‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 49 sur 69 · SITUATION · texte numérisé non relu

SITUATION

• Il n'y aurait donc que le genre moyen dont l'artifice et la parure seraient incompatibles avec la gravité de l'indignation , avec la fougue et rënergie de la colère des menaces, des reproches, de la douleur véhémente et impétueuse, avec l'humilité craintive des prières , des plaintes, des supplications. Mais dans un sujet même où la richesse des peintures et des images solliciterait l'éloquence, et viendrait s'offrir d'elle-même ; si l'un ou l'autre genre de pathétique y trouvait sa place, le simple ou le sublime prendrait celle du tempéré. Voyez, dans les Géorgiqties , l'épisode d'Orphée.

Ainsi , sans refuser à aucun des trois genres l'avantage d'instruire, ni les moyens de plaire , ni le don d'émouvoir, tâchons de prendre dans son vrai sens ce partage de Cicéron : Quoi sunt officia oratoriSy tôt sunt gêner a dicendi: subtile^ in probando ; modicum , indelectando; vehemens, injlectendo.

Voulez-vous instruire , éclairer, persuader par la raison , appliquez-vous à donner à votre éloquence un caractère délié, un langage fin et subtil. Voulez-vous délasser l'attention et un moment vous occuper à plaire , employez-y la séduction d'un style tempéré , légèrement semé de fleurs. ( Foyez Tempéré ). Voulez-vous toucher, émouvoir, étonner, troubler, entraîner vos auditeurs, employez-y la véhémence. Et, en effet, chacun de ces trois caractères convient plus ou moins au sujet , au lieu , aux personnes , au naturel de l'orateur : l'erreur n'est que de les classer et de leur marquer des limites; car le plus souvent ils se mêlent et se combinent comme les éléments. Telle fable de la Fontaine, telle t)de d'Horace, telle page de Cicéron, de Bossuet, ou de Racine, nous les présente tous les trois. Les sujets les plus favorables à l'éloquence sont ceux qui donnent lieu à cette variété harmonieuse et ravissante ; et les ouvrages oij elle régne sont du petit nombre de ceux dont on ne se lasse jamais.

Situation. En poésie , on appelle situation un moment de l'action épique ou dramatique, où de la seule position des personnages résulte pour le spectateur un saisissement de crainte ou de pitié, si la situation est tragique; de curiosité, d'impatience,

OU de maligne joie , si la situation est comique. C'est dans l'un et dans l'autre genre le plus infaillible moyen de l'art.

Pour bien juger d'une situation, il faut supposer les acteurs muets dans ce moment critique , et se demander à soi-même : Quel mouvement excitera dans le spectacle la seule vue de la scène.^ Si le spectateur, pour être ému, doit attendre qu'on ait parlé, il n'y a plus de situation.

Le père de Rodrigue, outragé, dit a son fils: «J'ai reçu un soufflet; mon bras , affaibli par les ans, n'a pu me venger ; voilà mon épée, venge-moi. — De qui? — Du père de Chimène. » Rodrigue , dès ce moment, n'a qu'à rester immobile et muet d'étonnement et de douleur : nous sentirons, avant qu'il le dise, le coup terrible qui l'accable.

Ce même Rodrigue se présente aux yeux de Chimène l'épéc nue et sanglante à la main : l'impression de cet objet n'a pas besoin , pour être senti , des paroles qui vont la suivre.

Chimène, à son tour, va se jeter aux pieds du roi et demander vengeance contre un coupable qu'elle adore : ces mots Sire, sire, Justice! nous en disent assez ; et tousles cœurs, comme le sien, sont déchirés dans ce moment.

La situation tragique est tantôt ce que les Latins appelaient rermn angustix, un détroit dans lequel l'acteur se voit comme entre deux écueils ou sur le bord de deux abîmes : telle est la situation d[i Cid; telle est celle deZamore, lorsqu'on lui propose le choix , ou de renoncer à ses dieux, ou de voir périr sa maîtresse; telle est celle de Mérope , réduite à l'alternative , ou de donner sa main au meurtrier de son époux, ou de v^ir immoler son fils ; telle est la fameuse situation de Phocas dans Héraclius , lorsqu'entre son fils et son ennemi , et ne pouvant discerner l'un de l'autre , il dit ces vers si beaux et tant de fois cités :

O inaihenreux Phccas! ôtrop heureux Maurice! Tu retrouves deux fils pour mourir aj)rès toi, Et je n'eu puis trouver pour régner après moi.

Tantôt elle ressemble à la position d'un vaisseau battu par deux vents opposés, ou au combat de deux vents contraires : c'est le choc de deux passions ou de deux puissants intérêts: tel est, dans

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fàme d'Agaiiieinnon, le combat de Tambitiou et de la nature, de la tendresse et de l'orgueil : tel est , dans l'ame d'Orosniane, le combat de l'amour et de la vengeance; tel est, entre Oreste et Pylade, le conibat de Tauiitié; entre Agamemnon et Achille, celui de l'orgueil irrité; entre Zamti et Idamé, celui de l'hcroïsme et de l'amour maternel.

Tantôtc'est unsimple danger, mais pressant, terrible, inconnu à celui qui en est menacé : l'acteur ressemble alors au voyageur qui va marcher sur un serpent, ou qui , la nuit, va tomber dans

) un précipice : telle est la situation de Britannicus , lorsqu'il se coufleà Narcisse; telle, et plus effroyable encore, est la situation d'OEdipe, cherchant le meurtrier de Laïus; telle est la situation

^ de Méropeetd'Iphigéuie sur le point d'immoler, l'une son fils,

I l'autre son frère.

' Tantôt c'est comme un orage qui gronde sur la tête du person-

f nage intéressant , ou comme un naufrage au milieu duquel il est

I au moment de périr : l'horreur du danger lui est connue, mais sans espoir d'y échapper : telle est la situation d'Hécube, d'An-

I dromaque, de Clytemnestre, à qui on arrache leurs enfants.

I Les situations comiques sont les moments de l'action qui mettent le plus en évidence l'adresse des fripons , la sottise des dupes, le faible, le travers, le ridicule enfin du personnage qu'on veut jouer. Pour exemples de ces situations comiques , se pré-

r sentent en foule les scènes de Molière; et ces exemples sont la preuve que le comique de situation est presque indépendant des détails et du style : pour rire aux éclats, il suffit de se rappeler, même confusément , les situations de l'École des Maris , du

k Tartufe , de l'Avare, des deux Sosies, de George Dandin, etc.

Le premier soin du poète, dans l'un ou l'autre genre, doit

donc être de former sou intrigue de situations touchantes ou

plaisantes par elles-mêmes, sans se flatter que les détails, l'esprit,

le sentiment et l'éloquence même puissent jamais y suppléer.

• Son action ainsi disposée, qu'il prenne soin d'y joindre les développements que la situation demande, et que la nature lui in-

' dique; qu'il y emploie le langage propre aux caractères, aux

• mœurs, a la qualité des personnes; il aura presque atteint le but 1 de l'art : mais ce n'est pas assez , s'il n'a de plus observé les pas-

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sages , les gradations d'une situation à l'autre; et c'est la grande difficulté.

On réussit plus communément à inventer des situations, qu'à les bien amener et à les bien lier ensemble. La crainte d'être froid et languissant fait quelquefois qu'on les brusque et qu'on les entasse; alors le naturel, la vraisemblance, l'intérêt même n'y est plus. Ce n'est point par secousses que l'âme des spectateurs veut être émue : un coup de foudre imprévu les étonne, mais ne fait que les étourdir; pour que l'orage imprime sa terreur, il faut qu'il vienne lentement , qu'on l'ait vu se former de loin , et qu'on l'ait entendu gronder.

C'est peu même de savoir amener les situations avec vraisemblance et les graduer avec art ; quand le personnage y est engagé, il faut savoir l'en faire sortir, soit pour le tirer de péril ou de pciue au moment que l'action l'exige , soit pour l'engager dans cHi) situation ou plus tragique ou plus risible encore.

Lorsque, dans le Pliiloctèle de Sophocle, ]Néoptolème a rendu à ?hiloctète se5 armes, on se demande : Comment, par la seule persuasion , ce cœur ulcéré sèra-t-il adouci .^ et on attend ce prodige ou de la vertu de Néoptolème ou de l'éloquence d'Ulysse. Mais, dans la pièce de Sophocle ni l'une ni l'autre ne l'opère : voilà une situation avortée. Dans Cinna, Rodogune, .//zire, lorsque Emilie et Cinna sont convaincus de trahison , lorsque Zamore a tué Gusman et qu'il est pris, lorsque Antiochus a le poison sur les lèvres, on se demande : Par quels prodiges échapperont-ils à la mort? Et la clémence d'Auguste, la religion de Gusman, l'idée qui se présente à Rodogune de faire faire l'essai de la coupe , viennent dénouer tout naturellement ce qui parais sait insoluble.

Quant aux situations passagères , la réponse d'Emilie,

Qu'il dégage sa foi,

ÏA qu'il choisisse après enlie la niorl et moi

la réponse de Curiace,

Dis-lui que l'amitié, ralliancc et l'amour

Ne pourront empocher que les trois Curiaces

JNe servent leur pays contre les trois lloracos.

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