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l'autre, on ne savait à laquelle obéir. Ainsi une foule de mots (jui manquaient à la langue et qu'on y voulait introduire étaient arrêtés au passage, et le plus souvent rebutés. Féliciter paraissait barbare; /are n'était pas du bon style; la cour ne voulait pas que Ton dît ambitionner ; ployer choquait l'oreille, c'était plier qu'il fallait dire; transfuge n'était point admis, non plus i\u insulter et qu'insulte.
Heureusement vinrent des hommes qui surent donner à la langue plus d'aisance et de liberté, et en même temps plus d'autorité et de consistance à Vusage. « Les grands hommes du siècle passé, dit Voltaire, ont enseigné à penser et à parler. Ce lut d'abord l'auteur de Ctnna, des Horaces, de Poli/eucfe, et après lui , la Rochefoucault, le cardinal de Retz, Pascal, Bossuet,Bourdaloue, Molière, Pélisson, Boileau, Racine, Fénelonja Bruyère, qui formèrent l'esprit, la langue et le goût de la nation. »
On voit alors comment Vusage, en se fixant, put acquérir une autorité légitime ; et comment les juges naturels de la langue usuelle, formés à l'école des maîtres de la langue écrite, purent prétendre à juger celle-ci. Mais ce droit acquis à une nation cultivée ne s'étend pas jusqu'à interdire aux artisans de la parole toute espèce d'innovation : et s'il arrivait que le goût devînt trop minutieux, trop efféminé, trop timide, ou que !a fantaisie, le caprice, la vanité du faux bel-esprit, voulussent marquer à leur gré les bornes de la langue écrite, et défendre •lU génie de les passer , je ne présume pas qu'il dût à leur défense une aveugle docilité.
Un goût délicat et craintif se croit le goût par excellence, lorsqu'il s'abstient de ce qui peut déplaire; mais un goût trèssupérieur serait celui qui hasarderait, avec une hardiesse éclair-'C, ce qui, après avoir déplu quelques moments, serait fait pour plaire toujours.
.le dirai plus encore : dans un public imbu d'une saine lilté- 1 ature, ce ne sera jamais ni au plus grand nombre ni à l'élite les bons esprits que l'on risquera de déplaire par d'heureuses innovations, par des rénovations utiles. Ce sont toujours des hommes indignes d'être libres qui veulent que chacun soit es-
clave comme eux. Mais qu'a de commun la timide inertie de leur instinct avec la noble audace du génie?
C'est un Scudéri qui défend à l'auteur du Cid, à Corneille, de dire :
Plus Vofffinaeur est cher, et plus grande est l'offense. Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père. Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle.
C'est Scudéri qui prétend qu'arborer des lauriers, gagner des combats, instruire d'exemple, ne sont pas des phrases françaises. Et voilà le modèle de cette foule de critiques dont Racine fut assailli, lors même qu'il portait la langue à son plus haut degré de gloire. Ce qu'on admire aujourd'hui dans son style, comme les hardiesses d'un maître , lui était reproché de son temps comme les fautes d'un écolier. O Subligni, tu prétendais savoir la grammaire mieux que Racine! Ainsi l'œil louche de l'envie, ou l'œil trouble de l'ignorance, en examinant les écrits des grands hommes vivants, y prend pour incorrections les élégances les plus exquises; et c'est toujours ï usage q\\^ le faux goût met en avant, comme si l'homme de génie n'avint jamais droit de parler sans l'ï^.sag'e et avant Vusage.
Il y a dans notre langue, de l'aveu même de Vaugelas, une infinité de phrases qui sont les dépouilles des langues savantes, et qui, accommodées à son génie , font une partie de ses richesses. Or, je demande à Vaugelas : ses façons de parler, et toutes celles qui de la langue écrite passent dans la langue usuelle, ou qui restentcommeen réserve dans le trésor de la poésie et de l'éloquence, qui nous les a données ? Ne sont-ce pas les gens de lettres, et n'est-ce pas surtout en cela que consiste cette invention du style, qui caractérise et distingue nos plus grands écrivains, et nommément cet Amyot, que Vaugelas a tant loué? Or, si Amyot fut louable d'avoir osé les inventer, ces expressions heureuses que nous avons laissées vieillir, pourquoi celui qui les rajeunirait serait-il si répréhensible?
Que l'on soit soumis à Vusage dans les formules établies, comme dans l'emploi des articles, des particules et de.« pronoms,
USAGE. a^ll
rieu de tout cela n'est gênant ; et de toutes les difficultés graminaticales dont Vaugelas s'est occupé, il n'y en a peut-être pas une qui intéresse sérieusement la poésie ou l'éloquence. Mais ce qui peut contribuer à la richesse de l'expression, a sa délicatesse ou à son énergie, toutes ces façons de parler qui, négligées dans la langue usuelle, ne laissent pas d'avoir leur place et leur utilité dans la langue écrite , soit pour l'idée , soit pour l'image, soit pour la précision , le nombre, et l'harmonie, sont-elles condamnées à ne jamais revivre? VA l'éloquence et la poésie n'ontelles plus aucun espoir de recouvrer les larcins que leur a faits Vu^agey ou plutôt que leur a faits l'oubli? Car le plus grand nombre de ces phrases et de ces mots pefdus pour elles ont été délaissés plutôt que rebutés ; et l'on ne s'en sert plus, par la seule raison qu'on a cessé de s'en servir.
Lorsque les grands écrivains ne sont plus, on nous les cite comme des modèles de déférence et de docilité pour les défenses de Vusage. On ne sait pas, ou l'on oublie combien de fois ils se sont permis ce que Vusage n'approuvait pas. On ne sait pas, en lui cédant, combien il leur en a coûté de dégoûts et de sacrifices; combien de fois, dans l'expression des mouvements de l'âme ou des saillies du caractère, ils ont envié l'énergie, la franchise, le naturel, le tour vif et rapide de la langue du peuple; combien de fois ils ont soupiré après la liberté de l'imagination et de la plume de Montaigne. Quoi qu'il en soit, si de grands écrivains ont méconnu leur ascendant et se sont fait un devoir trop étroit de cédera Vusage lorsqu'ils auraient voulu et dû lui résister, c'est un excès de modestie, dont nous les louons à regret, comme d'une vertu timide.
Rien ou presque rien de la langue de Pascal n'a vieilli : cela prouve sans doute un goût pur et sévère, mais trop sévère et trop exquis. Pascal , en épurant la langue, l'a, pour ainsi dire, passée à un tamis trop fin. 11 n'a pas assez conservé de la substance de Montaigne. On trouve à celui-ci une force et une saveur préférables à la pureté même. Ce n'est pas que son vieux langage n'eût grand besoin d'être purgé, et que la langue , dans son éta^ actuel, ne soit mille fois préférable : elle a plus de clarté, d'aisance , de noblesse, de décence et de dignité , de délicatesse et de
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grâce, d'IiarmoDie et de coloris; mais son élégance a trop pris sur sa vigueur; ses polisseurs l'ont affaiblie; elle a perdu de sa naïveté, de sa concision et de son énergie ; et je crois qu'il était possible d'en perfectionner les formes, et d'en moins altérer le fond .
Je ne mets certainement pas au nombre de ses pertes la rouille qu'elle a déposée, les inversions dures , les tours forcés , les locutions mal construites , les termes bas ou pédantesques , d'un son déplaisant, d'un sens louche, d'une articulation pénible, ou qui avaient de l'affinité avec des objets dégoûtants ; etje ne reproche à Vusage que d'avoir manqué trop souvent de discernement dans son choix.
Mais à mesure qu'il rebutait une foule de tours naïfs, qu'on ne retrouve plus que dans la Fontaine , un grand nombre de tours vigoureux et concis , et de phrases substantielles, qui sont perdues depuis Montaigne, une multitude de mots harmonieux, sensibles, faits pour parler a l'âme, faits pour plaire à l'oreille; je demande comment les hommes qui, eu fait de goût , disposaient de l'opinion , ont pu laisser périr tant de richesses? Qui les eût empêchés de les conserver dans leur style?
La cour, dont le langage roule sur un petit nombre de mots, la plupart vagues et confus, d'un sens équivoque ou à demi voilé, comme il convient à la politesse, à la dissimulation, à l'extrême réserve , à la plaisanterie légère, à la malice raffinée, ou à la flatterie adroite; la cour a pu , dans tous les temps , négliger une infinité d'expressions naïves ou franches, dont elle n'avait pas besoin. Le monde poli et superficiel, qui suit l'exemple delà cour et qui croit qu'il est du bon ton de parler de tout froidement, légèrement, à demi mot, sans chaleur et sans énergie; ce monde, dis-je , a dû laisser tomber tout ce qui n'était pas de sa langue usuelle. L'expression fine et piquante a dû lui être chère; il l'a dû conserver ; il a dû conserver de même le langage du sentiment dans toute sa délicatesse , comme essentiel au caractère de politesse et de galanterie qui est la surface de ses mœurs. Mais son dictionnaire n'a pas dû s'étendre au delà du cercle de ses besoins; et mille façons de parler, nécessaires à l'homme qui pense fortement et qui veut s'exprimer de même , à l'homme qui s'affe»^'*^
d'uu seDtiinent passioimé ou d'une image pathétique, et qui veut rendre ce qu'il sent , en deux mots, le langage de Téloquence et (le la poésie n'a pas dil trouver dans le monde des conservateurs bien zélés. Maison négligeant des richesses qui leur étaient inutiles, la cour et le monde faisaient-ils une loi de les abandonner comme eux? Et ceux à qui toutes les couleurs, toutes les nuances de la langue étaient si précieuses, n'auraient-ils pas été au moins bien excusables de ne pas les laisser périr?
La langue usuelle se trouve riche , parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur de la société; mais la langue écrite ne laisse pas d'être indigente et nécessiteuse, parce que ses besoins s'étendent au dehors. Tous les jours elle est obligée de correspondre à des mœurs étrangères, à des usages qui ne sont plus ; tous les jours l'historien , le poète , le philosophe se transplante dans des pays lointains, dans des temps reculés; et que deviendra-t-il si sa langue n'est pas cosmopolite comme lui, si elle n'a pas les analogues et les équivalents de celles des pays et des temps qu'il fréquente? Que deviendra surtout le traducteur d'un écrivain assez habile pour avoir mis en œuvre toutes les richesses de sa propre langue ? Il en est qu'il est impossible de traduire fidèlement ; et la raison n'en est que trop sensible : c'est que les langues, dont le but conmiun devrait être une parfaite correspondance, se sont enorgueillies de leurs propriétés, et ont négligé leur commerce. Ce qui dans l'une surabonde manque dans l'autre ; et réciproquement. Ce sont , pour changer de figure, des palettes de peintres, qui n'ont pas les mêmes couleurs ; et c'eût été aux gens de lettres à s'en apercevoir et à les assortir. C'est ce qu'ont fait Montaigne, Amyot, la Fontaine , souvent Racine. Leur langue est conquérante; elle prend les tours et les formes des langues éloquentes et poétiques qu'elle a pour adversaires, comme les Romains empruntaient les armes de leurs ennemis.
Si , plus asservis à Y usage, nous renonçons à ce droit de con- 'juête, au moins que ne conservons-nous ce que nos pères ont acquis? et sans parler des phrases que nous avons perdues (car ce détail nous mènerait trop loin ) , par quelle complaisance avonsnous renoncé à une infinité de mots ou négligés, ou rebutés, ou,
444 ELEMEMS DE LÎTTEUAÏUBE.
si je l'ose dire, dégradés de noblesse par le caprice de Vusage? Fal, par exemple, u'eût-il pas dû garder sa place dans de beaux vers, comme vallon? Ombreux n'avait-il pas sa nuance à côté de sombre , et rais à côté de rayons ? Labeurs , au figuré , ne valait-il pas bien travaux , et pour le sens et pour l'oreille? Quel goût assez bizarre aurait pu rebuter blondir? Soulagement est-il i^lusdauxque lénim£ntj qu' allégement, ouqn'allégeance? Jlléger lui-même, en parlant de peines, aurait-il dû être interdit au langage du sentiment? Dévaler devait-il être moins durable que ravaler, dérivé de la même source? Rancune est populaire, mais rancœur serait noble et plus fort que ressentiment, .^rdrcau moral , n'a point d'équivalent ; et il serait si nécessaire ! Se prendre exprime une action plus forte que s'attacher : pourquoi se détacher est-il plus noble que se déprendre? Et secouer, dont le son est si faible, a-t-il bien remplacé brandir? Et inflexible ne laisse-t-il jamais regretter imployable ? Aventureux n'aurait-il pas dû se soutenir à côté d'aventure? Et puisqu'on a détourné le sens de délayer, 'ue. fallait-il pas conserver à délai son verbe dilayer, qui valait mieux que traîner en longueur, et qui n'a pas d'autre synonyme? Ne fallait-il pas laisser à émouvoir, émoi? a se souvenir, souvenance? Bruit n'eût-il pas dû garder bruire, dont on a retenu bruyant? Vomqwox fallacieux d^-l-W péri depuis Corneille , et ajjres depuis Bossuet ? Pourquoi Vusage a-t-il conservé oubli, et abandonné oublieux? Pourquoi du verbe simuler n'avons-nous que le participe, et ne disons-nous pas, comme les Latins, simuler el dissimuler? Feindre ex[)nmera'\t\es mensonges de l'imagination , simuler exprimerait les mensonges du sentiment ou de la pensée. Pourquoi loisible, nuance fine et délicate de permis , n'est-il plus du haut style? Pourquoi dit-on durable, et ne dit on plus perdurable, qui l'agrandit? Pourquoi calamité, et non calamiteux? peuplé, et non populeux? Pourquoi prépondérant, et non ^ns pondérant , qui nous serait si tiécessaire, et auquel ni grave, ni lourd, ni pesantne peuvent suppléer? car pondérant se dirait du style, il se dirait de l'éloquence , il se dirait de l'esprit même ; et ce serait tout autre chose qu'un slyhpesant, qu'une éloquence grave, qu'un esprit lourd. On croit n'avoir perdu que des synonymes, et l'on se trom))e.
Ecumant se dirait des vagues ; écumeux se dirait de l'écueil ou liu rivage blanchi d'écume; ow//se dirait de la personne, ocicux de la situation ; pourquoi l'avoir abandonné ? Discord., dans ses trois sens, ne devait-il pas être inséparable de discorde; et ne devrait-on pas dire encore un caractère inégal et discord , des esprits divers etdiscordsy les discorde qui troublent le monde f 4pre donnait exaspérer; entrave donnait entraver; redonder a donné redondant; pourquoi l'un de ces mots a-t-il vieilli , et non pas l'autre ? Pourquoi /élo7i et félonie ne se trouvent-ils plus que dans le code criminel? Loyal eX. déloyal, loyauté, et dé' /oyaw/e auraient-ils dû jamais être bannis du langage héroïque? Ferveur devait-il être exclu du langage de l'amitié, devait-il l'être de celui de l'amour, à qui d'ailleurs on a laissé tous les caractères du culte? Déhonté ne devait-il pas se dire aussi longtemps que honte? Instabilité àQ\d\\.-\\ é,\ïe. plus heureux qu'instab/ef et importun plus heureux qu'opportun? Pourquoi a-t-on perdu le pluriel de jeunesse , qui exprimait si bien d'un seul mot les illusions, les erreurs , les folies de ce bel âge? Si cour et courtisan >ont nobles , pourquoi leurs analogues, courtois et courtoisie, ne sont-ils plus du même ton? Quel mot remplacera liesse, pour exprimer une douce joie et la volupté du bonheur?
Qu'on se donne la peine de remettre à leur place quelques-uns de ces mots, et qu'on se demande à soi-même s'ils feraient tache dans le style.
Supposons, par exemple, que, pour exprimer la chute de ce fjui roule ou glisse par une longue pente, avec lenteur et sans bondir, on employât le vieux mol dévaler,
Les neiges par monceaux dévalaient des montagnes :
ne serait-ce pas une image de plus? Si onfaisaitdireàun homme affligé, qu'il trouve à sa douleur une douceallégeance, qu'on applique à ses maux un faible léniment; si l'on disait d'une province, qu'elle n'était p^s populeuse de sa nature , mais qu'elle a iiié peuplée par l'industrie et le commerce;
Si l'on disait que tout ce qui dépend de la fortune ou de l'opinion est instable comme elles ;
Qu'unelonoae souvenance du passé éclaire un vieillard sur l'avenir, et qu'il la tourne en prévoyance ;
Qu'en politique la dissimulation est permise , mais non pas la simulation ;
Que dans les temps calamiteux l'humeur du peuple s'exaspère; qu'il faut le contenir, mais non pas V entraver;
Que d'élever un homme, en un instant, du rang 2w^mc au rang suprême , ce n'est qu'un jeu pour la fortune;
Qu'un riche étale son opulence avec un orgueil outrageux;
Que le caractère du peuple est uniforme dans les pays du despotisme, et qu'il est multiforme dans les pays de liherté;
Si l'on disait qu'un homme déshonoré, mais impudent, lève un front déhonté contre la renommée ;
Si l'on disait :
Les temps calamiteux sont féconds en grands hommes ;
Qu'attendez- vous d'un homme oublieux des bienfaits?
Le ciel enfin pour nous sera-t-il exorable ?
Il parvint à la gloire à force de labeurs;
Respirer la fraîcheur des ombreuses vallées;
Les venls bruyaient au loin dans les forêts profondes;
Ils ont de leurs discords fatigué l'univers;
De ses rais argentés Diane se couronne ;
Les épis ondoyants commençaient à blondir :
parlerait-on une langue étrangère? Ne serait-on pas entendu? Ne le serait-on pas même avec le plaisir qu'on éprouve à retrouver des biens que l'on croyait perdus, et qu'on a longtemps regrettés ?
Mais un tort bien plus sérieux et d'une conséquence plus étendue, que font à la langue les lois prohibitives de Vusatje, c'est de la dégrader et de rendre inutile au langage noble et soutenu la meilleure partie de ses richesses. Les bons écrivains la décorent de nouvelles translations de mots et de nouvelles alliances; mais son vrai fonds, ses termes propres, ses analogues , ses synonymes , ses diminutifs , ses priniitifs , ses dérivés, et, si j'ose le dire enfin, ses richesses de première nécessite périssent tous les jours pour l'orateur et le poète. Or ce serait ù
conserver cette partie si précieuse du langage de la poésie et de l'éloquence , qu'on devrait donner tous ses soins.
Une communication habituelle entre les différentes classes de la société fait que la langue du peuple dérobe tous les jours quelque chose à celle d'un monde plus cultivé; et celle-ci, pour se dédommager, usurpe aussi tous les jours quelques termes du langage plus relevé de l'éloquence et de la poésie. Ainsi , par degrés, l'héroïque devient familier, le familier devient populaire; en sorte que la langue écrite est, à l'égard de la langue usuelle, comme une île au milieu d'un fleuve qui la ronge insensiblement et finira par la submerger.
Ce qu'Horace a dit de la vie , on peut le dire de la langue :
Tous les ans, dans leur cours, nous font quelques larcins.
Le terme propre est devenu commun ; le tour nature! est usé; l'épithète la plus hardie et la plus forte n'est plus qu'un mot parasite et vague; l'expression figurée est ternie; l'élégance a perdu sa fleur ; et si l'on veut donner au style un peu d'éclat , il faudra bientôt tirer de loin des mots auxiliaires, accumuler des métaphores, enfin se rendre étrange , de peur d'être commun en osant t ire naturel.
Que faire donc pour retarder au moins cette dégradation successive et continuelle.^ Opposer à V usage la même force de résistance pour retenir ce qu'il veut rebuter, qu'on lui oppose (luelquefois pour rebuter ce qu'il veut introduire. Ne voit-on pas quel est le sort de ces mots aventuriers dont parle la Bruyère , qui courent le monde pour tenter fortune , et qui , après une vogue éphémère , sont délaissés et tombent dans l'oubli.^ Pourquoi donc , si le bon esprit et le bon goût font périr les mots qu'ils dédaiguent, n'auraient-ils pas le droit de faire vivre les mots qu'ils auraient adoptés, si ces mots ont de l'harmonie, de la clarté , de la couleur, et une noblesse naturelle , je veux dire de l'analogie avec des idées et des images nobles, sans nulle affinité avec des objets rebutants ?
Le peuple, dit-on, s'exprime ainsi. Eh bien, alors, le peuple s'exprime noblement. Où en serions-nous si l'écrivain , même le plus élégant, ne devait rien dire comme le peuple.^ Une grande
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partie de la langue est commune à tous les états; et celte espèce tle domaine public est plus ou moins étendu, selon le caractère et l'esprit de la multitude. Le peuple d'Athènes parlait la langue de Théophraste , et croyait même la parler mieux que lui. Le peuple romain , du temps de Scipion , ne parlait pas la langue de Térence; mais avant même le règne d'Auguste, il était, en fait de langage , si difficile et si sévère, qu'il intimidait ses orateurs. Le peuple de Toscane parle aujourd'hui l'italien le plus pur. Les paysans de la Castille parlent leur langue dans toute sa noblesse. Par quelle vanité voulons-nous que dans la nôtre tout ce qui est à Vusage du peuple contracte un caractère de bassesse et de vileté.^ Faut-il qu'une reine dise bonjour en d'autres termes qu'une villageoise?
Partout sans doute, et dans tous les temps, il y a des façons de parler qu'il faut laisser au peuple et qui n'appartiennent qu'à lui, parce qu'elles sont analogues aux idées qui lui sont propres, et qu'elles tiennent à ses coutumes, à ses travaux, ou à ses mœurs; mais ce qui n'a pas ces rapports exclusifs, et qui n'a rien de rebutant ni pour l'esprit ni pour l'oreille, appartient à toute la langue.
Quel sera donc , dira quelqu'un, le caractère distinetif du langage élevé, du haut style? Une réserve semblable à celle que je viens d'assigner au langage du peuple, c'est-à-dire, un grand nombre de termes et d'images exclusivement analogues aux mœurs, aux habitudes, à la façon de voir, de penser et d'agir des hommes d'un rang élevé. Mais à cet apanage réservé à leur classe elle joindra la jouissance de tout le domaine commun , d'où la vanité veut l'exclure , et qu'une fausse délic.itesse lui conseille d'abandonner.
Quoi ! parce que le peuple dit tous les jours : Comment faire ? vous savez sa coutume; pousser à bout quelqu'un; être instruit de ce qui se passe ; prendre son chemifi vers un endroit; parce qu'il dit, vous qui parlez pour lui; attendrait-il si tard; pour bien faire il faudrait ; attendre après quelqu'un; réglez-vous là-dessus; prenez votre parti, et mille choses qu'on ne peut dire autrement que le peuple, sans les dire plus mal que lui , faut-il pour cela que ces façons de parler simples et naturelles soient
interdites à la poésie? Fallait-il que Racine (de qui je les emprunte) se les refusât au besoin? Ne voit-on pas qu'entremêlées avec des termes et des images d'un ton plus haut, elles donnent au style un air de vérité, de naïveté, qu'il n'aurait pas s'il était plus tendu ? C'est rartilice qu'Aristote enseigne aux poètes pour sauver Tinvraiseniblance du merveilleux, que d'y mêler des choses simples et communes, afin , dit-il , que la croyance accordée à ce qui est naturel se communique à ce qui ne l'est pas. 11 en sera de même de la vraisemblance du langage , si le naturel s'y marie avec le rare et le merveilleux.
Qu'on affecte au contraire de se tenir sans cesse au-dessus du ton famiher, bientôt on ne parlera plus que par ligures accumulées; et la langue écrite le fera si artistement et si pompeusement, qu'elle ne fera plus aucune illusion. Il faut, nous dit Voltaire, qu'une métaphore soit naturelle , vraie , lumineuse^ (et il ajoute) et qu'elle échappe à la passion. Or, comment peut-elle paraître échapper à la passion si la passion en est prodigue , et si son langage n'est qu'un amas de figures accumulées et de termes évidemment recherchés et tirés de loin?
L'expression ne doit jamais être plus simple que lorsque la pensée ou le sentiment est sublime; or tout ce qui est simple (Jans une langue y devient nécessairement familier par le progrès de l'imitation. L'on voit même que parmi nous, soit au théâtre, soit dans les livres, soit dans le monde, le peuple a déjà pris les expressions les plus fortes de la poésie et de l'élo- (juence : un accident le fait frémir; une calomnie lui fait horreur; un caractère lui paraît odieux , détestable, atroce; un artisan est désolé, désespéré de s'être fait attendre; il ^s\ pénétré, confondu, inconsolable , etc. Il ne faut donc pas s'imaginer que tout ce qui devient familier au peuple soit populaire; et en dépit de Y usage et de ses abus, la langue noble a droit de conserver, non-seulement ce qui lui est propre, mais ce qui doit lui être commun avec tous les autres langages.
Cependant l'art d'écrire, comme tous les arts d'agrément, doit s'occuper du soin de plaire à ce public qui s'est rendu l'arbitre de la langue. Il est donc inutile d'examiner, me dira-t-on, si le caprice et la fantaisie, ou la réflexion et le goût, président
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à ses décisions; et dès que la langue est l'instrument des arts destinés à lui plaire, il faut la parler à son gré.
C'est là , je crois , l'objection la plus forte qu'on puisse faire en faveur de V usage; et je conviens qu'elle est sans réplique pour les ouvrages dont le succès dépend de l'émotion simultanée du public assemblé : car dans ces assemblées Vusage est dans toute sa force et dans la plénitude de son autorité; il y décide, et ne raisonne pas; et il fallait tout l'art de Racine, tout l'ascendant de Bossuet , pour risquer au théâtre et dans la chaire d'éloquentes témérités.
IMais hors de là, et dans des écrits jugés par des lecteurs isolés t't tranquilles , pourquoi , si l'on est sûr d'avoir pour soi la raison et le goût, n'oserait-on parler d'après soi-même et pour le petit nombre? Vusage, comme l'opinion, existe, sans que l'on puisse dire quelle en est l'origine ni quelle en sera la durée. C'est une assimilation de langage, comme l'opinion est une assimilation d'idées , l'une et l'autre le plus souvent fortuite et passagère, sans autre cause que l'exemple, sans autre lien qu'une adhésion superficielle des esprits. Si donc l'homme qui veut penser avec une liberté sage commence par se dégager du pouvoir de l'opinion, et ose lui-même s'en rendre juge, pourquoil'homme qui veut écrire avec une noble franchise ne commence-t-il pas de même par soumettre Vusage à son propre examen.? Comment veut-on que la parole suive le vol de la pensée, si tandis que l'une sera libre, l'autre est chargée de liens ? Cela me rappelle un emblème où un aigle attaché à un vieux tronc de chêne s'efforçait de prendre l'essor ; ses ailes étaient déployées, mais son corps était enchaîné.
Lorsque le goût du temps a paru aux hommes de génie, dans tous les arts, ou trop timide ou trop frivole, qu'ont fait ces grands artistes? Ils se sont recueillis, retirés de leur siècle , et se sont mis devant les yeux les grands exemples du passé , pour être dignes , eu les imitant , des suffrages de l'avenir. Pourquoi donc l'écrivain solitaire et indépendant, qui ne sera jamais livré aux mouvements de la multitude, et qui n'aura pour juge qu'un lecteur isolé et solitaire comme lui, n'aurait-il pas le même courage que le peintre et que le statuaire a dans son atelier?
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Son style y prendra, je le sais, un caractère un peu sauvage, mais je sais bien aussi qu'il en aura une vigueur plus mâle, une vérité plus naïve, enfin plus d'abondance, plus de sève et plus de saveur.
J'entends ici les vrais amis du goût et les zélés conservateurs de la pureté du langage me demander si, en accordant aux écrivains cette liberté légitime que je sollicite pour eux , on n'ouvrira point la barrière à une licence immodérée, et si je pense (ju'il en resuite plus d'avantages que d'abus?
A cela je réponds que l'éternel écueil de la liberté c'est la licence , et que la liberté n'en est pas moins le premier bien des arts, comme le premier bien des hommes. Je réponds qu'il importe peu que les mauvais écrivains en abusent, pourvu que les bons en profitent : car ce n'est jamais à la foule qui va périr, mais au petit nombre qui doit vivre , qu'il faut penser en s'occu- [)ant des arts. Un écrivain judicieux sentira mieux que je n'ai pu le dire, à quelles conditions il peut oser ce que V usage lui détend ou ne lui permet point encore; et celui à qui la nature aura refusé ce discernement juste et sain , cette sagacité d'intelligence et de sentiment qui fait l'homme de goût, celui-là, dis-je, n'a pas besoin , pour mal écrire , qu'on lui en facilite les moyens.
Qu'il se rencontre, par exemple, un de ces esprits vains et vagues qui , pour déguiser leur faiblesse et leur inanité , s'efforcent de produire des mots en guise de pensée , et qui , n'ayant que des idées communes , les fardent et les enluminent pour leur donner un air de singularité; rien ne l'empêchera de se faire un langage aussi bizarrement construit que péniblement travaillé.
Qu'il se rencontre un cerveau brûlant, d'une chaleur stérile et sans lumière , comme celle d'un sable aride ; un de ces hommes qui , sans talent, veulent se donner du génie , rien ne l'empêchera de se former un style aussi obscur, aussi incohérent, aussi informe que ses pensées. Avec des notions superficielles et confuses , il tâchera de se montrer profond ; vigoureux et hardi, avec des idées faibles ; plein de verve et d'enthousiasme , avec une âme .sans ressort et une imagination sans élan ; il cherchera la nouveauté , la hardiesse, l'énergie , dans un mélange monstrueux de
mots étrangers l'un à l'autre et d'images incompatibles; et donnant sa bizarrerie pour de l'originalité , je crois l'entendre s'applaudir d'avoir un langage qui n'est qu'à lui. Tant mieux qu'il ne soit qu'à lui seul. Mais eût-il des imitateurs, des admirateurs même, pourquoi s'en mettre en peine? Jetons les yeux sur le passé; et de ces productions sauvages dont le vaste champ de la littérature fut hérissé dans tous les temps, regardons ce qui reste ; observons à quel petit nombre de bons esprits et de bons écrivains tient la gloire de tout un siècle ; et pourvu que ceux-là prospèrent, laissons la foule des faux talents se débattre dans les liens de Yusage, ou s'en échapper, n'éviter la bassesse et la trivialité que par l'enflure et l'extravagance, et ne faire un mo meut quelque bruit qu'en passant de l'obscurité dans l'oubli.