DIRCÉ
AddiOt sposo amato.
ENSEMBLE
Che barbaro addio !
Chefato crudel!
Che attcndono i rei Dagli aslrifunesti.
Si premi son questi D'un' abna fedel!
C'est là que triomphe la musique italienne; et dans l'expression qu'elle y met, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou des accents , ou des accords.
Maison aurait beau multiplier ces morceaux pathétiques, ils ont toujours la couleur sombre d'un sujet uniquement tragique; et pour y répandre de la variété , l'on est obligé d'avoir recours à un moyen qui répugne à la tragédie et fait violence à la nature. Je parle de ces sentences, de ces comparaisons que les poètes ont eu la complaisance de mettre dans la bouche des personnages les plus graves, dans les situations même les plus douloureuses; de ces airs sur lesquels une voix efféminée, qu'on donne pour celle d'un héros, vient badiner à contre-sens. En vain les poètes ont mis tout leur soin à faire, de ces vers détachés, des peintures vives et nobles, il y a de quoi éteindre le feu de l'action la plus animée. Celui qui chante peut flatter l'oreille, mais il est sûr de glacer les cœurs. Que devient, par exemple, l'intérêt de la scène, lorsque Arbace, dans la plus cruelle situation où la vertu, l'amour, l'amitié, la nature, puissent jamais être réduits, s'amuse à chanter ces beaux vers
Vo solcando un mar crudelCy Sensu vêle E sensa sarlc.
l renie l' onda, il ciel slmbruna, Cresce il venta e mnnca Varie ' E il voler délia fortuna
Son costreto a seguitar.
Jn/clice in questo stafo, Son da tutti abandonato ; Meco sola e V innocenza , Che mi porta a natif ragar.
Cette manière de varier, de brilianter le chant, dans l'opéra italien, est un luxe très-vicieux, très-éloigné du naturel. Métastase , qui s'en est plaint , Ta trop favorisé lui-même ; il a eu trop de complaisance pour la vanité des chanteurs, qui voulaient faire applaudir, au théâtre, la flexibilité, la justesse, l'agilité d'une voix brillante; il a trop adhéré à la fausse émulation des compositeurs et au mauvais goût de la multitude, qui, rassasiée des beautés simples dans l'expression musicale, voulait un chant plus artialisé, si je puis me servir de ce mot de Montaigne. Le dirai-je enfin? Métastase a lui-même contribué à introduire ce mauvais goût, en donnant lieu à une foule d'airs qui, dans ses opéras, ne seraient rien , s'ils n'étaient pas un vain ramage. Et que voulait-il qu'un musicien fit de toutes ces comparaisons façonnées en ariettes, qui terminent ses scènes comme des culsde-lampe , ou qui plutôt sont dans le chant comme des bouquets d artifice, pour obtenir l'applaudissement?
Un grand musicien m'a dit que les airs de bravoure qu'il était Mijligé de composer en Italie avaient fait son supplice durant Ningt ans. Mais ce luxe, contagieux ne se fût pas introduit dans le chant, et n'eût pas corrompu l'oreille et le goût des Italiens, s'il n'eût pas commencé par se glisser dans les paroles , si la poésie lyrique n'eût jamais elle-même été que l'expression pure et simple du sentiment donné par la situation et inspiré par la nature ; et c'est à quoi , dans Vopéra français , nous espérons de la réduire.
Dès lors toutes les beautés véritables de la musique italienne, cette déclamation rapide et naturelle, ce pathétique véhément du récitatif obligé, ce cantabile si touchant et si mélodieux, ces airs, le charme de l'oreille, et en même temps l'expression la plus vraie et la plus sensible des affections de l'âme , tout cela , dis-je, nous appartient; et la musique française n'est plus que la musique italienne dans sa plus belle simplicité.
El qu'on ne dise pas que ce n'est point encore ce que Métastase eût voulu, s'il avait dépendu de lui d'être fidèle à ses principes : il s'en est clairement expliqué dans ses lettres à l'auteur de l'Essai de ralliance de la poésie avec la musique. Dans cet essai, l'air régulier, l'air périodique, est célébré comme ce qu'iLy a de plus ravissant dans la musique italienne ; et Métastase , dans ses lettres, donne les éloges les moins équivoques au bon goût , aux lumières , à la saine doctrine répandue dans cet essai. Métastase et M. le marquis de Chastellux sont d'accord sur la beauté de l'air et sur le charme qu'il ajoute à la scène ; mais tous les deux condamnent le luxe efféminé qui s'est introduit dans cette partie de la musique théâtrale, au mépris de toutes les convenances, et aux dépens de l'intérêt de l'action et de l'expression. Tel est sur ces deux points le sentiment de Métastase. Et comment le génie inspirateur des plus beaux chants aurait-il été l'ennemi de la musique chantante? Comment le poète qui a mesuré, symétrisé avec le plus de soin les paroles de ses duo et de ses airs aurait-il réprouve cette période musicale dont lui-même il traçait le cercle, et ces phrases correspondantes qu'il dessinait avec tant d'étude et tant d'art? On voit évidemment que pour prendre une forme régulière et parfaite la musique n'avait besoin que d'être moulée sur ses paroles ; et ce moule , dont il est impossible de ne pas reconnaître la destination , n'était pas formé sans dessein. Mais pour sauver la tragédie de la tristesse monotone qui lui est naturelle, Métastase a été forcé d'y semer une foule d'airs accessoires et purement lyriques ; et il a mis à orner ce défaut un talent , un goût , un travail , qui le font admirer et plaindre.
Il fut un temps, nous dira-t-on, où Métastase, après avoir été esclave des musiciens, pouvait leur imposer : en changeant de manière, il aurait corrigé la leur. Mais l'habitude était formée, le mauvais goût avait prévalu; et un obstacle plus invincible encore était l'attachement de ce poète au genre austère qu'il avait pris , et qu'il ne pouvait tempérer et varier que par ces petits épilogues oii il donnait aux voix la liberté de voltiger : Plebis aucupium.
Le seul moyen de se passer de cette ressource aurait été , pour
lui , de travailler sur des sujets plus variés et plus dociles, où le mélauge des situations douloureuses et des situations consolantes , des moments de trouble et de crainte et des moments de calme et d'espérance , eût donné lieu tour à tour au caractère du chant pathétique et à celui du chant gracieux et léger.
Ainsi l'exemple même des Italiens me confirme dans la pensée qu'un genre mêlé de tableaux gracieux et de tableaux terribles, de situations douces et de situations fortes , de scènes tendres et touchantes et de scènes passionnées, de clair, de sombre dans ses couleurs et dans ses tons , de pastoral et d'héroïque dans son action et dans ses caractères ; qu'un genre susceptible d'un merveilleux décent et de fêtes bien amenées, est en même temps le plus favorable à la musique, et le plus susceptible de toutes les beautés que peut réunir un spectacle fait pour enchanter tous les sens. M. Piccini en a fait deux essais. On a contesté d'abord le succès ù'Atijs; celui de iîo/«wrf est incontestable. (Celui d\^tys n'a pas été moins décidé à diverses reprises. ) Et qu'avec son style enchanteur cet homme célèbre et ses pareils aient le courage de s'exercer dans le même genre , le temps décidera si ce n'est pas celui qui nous convient le mieux.
Vopéra ne s'est pas borné aux sujets tragiques et merveilleux. La galanterie noble, la pastorale, la bergerie, le comique, le bouffon même , sont embellis par la musique. Mais tout cela demande un naturel très-animé; le mouvement en est la vie, la variété en fait le charme, le gracieux même y doit être mêlé du vif et du piquant. Le comique surtout, par ses mouvements, ses saillies, ses traits naïfs, ses peintures vivantes, donne à la musique un jeu et un essor que les Italiens nous ont fait connaître , et dont, avant la Serva Padroiia , l'on ne se doutait point en France.
Mais les arts connaissent-ils la différence des climats ? Leur patrie est partout où l'on sait les goûter. Les beautés de X opéra italien seront celles du nôtre quand nous le voudrons bien. Déjà, dans le comique, nous avons réussi : en élevant ce genre audessus du bouffon, nous en avons étendu la sphère. Il dépend de nous, en donnant à Quinault plus d'énergie et de mouvement dans les situations pathétiques , et des formes lyriques qu'il ne
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pouvait connaître, de faire de ses beaux poëines l'objet de l'émulation des plus célèbres compositeurs. Laissons aux voix brillantes et légères que l'Italie admire les ariettes qui, dans ses opéras , déparent les scènes les plus touchantes ; et tâchons d'imiter ces accents si vrais, si sensibles, ces accords si simples et si expressifs, ces modulations dont le dessein est si pur et si beau, enfin ce chant , qui pour émouvoir n'a presque pas besoin d'être chanté, et qui, avec un clavecin et une voix faible , a le pouvoir d'arracher des larmes. Mais gardons-nous de renoncer à ce beau genre de Quinault : encourageons les jeunes poètes à l'accommoder au goût d'une musique dont il est si digne; et n'allons pas croire que, dans ce nouveau genre, le récitatif , quelque bien fait qu'il soit et de quelque harmonie que son expression soit soutenue, ait seul assez d'attraits et assez de charmes pour nous. La période musicale, le chant mélodieux, dessiné , arrondi , décrivant son cercle avec grâce , l'air enfin une fois connu , fera partout et dans tous les temps les délices de l'oreille; et Jamais des phrases tronquées, des mouvements rompus , des desseins avortés , un chant heurté ou mutilé ne satisfera pleinement. Les Italiens le disent, et l'on doit les en croire : Pcxcellence de la musique est dans le chant, et la mélodie en est l'âme.
A l'égard des fêtes et des danses, évitons avec soin de les amener sans raison et en dépit de la vraisemblance; mais gardons-nous aussi de les trop négliger et d'en dépouiller ce spectacle. Ce ne sera point au moment où la désolation régnera dans le lieu de la scène, que les Satyres et les Dryades viendront célébrer la fêle du dieu Pan, comme dans V opéra de Callirhoé; ce ne sera point lorsqu'un amant furieux, courant à l'autel où Ton veut immoler sa maîtresse, dira :
Le bûcher brûle; et moi j'éteins sa llamme impie Dans le sanfï du cruel qui veut vous immoler... ^'altaqu«uai vos dieux , je briserai leur temple. Dût leur ruine m'accabler.
Ce ne sera point alors que les bergers des coteaux voisins viendront danser et chanter gaiement autour de celle qui doit
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être immolée. iNIais les muants qui viendront s'enivrer à la fontaine de l'amour formeront par leurs danses un contraste agréable avec la douleur d'Angélique. Quinault , par un trait de sentiment, donne la leçon aux poètes, lorsque Renaud dit aux plaisirs qui viennent le distraire de ses ennuis :
Allez, éloignez-voiis de moi, Doux plaisirs ; attendez qu'Armide vous ramène.
Ce créateur de la scène lyrique est encore celui qui a le mieux connu l'art d'amener les fêtes. La pastorale de Roland fut son chef-d'œuvre dans ce genre; et lorsque je remis au théâtre cet opéra charmant, j'eus grand soin de ia conserver : mais à la dernière répétition , une troupe de gens ameutés pour faire tomber cet essai de la musique italienne, cherchant dans le poème quelque endroit à reprendre, s'avisèrent de trouver ridicule la scène de la pastorale, et firent tant, par leurs clameurs, que les directeurs, effrayés, vinrent me conjurer d'en retrancher ces vers de situation que les cabaleurs attaquaient :
CORmON.
Quand le festin fut piêt, il fallut les chercher.
BELISE.
Ils étaient enchantés dans ces belles retraites.
CORmON.
On eut peine à les arracher
De ce lieu charmant où vous êtes.