RIME
«nasculine est double lorsque non-seulement la finale sonore , mais la pénultième, a le même son, comme attirer, respirer. La rime est simple lorsqu'elle n'est que dans la finale, comme différer y respirer. Elle est en même temps pleme et double lorsque l'articulation et le son de deux syllabes sont les mêmes ; l'omme préférer^ différer. Dans les vers féminins l'articulation doit être la même dans les deux mots : escorte et discorde ne riment point , parce que l'articulation de la muette est différente.
Deux syllabes ont le même son et la même articulation quoiqu'elles ne s'écrivent pas de même : c'est ainsi que rivaux et nouveaux , essais et succès , riment très-bien ensemble. Mais on exige que les dernières syllabes se terminent par les mêmes lettres ou par leur équivalent , comme je l'ai dit, quoique dans la prononciation on ne les fasse pas entendre. Si l'un des deux mots , par exemple, est terminé par un t ou par un s, le second mot finira de même ou par l'équivalent : ainsi prétend rimera très-bien avec instant^ accord avec ressort, choix avec bois, glacés avec assez.
A plus forte raison, lorsque la consonne finale se fait entendre, doit-elle être, à la fin des mots, sinon la même pour les yeux , du moins la même pour les oreilles : sang ne rimera point avec innocent, mais avec fla7ic, dont le c finale a le même son que le g.
On s'est permis quelquefois des rimes que l'œil ou l'oreille ■désavoue : par exemple , celle d'encor avec sort, celle de mer avec aimer, de remords avec mort, celle de toucher avec cher, celle ûejler avec /oyçrs, etc. Parmi ces licences, les plus usitées sont les rimes de guerre avec vulgaire, de couronne et de trône , de travaux et de repos. La dissonuance des deux premières est cependant très-sensible ; et quant à la dernière, une oreille un peu délicate s'aperçoit aisément de la différence du son de Vo clairet bref de repos, et du son de l'o plus grave, plus sourd, et plus long de travaux. Il n'y a point de voyelle qui ne soit de même, tantôt plus claire et plus brève, tantôt plus grave et plus longue ; mais dans les sons de l'a, de Vi, de ïu, de \ou, etc., vette différence n'est pas aussi frappante que dans les sons de
Ve et dans les sons de i'o : aussi ne fait-on pas de difficulté sur la rime d'âge et de sage, d'île et de fertile, de gîte et d'agité , de chute et d'exécutt , de coûte et de redoute , etc. Il n'en est pas de même de trompetle et de tempête, de terre et de mystère , d'homme et d'atome , de pd/e et de boussole , dont la r/m<? ne sera jamais qu'une licence.
Peut-on ne pas regarder le travail bizarre de rimer, nous dit l'abbé Dubos , comme la plus basse des fonctions de la mécanique de la poésie? Que n'a-t-il dit la même chose de la mesure et du rhythme du vers d'Homère et de Virgile , et de ces constructions si soigneusement travaillées qui occupaient Démosthène, Platon, Thucydide et Xénophon , chez les Grecs; Cicéron, Tite-Lîve et Salluste, chez les Latins; et qui les occupaient aussi sérieusement que la recherche et l'enchaînement des pensées.^ Ce mécanisme de la parole doit paraître bas et puéril à un observateur austère qui ne compte pour rien le charme de l'expression : mais pour l'homme doué d'un organe sensible et d'un goût délicat, cette mécanique a son prix.
Entre le travail qu'exige la rime, et celui qu'exige la construction du vers mesuré ou de la période harmonieuse, la différence ne peut être que dans le plus ou le moins de plaisir qui en résulte. Il fallait donc examiner d'abord si la rime faisait plaisir, et un plaisir assez sensible pour mériter la peine qu'elle donne.
La rime peut causer trois sortes de plaisir. L'un est relatif à l'organe, c'est le sentiment de la consonnance; et ce plaisir, je l'avoue, est factice : il ressemble à l'usage de certaines odeurs, qui ne plaisent pas, qui déplaisent même à ceux qui n'y sont pas accoutumes , et qui deviennent une jouissance et un besoin par l'habitude. Il y aurait peu de bon sens à raisonner cette espèce de plaisir et à le disputer à ceux qui en jouissent ; il s'agit seulement de savoir s'il est réel et s'il est sensible : dès lors , naturel ou factice, c'est un plaisir de plus, et il ne saurait trop y en avoir dans la nature et dans les arts.
La rime n'intéresse pas seulement l'oreille , elle soulage, elle aide la mémoire; et si c'est un plaisir pour l'esprit de se retracer fidèlement et sans peine les idées qui lui sont chères, tout ce qui rend léger et facile ce travail de la réminiscence doir