TRADUCTION
transposés avaient par là même plus d'analogie avec le trouble et le désordre de la pensée ; je le veux bien. Mais en général l'intérêt seul de flatter l'oreille ou de suspendre l'attention décidait de la place que l'on donnait aux mots. Prenez des cartes numérotées, mêlez le jeu, et donnez-le-moi à rétablir dans l'ordre indiqué par les chiffres, voilà l'image très-fidèle du mélange des mots dans la construction des anciens. Or, quelle assimilation peut-il y avoir entre une langue dans laquelle, pour donner plus de grâce, plus de finesse, ou plus de force autour de l'expression, il est permis de transposer tous les mots d'une phrase; de les combiner à son gré; et une langue où , dans le même ordre que les idées se présentent naturellement à l'esprit , les mots doivent être rangés ? Les ouvrages où la clarté fait le mérite essentiel et presque unique de Texpression ne perdront rien, gagneront même à ce rétablissement de l'ordre naturel : mais lorsqu'il s'agit d'agacer la curiosité du lecteur, d'exciter son impatience, de lui ménager la surprise, l'étonnement et le plaisir que doit lui causer la pensée, ou de séduire son oreille par les modulations d'un style harmonieux, quelle comparaison entre la ligne droite de la phrase française et l'espèce de labyrinthe de la période des anciens !
Le colons de l'expression tient à la richesse du langage métaphorique, et à cet égard chaque langue a ses ressources particulières. La différence tient encore plus à l'imagination de l'écrivain qu'au caractère de la langue; et comme, pour imiter avec chaleur les mouvements de l'éloquence, il faut participer au talent de l'orateur, de même, et plus encore, pour imiter le coloris de la poésie , il faut participer au talent du poète. Mais , à l'égard de l'harmonie , ce n'est pas seulement une oreille juste et délicate qui la donne, elle doit être une des facultés de la langue dans laquelle on écrit. Les Italiens se vantent d'avoir d'excellentes traductions de Lucrèce et de Virgile; les Anglais se vantent d'avoir une excellente traduction d'Homère; quoi qu'il en soit du coloris, les Italiens peuvent-ils se dissimuler combien , du côté de l'harmonie , leurs faibles traducteurs sont loin de ressembler et à Lucrèce et à Virgile ? Pope lui-même , tout élégant et orné qu'il est,
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peut-il donner la plus faible idée de l'harmonie des vers d'Homère, s'il est vrai que les vers d'Homère soient au moins aussi harmonieux que les vers de Virgile ? Qu'a de commun le vers rhythmique des Italiens et des Anglais avec l'hexamètre ancien; avec ce vers dont le mouvement est si régulier, si sensible, si varié, si analogue à l'image ou au sentiment, avec ce vers qui est le prodige de l'harmonie de la parole?
Il n'y a pour les modernes , il le faut avouer, aucune espérance d'approcher jamais des anciens dans cette partie de l'expression, soit poétique, soit oratoire. La prose de Tourreil, de d'Olivet, celle de Bossuet lui-même , s'il avait traduit ses rivaux , n'aurait pas plus d'analogie avec celle deDémosthène et de Cicéron, que les vers de Corneille et de Racine avec les vers de Virgile et d'Homère.
Quelle est donc alors la ressource du traducteur? De supposer, comme on l'a dit, que ces poètes , ces orateurs eussent écrit en français , qu'ils eussent dit les même choses -, et , soit en prose , soit en vers , de tâcher d'atteindre , dans notre langue , au degré d'harmonie, qu'avec une oreille excellente et beaucoup de peine et de soin , ils auraient donné à leur style.
C'est ici le moment de voir s'il est essentiel aux poètes d'être traduits en vers ; et la question, ce me semble n'est pas difficile à résoudre.
Entre la prose poétique et les vers, nulle différence , que celle de l'harmonie. lia hardiesse des tours et des figures , la chaleur, la rapidité des mouvements, tout leur est commun. C'est donc à l'harmonie que la question se réduit. Or quel est , dans notre langue, l'équivalent des vers anciens le plus consolant pour l'oreille.? N'est-ce pas le vers tel qu'il est.? Oui, sans doute; et quoique la prose ait son harmonie , elle nous dédommage moins. Il y a donc, tout le reste égal, de l'avantage à traduire, en vers, des vers même d'une mesure et d'un rhythme tout différent. Mais cette différence de rhythme et l'extrême difficulté de suivre son modèle à pas inégaux et contraints, celte difficulté d'être en même temps fidèle à la pensée et à la mesure, rend le succès si pénible H si rare, qu'on pourrait assurer que dans tous les temps il y dura plus de bons poètes que de bons traducteurs en vers.