‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 13 sur 27 · ATTALE · texte numérisé non relu

ATTALE

Oui, Rome. En êtes-vous en doute?

MCOMÈDE.

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute; Et si Rome savait de quels feux vous brûlez, Bien loin de vous prêter Tappui dont vous parlez,

Elle s'iadignerait de voir sa créature

A l'éclat de son aom faire une telle injure,

Et vous dégraderait, peut-être dès demain,

Du titre glorieux de citoyen romain.

Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine,

En le déshonorant par l'amour d'une reine?...

Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous.

Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous ;

Et sans plus l'abaisser à cette ignominie

D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie,

Songez qu'il faut du moins , pour toucher votre cœur,

La fille d'un tribun, ou celle d'un préteur....

Forcez , rompez , brisez de si honteuses chaînes ;

Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines ;

Et concevez enfin des vœux plus élevés,

Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

Ce qui relève el ennoblit ce ton de V ironie dans le rôle de Nicomède, c'est la hauteur avec laquelle il reprend le ton sérieux ; et c'est du mélange de ces deux tons que se forme un des caractères les plus singuliers et les plus nobles qui soient au théâtre.

^ICOMÈDE, à Prusias , en parlant d'Attale.

Si j'avais donc vécu dans ce même repos

Qu'il a vécu dans Rome auprès de ses héros,

Elle me laisserait la Bithynie entière ,

Telle que de tout temps l'aîné la tient d'un père....

Il faut la diviser, et dans ce beau projet.

Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet.

Puisqu'il peut la servir à me faire descendre ,

Il a plus de vertus que n'en eut Alexandre ;

Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang,

Le bien de mes aïeux , ou le prix de mon sang.

DE LITTERATURE. IÇ)Ù

Grâces aux immortels, l'effort de mon courage Et ma grandeur future ont rais Rome en ombrage. Vous pouvez l'en guérir, seigneur, et promptement; Mais n'exigez d'un fils aucun consentement. Le maître qui prit soin de former ma jeunesse , Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.

Ce sont ces traits de caractère qui faisaient dire à la célèbre Clairon, qu'elle ne regrettait rien tant que de ne pouvoir pas jouer le rôle de Nicomède.

A l'égard de Vironie en éloge , elle est incompatible avec le style sérieux et noble; au moins n'en sais-je aucun exemple, et ne vois-je aucune façon de les concilier ensemble ; mais dans le style familier , elle peut avoir de la grâce , si dans le tour de plaisanterie qu'on donne à la louange , on sait éviter la fadeur. C'est ce qu'a fait Voilure dans une lettre au duc d'Enghien sur la bataille de Rocroi.

tf Monseigneur , lui dit-il , à cette heure que je suis loin de votre Altesse , et qu'elle ne me peut pas faire de charge , je suis résolu de lui dire tout ce que je pense d'elle il y a long-temps , et que

je n'avais osé lui déclarer Oui, Monseigneur,

vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence; et vous seriez injuste , si vous pensiez faire les actions que vous faites sans qu'il en fût autre chose, ni que l'on prît la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de

Éie'in. de. Liltcr. III. 13%.

ig4 ÉLÉMENJS

VOUS , je suis assuré que vous en auriez honte , et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire , tout le monde s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité , Monseigneur , je ne sais à quoi vous avez pensé , et c'a été , sans mentir, trop de hardiesse et une extrême violence à vous , d'avoir à votre âge choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur ancienneté ; fait tuer le pauvre comte de Fontaines, qui était un des meilleurs hommes de Flandre , et à qui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher ; pris seize pièces de canon , qui appartenaient à un prince qui est oncle du Roi et frère de la reine , avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; et mis en désordre les meilleurs troupes des Espagnols qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté ! » Cette espèce d'iroiiie agréable et flatteuse s'appelait astéisme chez les anciens. On peut l'employer une fois en sa vie ; mais pour peu que le retour en soit fréquent, il est usé.

D E L 1 T T É K A T U R E. 1 QO

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«lARGOix. // lia manqué à Molière que d'éviter le jargon et d'écrire purement ^ dit La Brujëre. Il a raison qnant à la pureté du style ; mais quel est le jargon que Molière aurait dû éviter ? Ce n'est certainement pas celui des Précieuses et des Femmes savantes ; il est de l'essence de son sujet: ce n'est pas celui d'Alain ou de Georg-ette ; il contribue à caractériser leur naïveté villageoise , et à rendre encore plus saillant le ridicule de celui qui en a fait les gardiens d'Agnès : ce n'est pas non plus celui que Molière fait parler quelquefois aux gens de la cour et du monde ; car il n'imite les singularités recherchées de leur langage, que pour tourner en ridicule cette même affectation : nulle recherche dans le langage du Misanthrope, ni du Chrjsale des Femmes savantes, ni de Cléante dans le Tartufe y ni dans la prose de V Avare j et ce que l'on appelle le jargon du monde , il le réserve à ses marquis. Je soupçonne dans La Bruyère un peu de jalousie de métier pour le premier peintre des mœurs ; et l'on s'en aperçoit surtout à ia manière dont il a parlé du Tartufe.

Scarron,dans ses pièces bouffonnes^ employait un burlesque emphatique du plus mauvais goût.

Cejaroon fait rire un moment par sa bizarre extravagance ; mais on a honte d'avoir ri.

Le jargon villageois a été heureusement employé quelquefois par Dufresnoy et par Dancourt. Il est, par exemple, très bien placé dans le jardinier de l'Esprit de contradiction: mais Dancourt, dont le dialogue est si vif, si gai , si naturel , s'est éloigné de la vraisemblance , en entremêlant sans raison , dans les personnes du même état , le jargon villageois et le langage de la ville : dans les trois Cousines ^ ses pavsannes parlent comme des demoiselles ; et leurs pères et mères, comme des paysans.

Le jargon villageois a quelquefois l'avantage de contribuer au comique de situation , comme dans l'Usurier gentilhomme : c'est là surtout qu'il est piquant. Quelquefois il marque une nuance de simplicité dans les mœurs ; et Molière s'en est habilement servi pour distinguer la simplicité grossière de Georgette , de la naïveté d'Agnès. Mais si \e jargon villageois n'a pas l'un de ces deux mérites , on fera beaucoup mieux de mettre un langage pur dans la bouche des paysans. L'ingénuité , le naturel , la simplicité même n'a rien qui se refuse à la correction du langage. Ce qu'il y a de plus incompatible avec le jargon villageois , c'est un raffinement d'expression, une recherche curieuse de tours singuliers , ou de figures étudiées; et c'est ce <jui gâte le naturel des paysans de Marivaux.

DE LITTÉUATUllE. Tg7

Le jargon du monde et de la cour a sa place dans le comique : Molière en a donné l'exemple ; mais on en abuse souvent; et parce que, dans une pièce moderne d'un coloris brillant et d'une vérité de mœurs très piquante, cq jargon, em- ])loyé avec g-oùt , semé de traits et de saillies , a réussi au tliéâtre , on n'a cessé depuis d'écrire <raprès ce modèle et de copier ce jargon. Les jeunes gens ne parlent plus d'autre langage sur la scène comique; aux personnages même qu'on ne veut pas tourner en ridicule, on donne sans discernement ce ridicule de l'expression ; et cela , faute de connaître le ton du monde et de la cour, dont le vrai caraclère est d'être uid et simple.

Judiciaire. L'un des genres d'éloquence que îes rhéteurs ont distingués.

Le vrai, l'utile, l'honnête, et le juste, sont les objets de l'éloquence; et chacun de ces objets domine dans le genre qui lui appartient : dans les spéculations abstraites, c'est le vrai; dans les délibérations et les résolutions à prendre, c'est l'utile; dans l'éloge et le blâme personnel , c'est l'honnête; dans les causes judiciaires , c'est le juste qu'on se propose.

De ces distinctions il ne faut pas conclure que les objets de l'éloquence ne se réunissent jamais. En recherchant le vrai, on s'occupe souvent de l'utile, du juste, ou de l'honnélc; ce

igO ELEMENTS

n'est même que clans ces rapports que le vrai a quelque valeur. En recherchant l'utile, on considère aussi ou l'honnête ou le juste; et, selon que les trois s'accordent ou ne s'accordent pas , on les fait servir, dans la balance des délibérations , ou de poids ou de contre-poids. En louant l'honnête, en blâmant ce qui lui est contraire, on se fonde et sur le vrai et sur l€;,juste; l'utile et le nuisible n'y sont pas oubliés. De même, avant de disputer du juste et de l'injuste, on commence par s'assurer du vrai , et par bien constater le fait avant que d'en venir au droit, qui lui-même tient aux maximes d'honnêteté , d'utilité commune. Ainsi les limites des genres ne sont rien moins qu'invariables.

Mais ce qui caractérise le genre judiciaire j c'est la discussion contradictoire d'une chose , ou d'un fait , dans son rapport avec les lois , et à l'égard de certaines personnes. C'est accusation ou défense , demande ou déjiégalion ; et des deux causes débattues, le résidtat est un jugement. Jw diciale est quod positiun in judicio habet in se accusatiojiem et defensionem y aut petitionerii et reciisationem. (Cic. De inv. Rh. )

A parler moins à la rigueur, soit que l'éloquence mette en avant des questions spéculatives à décider^ ou des résolutions à prendre, ou des éloges et des censures à décerner, elle a des juges, et l'auditoire est toujours pour elle une sorte de tribunal; mais la raison seule y préside : au lieu

DELITTÉRATURE. IQ;)

tjue dans l'ordre judiciaire c'est la loi qui doit prononcer; et la fonction du juge ne consiste qu'à décider, du rapport de la cause particulière avec la loi commune , ou la règle de droit. Si ce rapport était bien précis et le juge bien équitable , l'éloquence n'aurait plus lieu. On voit même que dans une infinité de causes, dont le fait est simple et le droit vulgairement connu , la plaidoirie est peu de chose : la chicane s'efforce de les brouiller et de les obscurcir ; mais l'éloquence ne s'en mêle point , elle les livre à la logique.

C'est lorsqu'un fait important est douteux, ou sa qualité contestée; c'est lorsque la loi est obscure ou vague, ou que la relation du fait avec le droit n'est pas directe ou assez marquée; c'est lorsque les preuves sont équivoques, les titres ambigus , les indices douteux , les conjectures , les probabilités , les vraisemblances balancées par des apparences contraires ; c'est lorsque l'aspect de la cause est favorable , et le caractère de la personne odieux ou suspect ; lorsque le procès paraît juste, et le procédé malhonnête; que la forme est nuisible au fond; que l'esprit et la lettre de la loi se contrarient , ou semblent se contrarier; c'est alors que le ^^enre Judiciaire est susceptible d'éloquence. S'il s'agit du fait , la question est de savoir s'il est , ce qu'il est , quel il est relativement à la loi : Sit ne, quid sit, aut quale sit quœritur (Gic. ). S'il est , se plaide par les indices ; ce qu'il est , par les définitions ; quel il est ,

par les règles du juste et de l'injuste : S/t ne, signis; quid sit, dejlnitionihus ; quale sit ^ reclipravique partihus. (Cic. De inv. Rh.) Ainsi, quand le fait est constant, c'est de ses qualités absolues ou relatives que l'on dispute; et il s'agit pour le défenseur de prouver qu'il n'y a rien d'illégitime ou de criminel : Aut recte factum , aut allerlns culpa y aut injuria , aut ex lege , aut non contra legem , aut iniprudenlia y aut necessario , aut non eo nomine usurpanduni quo arguilur. (Cic. De Orat.) Bien entendu que la tâche contraire est celle de l'accusateur.

Dans la demande , il y a de même un fait , que la question de droit suppose ; et selon que ce fait est contesté ou convenu, on le discute, ou des deux côtés on s'accorde à l'admettre; et la contestation se réduit à le définir et à l'appliquer à la loi. C'est là ce qui décide de Vétatde la cause; et il est évident que c'est le défenseur qui l'établit , puisqu'il dépend de lui ou de tout contester, ou de réduire sa défense à tel ou tel article de la demande ou de l'accusation , en accordant le reste. Mais sur les points dont on ne convient pas, il ne dépend de lui ni de changer l'objet de la question , ni de la diviser si elle est indivisible , ni d'en circonscrire l'objet.

Chez les anciens, les causes purement civiles , les questions litigieuses et de peu d'importance, n'occupaient guère que la plaidoirie; l'éloquence les dédaignait. Elle se réservait les causes qui

mettaient en péril l'état, la dignité , la vie ou la fortune des citoyens considérables; et ces deux genres de plaidoyer distinguaient les avocats et les orateurs romains, comme ils distinguent parmi nous , proportion gardée, les avocats et les procureurs.

L^accusation et la défense personnelle étaient alors , dans le ^ewTe judiciaire, la grande lice de l'éloquence ; et c'était là , comme je l'ai dit plus d'une fois, ce qui rendait, à Rome etdans Athènes, le talent de la parole si redoutable d'un côté, et si nécessaire de l'autre.

On va voir quelle idée les orateurs anciens se faisaient eux-mêmes de l'importance et des difficultés de leur art , dans le ^enre judiciaire : c'est Cicéron qui fait parler Antoine , au second livre, de l'Orateur. In causa rum coîitentionibus , magnum est quoddam opus , atque liaud sciam an de hiunanis operibus longe maximum : in quibus ins oratoris y plerumque ab imperitis , exitu et Victoria judicatur : ubi adest armatufi adversarius , qui sit et feriendus et repellendus : ubi sœpe is qui rei dominus futurus est y alienus atque ira tus , aut etiam amicus adversario et inimicus tibi est; quum aut docendus is est, aut omniratione , adtempus , ad causam , oratione moderandus.

Ainsi , dans toute cause , l'éloquence de l'orateur est employée à l'attaque et à la défense : en même tems qu'il frappe il doit savoir parer , et , pour cela, se tenir en garde contre les sur-

prises et les ruses de l'adversaire. De là cette étude profonde que recommandaient les anciens de l'intérieur d'une cause et de ses différentes faces ; de là leur attention à choisir leurs moyens, à s'attacher aux forts, à passer sur les faibles , à rejeter tous les mauvais ; de là l'importance qu^ils attachaient à ne jamais laisser échapper un mot qui donnât prise à l'adversaire, et non-seulement à dire ce qu'il fallait, mais, sur toute chose, à ne jamais dire ce qu'il ne fallait pas ; de là le soin qu'ils prenaient de connaître le caractère, le génie . le tour d'esprit , et , pour ainsi dire , le jeu de l'adversaire , et de cacher le leur , en variant leur marche et en déguisant leur dessein.

Il se présente ici une question à résoudre: lequel des deux est le plus favorable à l'orateur , de l'attaque ou de la déCense ?

Le mot de Henri IV , Ils ont raison tous deux , semble décider pour l'égalité d'avantages. Mais à l'égard du commun des hommes , il est vrai de dire comme le proverbe, Le dernier qui parle a raison. L'agresseur a' pour lui une première impression donnée. Mais dans les choses contentieuses , l'auditeur se défie des premières impressions , le juge s'en défend : et cet avantage , affaibli par la réflexion qu il fout entendre tout le monde , ne laisse guère à l'agresseur que la difficulté de prévoir la défense , ou le péril de s'y exposer le bandeau sur les yeux; tandis que le défendeur a pour lui tout le temps d'observer

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les dispositions et les mouvements de l'attaque , et de reconnaître le fort et le faible de l'ennemi.

On voit un exemple frappant du désavantage de l'agresseur et de l'avantage du défendeur , dans les célèbres plaidoyers d'Escliine et de Démosthène l'un contre l'autre.

Eschine, après s'être in formé avec le plus grand soin des moyens de défense que lui opposera Démosthène, semble les avoir tous prévenus , et détruits d'avance. Démostbène prend la parole : il se trouve qu'Eschine n'a rien prévu ; son édifice est renversé. Ce qu'il a dit de plus pressant , Démostbène l'élude, et l'auditeur l'oublie , entraîné par la vébémence du nouveau discours qu'il entend : ce qu'il a dit de basardé, de favorable à la réplique , Démostbène ne manque pas de s'en saisir; et c'est par là qu'il le confond. Escbine l'accuse de s'être vendu à Pbilippe ; et cette imputation retombe sur lui- même : il lui reproche la mort des braves citoyens qui ont péri dans la bataille de Gbéronée; et Démostbène, évoquant les mânes de leurs ancêtres, qui ont combattu pour la même cause à Platée et à Maratbon , jure par ces grands hommes , que leurs neveux , en se dévouant pour la liberté et pour le salut de la Grèce , n'ont fait que leur devoir : (( Et qui de vous , dit-il aux Athéniens , ne m'eût pas justement massacré sur l'beure, si je vous avais conseillé des lâchetés et des bassesses ? " Escbine vante et regrette le temps où Athènes

avait des héros auxquels elle ne décernait ni des couronnes d'or, ni des honneurs personnels et distincts de la g-loire de la patrie ; et en effet elle avait refusé à Miltiade une couronne d'olivier. Mais l'usage ayant prévalu d'accorder des encouragements à la vertu , et des récompenses au mérite, si Déniosthène a bien mérité de l'étal, cet éloge du temps passé ne conclut rien , c'est de l'éloquence perdue. Eschine fait une peinture 1res oratoire du malheur des Thébains; niais si Démoslhène n'en est pas la cause , ce pathétique est encore superflu. Eschine présente, à sa manière, la chaîne des événements, leurs causes , et leurs circonstances. Démoslhène brise tous les anneaux de cette chaîne artificielle, et rejette sur l'accusateur tous les malheurs et tous les crimes dont lui-même il est accusé. Eschine annonce que Déniosthène s'efforcera , en éludant l'accusation , de changer l'élat de la cause , et de jeter le trouble et l'émotion dans les esprits.

<( Ctésiphon produira, dit-il, sur la scène cet imposteur, ce brigand, ce bourreau de la république, franc bateleur, qui pleure avec plus de facilité que les autres ne rient, et celui des hommes qui craint le moins de se jouer de la

sainteté des serments Lorsqu'un torrent de

larmes, ajoute -t- il, coulera de ses veux; lorsque vous entendrez ses accents lamentables ; lorsqu'il s'écriera : Où me réfugier P Citoyens ^ me bnnnirez-vous d'Athènes , moi qui n ai point (Ta-

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sjle F répondez-lni : Mais les Athéniens , où se réfugieront-ils, DémosthèneP » Rien déplus aDimé, de plus pressant en apparence.

Mais Démosthène parle , et ne dit rien de tout cela. Il n'emploie ni larmes, ni accents lamentables : une noble assurance en parlant de luimême , une franchise encore plus noble en parlant des Athéniens , une indignation véhémente et le plus accablant mépris en parlant de son adversaire, un exposé rapide et lumineux de sa conduite dans tous les temps , l'éloquence des faits, celle delà raison appuyée par des exemples , et entremêlée des mouvements les plus impétueux de l'invective et de l'imprécation ; partout l'assurance de la bonne cause , modeste dans l'exorde , mais bientôt lîère et haute lorsqu'il commence à prendre l'ascendant et à s'emparer des esprits : voilà ce que Démosthène réservait à Eschine ; et celui-ci, en s'efforcant de parer des coups qu'il ne prévoyait pas, n'a fait que battre l'air.

Talis prima Dures caput altum in prœlia tollit; OsLeiidiUfue humeros latos , allernafjue jactaC Brachia protenduns , et verberac icliéus auras.

(^Eneid.)

Par cet exemple, j'ai voulu montrer que, si dans l'attaque on prétend faire face à tous les points de la défense , on se déploie sur un trop grand front , et que l'on s'affaiblit soi-même. Il faut , pour ainsi dire , attaquer en colonne , ne

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présenter que des points principaux et en petit nombre , afin que le juge n'en perd^ aucun de vue, et que l'adversaire n'en puisse éluder aucun : les appuyer , les soutenir , ne mettre en avant que des masses de raisonnements et de preuves ; et pour repousser la défense , garder en réserve des forces inconnues à l'ennemi.

Ce n'est que par là , ce me semble , que l'agresseur peut balancer l'avantage du défendeur : et si le feu est également bien ménagé de part et d'autre, et si aucun des deux ne s'épuise en efforts perdus ; s'ils s'attendent, s'ils ne déplojent et ne font agir qu'à propos leurs réserves et leurs ressources ; je pense qu'après le même nombre de répliques de part et d'autres, le combat se trouvant égal, le seul avantage marqué sera celui de la bonne cause. Mais je répète encore que l'agresseur doit succomber , s'il fait la faute que fit Eschine de trop éiendre ses moyens dans une harangue diffuse, de présenter un trop grand nombre de points d'attaque , et de donner lien à l'adversaire d'éluder les plus forts , d'aller droit aux plus faibles , et après avoir enfoncé la ligne, de culbuter les forces dispersées que l'accusateur lui opposait.

Il esta croire que chez les Grecs l'accusateur n'était point admis à la réplique. Chez les Romarns même, où plusieurs avocats se succédaient dans la même cause , je présume que , des deux parts , la preuve et la réfutation allaient de suite et sans

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alternative. Ainsi le désavantage de l'agresseur n'avait point de compensation.

C'est donc une institution sage , dans le barreau moderne, que d'avoir donné à l'une et à l'autre cause la ressource d'être plaidée à plusieurs reprises ; et la g?\inde habileté de l'avocat consiste à tirer avantage de cette forme de plaidoyers. Nous en avons vu dans ce siècle un grand exemple : c'était Cochin. Son attaqué se réduisait à un simple exposé de l'affaire, à sa demande , et à l'énoncé le plus précis de ses moyens. Personne , à ne pas le connaître, n'aurait cru devoir redouter un concurrent si dénué des fortes armes de l'éloquence. Mais lorsque son adversaire l'avait échauffé en le réfutant , et croyait l'avoir terrassé, tout à coup il se relevait avec une force effrayante. On croyait voir l'Ulysse d'Homère, provoqué par Irus, déployer son manteau de pauvre, et dépouiller la stature imposante, les membres nerveux d'un héros. Aussi le combat se terminait-il le plus souvent comme celui de l'Odyssée, à moins que l'adversaire de Cochin ne fût un Le Normand. C'était alors que le barreau devenait une arène intéressante par le contraste des deux athlètes, l'un plus vigoureux et plus ferme, l'autre plus souple et plus adroit : Cochin avec un air austère et imposant , qui lui donnait quelque ressemblance avec Démosthène ; Le Normand avec un air noble, intéressant, qui rappelait la dignité de Cicéron : le premier redoutable, mais

suspect à ses juges , qui, à force de le croire habile , le regardaient comme dangereux ; le second précédé au barreau par cette réputation d'honnête homme , qui est la plus forte recommandation d'une cause, et peut-être la première éloquence d'un orateur, Fojez Orateur.

De tout ce que je viens de dire de l'art de ménager ses forces, il ne s'ensuit pas que l'orateur doive mettre en avant ce qu'il y a de plus faible, mais seulement qu'il doit réserver pour sa conclusion ce qu'il a de plus éminent. C'est un grand avantage pour une cause que de paraître la meilleure dès le premier aspect : mais la dernière impression est encore plus décisive que la première ; et l'oracle que je ne cesse de consulter, Cicéron , nous fournit encore ce précepte.

In illo reprehendo eos qui, qiiœ minime Jirma simt y ea prima collocanl : res enim hoc postulat, ut eorum expectationi qui audiunt quam celerrime occurratur; cui si initio satisfactum non sit , multo plus sit in reliqua causa elahorandum. Maie enim se res habet , quœ non, statim ut cœpta est , meliorfieri videtur. In oratione firmissimum sit quodque primum : dum illudtamen teneatur, ut ea quœ excellant serventur etiam ad perorandum. Si quœ erunt mediocria (nam vitiosis nusquam esse oportet locum) in mediam turbani , alque in gregem conjiciantur. (De Orat. )

Si l'on fait attention au choix des mots dont

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Cicéron se sert clans ce passage , on trouvera que c'est d'abord une logique forte que l'orateur doit employer; et que pour le moment décisif de l'action , il doit se réserver les grands moyens de l'éloquence.

Élém. de Lit 1er. IIJ. 1 4

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JjiCENCE. Les licences données à la poésie française ne sont pas , comme on l'a dit , certains mots réservés au style sublime , et que la haute éloquence emploie aussi-bien que la poésie. Bossuet ne fait pas plus de difficulté que Racine, de dire les mortels pour les hommes ^ les forfaits pour les crimes y le glaive pour Vépée , les ondes pour les eaux, Vétemel , etc. ; et quant aux expressions exclusivement permises à la poésie , les unes sont figurées, les autres sont prises du système fabuleux ou du merveilleux poétique : ce sont , pour la plupart , des hardiesses , mais non pas des licences.

La licence esX une incorrection, une irrégularité de langage permise en Hiveur du nombre , de l'harmonie , de la rime , ou de l'élégance du vers. C'est une ellipse qui sort des règles de la syntaxe , comme dans ces exemples :

Je t'aimais inconstant; qu'aurais-jc fait, fidèle?

Peuple-voi que je sers,

Commandez à César ; César à l'univers.

C'est une voyelle supprimée , parce qu'elle altère la mesure si on ne la compte pas , ou qu'elle

afTaiblit le nombre et le sentiment de la cadence, si on la compte pour une sjllabe : ainsi l'emuel à'assidiieîneiit, à'ingénuement, A' enjouement, à'ejfraiera j à'avouera , à' encore , de gaieté , se re~ tranche , parce qu'il ne ferait pas à l'oreille nn temps assez marqué. C'est de même une consonne supprimée en faveur de l'élision ou de la rime : ainsi dans ces noms de villes, Naples , Londres ^ Athènes, etc. , il est permis aux poètes d'écrire Naph y Londre , Athhie sans s ; ainsi à la première personne de certains verbes , comme je dois , je i^oisj \e produis, \e frémis, je lis, ^avertis, les poètes se sont permis de retrancher 1'^ y et d'écrire je doly ]e i)oi, ]e produi , \e frémi, je H y \ai'erti, etc. Ce sont des adverbes absolus mis à la place des adverbes relatifs, comme alors que y cependant gue . au lieu de lorsque, pendant que. C'est quelquefois le ne supprimé de l'interrogation négative, comme lorsqu'on dit , savez-uous pas F vojez- 7>ous pas F dois-je pas P au lieu de ne savez-vous pas F ne vojez-vous pas F ne dois-je pas F Enfin ce sont quelques inversions peu forcées , mais qui , n'ayant pas pour raison dans la prose la nécessité du nombre , de la rime , et de la mesure , v paraîtraient g-ratuitement employées, quoiqu'elles fussent quelquefois très favorables à l'harmonie , et que par conséquent il fût à désirer que l'usage les y reçût. On les trouvera presque toutes rassemblées dans ces vers de la Henriade , où la Discorde dit à l'Amour :

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