pour taire rendre Hélène à Ménélas? Et n'y a-t-il donc au monde que les Atrides qui aiment leurs femmes? »

La comparaison du plus faible au plus fort : « Si tout homme, pour sa propre défense, a droit d'ôterla vie à son agresseur , combien plus à un scélérat , à uu sacrilège , à l'ennemi des hommes et des dieux, tel que l'a été Clodius ? « Cui nihil nefas unquam fuit, nec in facinore nec in libidine.

« Quelle fidélité peux-tu attendre des étrangers si lu es l'ennemi de tes proches? » disait Miel psa mourant à Jugurtha. Quem alium fidum invenies si tuis hostisfueris ? ( Salluste. )

Le vice de cette espèce d'argumentation est dans le manque de parité, comme si l'on disait : Puisqu'il n'est pas honteux d'emprunter à usure, il n'est pas honteux de prêter; ou dans la fausse supposition de supériorité qu'on donne à une chose sur une autre , comme si l'on disait : Puisqu'il est prodigue , il sera libéral ; il sera vaillant , puisqu'il est téméraire.

La supposition , que Cicéron regarde comme un des moyens les plus féconds, et dont se servit Démosthène avec tant de force pour justifier ses conseils : »t Si par une lumière prophétique tous les Athéniens avaient démêlé les événements futurs, et que tous les eussent prévus , et que vous , Eschine , vous les eussiez prédits et certifiés avec votre voix de tonnerre , Athènes, même dans ce cas, aurait dû faire ce qu'elle a fait, pour peu qu'elle eûl lespecté sa gloire , et ses ancêtres , et les jugements de la postérité. »

C'est par cette même forme de raisonnement que Cicéron presst' les juges de Milon , en plaidant sa cause. Si cruentum ijladium tenensclamaret Titus Annius [Milo] : Adeste, quxso, atque nudité, cives. P. Clodium inter/eci ; ejus furores , quos nullis jamlegibus,nuUisjudicïisfrenarepoteramus, hoc ferro et hac dextera a cerincibus vestris repuli; per me unwn , ut jus, œquitas , leges, liber tas , pudor, pudicdia, in cioitate mane-

rent.-essetne mctuendumquonam modo idferret civitas ' ? Et plus bas : Fingite. .. cogitatione imaginem hujus condUionia mex, si possim efficere utMilonem absolcatis. sedita, si P. Clodius recixent. Qtiid? vultuextimuistis? Quonam modo ille vos vivusafficerety qui mortuusinanî cogitatione percussit! Quidf Si ipse Cn. Pompeius... pofuissef aut quxstionem de morte Pub. Clodiiferre^ aidipsumab inferisexcitare; utrumputatis potius jacturum fuisse? et iamsi, propter amicitiatn , vellet itlum ab injeris erocare, propter rempubticam non fecisset. Ejus igitur mortis sedelis îdtoi'cs, cujus vitam, si putetis pe ■ vos restitui posse, nolletis » .'

Mais toutes ces formes se réduisent à rinduction et au syllogisme.

L*induction est une manière détournée et artiûcieuse d'amener son adversaire ou son auditeur, delà conviction d'une vérité reconnue, ou dont on le fait convenir, à la conviction d'une vérité dont il ne convient pas encore; et cela par l'analogie et la res^ semblance de l'une à l'autre; en sorte qu'après avoir cédé à cellelà , il ne lui soit plus possible de résister raisonnablement à celle-ci.

îl faut, pour donner à l'induction toute sa force, s'assurer d'abord de pouvoir rendre incontestable le premier point de la comparaison , ou , ce qui est mieux encore , le choisir tel que , par l'opinion déjà établie , il n'ait pas besoin de preuve; il faut de plus observer avec soin que la similitude soit parfaite : car sans cela

' • Si Slilon, tenant son épée encore sanglante , s'écriait •• Venez , citoyens, écoutez-moi. J'ai tué Clodins. Ses fureurs, que les lois et la crainte des jugements n'avaient jamais pu réprimer, ce bras, ce fer, les ont repoussées et en ont préservé vos tètes : par moi, et par moi seul, les lois, la justice, les tribunaux, la liberté, la pudeur, l'innocence, vont être en sûreté dans Rome; serait-il à craindre que cet aveu n'obtint pas la faveur du peuple ? »

* « Imaginez pour un moment, Romains, qu'il dépende de moi de faire absoudre Milon en ressuscitant Clodius. Mais quoi ! l'idée seule vous en effraye ! Quelle impression ferait-il donc sur vos esprits s'il était vivant, puisque , toul mort qu'il est , sa vaine image vous épouvante? Eh quoi ! si Pompée lui-même avait eu à choisir de mettre en jugement la mort de Clodius ou de le rendre à la vie, Ic'iuel des deux pensez-vous qu'il eût préféré? Certes, quand même, par amitié pour lui . il eût voulu le rappeler des enfers , il s'en fût abstenu par anjour pour la républicpie. Vous siégez donc pour venger la mort d'un homme à qui vous ne voudriez pas rendre la vie lorsrjue vo«is croiriez le pouvoir! »

<< nous aurions inutilement obtenu, dit Cicéron, que Tun des points nous fût accordé , s'il n'avait pas assez de resseuiblance avec celui qui nous intéresse pour nous le faire accorder de même. » Et comme il n'arrive presque jamais qu'une première vérité soit d'une évidence irrésistible , il veut que l'orateur, en proposant celle qui n'est pas de la cause, mais qui doit lui servir de preuve, n'en laisse par apercevoir le rapport et la conséquence, et qu'il amène ainsi l'adversaire à son but par un chemin qui lui soit inconnu. « Car s'il est averti qu'en accordant ce qu'on lui propose d'abord , il s'engage inévitablement à convenir ensuite de ce qui nuirait à sa cause , il commencera par éluder la première question , ou par y mal répondre. »

On sent combien cet art de cacher son dessein à un adversaire attentif et clairvoyant est difficile; combien d'ailleurs une similitude sans quelque différence est rare; et combien par conséquent la méthode de l'induction est périlleuse dans un genre d'éloquence sujet à la discussion. Mais autant elle est peu favorable au barreau , autant elle est propre à la chaire, où , pour me servir de la métaphore de Zenon, l'éloquence a la main ouverte; au lieu que dans la plaidoirie elle est souvent obligée d'avoir le poing fermé, comme la dialectique. Ainsi, autant l'induction, par sa latitude et sa fécondité , est favorable à l'éloquence, lorsqu'il ne s'agit que de rendre sensiblement une vérité morale déjà vaguement aperçue, autant elle me semble trop faible pour démontrer une vérité , soit de fait, soit de droit, ou inconnue , ou méconnue, ou formellement contestée. La méthode du syllogisme est plus pressante ; et l'on en va juger par l'exemple même que Cicéron nous donne de l'une et de l'autre. Cet exemple est tiré d'une cause fort célèbre parmi les Grecs. Il s'agit de condamner ou d'absoudre Épaminondas d'avoir désobéi à la loi qui, chez les Thébains, ordonnait à un général de céder le commandement à celui que la republique envoyait pour le remplacer; d'avoir, disje, retenu son armée, et d'avoir défait celle des Lacédémoniens.

L'accusateur, dit Cicéron , pourra défendre ainsi la lettre de la loi contre l'esprit de la loi même. « Magistrats , si ce qu'Épaminondas prétend que le législateur a sous-entendu dans la loi , il prenait sur lui de l'y ajouter et d'écrire lui-même au bas ,

à moins que, pour le bien de la république, le général destitué ne juge à propos de retenir le commandement de l'armée; souffririez-vous qu'il récrivît PJe ne le pense point. Que si vous-mêmes. par égard pour lui, vous ordonniez (ce qui est bien éloigné de votre religion et de votre justice), vous ordonniez que sans l'aveu du peuple cette exception filt ajoutée, le peuple le souffrirait-il ? Non , certes , il ne le souffrirait pas. Ce qu'on n'a donc pu ajouter sans crime à la lettre de la loi , on l'aura fait sans l'y avoir ajoute, et vous l'approuverez vous-mêmes ! Non,Thébains, non , je connais trop bien votre sagesse. Et en effet, si dans la volonté écrite du législateur rien n'a pu être altéré ni par l'ac- ^'usc ni par vous, combien ne serait-il pas plus honteux qu'un changement qui dans les mots serait un crime se fût fait dans la chose même, et qu'il fût approuvé par votre jugement! •->

Cicéron nous présente la même accusation sous la forme du syllogisme. « C'est de la loi, dit-il aux juges, que vous avez juré d'être les organes ; vous devez donc obéir à la loi. Or quel témoignage plus certain le législateur a-t-il pu laisser de sa volonté, que ce qu'il a écrit lui-même avec le plus grand soin et l'attention la plus sérieuse.^ Si la loi n'était pas écrite, nous souhaiterions qu'elle l'eût été, pour nous faire connaître plus ponctuellement la volonté du législateur; et cependant nous n'aurions garde de permettre à Épaminondas, quand même il serait hors de cause, d'interpréter à sa fantaisie l'intention et l'esprit de la loi. A plus forte raison, quand la loi est écrite et qu'elle est sous nos yeux ne permettrons-nous pas qu'il l'interprète, non dans le sens de ce qui en est écrit avec la plus grande clarté, mais comme il convient à sa cause. Pour vous , organes de la loi , si vous avez juré de lui obéir , et si par ce serment vous êtes obligés de suivre ce qui en est écrit , quelle raison pourriez-vous avoir de ne pas juger qu'Épaminondas a transgressé la loi et fait ce que la loi condamne^ »

11 est aisé de voir que cette forme de raisonnement est plus pressante que la première. On va le mieux sentir encore dans la défense d'Épaminondas, dont Cicéron nous a tracé le plan.

« Magistrats, dit-il, toutes les lois doivent se rapporter à l'utilité commune; et il faut les interpréter, non à la lettre, mais dans

228 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUKE.

leur esprit, dont l'objet est le bien public : car telle a été la vertu et la sagesse de nos ancêtres, qu'eu écrivant leurs lois, ils ne se proposaient que le salut et l'avantage de leur société politique ; et non-seulement ils ne prétendaient lui rien prescrire à son préjudice, mais si, sanslesavoir, ils lui avaient prescrit quelque cbose qui pût lui nuire, ils entendaient que dès qu'on l'aurait aperçu on corrigeât ce vice de la loi. Personne, en effet, ne peut vouloir que lies lois subsistent pour l'amour des lois mêmes, mais pour l'amour de la république, et parce que les républiques ne sont jamais si bien gouvernées que par les lois. C'est donc par le même motif qui rend les lois inviolables , qu'on doit interpréter tout ce qui en est écrit; et puisque tous nos intérêts sont subordonnés à celui de l'État, c'est dans ce commun avantage que nous devons chercher l'intention des lois et l'esprit qui les a dictées. On ne demande à la médecine rien que de salutaire au corps humain, parce que c'est pour lui qu'elle est mise en pratique : on ne doit présumer de même de l'intention des lois rien que d'utile au corps politique, puisque ce n'est qu'en vue de son utilité que les lois sont instituées. JN'examinez donc plus , dans cette cause, quelle est la lettre de la loi, mais voyez la loi même dans l'esprit d'équité etd'utilité communes qui l'anime, et qui seul a dû l'inspirer. Or quoi de plus avantageux pour ïhèbes que d'accabler Lacédémone ? Quoi de plus importantpourÉpaminondas, général desïhébains, que de donner la victoire aux ïhébains ? Que devait-il avoir de plus cher et de plus sacré que d'assurer à sa patrie une gloire si grande et un si beau triomphe.^ En laissant donc la lettrede la loi, Épaminondas a suivi l'intention du législateur : il savait assez que les lois n'étaient faites qu'en faveur de la république ; et il aurait regardé comme le comble de la démence de ne pas expliquer à l'avantage de l'État ce qui n'était écrit que pour le salut de l'État. Si donc toutes les lois doivent se diriger à l'utilité publique, comme à leur terme, si le salut commun est leur premier objet, Épaminondas l'a rempli. Certainement il n'est pas possible que par la même action il ait fait le plus grand bien à sa patrie et qu'il ait désobéi aux lois. »

Mais, pour ne pas citer toujours de l'ancien, voici un exemple moderne qui fera voirjusqu'où peut îlkr la force de l'induction,

et qui fera sentir qu'elle n'est elle-même qu'un syllogisme adroitement tourné.

Un chanoine de l'église de Paris avait un neveu pauvre, mais libertin, et qu'il avait abandonné. Ce neveu, réduit à la mendicité, s'adresse à un philosophe éloquent, et le conjure d'aller parler à son oncle et de le fléchir. L'homme dont il avait imploré l'entremise ne connaissait pas le chanoine. Il va pourtant le voir; mais aux premiers mots qu'il lui dit en faveur du jeune libertin, le chanoine s'irrite, lui reproche de s'intéresser pour un être indigne de sa compassion, et lui raconte avec colère tous les chagrins que ce malheureux lui a donnés. Le solliciteur, lui ayant laissé répandre l'amertume de ses reproches, reprend : Uni' a dit tous sta torts; il m'en a même confessé un que vous dissimulez. Quel est-il? demanda le chanoine. De vous avoir un jour attendu a la porte de la sacristie, au moment que vous descendiez de f au tel ; de vous avoir mis le couteau sur la gorge, et d'avoir voulu cous assassiner. Cela n'est pas vrai! s'écria le chanoine avec horreur. Quand cela serait vrai, reprit l'homme éloquent, il faudrait user de miséricorde envers votre neveu, et lui donner du pain. A ces mots, tout l'emportement du chanoine fut étouffé, >on ame s'amollit, quelques larmes coulèrent ; et le jeune homme fut secouru.

Des deux méthodes, celle de l'induction fut celle de Socrate et de ses disciples : elle est captieuse et subtile, mais elle est communément faible; celle du syllogisme est celle d'Aristote, et celle dont se servent le plus communément tous les bons orateurs : car un plaidoyer bien composé n'est souvent qu'un syllogisme iléveloppé.

Cicéron divise le syllogisme en cinq parties, les deux prémisses, la conséquence, et les jorewî;e5 desdeux prémisses. Mais comme ou l'une ou l'autre des prémisses peut se passer de preuve, et fju'il peut arriver que ni l'une ni l'autre n'en ait besoin, on peut lort bien ne pas regarder comme parties de l'argument les propositions auxiliaires, qui ne servent qu'à l'étayer; on peut même >ous-entendre l'une des deux prémisses lorsqu'elle est évidente; et c'est ce qui fait l'enthymême, syllogisme abrégé, qui convient

beaucoup mieux à un raisonnement rapide, et que préfère l'orateur lorsqu'il veut être véhément et pressant.

L'enthymême, dit Aristote, est !e syllogisme oratoire. Enthymema voco syllogismun oratorium. Et les exemples qu'il en donne font voir qu'il le réduit, non-seulement à l'une des prémisses et à la conséquence , mais plus souvent encore à une seule proposition, tantôt simple, comme dans cet exemple : ^ Celui qui se réjouit ùu mal d'autrui et l'envieux ne sont qu'un même caractère, » Idem est alienis malis gaudens et invidus; tantôt composé, comme dans celui-ci, « Les jeunes gens sontmisfîricordieux par humanité, les vieillards par faiblesse : » Juvenes ob humanitatem miséricordes, senes ob imbecillitatem ; tantôt accompagné de sa rai&on : « Il faut aimer son ami , comme devant l'être toujours, et non comme pouvant un jour cesser de l'être; car cette défiance tient de la perfidie : » Oportetamare^ non, ut aiunt, tanquam osurmn, scd tanquam semper amaturum : insidiatorem enim alterum est.

On voit que Tenthymême ainsi réduit est ce qu'on appelle sentence, et que la sentence n'est qu'un syllogisme où dans une seule proposition se réunissent implicitement les prémisses et la conséquence. Ainsi, par exemple, au lieu de dire : Celui qui demande une garde pour sa personne affecte la tyrannie; or Pisistrate demande une garde , donc, etc., l'orateur ne fera qu'énoncer la première proposition, et laissera le soin à l'auditeur d'en déduire les deux suivantes. Ceci fait entendre pourquoi le style sentencieux convient mieux à un vieillard qu'à un jeune homme ; mieux à l'orateur consommé qu'à l'orateur nouveau , dont la réputation n'est d'aucun poids encore : car l'un a plus de droit que l'autre de se dispenser quelquefois de motiver ce qu'il avance; et il peut poser en maxime ce que l'autre a besoin de fonder en raisons.

Mais le vrai mérite de la sentence consiste à n'avoir pas besoin de l'autorité personnelle, et à porteren elle-même sa force comme sa lumière, par la justesse des rapports ou des résultats qu'elle énonce. Telle est cette pensée de la Bruyère : Un fort mal-honnfite homme n'a jamais assez d'esprit: et celle-ci de Vauvenar-

^es :'La conscience des mourants calomnie leur vie; et cette inaximede Corneille :

Et qui doit tout pouvoir ne doit pas tout oser.

Le sorite est une suite d'euthvmêmes enchaînés l'un à l'autre, comme dans cet exemple de Montaigne : Quiconque attend la peine la souffre, et quiconque la mérite l'attend. Rien n'est plus <*aptieux que celte espèce d'argument. L'on sait que c'est ainsi /jue Thémistocle, en badinant, prouvait que son enfant commandait à toute la Grèce.

Tai vu souvent que les arguments les plus sophistiques étaient les plus familiers à l'éloquence, et singulièrement à l'éloquence des passions, qui sont elles-mêmes de tous les sophistes les plus adroits et les plus dangereux.

Observons cependant que dans le plaidoyer où l'on s'expose à la réplique, le sophisme est toujours un moyen périlleux : car un adversaire attentif, s'il a l'intelligence vive, eu saisira aisément l'endroit faible ; et pour le lui cacher ou pour le prémunir, c'est là qu'il faudra rassembler tous les prestiges de l'élocution. Kncore ce moyen de suppléer à la saine raison n'est-il pas sûr; ei un principe dont le commun des orateurs n'est pas assez persuadé, c'est que la dialectique est pour l'orateur ce que le dessin est pour le peintre ; et qu'il est plus possible encore à celui-ci <ie se passer de correction , qu'à l'autre de se dispenser d'exactitude et de justesse. Mais je suppose que la logique a été la première étude de l'orateur,- et je n'ajoute plus qu'un mot sur la théorie de la preuve : c'est qu'il ne suffît pas que l'éloquence donne de l'embonpoint, de la couleur, de la chaleur à la logique, et déguise, sous la richesse d'une parure ménagée, la sécheresse et la roideur d'une argumentation rigoureuse et pressante; et qu'il faut encore qu'elle ait soin d'en diversifier les formes. Ce précepte est de Cicéron , et la raison qu'il en donne est que l'uniformité en toutes choses est la mère de la satiété : Nam omni» ^us in rébus similitudo est satietatis mater. |K Dans l'éloquence de la chaire, les premiers des orateurs pour ■la force et la solidité du raisonnement sont Bourdaloue et Saurin. Mais comme il s'agit moins, en chaire, de convaincre un

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auditoire déjà croyant, que de le persuader; et que ce ne sont pas les preuves des vérités théologiques, mais de profondes impressions des vérités morales , qu'il s'agit de laisser dans les esprits et dans les âmes, les raisonneurs les plus pressants et les plus forts ne sont pas les plus sûrs de produire de grands effets, f^oyez Chaike, Éloquence, Pathétique , etc.

Pbologue. Dans notre ancien théâtre français, le prologue était fort en usage : celui des mystères était communément une exhortation pieuse, ou une prière à Dieu pour l'auditoire.

Jésus, que nous devons prier.

Le fils de la vierge Marie , Veuillez paradis octroyer A celte belle compagnie!

Seigneurs et dames, je vous prie, Séez-vous tretous à voire aise ; Et de sainte Barbe la vie Achèverons, ne vous déplaise.

Le prologue des moralités , des soties^ des farces , était , à la manière des anciens, ou l'exposé du sujet, ou une harangue au public pour captiver sa bienveillance, et le plus souvent une facétie qui faisait rire les spectateurs à leurs dépens. Il y avait dans la troupe un acteur chargé de faire ces harangues : c'était gros Guillaume, Gaulthier Garguille, Turlupin, Guillot Gorju, Bruscambille, et dans la suite des personnages plus décents. Les prologues de Bruscambille sont d'un ton de plaisanterie approchant de celui de nos parades, et qui dut plaire dans son temps.

Dans l'un de ces prologues j Bruscambille se plaint de l'impatience des spectateurs.... « Je vous dis donc {spectatores impatientissimi) que vous avez tort , mais grand tort, de venir depuis vos maisons jusqu'ici pour y montrer l'impatience accoutumée.... Nous avons bien eu la patience de vous attendre de pied ferme , et de recevoir votre argent à la porte d'aussi bon cœur pour le moins que vous l'avez présenté ; de vous préparer un beau théâtre, une belle pièce qui sort de la forge , et est encore toute chaude. Mais vous , plus impatients que l'impatienoô

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