‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 46 sur 69 · BIME · texte numérisé non relu

BIME

être un agrément de plus. Or, il est certain que la rime donne à la mémoire des signaux plus marqués pour retrouver la trace des idées. Par ce rapport de consonnances , un mot en rappelle un autre; et tel vers nous aurait échappé qui , par cette extrémité que l'on tient encore, sera retiré de l'oubli.

La l'ime est enfin un plaisir pour l'esprit, par la surprise qu'elle cause : et lorsque la difficulté, heureusement vaincue, n'a fait que donner plus de saillie et de vivacité, plus de grâce ou d'énergie à l'expression et à la pensée , soit par la singularité ingénieuse du mot que la rime a fait naître , soit par le tour adroit, et pourtant naturel, qu'elle a fait prendre h l'expression, soit par l'image nouvelle et juste qu'elle a présentée à l'esprit, la surprise qui naît de ces hasards réservés au talent , où la recherche est déguisée sous l'apparence de la rencontre, cette surprise mêlée de joie est un plaisir à chaque instant nouveau, pour qui connaît l'indocilité de la langue et les difficultés de l'art.

Ce plaisir est d'autant plus vif, que la rime paraît à la fois plus rare et plus heureusement trouvée. Dans la langue italienne, où les consonnances ne sont que trop fréquentes , la rime doit causer peu de surprise : elle est si commune , qu'en improvisant on la rencontre à chaque pas; et dans la contexture du vers, comme dans celle de la prose, les Italiens ont plus de peine à fuir la rime qu'à la chercher.

Elle est plus clairsemée dans la langue française, grâce à la variété de nos désinences : aussi, y a-t-il, s'il m'est permis de comparer le poëte au chasseur, plus de bonheur à la découvrir, et plus d'adresse à l'attraper. Ce plaisir est réellement , pour le spectateur, semblable à celui de la chasse; et en suivant la comparaison , on verra que dans l'une et l'autre la sagacité dans la recherche , l'inquiétude dans l'attente , la surprise dans la rencontre , l'adresse et la célérité à tirer juste et comme à la course, sont une suite continuelle et rapide d'agréables émotions.

Un autre avantage que la même comparaison fera sentir en faveur de la rime , c'est de donner à l'esprit, à l'imagination, et au sentiment, plus d'ardeur et d'activité, par l'aiguillon de la difficulté qui , à chaque instant, les presse et les anime. L'esprit

humain est naturellement porté à l'indolence ; et en écrivant en prose, rien de plus difficile que de ne pas se laisser aller à une indulgence paresseuse , et aux négligences qu'elle autorise : au lieu, du moins, qu'en écrivant en vers, et en vers rimes, la difficulté renaissante réveille à tout moment l'attention prête à se ralentir, et la tient , si j'ose le dire, en haleine. Tout le monde connaît les vers de la Faye, où la gêne du vers est comparée à ces canaux qui rendent les eaux jaillissantes ; serait-il permis d'ajouter que la rime^ à la fin d'un vers, est comme l'extrémité plus étroite encore du tuyau d'oii les eaux jaillissent? C'est une attention curieuse à donner a la lecture des bons poètes, que de voir combien d'images nouvelles, de tours originaux, d'expressions de génie , de pensées qu'ils n'auraient pas eues sans la contrainte de Ja rime y leur ont été données par elle , et combien d'heureuserencontres ils ont faites en la cherchant.

Mais comme c'est en même temps à la difficulté de la rime et h l'aisance avec laquelle on a vaincu cette difficulté , que le plaisir de la surprise est attaché , il suit de là que si la rime est trop commune, si les mots consonnants ont trop d'analogie et «ont trop voisins l'un de l'autre dans la pensée, comme le simple et le composé, ou comme deux épilhètes à peu près synonymes, la rime n'a plus son effet. De même, si elle est trop singulière, tirée de trop loin, trop péniblement recherchée, l'effort s'y fait sentir, et l'idée de bonheur et d'adresse s'évanouit, Boileau appelait rime de bouts rimes, celle de Sphi)ix et deSijrinXf et la reprochait à la Motte. L'esclave qui traîne sa chaîne ne nous cause aucune surprise: mais s'il joue avec ses liens, il nous étonne, et encore plus si, par la grâce et la dextérité avec laquelle il en déguise et la gêne et le poids , il s'en fait comme un ornement.

On regarde comme un tour de force d'employer des rimes bizarres, et cela est permis dans des poèmes badins, comme le conte et l'épigramme; mais dans le vrai, rien n'est j)lus facile, et rien ne serait de plus mauvais goilt dans un poème sérieux. De cent personnes qui remplissent passahlement des houta-rimés hétéroclites, il n'y en a quelquefois pas une en état de faire quatre vers élégants. L'extrême difficulté dans l'emploi de la rime est

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