SYMBOLE
Le dieu Lare; celui de Sylla , Jpollon delphique; celui de César, f'énus mère. Dans les camps, le mot de l'ordre était, comme aujourd'hui , donné aux sentinelles , et on le changeait tous les jours : c'était Palme , Gloire , Faleur , etc.
L'usage des symboles , établi une fois et transmis d'âge en âge, a donné lieu aux armoiries; et cette institution , l'une des plus dégradées par la sottise et la vanité, était peut-être une des plus précieuses à conserver dans l'esprit de son origine : car le symbole éXaii communément l'expression du caractère de celui qui en décorait ses armes, et un engagement public de ne se démentir jamais. Ce caractère, personnel au chef d'une famille, passait à ses enfants, avec ses armoiries et avec la résolution d'être digne de les porter. Ainsi, dans chaque race, il y avait un type de mœurs, j'entends de vertu militaire, car on n'en connaissait pas d'autre ; et de la part de la noblesse , c'était un garant pour l'État de son ardeur à le servir.
Cet usage est d'une antiquité très-reculée. On dit qu'à la guerre de Thèbes chacun des chefs avait sur ses arm^ un symbole particulier : Polynice, un sphinx; Capanée, une hydre; Amphiaraùs, un dragon, etc. A la guerre de Troie, si l'on en croit Homère, Agamemnon avait de même sur son bouclier un lion; f'Iysse, un dauphin; Hippomédon, un Typhon vomissant des ' ux. Le 5y??iAo/ed'Alcibiade était un amour la Joudre à la main.
Dans la guerre de Marins contre les Cimbres et les Teutons, on observa que ces barbares portaient sur leurs armes des flgures de bêles féroces. Marius lui-même avait un aigle sur son bouclieri et V aigle commença dès lors à être l'enseigne des Romains, qui jusque-là n'avaient porté que le manipule pour étendard. Les légions prirent aussi des enseignes particulières, et sur ces enseignes des figures diverses, de loup, de cheval, de chevreau, deminotaure, etc. Le cachet de Pompée, que César reçut en pleurant, portait l'image d'un lion tenant une épée. César lui-même avait pris pour symbole un papillon avec uneécrevisse, pour réunir les deux idées de célérité et de lenteur. Il y avait aussi sur son i-achet un sphinx, symbole de la pénétration et du mystère dans
s projets. On sait quedansla suite il prit sur sonanneau l'image . Alexiindre, l'objet de son émulation.
llLKM. DE LlTTtB. — T. Ul. 21
Les nations eurent aussi leurs symboles particuliers ; les Athéniens , l'oiseau de Minerve; les Thébains, l'image du sphinx; les Perses, un aigle d'or, ou l'image du soleil. Les nations modernes ont suivi cet usage : les Suisses ont pour symbole des ours ; les Belges , des lions ; les Anglais, des léopards , etc.
Les rois, les princes, les guerriers avaient aussi leur symbole: la mode en est passée {frayez Devise). Ce qui en reste est en armoiries : mais les armoiries nouvelles n'ont plus de caractère, et ne signifient plus rien ; leur bon temps fut celui de la chevalerie, et ce temps est fort loin de nous : je dis de nous, moralement parlant; car nous avons encore et des Renauds et d^s Dayards.
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Tempéré. Genre d'éloquence qui tient le milieu entre le sublime et le simple. On peut voir dans Yarticle Sublime que Ciicéron, eu définissant le genre tempéré , ne lui accorde que la facilité, légalité, et quelques légers ornements. Ailleurs pourtant il reconnaît que c'est à lui que sont permises toutes les parures du style. Datur etiam venia concinnilati sententiaruni ; et arguti, certique, et circumscripti verborum ambitus conceduntur : de îndustriaque , non ex insidiis, sed aperfe ac palam elaboratur, ut verba verbis quasi dimensa et paria respondeant ; ut crebro conferantur pugnantia^ comparentur contraria , et ut pariter extrema terminentur enmdemque référant în cadendo sonum. (Orat.)
Comment accorder ici avec lui-même ce grand maître de l'éloquence ? me demandez- vous. Le voici. 11 a permis à l'éloquence tempérée, ou médiocre , de se parer lorsqu'elle n'aurait pour objet que le soin de plaire , comme dans les écoles des sophistes et dans les harangues publiques des rhéteurs, faites pour amuser un peuple; mais à cette même éloquence il a prescrit d'être modeste et réservée dans sa parure lorsqu'elle se montre au barreau ; et cette distinction , il l'exprime à la fin du passage que je viens de citer : Qux, in veritate causarum, et rarivs multo facimus y et certe occultius. Isocrate, dans l'éloge d'Athènes, a recherché curieusement, dit-il , tous ces ornements du langage, parce qu'il écrivait, non pour plaider devant les juges, mais pour flatter et délecter l'oreille des Athéniens. Non enim adjudiciorum certamen, sed ad voluptaiem aurium scripserai. (Orat.)
C'est, selon moi, une marque de mépris que Cicéron donne a cette éloquence oiseuse des sophistes , que de lui laisser avec tant d'indulgence le luxe de l'élocutioa et le soin curieux de ()laire. JS'a-t-il pas observé lui-même qu'en éloquence, comme dans tous les grands objets de la nature, le beau et l'utile doivent
364 ELÉMEMS DE LITTERATUBE.
se réunir, et que les ornements de l'édifice oratoire doivent contribuer à sa solidité ? Columnœ et templa etporticus sustinent; tanien habent non plus utilitatis quam dignitatis.... hoc in omnibus item par tibus orationis evenit, ut utilitatem acprope necessitatem suavitas quœdam et lepos consequaiur. (De Orat. )
N'a-t-il pas observé que dans le style comme dans les mets l'assaisonnement, qui d'abord pique le plus le goût, le lasse presque aussitôt et l'émousse , et qu'il n'y a , pour l'esprit, que les aliments simples dont il ne se lasse jamais? Difficile enim dictu est qusenam causa sit, cur ea quae maxime sensus nostros impellunt voluptate, et specie prima acerrime commovent , ab lis celerrime Jastidio quodam et satietate abalienemur. Et après avoir prouvé, par l'expérience de tous nos sens, que la satiété suit de près les raffinements du plaisir : Si omnibus in rébus voluptatibus maximis fastidium finitimum est , n'a-t-il pas reconnu qu'il en était de même en éloquence? In qua velex poetis velex oratoribus possumus judicare concinnam, distinctam , ornatam , festivam , sine intermissione , sine reprehensione j sine varietate , quamvis claris sit coloribus picta velpoesis vel oratio, non posse in delectatione esse diuturnam. Enfin n'a-t-il pas établi , comme un principe général , que dans un discours les ornements doivent être semés légèrement et par intervalles, jamais accumulés ni également répandus ? Ut porro conspersa sit { oratio ) quasi verborum sententiarumque Jloribus , id non débet essefusum xquabiliter per omnem orationem, sed ita distincium, ut sint quasi in ornai u disposita quœdam insignia et lumina.
Mais dans un sujet frivole et dénué d'intérêt et d'utilité, fauiil laisser à nu ce fonds aride, et ne pas le couvrir de fleurs? Il faut d'abord éviter un sujet dont Tindigence et la sécheresse ont besoin d'être sans cesse ornées; ne jamais se réduire au futile métier de beau parleur; avoir au moins l'intention d'instruire lorsqu'on cherche à plaire ; et dans les choses où la raison et la vérité ne demandent qu'à se montrer dans leur simplicité naïve, se contenter d'un style naturel et décent. In propriis verbis illa laus oratoris, ut abjecta atque obsoleta fugiàt, lectis at»
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que iliustribus utatur. Ainsi le simple se mêlera au tempéré, comme il s'allie même au sublime, sans détonner avec l'un ni avec l'autre, mais avec cette facilité d'ondulation, si je l'ose dire, qui doit résiner dans tous les genres d'éloquence, et sans laquelle le haut style est roide, guindé, monotone, et le style fleuri n'est qu'un papillotage de couleurs, toutes vives et sans nuances, dont l'éclat fatigue les yeux.
C'est au moyen de ce mélange que l'orateur, dans le genre tempéré même, peut produire de grands effets. Je ne dis pas que le genre sublime ne s'y mêle aussi quelquefois; mais ce sont des accidents rares : et il me semble que Rollin s'est oublié lorsqu'à propos de Y habileté à orner et à embellir le discours , il rappelle ce que dit Cicéron du stoïcien Rutilius, qui avait dédaigné, comme Socrate, d'employer l'éloquence pathétique pour sa défense. Ce n'était pas des ornements de l'éloquence tempérée, mais de la force , de la chaleur de la haute éloquence de Crassus, qu'il s'agissait dans cette cause. C'est le genre sublime dans toute sa vigueur et dans toute sa véhémence, que Cicéron aurait voulu qu'on eut employé pour sauver l'innocence et la vertu même. Quum illo nemo neque integrior esset in civitate neque sanctior... quodsi tune , Crasse , dixisses.... et si tibi pro P. Rutilio, non philosophorum more, sed tuo , licuisset dicere, quamvis scelerati illi fuissent , siculi fuerunt y pestiferi cives supplicioque digni, tamen omnem eorum importunitatem ex intimis mentibus evellisses vi orationis tuse. (De Orat. )
Mais dans un degré de chaleur et de force inférieur à l'éloquence de Crassus , la clarté, les développements , l'abondance, l'éclat des pensées et des paroles , joint aux charmes de l'harmonie , peuvent encore étonner et ravir. Et remarquez qu'en parlant de celui qui produit les plus grands effets, Cicéron ne lui attribue rien qui s'élève au-dessus de l'éloquence tempérée. In quo iyitur homines exhorrescunt ? quem stupefacti dicentem intuentur? in quo exclamant? quem deum, ut ita dicam, inter homines putant? qui distincte, qui explicate , qui abundanter, (tui illuminate et rébus et verbis dicunt, et in ipsa oratione quasi quemdam numerum verswnque conjiciunt : idest quod dico, ornate. (De Orat. I. III.)
.Mais tout cela suppose un fonds solide et riche, un sujet sérieux , utile , intéressant ; et si , sur des questions vaines , sur des objets futiles, on s'efforce d'être ingénieux et éloquent, on sera brillant tant qu'on voudra, on n'éblouira qu'un moment; et à cette enluminure rhétoricienne, dont nos écoles et nos académies ont fait vanité si longtemps, j'appliquerai ce que Cicéron disait des tableaux modernes , comparés aux anciens : Quanto colorum pulchritudine et varietale floridiora sunt inpicturis novis pleraque quam in veteribus ; quae tameriy etiamsi primo aspectu nos cœperunt, diutius non délectant; quum iidem nos in antiquis tabuiis illo ipso horrido obsoletoque teneamurl (De Orat. 1. III.) Foyez Simple et Sublime.
Ton. Dans le langage, on appelle /o;i le caractère de noblesse, de familiarité, de popularité, le degré d'élévation ou d'abaissement qu'on peut donner à l'élocution, depuis le bas jusqu'au sublime. Ainsi l'on dit que le ton de la tragédie et de l'épopée est majestueux ; que celui de l'histoire est noble et simple ; que celui de la comédie est familier, quelquefois populaire.
Ton se dit aussi des autres caractères que l'expression reçoit de la pensée, de l'image , du sentiment. Le ton triste de l'élégie, le ton galant du madrigal , le toii léger de la plaisanterie, le ton pathétique, le ton sérieux, etc.
On voit par-là que non-seulement le style peut avoir, mais (ju'il doit avoir, plusieurs tons, relativement aux sujets que l'on traite et aux personnages qu'on fait parler. Et non-seulement dans les divers genres et sur des sujets différents, mais dans le même genre et dans le même ouvrage, le style doit prendre, sans détonner, différentes modulations.
Tristia mœstum
Vulium verba décent ; iratum , plona minarum ; Ludentem, lasciva; severum, séria dictu. (Horat.)
Ces règles de convenance ne se bornent pas aux sujets que Ton traite, elles s'étendent jusqu'aux personnes qu'on a dessein d'intéresser ou de persuader en écrivant ; et c'est dans ces rap-
ports que les bienséances du style sont ce que Tart d'écrire a de plus dilTicile et de plus essentiel : Ckipul artis decere. (Cic. )
Dans le même sens, le langage de la société a son bo7i ton et son mauvais ton. Le naturel dans la politesse, la délicatesf" dans la louange, la finesse dans la raillerie, la légèreté dans Ib badina«e, la noblesse et la grâce dans la galanterie, une liberté mesurée et décente dans le langage et les manières , et par dessus tout une attention imperceptible de distribuer à cbacun ce qui lui est dû de distinctions et d'égards; c'est là , par tout pays , ce <jue l'on peut appeler le bo?i ton : le mauvais ton est tout le contraire; et jusque-là le bon ton n'est autre chose que le bon goût mis en pratique. S'il est donc vrai qu'il y ait un bon goût reconnu par toutes les nations cultivées, il semblerait que pour s'assurer d'avoir le bon ton il suffirait d'acquérir le bon goût. Mais malheureusement il n'en est pas ainsi ; et il y a des temps où le bon ton n'a presque rien de commun avec le bon goût.
Les bienséances , qui sont les premières règles du bon goût ne sont pas toujours celles du bon ton. Il y a des indécences dont la tournure est du meilleur ton dans le monde , comme il } a des politesses du ton le plus provincial.
Le bon ton , dans ce qui s'appelle la bonne compagnie , est un système de convenances, qu'elle s'est fait à elle-même et (|ui lui est particulier. Il interdit en général une familiarité déplacée , et par conséquent tous les mots , tous les tours de phrase qui supposent, dans celui qui parle, la négligence des égards qu'il doit à la société. Rien n'est plus juste que cette loi lorsqu'elle n'est pas trop sévère ; mais quelquefois elle est minutieuse, et se ressent de la petitesse et de la vanité de Tesprit qui l'a faite. D'un autre côté, il consiste dans une aisance noble, qui marque , dans celui qui parle , un usage fréquent du monde ; et cette lisance a ses degrés de réserve, de modestie, de liberté, de familiarité, qui distinguent, par les nuances, le bon ton de l'intérieur, du supérieur, et de l'égal. .Te me contenterai d'en indiquer quelques exemples.
Lorsqu'un inférieur parle à un homme qualifié, ce n'est poii^ par son nom , c'est par sa qualité que l'usage veut qu'il l'appelle : et au contraire, lorsque les gens de qualité parlent entre eux,
3G8 ÉLÉMENTS DE LITTRBATURE.
c'est rarement par leur qualité qu'ils s'appellent, c'est par leur nom ; ils trouveraient trop d'affectation à se renvoyer mutuellement leurs titres.
Dans le style même de la tragédie , rien de plus en usage que de dire en parlant aux personnages les plus élevés , l^'otre père , votre fils , votre sœur, votre mère : et dans le monde , rien n'est de plus mauvais toîi. Si vous parlez d'une mère à sa fille , ou d'un fils à son père , ou d'un frère à sa sœur, le bon ton veut que vous disiez : monsieur un tel, madame une telle, comme s'ils ne leur étaient rien.
L'on voit même des gens qui ne veulent pas être appelés mon père et ma mère par leurs enfants : monsieur et madame leur semblent moins ignobles, plus distingués. Mais y a-t-il rien de plus commun , de plus avili que ces appellations ? et les substituer aux noms sacrés de la nature, n'est-ce pas la plus ridicule des inventions de la vanité.?
Le bon ton du supérieur est de questionner souvent. Le bon ton de l'inférieur est de ne questionner jamais , ou le plus rarement possible.
Le privilège de l'égalité , de la familiarité , de la supériorité , est de parler à la seconde personne; la déférence, le respect, la grande politesse veulent qu'on parle à la troisième. C'est un usage qui nous est venu d'Italie , avec V excellence, Véminence, et Vaitesse. En Allemagne , on a renchéri sur cette formule de politesse , en ajoutant le pluriel à la tierce personne , quoiqu'on ne parle qu'à un seul. Que veulent-ilsi Qu'ordonnent-elles?
Parmi les gens qui ne sont pas très familiers ensemble, la politesse la plus commune défend d'appeler par son nom celui à qui on adresse la parole directement et sans équivoque; mais on affecte de nommer celui à qui l'on veut faire sentir sa supériorité : cela est du bon ton.
Si dans le monde on vous demande des nouvelles de votre femme, de vos enfants, de votre père; si l'on vous parle de votre procès , de la perte que vous avez faite au jeu , de l'incendie de votre maison , il est du bon ton de répondre froidement, légèrement , et en peu de mots : rien de plus ennuyeux pour les autres que de les occuper de soi. Toutes les questions qu'on vous
fait sur vos intérêts personnels sont des formules de politesse dont vous devez savoir ne jamais abuser : mais si l'on veut savoir la nouvelle du jour, ou une aventure plaisante, ou une anecdote scandaleuse, étendez-vous tout a votre aise : les détails sont permis , ils sont même importants ; mais ayez soin de les choisir : rien de commun, rien d'insipide, rien de triste et de languissant; la grâce, la gaieté, la finesse piquante, le sel de l'enjouement , le sel plus vif encore d'un sérieux malin ; et , soit dans vos récils , soit dans vos entretiens , une attention délicate à ne pas abuser de celle qu'on vous donne, et à ne l'occuper qu'autant que vous pouvez l'intéresser : ce sont là quelques-unes des règles du bon ton.
Depuis la cour jusqu'à la coterie la plus bourgeoise, la prétention du bon ton s'étend. Tout le monde , il est vrai , convient que la cour en est le modèle , mais , de proche en proche , on se flatte d'avoir pris le langage et les manières de ce grand monde. C'est le ridicule que Molière a joué tant de fois , sans avoir pu le corriger. Tel homme nous parle sans cesse du ton de la bonne compagnie, qui passe sa vie dans la mauvaise; telle femme se croit l'arbitre des bienséances , avec qui jamais une femme décente n'a osé paraître en public.
Mais la cour elle-même est-elle toujours un juge infaillible, un modèle des convenances du langage? Elle a un ton qui la distingue , et qui est comme son symbole ; mais son ton est aussi changeant que son esprit et que ses mœurs. Le ton d'une cour galante et voluptueuse n'est pas le ton d'une cour guerrière ou dévote. Le ton de la cour de Henri III n'était pas le ton de la cour de Henri IV; et, à bien des égards, le ton de la cour de Louis XIV sous madame de Montespan n'était pas le même que sous madame de Maintenon. Ce règne cependant avait pris un caractère de dignité qui se soutint, et qui fut véritablement un modèle de bienséance.
Louis XIV, naturellement porté, par l'élévation de son âme, atout ce qui était noble et décent, avait perfectionné ce goût naturel dans la société desMortemart, qui était l'école de l'esprit le plus épuré, le plus délicat, le plus aimable. De là cette politesse exquise, cette galanterie ingénieuse, dont il donna le ton
à sa cour; et ce ton , uué fois donné, fut bientôt celui de la ville. Ninon de Lenclos l'avait reçu de ses amants, madame de Maintenon l'avait pris dans le monde et chez JNinon même. Il s'altéra sous la régence; encore le retrouvait-on dans la liberté même des soupers du régent ; et le tour d'esprit de ce prince en était un précieux reste : mais les jolies femmes qui égayaient ses soupers ne laissaient pas d'être d'assez mauvais modèles des bienséances du langage; et ce n'était pas dans leur société que Fontenelle en prenait des leçons.
Dans une cour polie, éclairée, élégante, le bon ton sera comme la quintessence du bon goiit, mais pour le rendre inaltérable, il faut, au centre même de cette cour, une société spirituelle et dominante , qui serve de modèle et qui donne l'exemple. Alors le soin de plaire et le désir de ressembler engagera le reste du grand monde à se former sur ce modèle ; et le ton général de la cour sera bon. Mais à moins d'un foyer où le goût s'épure et se conserve comme le feu sacré, et d'où il se répande et se communique, il n'est pas sur de regarder le ton même de la cour comme une règle constamment bonne à suivre : car il peut arriver que la cour soit diversement composée ; et si le bon esprit et le bon goût n'y font la loi , il est possible que le bon ton n'y soit qu'une mode fantasque et passagère, qu'un caprice aura établi, et qu'un caprice fera changer.
Dans les États républicains , le mot de bon ton est inconnu. Le ton dominant, bon ou mauvais , est celui du grand nombre : il est l'expression du caractère national. De même, dans les monarchies où il n'y a d'autre cour que ce qu'exige à la rigueur la dignité du souverain et le service de sa personne, on ne s'aperçoit presque pas de la différence de ton entre la cour et le public. C'est lorsque, pour le délassement et Pamusement des princes, il se forme autour d'eux une société nombreuse et agréablement oisive; c'est alors, dis-je,que la course fait à elle-même un langage plus châtié, plus élégant , et plus exquis, ou seulement plus recherché. Il y avait vraisemblablement un bon ton à la cour d'Auguste, aux soupers de Mécène; mais le bon tonàe la cour d'Alexandre était le sien et celui de ses lieutenants. César avait formé son goût, son esprit, son langage à l'é-
cole des orateurs; Alcibiade, à celle de Soerate et de Périclès, son tuteur. On peut remarquer même qu'à mesure qu'une cour est plus inoccupée , et a plus de loisir de se livrer à la recherche des objets d'aizrément, son goût, plus cultivé, donne à son ton plus d'élégance et de délicatesse.
En général, on doit s'attendre que lors même que le grand monde n'aura pas, du côté de l'esprit et du godt, assez d'avantages pour se distinguer par des agréments qui ne soient qu'à lui seul , il ne laissera pas de vouloir se faire un langage <iui lui soit propre ; et ce langage sera comme ses livrées , une chose de fantaisie. De là toutes les singularités minutieuses et bizarres qu'on a vues érigées en lois du bel usage et en maximes du bon ton.
Quel sera donc, au milieu de tant de variations et d'incertitudes , la règle du bon ton pour un homme de lettres? La même <iue celle du goût, l'exemple des hommes qui , de l'aveu de tout un siècle de lumières, ont le mieux observé en écrivant les bienséances du langage. Ce n'était point une commère bel esprit <jue Racine consultait sur son style, c'était Boileau , c'étaient les écrivains de Port-Royal Malheur à lui s'il eût pris le ton des précieuses de Rambouillet, toutes persuadées qu'elles étaient de leur suffisance infaillible.
Les vrais modèles du bon ton^ c'est-à-dire des grâces nobles, de l'élégance , de l'urbanité du langage, c'est Racine lui-même, c'est madame de Sévigné , c'est madame de Maintenon , c'est Hamilton, c'est la Bruyère, c'est Voltaire, dans ce qu'il a écrit à Paris avant sa vieillesse; et si jamais leur ton cessait d'être celui du monde et de la cour, il faudrait encore avoir le courage de s'en tenir à ces modèles.
Lorsqu'un écrivain fait ()arler des personnages dont le ton est connu et distinctement décidé, il doit imiter leur langage : les originaux de Molière avaient droit déjuger s'il les avait bien copiés. Mais hors de là , l'homme de lettres a même le droit d'exauiiner si le ton de son siècle et du monde où il vit est un bon modèle pour lui. C'est pour n'avoir pas eu cette attention ou ce discernement, que Voiture a gâté son style; c'est pour avoir eu le courage opposé à la complaisance de Voiture, que Pascal
S72 ELEMENTS DE LITTÉUATURE.
a donné au sien une bonté inaltérable; son secret fut d'éviter «route manière, et de donner toujours la préférence à l'expression la plus simple elau tour le plus naturel.
Tbaduction. Les opinions ne s'accordent pas sur l'espèce de tâche que s'impose le traducteur, ni sur l'espèce de mérite que doit avoir la traduction. Les uns pensent que c'est une folie de vouloir assimiler deux langues dont le génie est différent; que le devoir du traducteur est de se mettre à la place de son auteur autant qu'il est possible, de se remplir de son esprit et de le faire s'exprimer dans la langue adoptive, comme s'il se fût exprimé lui-même s'il eût écrit dans cette langue. Les autres pensent que ce n'est pas assez : ils veulent retrouver dans la traduction , non-seulement le caractère de l'écrivain original , mais le génie de sa langue, et, s'il est permis de le dire, l'air du climat et le goût du terroir.
Ceux-là semblent ne demander qu'un ouvrage utile ou agréable; ceux-ci, plus curieux, demandent la production d'un tel pays et le monument d'un tel âge. La première de ces opinions est communément celle des gens du monde ; la seconde est celle des savants. La délicatesse des uns , ne cherchant que des jouissances, non-seulement permet que \e traducteur efface les taches de l'original , qu'il le corrige et l'embellise, mais elle lui reproche, comme une négligence, d'y laisser des incorrections : au lieu que la sévérité des autres lui fait un crime de n'avoir pas respecté ces fautes précieuses , qu'ils se rappellent d'avoir vues et qu'ils aiment à retrouver. Vous copiez un vase étrusque, et vous lui donnez l'élégance grecque; ce n'est point là ce qu'on vous demande et ce que l'on attend de vous.
Chacun a raison dans son sens. Il s'agit, pour le traducteur, de se consulter, et de voir auquel des deux goûts il défère. S'il s'éloigne trop de l'original, il ne traduit p\us,i\\m'\te; s'il le copie trop servilement, il fait une version, et n'est que translateur. N'y aurait-il pas un milieu à prendre?
Le premier et le plus indispensable des devoirs du traducteur, est de rendre la pensée; et les ouvrages qui ne sont que peu-
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ses sont aisés à traduire dans toutes les langues. La clarté , la propriété, la justesse, la précision , la décence font alors tout le mérite de la traduction, comme du style original; et si quelques-unes de ces qualités manquent à celui-ci , on sait gré au copiste d'y avoir suppléé. Si au contraire il est moins clair ou moins précis , ou l'eu accuse , lui ou sa langue. Pour la décence, elle est indispensable, dans quelque langue qu'on écrive. Rieu de plus choquant, par exemple, que de voir le plus grave et le plus noble des historiens traduit en proverbes des halles. Mais jusque-là il n'est pas difficile de réussir, surtout dans notre langue, qui est naturellement claire et noble. Un homme médiocre a traduit V Essai sur l'entendement humain , et l'a traduit assez bien pour nous , et au gré de Locke lui-même.
Mais si un ouvrage profondément pensé est écrit avec énergie, la difficulté de le bien rendre commence à se faire sentir : on chercherait inutilement dans la prose si travaillée de d'Ablancourt la force et la vigueur du style de Tacite.
Quoique la brièveté donne toujours, sinon plus de force, au moins plus de vivacité à la pensée , on ne l'exige de la langue du ^traducteur qu'autant qu'elle en est susceptible; et quoique le français ne puisse atteindre à la concision du latin de Salluste , il n'est pas impossible de le traduire avec succès. Mais l'énergie est un caractère de l'expression si adhérent à la pensée, que ce sera un prodige dans notre langue, diffuse et faible comme elle est en comparaison du latin , si Tacite est jamais traduit.
Ainsi, à mesure que dans uu ouvrage le caractère de la pensée tient plus à l'expression, la traduction ^Q\'\&ïii plus épineuse. Or, les modes que la pensée reçoit de l'expression sont la force , comme je l'ai dit, la noblesse, l'élévation, la facilité, l'élégance, la grâce , la naïveté , la délicatesse , la finesse, la simplicité, la douceur, la légèreté, la gravité, enfin le tour, le mouvement, le coloris et l'harmonie : et de tout cela, ce qu'il y a de plus difficile à imiter n'est pas ce qui semble exiger le plus d'efforts. Par exemple, dans toutes les langues, le style noble, élevé, se traduit; et le délicat, le léger, le simple, le naïf, est presque intraduisible. Dans toutes les langues , on réussira mille fois mieux à traduire Cinna qu'une fable de la Fontaine ou qu'une
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épîtrede Voltaire, par ia raison que toutes les langues ont les couleurs entières de l'expression , et n'ont pas les mêmes nuances. Ces nuances appartiennent surtout au langage de la société ; et rien n'est plus difficile à imiter, d'une langue à une autre, que le familier noble. Or c'est ce naturel exquis et pur qui fait le charme de ce qu'on appelle les ouvrages d'agrément. C'est là que le travail est plus précieux que la matière.
L'abonda'^ce et la richesse ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. La nôtre , dans l'expression du sentiment et de la passion , est l'une des plus riches, et ne l'est pas encore assez. Dans les détails physiques , soit de la nature ou des arts , elle est plus pauvre et manque à tout moment, non pas de mots, mais de mots ennoblis. Cela vient de ce que nos poètes célèbres se sont plus exercés dans la poésie dramatique que dans la poésie descriptive. Aussi les combats d'Homère sont-ils plus difficiles à traduire dans notre langue que les belles scènes de Sophocle et d'Euripide : les Métamorphoses d'Ovide, plus difficiles que ses Élégies ; les Géorgiques de f^irgile, plus difficiles que V Enéide; et dans celle-ci , les jeux célébrés aux funérailles d'Anchise , plus difficiles à bien rendre que les amours de Didon. A l'égard des Géorgiques, M. l'abbé Delille a vaincu la difficulté; et c'est un coup de maître dans l'art d'écrire.
Dans le genre noble , dès que le mot d'usage , le terme propre n'est pas ennobli , le traducteur n'a de ressource que dans b métaphore ou dans la périphrase : et quelle fatigue pour lui de suivre par mille détours, à travers les ronces d'une langue barbare , un écrivain qui, dans la sienne , marche dans un chemin droit, uni, parsemé de fleurs!
On peut voir à Y article Mouvements du style ce que j'entends par-là. Ces mouvements peuvent s'iniiter dans toutes les langues , mais le tour de l'expression les renà plus ou moins vifs et plus ou moins rapides. Or la différence des tours est «'xtrême d'une langue à une autre ; et surtout des langues où* l'inversion est libre, à celles où les mots suivent timidement Tordre naturel des idées.
On a dit tout ce qu'on a voulu sur l'inversion des langues anciennes; on a cherché, on a trouvé des phrases où les mots