‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 37 sur 69 · PROSAÏQUE · texte numérisé non relu

PROSAÏQUE

r.t , donnant à ses mots une étroite prison , Voulut avec la rime enchaîner la raison.

C'est l'adresse et la précision avec laquelle une pensée est enchâssée dans un vers, dont elle remplit la mesure, sans qu'on y aperçoive ni du vide ni de la gêne , et de manière que l'expression y semble comme jetée au moule ; c'est là ce qui distingue essentiellement les vers bien faits des vers lâches , des vers contraints , et enfin des vers prosaïques .

Ainsi, par exemple, les vers de Campistron et de la Grange sont soMsevLi prosaïques , bien que le style en soit plus élevé que celui de la prose, parce qu'ils sont diffus et faibles; ainsi ceux de Racine ne le sont jamais, parce qu'ils sont pleins. Ainsi les beaux vers de Corneille sont les plus beaux vers de notre langue, parce que la nature elle-même semble les avoir faits, et que la ;jensée qu'ils expriment semble être née dans la tête du poète revêtue de son expression. Quoi de plus semblable à de la bonne j)rose, et quoi de plus heureux que ces vers :

Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,

Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

.Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes, •

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles ?

Dis-lui que l'amitié, i'alliance, l'amour,

>'e pourront empêcher que les trois Curiaces

Me servent leur pays contre les trois Horaces.

Il y en a mille dans ce poète, mille dans Racine , mille dans Voltaire, qui, à la mesure près, sont les mêmes phrases que Bossuet ou Massillon auraient employées pour exprimer en prose le jnême sentiment ou la même pensée. Mais cette alliance parfaite de la justesse, de l'élégance, de la force de l'expression, avec la mesure, la cadence et la rime, procure à l'esprit et à l'oreille en même temps cette satisfaction mêlée de surprise qui naît d'une difficulté ingénieusement vaincue, plaisir expressément attaché aux bons vers.

C'est par là que ce qui n'est souvent dans les vers de Racine qu'une prose élégante et noble, telle que Bossuet l'aurait faite, ne laisse pas de former de beaux vers.

Pensez-vous être saint et juste impunément?

Ce temple l'importune, et son impiété

Voudrait anéantir le dieu qu'il a quitté.

Pour vous perdre il n'est point de lessort qu'il n'inveiile :

Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots :

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Si mon observation est juste , il n'y a point de style poétique proprement dit; et avec de la poésie (ou ce qu'on appelle communément ainsi), on peut faire de mauvais vers, comme on petit en faire d'excellents avec de la prose ; rien , par exemple , de plus semblable à de la prose que ces vers de Molière, et cependant rien de mieux fait.

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas ,

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?

J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses iioibes

Elle-accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas et méchant mot ,

Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot :

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage ;

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage;

Et Malherbe et Balzac, si savants en bons mots,

En cuisine peut-être auraient été des sots.

Au contraire, rien de plus poétique , à ce qu'on dit, que des vers où les inversions, les métaphores, les hyperboles, les épitiièles éclatantes, les expressions étranges et hardies sont prodiguées, mais dans lesquels tous ces mots entassés ne font que gonfler l'expression , et promener dans un long détour une pensée faible et commune. Ainsi ceux qui refusent le nom de poèmes aux comédies de Molière, au Tartufe^ au Misanthrope, à l'École des Jemmes, h l'École des maris y aux Femmes savaiites, et qui appellent cela de la prose rimée, et ceux qui se récrient sur la belle versification d'une pièce (jui n'est souvent qu'une déclamation traînante ou qu'un pompeux galimatias, me semblent également ignorer ce qui fait les vers prosaïques et ce (Jui caractérise les bons vers.

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Il faut observer cependant que ce qui dans la prose est incompatible avec la précision, avecle tour vif, animé, rapide et de l'expression et de la pensée; ce qui rend Tune trop diffuse et l'autre languissante; ce qui embarrasse ou retarde leur mouvement et les appesantit; des formules de transitions et de raisonnements, de longs mots dénués d'harmonie, des contextures de phrases enchevêtrées ou prolongées; tout cela, dis-je, doit être exclu des vers, par la raison que dans ce petit cercle oii l'expression est renfermée, tout doit être net et pressé. Le nécessaire y doit trouver place comme dans un navire, et l'inutile en être rejeté; ou, pour me servir d'une autre image, la versification est une mosaïque dont il faut remplir le dessin ; les pièces en sont presque toutes éparses dans la prose ; il s'agit de les discerner, de les choisir, de les mettre à leur place , de les adapter de manière que chacune d'elles porte une nuance au tableau , et que toutes ensemble , sans laisser aucun vide , sans se gêner, sans déborder l'espace qui leur est prescrit, forment un tout dans lequel l'industrie et le travail se dérobent aux yeux.

Pbosodie. Ou les sons élémentaires de la langue française ont une valeur appréciable et constante, et alors sù prosodie est décidée; ou ils n'ont aucune durée prescrite, et alors ils sont dociles à recevoir la valeur qu'il nous plaît de leur donner ; ce qui ferait de la langue française la plus souple de toutes les langues; et ce n'est pas ce que l'on prétend lorsqu'on lui dispute sa prosodie.

Que m'opposera donc le préjugé que j'attaque ? Dire que les syllabes françaises sont en même temps indécises dans leur valeur et décidées à n'en avoir aucune, c'est dire une chose absurde en elle-même : car il n'y a point de son pur ou articulé qui ne soit naturellement disposé à la lenteur ou à la vitesse , ou également susceptible de l'une et de l'autre; et son caractère ne peut l'éloigner de celle-ci, sans l'incliner vers celle-là.

I^s langues modernes, dit-on, n'ont point de syllabes qui soient longues ou brèves par elles mêmes. I/oreille la moins

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délicate démentira ce préjugé ; mais je suppose que cela soit, les laugues anciennes en ont-elles davantage? Est-ce par elle-même qu'une syllabe est tantôt brève et tantôt longue dans les déclinaisons latines ? Veut-on dire seulement que dans les langues modernes la valeur prosodique des syllabes manque de précision? Mais qu'est-ce qui empêche de lui en donner? L'auteur de l'excellent Traité da la prosodie française, après avoir observé qu'il y a des brèves plus brèves, des longues plus longues, et une infinité de douteuses, finit par décider que tout se réduit à la brève et à la longue ; en effet , tout ce que l'oreille exige , c'est la précision de ces deux mesures ; et si, dans le langage familier, leur quantité relative n'est pas complète, c'est à l'acteur, c'est au lecteur d'y suppléer en récitant. Les Latins avaient, comme nous, des longues plus longues , des brèves plus brèves , au rapport de Quintilien ; et les poètes ne laissaient pas de leur attribuer une valeur égale.

Quant aux douteuses, ou elles changent de valeur en changeant de place; alors, selon la place qu'elles occupent, elles sont décidées brèves ou longues; ou réellement indécises, elles reçoivent le degré de lenteur ou de vitesse qu'il plaît au poète de leur donner; alors, loin de mettre obstacle au nombre, elles le favorisent ; et plus il y a dans une langue de ces syllabes dociles aux mouvements qu'on leur imprime, plus la langue elle-même obéit aisément à l'oreille qui la conduit. Je suppose donc, avec l'abbé d'Olivet, tous nos temps syllabiques réduits à la valeur de la longue et de la brève : nous voilà en état de donner à nos vers une mesure exacte et des nombres réguliers.

« Mais où trouver, me dira-t-on, le type des quantités de notre langue? L'usage en est l'arbitre, mais l'usage varie; et sur nn point dussi délicat que l'est la durée relative des sons , il est malaisé de saisir la vraie décision de l'usage. »

Il est certain que tant que les vers n'ont point de mètre précis et régulier dans une langue , sa prosodie n'est jamais stable; c'est dans les vers qu'elle doit être comme en dépôt, semblable aux mesures que l'on trace sur le marbre pour rectifier celles que l'usage altère; et sans cela comment s'accorder? La volubilité, la mollesse, les négligences du lang.ige familier sont ennemies de

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