‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 14 sur 27 · E L E M E JN T S · texte numérisé non relu

E L E M E JN T S

Ah \ si de la Discorde allumant le tison , Jamais à tes fureurs tu mêlas mon poison; ai tant défais pour toi j'ai troublé la nature , V^iens, vole sur mes pas, viens venger mon injure. Un roi victorieux écrase mes serpents ; Ses mains joignent l'olive aux lauriers triomphants. La Clémence a^'ec lui marchant d'un pas tranquille , Au sein tumultueux de la guerre civile, Va sous ses étendards ,JlolUinls de tous côtés. Réunir tous les cœurs par moi seule écartés. Encore une victoire, et mon trône est en poxidre. Aux remparts de Paris Henri porte la foudre. Ce héros va combattre , et vaincre , et pardonner ; De cent chaînes d^airain son bras va m'enchaîner. C'est à toi d'arrêter ce torrent dans sa course. Va de tant de hauts faits empoisonner la source ; Que sous ton joug, Amour, il gémisse abattu : Va dompter son courage au sein de la vertu.

Littérature. Entre l'éruclition et ]a littérature il y a une différence.

La littérature est la connaissance des belleslettres ; l'érudition est la connaissance des faits , des lieux, des temps , des monuments antiques, et des travaux des érudits pour éclaircir les faits, pour fixer les époques, pour expliquer les monuments et les écrits des anciens.

L'homme qui cultive les lettres jouit des Iravaux de l'érudit; et lorsque, aidé de ses lumières, il a acquis la connaissance des grands modèles en poésie, en éloquence , en histoire , en pliilosophie inorale et politique, soit des siècles passés, soit

DE I, I r r É li A T u u r- . 2 t d

(les temps plus modernes, il esl profond litléiu- Icur. Il ne sait pas ce que les seoliastes ont dit d'Homère, mais il sait ce qu'a dit Homère. Il n*a pns confronté les diverses leçons de Jnvénal et d'Aristophane, mais il sait Aristophaneet Jnvénal. L'érudit peut être on n'être pas un bon littéra- Icur; car un discernement exquis , une mémoire heureuse et meublée avec choix, supposent plus que de l'élude: de même le làférafeurpeul manquer d'érudition. Mais si ces deux qualités se réunissent, il en résulte un savant et un homme très cultivé. L'un et l'autre cependant ne feront j)as un homme de lettres: le don de produire caractérise celui-ci : et avec de l'esprit, du talent, et du goût, il peut produire des ouvrages ingénieux, sans aucune érudition et avec peu de lillérature. Fréretfutunérudit profond; Malésieu, un grand Uttévateur ; et Marivaux, un homme de lettres.

Lyrique. Le poème lyrique, cliez les Grecs, était, non-seulement chanté , mais composé aux accords de la Ijre: c'est là d'abord ce qui le dislingue de tout ce qu'on appelle poésie lyrique chez les Latins et pai-mi nous. Le poète étoit îuusicien; il préludait, il s'animait au son de ce prélude ; il se donnait à lui-même la mesure , le mouvement, la période musicale: les vers naissaient avec le chant, et de là l'unité de vhylhme , de caractère ,, et d'expression , entre la

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musique et les vers : ce fut ainsi qu'une poésie chantée fut naturellement soumise au nombre et à la cadence; ce fut ainsi que chaque poète lyrique inventa, non -seulement le vers qyi lui convint, mais aussi la strophe analogue au chant qu'il s'était fait lui-même, et sur lequel il composait.

A cet égard le poème lyrique , ou l'ode , chez les Latins et chez les nations modernes, n'a été qu'une frivole imitation du poème lyrique des Grecs : on a dit , Je chante , et on n'a point chanté; on a parlé des accords de la lyre, et on n'avait point de lyre. Aucun poète, depuis Horace inclusivement, ne paraît avoir modelé ses odes sur un chant. Horace, en prenant tour-à-tour les diverses formules des poètes grecs , semble avoir si fort oublié qu'une ode dût être chantée , qu'il lui arrive souvent de laisser le sens suspendu à la fin de la strophe, où le chant doit se reposer , comme on le voit dans cet exemple , si sublime d'ailleurs par les pensées et par les

Districtus ensis cui super impia Ceri>ice pendet , non siculœ dapes Dulcem elaborabunt saporem ; Non auiuin citarœque cantus

Sotnnum reducent. Somnus agrestium Lenis viroruni , non humiles domos Fastidit , umbvosamcjue ripani , Non zepkyris agilata Tempe.

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Nos odes modernes ne sont pas plus lyriques ; et à l'exception de quelques chansons bachiques ou galantes , qui se rapprochent de l'ode ancienne, parce qu'elles ont été faites réellement dans le délire de l'amour ou de la joie, et chantées par le poète , aucune de nos odes n'est susceptible de chant. On a essayé de mettre en musique l'ode de Rousseau à la fortune; c'était un mauvais choix : mais que l'on prenne entre les odes du même poète , ou de Malherbe , ou de tel autre , celle qui a le plus de mouvement et d'images ; on ne réussira guère mieux.

La seule forme qui convienne au chant, parmi nos poésies lyriques , est celle de nos cantates: mais Rousseau , qui en a fait de si belles , n'avait ni le sentiment , ni l'idée de la poésie mélique ou chantante; et sa cantate de Circé , qui passe pour être la plus susceptible de l'expression musicale , sera l'écueil des compositeurs. Métastase lui seul, dans ses oratorio , a excellé dans ce genre , et en a donné des modèles parfaits.

Mais le grand avantage des poètes lyriques de la Grèce fut l'importance de leur emploi, et la vérité de leur enthousiasme.

Le rôle d'un poète lyrique , dans l'ancienne Rome et dans toute FEurope moderne, n'a jamais été que celui d'un comédien ; chez les Grecs, au contraire , c'était une espèce de ministère public , religieux, politique ou moral.

Ce fut d'abord à la religion que la lyre fut

consacrée , et les vers qu'elle accompagnait furent le langage des Dieux ; mais elle obtint plus de faveur encore en s'abaissant à louer les hommes.

La Grèce était plus idolâtre de ses héros que de ses dieux ; elle poète qui les chantait le mieux, était sûr de charmer, d'enivrer tout un peuple. Les vivants furent jaloux des morts : l'encens qu'ils leur voyaient offrir ne s'exhalaient point en iumée; les vers chantés à leur louange passaient de bouche en bouche, et se gravaient dans tous les esprits. On vit donc les rois de la Grèce se disputer la faveur des poètes , et s'attacher à eux pour sauver leur nom de l'oubli.

Et quelle émulation ne devaient pas inspirer des honneurs qui allaient jusqu'au culte! Si l'on en croit Homère, le plus fidèle peintre des mœurs, la Ijre , dans la cour des rois , faisait les délices des festins ; le chantre y était révéré comme l'ami des muses et le favori d'Apollon : ainsi l'enthousiasme des peuples et des rois allumait celui des poètes; et tout ce qu'il y avait de génie dans la Grèce se dévouait à cet art divin. Mais ce qui acheva de le rendre imposant et grave , ce fut l'usage qu'en fît la politique, en l'associant avec les lois , pour aider à former les mœurs.

Ce n'était pas seulement à louer l'adresse d'un homme obscur , la vitesse de ses chevaux , ou sa vigueur au combat de la lutte , mais à éle^ er

l'ame des peuples, que l'ode olympique était destinée; et dans l'éloge du vainqueur étaient rappelés tous les titres de gloire du pays qui l'avait vu naître : puissant moyen pour exciter l'émulation des vertus I Ainsi , née au sein de la joie, élevée, ennoblie par la religion, accueillie et honorée par l'orgueil des rois et par la vanité des peuples , employée à former les mœurs , en rappelant de grands exemples, en donnant de grandes leçons , la poésie Ifrique avait un caractère aussi sérieux que l'éloquence même. Il n'est donc pas étonnant qu'un poète, honoré à la cour des rois, dans les temples des Dieux, dans les solennités de la Grèce assemblée, fût écouté dans les conseils et à la tête des armées , lorsque, animé lui-même par les sons de sa lyre, il faisait passer dans les âmes , aux noms de liberté , de gloire et de patrie, les sentiments dont il était rempli.

Ou ne veut pas ajouter foi au pouvoir de cette éloquence , secondée de l'harmonie , et aux transports qu'elle excitait en remuant l'ame des peuples par les ressorts les plus puissants ; on ne veut pas y croire, tandis qu'en Italie on voit encore la musique, par la voix d'un homme affaibli, et dans la fiction la plus vaine, enivrer tout un peuple froidement assemblé.

Supposez, au milieu de Rome, Pergolèse , la lyre à la main , avec la Aoix de J imotliée et l'éloquence de Démostfiène , rappelant aux Romains

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leur ancienne splendeur et les vertus de leurs ancêtres ; vous aurez l'idée d'un poète lyrique, et des grands effets de son art.

En voyant en chaire le missionnaire Bridaine , les yeux enflammés ou remplis de larmes , le front ruisselant de sueur, faisant retentir les voûtes d'un temple des sons de sa voix déchirante , et unissant , à la chaleur du sentiment le plus exalté , la véhémence de l'action la plus élocpiente et la plus vraie; je l'ai supposé quelque- Cois transformé en poète, et fortifiant, par les accents d'une harmonie pathétique, les sentiments ou les images dont il frappait l'ame des peuples ; et j'ai dit : Tel devait être Epiménide au milieu d'Athènes, Therpandre ou Tjrtée au milieu de Lacédéraone , Alcée au milieu de Lesbos.

Le poète lyrique n'avait pas toujours ce caractère sérieux ; mais il avait toujours un caractère vrai. Anacréon chantait le vin et les plaisirs , parce qu'il était buveur et voluptueux ; Sapho chantait l'amour, parce qu'elle brûlait d'amour.

Ces deux sortes d'ivresse ont pu , dans tous les temps et dans tous les pavs , inspirer les poètes : mais dans quel autre pays que la Grèce la poésie Ijrique a-t-elle eu son caractère sérieux et sublime, si ce n'est chez les Hébreux, et peut-être aussi dans nos climats du nord , du temps des druides et des bardes?

Chez les Romains et parmi nous, Horace,

Malherbe, Rousseau, feignaient de chanter sur la Ijre : mais Orphée, Araphion , ne feignaient rien lorsqu'ils apprivoisaient les peuples, les rassemblaient , les engageaient à se bâtir des murs , à vivre sous des lois ; mais Therpandre , pour adoucir les mœurs des Lacédémoniens ; Tjrtée , pour les ranimer et les renvoyer aux combats ; Epiménide, pour apaiser le trouble des esprits et la voix des remords , quand les Athéniens se croyaient menacés, poursuivis par les Euménides ; Alcée , enfin , pour déclarer la guerre cà la tyrannie, et rallumer dans l'âme des Lesbiens l'amour de la liberté, chantaient réellement aux accords de la Ivre y peut-être même au son des instruments analogues au caractère et à l'intention de leur chant. Les Grecs disaient que la déesse Harmonie était fille de Mars et de Vénus , pour dire qu'elle était douée d'une force et d'une grâce irrésistibles.

Dans l'ancienne Rome, une poésie éloquente eut souvent pu se signaler. Mais un peuple longtemps inculte , uniquement guerrier, peu curieux de vers et de musique , peu sensible aux arts d'agrément , et trop austère dans ses mœurs pour songer à mêler ses plaisirs avec ses affaires , aurait trouvé ridicule une lyre dans la main de Brutus ou des Gracques , ou dans celle de Marins : une éloquence mâle pour plaider sa cause , une épée pour la défendre , voilà tout ce qu'il demandait ; et un tribun comme Tvrlée , ou un consul comme

Epiménide, venant souiever en chantant, on calmer Je peuple romain , aurait été mal accueilli. Voyez Poésie.

Dans ce même article Poésie, j'ai appliqué à l'Italie moderne ce que je viens de dire de l'Italie ancienne; et je n'ai pas dissimulé ma surprise, de voir que l'église ait négligé celui de tous les arts qui pouvait le plus dignement embellir ses solennités. Voyez Hymne. Quant à l'ode profane , elle n'y a jamais fait qu'un rôle fictif, sans objet et sans ministère : aussi les hommes de génie que l'Italie a pu produire dans ce genre sublime , comme Chiabrera et Crudeli^ n'ajant à s'exercer que sur des sujets vagues, n'onl-ils été, comme Horace , que de faibles imitateurs de ces hommes passionnés, qui, dans la Grèce, ajoutaient aux mouvements de la plus sublime éloquence, le charme de la poésie et la magie des accords.

En Espagne nul encouragement , et aussi nul succès pour le lyrique sérieux et sublime , quoique la langue j fut disposée. On ne laisse pourtant pas de trouver dans les poètes espagnols quelques odes d'un ton élevé : celle de Louis de Léon sur l'invasion des Maures , est remarquable , en ce que la fiction en est la même que l'allégorie du Camoëns pour le cap de Bonne- Espérance. Dans le poète espagnol , plus ancien que le portugais, c'est le génie d'un fleuve qui j)rédit la descente des Maures et la désolation l'Espagne; dans le portugais , c'est le génie

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protecleur du promontoire des Tempêtes et gardien de la mer des Indes , qui s'élève pour en défendre le passage aux Européens : l'image est agrandie ; mais l'idée est la même, et la première gloire en est à l'inventeur.

L'ode , en Angleterre, a eu plus d'émulation et plus de succès: mais ce n'est encore là qu'un enthousiasme factice. Si on y veut trouver l'ode antique , il faut la chercher dans les poésies des anciens bardes ; c'est Ossian qu'il faut entendre, gémissant sur le tombeau de son père et se rap- ])elant ses exploits :

« A colé d'un rocher élevé sur la montagne et sous un chêne antique, le vieux Ossian , le dernier de la race de Fingal, était assis sur la mousse : sa barbe, agitée par le vent, se repliait en ondes triste et pensif, privé delà vue, il entendait la voix du Nord : le chagrin se ranima dans son cœur: il commença ainsi à se plaindre et à pleurer sur les morts :

" Te voilà tombé comme un grand chêne , avec toutes tes branches autour de toi. Où es-tu , ô roi Fingal , ô mon père? Et toi , mon fils Oscar, où es-tu? où est toute ma race? Hélas ! ils reposent sous la terre : j'étends les bras , et de mes mains glacées je tâte leur tombeau , j'entends le torrent qui gronde en roulant entre les pierres qui les couvrent. 0 torrent î que vienstu me dire? tu m'apportes le souvenir du passé. Les enfants de Fingal étaient sur ton rivage,

comme une forêt dans nn terrain fertile. Ils étaient perçants , les fers de leurs lances ! Celuilà était audacieux qui se présentait à leur colère. Fillan-le-Grand était ici; tu étais ici, Oscar, ô mon fils ! Fingal lui-même était ici , puissant et fort , avec les cheveux blancs de la vieillesse : il s'afFermissait sur ses reins nerveux , et il étalait ses larges épaules : malheur à celui qui rencontrait son bras dans la bataille ! Le fils de Mornj arriva , Gaul , le plus robuste des hommes : il s'arrêta sur la montagne, semblable à un chêne; sa voix était comme le son des torrents ; il cria : Pourquoi le fils du puissant Corval veul-il régner seul? Fingal nest pas assez fort pour défendre son peuple , et pour en être le soutien ; je suis fort comme la tempête sur V Océan y comme V ouragan sur les montagnes : cède, fils de Corval , et fléchis devant moi. Il descendit de la montagne comme un rocher; il retentissait dans ses armes.

» Oscar s'avança , et s'arrêta pour l'attendre : Oscar, mon fils, voulait rencontrer l'ennemi; mais Fingal vint dans sa force , et sourit aux menaces insultantes de Gaul. Ils s'élancèrent l'un contre l'autre , se pressèrent dans leurs bras nerveux, et luttèrent dans la plaine. La terre était sillonnée par leurs talons ; le bruit de leurs os était semblable à celui d'un vaisseau ballotté parles vagues dans la tempête. Leur combat fi:t long : ils tombèrent avec la nuit sur la plaine retentissante , comme deux chênes tombent en

entrelaçant leurs branches et en ébranlant la montagne : le robuste fils de J\Iornj est terrassé , le vieillard est vainqueur.

» Belle , avec ses tresses d'or, son cou poli, et son sein de neige ; belle comme les esprits des montagnes , quand ils effleurent dans leur course la surface d'une bruyère paisible pendant le silence de la nuit; belle comme l'arc des cieux , la jeune Minvane arrive: Fingal , dit-elle avec douceur , rends-moi mon frère ; rends-moi l'espérance de ma race , la terreur de tous , excepté de Fingal. Puis-je refuser , dit le roi , ce que demande l'aimable fille des montagnes ? Emporte ton frère , o Minvane ! plus belle que la neige du Nord. Telles furent tes paroles, ô Fingal! Hélas î je n'entends plus les paroles de mon père ; privé de la vue , je suis appuyé sur son tombeau : j'entends le sifflement des vents dans la forêt, et je n'entends plus la voix de mes amis : le cri du chasseur a cessé , et la voix de la guerre ne retentit plus autour de moi. »

Voilà l'ode héroïque de ces peuples sauvages ; et voici leur ode amoureuse: c'est une fille qui attend son amant.

« Il est nuit ; et je suis seule , abandonnée sur la colline des orages. Le vent souffle sur la montagne ; le torrent gémit au bas de ce rocher ; aucune cabane ne m'offre un asile contre la pluie : je suis abandonnée sur la colline des

» Lève-toi. ô lune sors du sein de tes nuages ! étoiles de la nuit, paraissez I Quelque lumière ne me guidera- l-elle pas vers le lieu où repose mon amanl, fatigué des travaux de la chasse, son arc détendu à ses côtés, et ses chiens haletants autour de lui ?... Je suis ohligée de m'arrêter ici seule, sur le rocher couvert de mousse , qui borde ce ruisseau. J'entends le murmure des vents et des flots ; mais je n'entends point la voix de mon amant !

)) Pourquoi ne viens-tu point , ô mon Shalgar ! pourquoi le fils de la colline tarde-t-il à remplir sa promesse ? Voici l'arbre , le rocher , le ruisseau murmurant. Tu m'avais promis d'être ici avant

la nuit Ah! où est allé mon Shalgar î pour

loi j'ai quitté la maison de mon père; je voulais fuir avec toi. Nos familles ont été long-temps ennemies; mais Shalgar et moi nous ne sommes point ennemis.

» 0 vent! cesse un moment. Ruisseau, suspends un instant ton murmure ! Que ma voix se fasse entendre sur la bruyère ; qu'elle frappe les oreilles du chasseur que j'attends. Shalgar ! c'est moi qui t'appelle ; voici l'arbre et le rocher. Shalgar ! ô mon amant ! me voici : pourquoi tardes-tu à paraître ? Hélas ! rien ne me répond.

» Enfin la lune paraît, les eaux brillent dans la vallée ; les rochers sont grisâtres sur la surface de la colline ; mais je ne le vois point sur le sommet ; ses chiens , en le devançant , ne m'an-

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noncent point sa présence ; resterai-je donc ici solitaire et abandonnée?

» Mais quels objets aperçois-je couchés devant moi sur la bruyère? — Serait-ce mon amant et

mon frère? — Parlez-moi, mes amis Hélas! ils

ne me répondent point! la crainte glace mon cœur — ; Ah! ils sont morts! leurs épées sont teintes de sang. 0 mon frère! mon frère! pourquoi as-tu tué mon Sbalgar?.. pourquoi, ô Shalp;ar! as-tu tué mon frère? vous m'étiez si cbers l'un et l'autre! Que dirai-je pour célébrer votre mémoire! Tu étais beau sur la colline dans la foule de tes compagnons ; il était terrible dans le combat.... Parlez-moi, écoulez ma voix, enfants de ma tendresse . . . Mais , hélas ! ils se taisent pour toujours; le froid habite dans leur sein.

)) 0 vous! ombres des morts, faites-vous entendre du haut de ce rocher, du sommet de la montagne des vents; parlez, et je ne serai point efFrayée... Où éles-vous allées vous reposer ? dans quelle caverne de la colline vous trouverai-je? Mais le vent ne m'apporte point de réponse; je ne dislingue point, dans les orages de la colline, les sons iaibles de la voix des morts.

» Je vais m'asseoir ici dans ma douleur; j'attendrai le matin dans les larmes. Elevez un tombeau , ô vous ! amis des morts; mais ne le fermez pas avant que j'arrive. Je sens ma vie s'échapper de moi comme un songe. Pourquoi resterai-je après mes amis? il vaut mieux que je repose avec

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eux sur le bord de ce ruisseau. Quand la nuit descendra sur la colline, quand le vent soufflera sur la bru vère, mon ombre s'assiéra sur les nuages, et déplorera la mort de mes amis. Le chasseur écoulera au fond de sa cabane; il craindra ma voix, mais il l'aimera, parce que ma voix sera douce pour mes amis , car ils étaient chers à mon cœur. »

Si telle étoit l'éloquence des bardes , il ne faut pas s'étonner qu'un tyran les eût fait détruire; le courage et l'élévation d'ame que ces poètes inspiraient aux peuples s'accordaient mal avec le projet qu'il avait de les asservir. Ce trait de prudence et d'atrocité d'Edouard I" fait le sujet d'une ode de Gray , la plus belle peut-être dont l'Angleterre se glorifie, et dans laquelle, faisant parler un barde échappé au glaive , le poète semble inspiré par le génie d'Ossian.

3'ai dit que l'on trouvait le grand caractère de l'ode antique dans les poésies des Hébreux , parce que l'enthousiasme en est sincère, et que l'objet en est sérieux et sublime; ce n'est point un jeu de l'imagination, que les cantiques de Moïse et que ceux de David; ils chantaient l'un et l'autre avec une verve que l'on appellerait génie , si ce n'était pas l'inspiration même de l'esprit divin. C'est cette inspiration et les élans rapides qu'elle donnait à leurame, que les poètes allemands ont imités de nos jours. Ils se sont efforcés de ployer leur langue aux formules des vers latins , et de

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la cadencer sur les mêmes nombres ; leur oreille en est satisfaite , et c'est un plaisir qu'aucune nation n'a droit de leur disputer ; mais le vague de leurs peintures , l'allégorie continuelle de leur style , les détails recherchés de leurs descriptions, fout trop voir que leur enthousiasme est simulé.

Le seul de ces poètes qui ait donné à l'ode le caractère antique , c'est le célèbre M. Gleim , dans ses chants de guerre prussiens. On l'a appelé, avec raison, le Tjrtée de son pays; on l'a comparé aux bardes des Germains et aux scaldes des anciens Danois.

Gleim est prussien ; il parle en homme persuadé de la justice des armes de son roi; et le rôle qu'il a pris est celui d'un grenadier plein de génie et de courage.

" Le mérite de ces chants de guerre , disent les auteurs du Journal étranger^ consiste dans une extrême simplicité unie à beaucoup de verve , d'harmonie et de force. » Les traits suivants , quoique affaiblis par la traduction , en peuvent donner une idée.

Ils sont pris du chant de victoire , après la bataille de Lowositz.

« Le héros , assis sur un tambour, méditait sa bataille, ayant le firmament pour tente et la nuit autour de lui. En méditant, il dit : Ils sont en grand nombre; mais, fussent -ils encore plus nombreux , je les battrai.

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» Il vit l'aurore, et il vit nos visag-es enflammés de désirs : ali ! combien le bonjour qu'il nous donna était ravissant !

» Libre , comme un dieu , de crainte et de terreur, plein de sensibilité, il est là, et distribue les rôles de la grande tragédie.

w Cependant le soleil se montra tout à coup sur la carrière du firmament , et tout à coup nous pûmes voir devant nous.

n Et nous vîmes une armée innombrable qui couvrait les montagnes et les vallées , et ( ce qui est bien permis à des héros) nous Tûmes étonnés pendant un clin-d'œil, et nous reculâmes la télé de l'épaisseur d'un cheveu ; mais pas un seul pied ne recula.

" Car aussitôt nous pensâmes à Dieu et à la patrie : soudain , soldats et ol'ficiers furent remplis du courage des lions.

» Et nous nous approchâmes de l'ennemi à grands pas égaux. Halte! cria Frédéric , îialte ! et ce ne fut qu'un même pas-

» Il s'arrête ; il considère l'ennemi , et ordonne ce qu'il faut faire. Aussitôt, comme le tonnerre du Très-Haut, on vil la cavalerie s'élancer, etc. »

L'ode française a de la pompe , du coloris , de l'harmonie; mais elle est peu rapide, et encore moins passionnée : c'est que jamais nos poètes lyriques n'ont été animés d'un véritable enthousiasme. Quel moment que la mort de Henri \\ , si Malherbe avait eu l'ame de Sully, et si , frappé ,

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comme il devait l'être, de ce monstrueux parricide, il avait fait éclater sa douleur, ou plutôt celle de la patrie . qui voyait massacrer son père dans ses bras! Malherbe, Racan , Rousseau luimême , ont voulu être élégants , nombreux , fleuris; ils n'ont presque jamais parlé à l'ame. Leurs odes sont froidement belles; et on les lit comme ils les ont faites, c'est-à-dire sans être ému. f^ojez Ode.

Les modernes ont une autre espèce de poème lyrique que les anciens n'avaient pas , et qui mérite mieux ce nom , parce qu'il est réellement chanté; c'est le drame appelé Oyye'/w. P^oy. Opéra.

2 3o ÉLÉMENTS

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jyiAKOTiQuE. Depuis que Pascal et Corneille, Racine et Boileau, ont épuré et appauvri ia lang-ue de Marot et de Montaigne , quelques-uns de nos poètes , regrettant la grâce naïve des anciens tours qu'elle avait perdus , l'heureuse liberté de supprimer l'article, une foule de mois injustement bannis par le caprice de l'usage , et quelques inversions faciles , qui , sans troubler le sens, rendaient l'expression plus vive et plus piquante, essajèrent, en écrivant dans le genre de Marot, d'imiter jusqu'à son langage ; mais comme, pour manier avec grâce un style naïf, il faut être naïf soi-même , et que rien n'est plus rare que la naïveté , La Fontaine est le seul poète qui ait excellé dans cette imitation. Boileau n'accordait guère que ce mérite à La Fontaine. Boileau n'avait pas reçu de la nature l'organe avec lequel on sent les beautés simples et touchantes de notre divin fabuliste. Rousseau , dans l'épigramme, a très bien réussi à imiter le style de Marot ; mais dans l'épître familière , il a fait de ce stjle un jargon bizarre et pénible , très éloigné du naturel.

Il est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon vieux temps . il perpétue le souvenir,

ut: LITTÉRATURE. 23 1

cL il peut ramener riisage des anciens lonrs , (jui

qui ,

av

aient de la gTâce , et des anciens mots

doux à l'oreille, avaient un sens clair et précis. La Bruyère en a réclamé quelques-uns: il y en a un bien plus grand nombre; et l'on ferait un joli dictionnaire de ceux qu'on a eu tort d'abandonner et délaisser vieillir, tels (lue félon , félonne, félonie j courtoisie et courtois j loyal , déloyal, loyauté j servage , alléger, allégeance j discords , perdurahle , animeuoc , tromperesse y esmoi , charmeresse , ohlivieux , brandir , concéder , dévaler ^ pâtir J dolent y douloir y blême y blêmir, etc. F oyez Usage

L'ancienne langue IVançaise était un arbre qu'il fallait émonder , mais qu'on a mutilé impitoyablement ; et il n'est personne qui , en lisant Montaigne , ne reproche à la délicatesse du goût d'avoir été trop loin ; d'autant moins excusable dans cet excès de sévérité, qu'elle n'a pas été fort éclairée, et qu'en retranchant des rameaux utiles y elle en a laissé un grand nombre d'infructueux.

Mémoires. Si chacun écrivait ce qu'il a vu , ce ([u'il a fait, ce qui lui est arrivé de curieux, et dont le souvenir mérite d'être conservé, il n'est personne qui ne pût laisser quelques lignes intéressantes. Mais combien peu de gens ont droit de faire un livre de leurs mémoires !

Ce n'est pas que si nous voulions en croire

notre vanité , les choses même les plus communes ne nous parussent mémorables , dès qu'elles nous seraient personnelles; mais c'est la première illusion dont il faut savoir se préserv^er en écrivant ou en parlant de soi.

Il n'y a que des traits de caractère piquants et rares , des situations , des aventures d'une singularité marquée , ou d'une moralité frappante , qui puissent mériter la peine qu'on se donne de raconter sérieusement ce qu'on a fait ou ce qu'on a été.

L'un des plus misérables travers et des plus indig-nes manèges de l'amour-propre , c'est d'affecter, en parlant de soi , une sincérité cynique , et de mettre une sorte d'ostentation et d'honneur à révéler sa propre honte, soit pour faire dire qu'on a osé ce que nul autre n'avait osé encore , soit pour accréditer , par quelques aveux humiliants, les éloges qu'on se réserve, et par lesquels on se dédommage, soit pour s'autoriser à dire impudemment d'autrui encore plus de mal que de soi-même. Observez attentivement celui qui emploie cet artifice ; vous verrez que dans ses principes il attache peu d'importance à ces fautes dont il s'accuse; qu'il les fait dériver d'un fonds de caractère dont il se glorifie; qu'il les attribue à des qualités dont il se pique et dont il s'applaudit ; qu'en les avouant , il les environne de circonstances qui les colorent; qu'il les rejette sur un âge, ou sur quelque situation qui solli-

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cite l'indulgence; qu'il se garde bien de confesser de même des torts plus graves , ou des vices plus odieux; qu'en feignant de s'arracher le voile, il ne fait que le soulever adroitement et par u!i coin; qu'après avoir exercé sur lui-même une sévérité hypocrite, il en prend droit de ne rien ménager , de révéler, de publier les confidences les plus intimes , de trahir les secrets les plus inviolables de l'amour et de l'amitié , de percer même ses bienfaiteurs des traits de la satire et de la calomnie; et que le résultat de ses aveux sera, qu'il est encore ce qu'il j a de meilleur au monde. 11 n'y a point de succès plus assuré que celui d'un pareil ouvrage; mais il ne laissera pas d'être une tache ineffaçable pour son auteur; et il faut espérer que ce moyen d'amuser la malice humaine, ne sera jamais employé deux fois.

Il en est un moins odieux d'égayer le tableau d 'une vie ordinaire ; c'est celui qu'Hamilton a pris dans les mémoires de Grammont ; mais . s'il m'est permis de le dire , plus le badinage en est léger et séduisant , plus il est immoral. Il ne fallait pas moins que le ministère de Mazarin pour mettre l'escroquerie à la mode; et l'on a peine à concevoir que sous le règne de Louis XIV, qui fut celui des bienséances et du point- d'honneur le plus délicat, Hamilton ait eu l'art de dure passer comme des gentillesses l€s friponneries de son héros. Le succès de ce livre fut un avis pour les gens de bel air, qu'ils seraient dispensés d'avoir

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des mœurs , s'ils avaient de l'audace et de la bravoure, de l'esprit et de l'enjouement; et rien n'était plus dangereux.

Les mémoires de madame de Staal sont d'un caractère plus estimable , mais moins léger , moins naturel et moins piquant. La plume d'Hamilton se joue : celle de madame de Staal s'étudie ; ses récits ont de l'agrément, mais cet agrément a de la njanière. On voit qu'elle a vécu dans une cour où sans cesse, et à toute force, il fallait avoir de l'esprit.

Du reste, ni les mémoires du comte de Grammont, ni ceux de madame de Staal, n'ont l'intérêt qu'ils pouvaient avoir , liés comme ils l'étaient avec les circonstances des temps auxquels ils appartiennent; el en les lisant, on regrette qu'une foule de personnalités futiles y tiennent la place desdélails instructifs qu'auraient pu nous donner, sur les affaires de ces temps-là, deux témoins aussi clairvoyants. C'est là le mérite sérieux et durable qu'ont les mémoires àe madame de Motteville , dont l'esprit n'est que du bon sens , et dont le naturel ne laisse désirer ni plus d'art , ni plus de parure.

Si l'on considère le monde politique et moral comme un spectacle, on y distingue deux parties , ce qui se passe sur la scène , et ce qui se passe derrière la toile; les événements et leurs causes visibles ; les premiers mobiles et leurs ressorts cachés. Ces deux objets de la curiosité et

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(le l'allention de l'observateur ne sont pas si absolument distincts dans le partage, entre celui qui écrit l'histoire de son temps et celui qui écrit ses mémoires y que ce qui est propre à l'un soit étranger à l'autre : celui-ci , quoique plus occupe des épisodes que de l'action , et des détails que de l'ensemble , ne laisse pas de lier ses récits' aux grands événements par tous les points qui Fin téressent; l'autre, en suivant le cours des fortunes publiques , ne néglige pas d'observer la mécanique intérieure du jeu des passions humaines, dans les mouvements qu'il décrit; ainsi l'histoire générale et ]es^mémoires particuliers se communiquent et s'entremêlent toutes les fois que l'intérêt public et l'intérêt privé ont des rapports communs.

Mais ces deux intérêts occupent inégalement l'homme qui écrit l'histoire et celui qui écrit ses mémoires. Le dernier ne songe qu'à dire ce qu'il a fait ou ce qu'il a vu ; et l'objet qui l'occupe le plus essentiellement, c'est lui-même. Le premier au contraire ne se compte pour rien dans celte longue suite d'événements publics qui entraînent son attention. L'un s'affecte surtout de ses relations avec les hommes de son temps ; et de là sa pénétration à démêler le caractère , le génie , les talents, les vertus, les vices, en deux mots, le fort et le faible de ceux qu'il a vus autour de lui et de plus près , en action ou en situation : l'autre embrasse tout. le système de l'intérêt pu-

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blic dans ses rapports les plus étendus, et au- (Jedans et au-dehors, et ne considère la morale elle-même que dans ses liaisons avec la politique ; de là son attention profonde pour tout ce qui influe essentiellement sur le cours des événements , et sa négligence pour tous les détails qui n'ont qu'un intérêt de personnalité, ou de société privée.

Parmi les singularités qui distinguent les méfnoires écrits par des femmes , il en est une qui leur est naturelle , et qu'on retrouve dans leurs mœurs ; c'est que le plus souvent ce n'est ni l'intérêt public , ni leur intérêt propre qui les £p dominées , mais un intérêt d'affection. Un homme , en parlant des affaires au milieu desquelles il s'est trouvé, comme acteur ou comme témoin, s'oublie rarement lui-même pour ne s'occuper que d'un autre; une lemme, au contraire, s'attache à un objet qui n'est pas elle, mais qui dans ce moment est tout pour elle; et c'est de lui. c'est d'après lui , c'est pour lui qu'elle écrit. Les grands événements ne la touchent que par des rapports individuels; et dans les révolutions de la sphère du monde , elle ne voit que les mouvements du tourbillon qui l'environne : son esprifet son ame ne s'étendent point au-delà. Il est possible que la passion l'enivre ; mais la passion même est j-arement aussi aveugle que l'amour-propre, et comme il arrive souvent que je sentiment dont une femme est préoccupée est

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as.se?z calme pour lui laisser la liberté de sa raison el son équité naturelle , il ne tait qu'animer son style sans en altérer la candeur. C'est ce qu'on voit dans les mémoires de madame de Molteville et de madame de La Fayette. Mademoiselle de Montpensier, toujours occupée d'elleluême , ne laisse pas de peindre au vif le prince de Condé, Gaston, Mazarin , la régente, tout l'intérieur de la cour^, l'esprit et les mœurs de son temps.

Ainsi la préoccupation d'un intérêt particulier parmi les affaires publiques, loin de diminuer la valeur et le poids des mémoires dont nous parlons, ne fait que les rendre plus précieux encore à qui sait comme on doit les lire. De deux témoignages, le moins suspect n'est pas cc^lui que l'on dépose , mais celui qu'on laisse écliapper. Ce n'est pas à ce qu'on nous dit, ou de soi ou des autres, directement, expressément, et de propos délibéré, que nous donnons le plus de foi , mais à ce qu'on nous dit sans y avoir réfléchi , sans même vouloir nous le dire. Or, c'est ainsi que dans ses mémoires , nne femme , en suivant son objet personnel , indique involontairement les motifs , les arrière-causes des révolutions les plus inexplicables, et nous révèle quelquefois des mystères , dont ses liaisons , ses relations , les confidences qu'elle a reçues , la familiarité où elle a été admise, l'intimité de l'intérieur iloiU elle a vu les niouvements, le besoin qu'on

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aura eu d'elle pour se plaindre ou se consoler, s'affliger ou se réjouir, les caractères que sa position lui a fait connaître jusque dans leurs replis , n'auront bien instruit qu'elle seule. Les cabinets des rois sont des théâtres où se joueTit continuellenient des pièces qui occupent tout le monde : il j en a qui sont simplement comiques ; il j en a aussi de tragiques , dont les plus grands événements sont toujours causés par des bagatelles (Molteville). C'est de là que s'échappent les grands secrets ; c'est là que les inquiétudes , les craintes, les désirs, les espérances, les passions enfin , ne craignent pas de se trahir, et c'est là qu'elles se trahissent.

La première place entre les mémoires expressément écrits pour servir à l'Histoire , nie semble due à ceux de Commines , pour leur solidité , leur ingénuité , et leur vérité lumineuse. Ce seraient des trésors pour les historiens qu'une suite complète de pareilles instructions. Commines est le Thucydide des Français , comme de Thou en est le Tite-Live. Le cardinal de Retz semblait né pour en être le Tacite, s'il avait eu des mœurs, et si son temps lui eût présenté des faits d'une importance plus sérieuse. Comme écrivain , on le voit s'élever entre tous ceux du même genre , avec une originalité de génie et de stjle qui les efface tous. Mais la chaleur et l'énergie de ses récits et de ses peintures ne tenaient -elles pas à cette inquiétude et à cette fougue de ca-

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ractère, qui, dans l'intrigue et les factions, ne cherchait que le bruit ; et tel qu'il s'est dépeint lui-même, eût-il été plus g-rand , sur un pins grand théâtre , conime acteur et comme écrivain? C'est de quoi j'oserais douter. La tragi-comédie de la Fronde paraît avoir été faite exprès pour ce caractère héroï-comique : Turenne et Condé y étaient déplacés ; de Ketz s'y trouvait dans son centre. Il fallait aux Anglais un factieux comme Cromwel ; aux Parisiens, il en fallait un comme le cardinal de Retz Chacun des deux fut le Catilina de son temps et de son pajs , ciijuslihet rei Simulator ac dissimulator , mais chacun des deux à sa manière : Cromwel , en politique sombre, en triste et profond hypocrite; de Retz, en intrigant adroit, hardi, déterminé, habile, prompt à changer de rôle, et jouant toujours au naturel celui qui convenait le mieux au lieu , au moment , à la scène, au caractère des esprits , et au genre d'illusion et d'émotion qu'il avait à répandre. Je ne serais donc pas surpris d'entendre dire que son caractère s'était accommodé aux mœurs de son théâtre; et qu'avec son ardeur, son habileté, son courage, son audace et son éloquence, la prodigieuse activité et la souplesse de son ame , il aurait été , dans d'autres circonstances , le premier homme de son siècle dans l'art de remuer et de dominer les esprits. Quoi qu'il en soit, ce sera de lui qu'on apprendra comme tout s'anime sons la plume d'un écrivain ,

qui , principal acteur sur la scène du monde , dans des temps de crise et de troubles, ne fait que peindre ce qu'il a vu, et raconter ce qu'il a lait.

D'un genre absolument contraire à l'esprit des mémoires du cardinal de Retz , fut celui des mémoires du sage et vertueux Sullv. Ce livre, que l'abbé de l'Ecluse a rajeuni et fait revivre , n'a pas moins contribué que la Henriade à rendre le souvenir du bon roi Henri IV présent et cher à tous les Français. Mais les économies royales et les servitudes loyales (c'était le titre de ces mémoires), négligemment écrites et dans un vieux langage , seraient restées ensevelies dans la poussière des cabinets; et les lettres n'ont peut-être rien fait de plus utile, que de rendre la lecture de ce précieux ouvrage facile et attrayante pour tous les bons esprits. Avec quelle joie n'y voiton pas le meilleur des ministres et le meilleur des rois se rencontrer dans l'espace des temps , se reconnoître , et , pour ainsi dire , s'embrasser et se réunir, pour travailler au bonheur des peuples ! Un ancien a dit que si la vertu se rendait visible aux hommes dans toute sa beauté , elle gagnerait tous les cœurs : c'est là ce qu'on éprouve à la lecture de ces mémoires j et la Minerve du Téléniaque se présente en réalité dans les mémoires de Sully.

' Les mémoires de Torcy , comme leçons de politique , ne sont guère moins intéressants que

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les mémoires de Sully , comme leçons d'économie. Torcj fut chargé du fardeau des malheurs de Louis XIV; et dans des temps de calamité et d'humiliation , il fit parler et' agir son maître avec modération . mais avec courage et avec dignité; et le compte qu'il a rendu de sa conduite dans les conseils et dans les négociations , honore également et le ministre et le monarque.

Les mémoires de Villars ont répondu , par le récit des faits , à l'envieuse malignité de ceux qui de son temps ne voulaient voir en lui que jactance et que vanité; et l'on a enfin reconnu que ce n'était pas sans de grands talents que Villars avait eu le bonheur de sauver la France. Mais ce qui donne encore plus de valeur à ses mémoires , c'est d'avoir fait connaître le fond de l'ame de ce grand roi, que l'orgueil et la dureté de quelques-uns de ses ministres , comme Le Tellier et Louvois , calomniaient aux yeux de la postérité.

Les mcémoires du maréchal de Noailles ont aussi ce mérite ; mais il leur manque essentiellement celui d'avoir été rédigés par lui-même. C'est une observation qui n'a point échappé à l'homme de lettres estimable qui a fait l'éloge de l'abbé Millot. « Il manquait, dit-il, à cet écrivain une disposition sans laquelle des mémoires particuliers ne sauraient avoir le mérite qui leur est propre. Cette disposition est l'intérêt , qui ne peut se trouver que dans l'acteur ou le témoin.

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Depuis les CommejitaLPesàe César , ajoute M. l'abbé Morellet , que sont tous les mémoires connus , sinon les souvenirs de celui qui les a écrits ? et pour ne citer que ceux qui appartiennent à notre nation, Commines, Montluc, Rohan , La Rocliefoucault , Relz, Yilleroi , Torcj , ont tous vécu au milieu des événements qu'ils racontent; ils nous intéressent parce qu'ils se peigent euxmêmes, et ne retracent que des objets dont ils ont été constamment entourés. Leurs regards ont été frappés , leur imagination saisie , leur ame émue; lorsqu'ils entreprennent d'écrire, ils trouvent toutes leurs idées présentes, toutes leurs passions encore vives , tous leurs sentiments en activité; et communiquant à leur style l'intérêt dont ils sont remplis , ils peignent toujours avec énergie ; et ceux même qui nous laissent entrevoir la partialité des passions, nous attachent encore à leurs récits , lorsque nous les soupçonnons d'altérer la vérité. »

Ce n'est donc qu'avec défiance et beaucoup de précaution que l'historien doit lire et consulter les mémoires qu'on lui transmet. Ils sont écrits par des témoins , mais par des témoins intéressés et souvent récusables. Les confronter avec eux-mêmes , les uns avec les autres , et chacun avec tous; en étudier le caractère et l'art; choisir avec discernement les mieux instruits et les plus sincères; examiner quel sentiment, quelle opinion les dominait, de quel œil ils ont vu les

hommes et les choses, en quoi leur jugement a été libre de faveur et de haine , en quoi il a été prévenu et séduit ; quels motifs d'adulation , d'inclination , d'amour-propre, ils pouvaient avoir d'altérer , de déguiser les faits , de colorer les uns et de noircir les autres, d'atténuer ou de grossir le mal , d'exagérer , de dépriser le bien , de glisser , d'appuyer sur le blâme ou sur la louange ; c'est l'unique moyen de n'être pas surpris, ou de l'être plus rarement par des relations infidèles. On doit prendre garde surtout de ne pas se laisser séduire par cet air de sincérité qui accuse quelques torts légers, pour en pallier de plus graves , et qui accorde au mérite quelques éloges vains , pour se donner le droit de le calomnier. Enfin , lors même qu'on n'a pas à douter de la bonne foi de l'écrivain , l'on doit sans cesse épier en lui cet intérêt personnel et furtif , qui souvent se cache aux yeux mêmes de celui qu'il obsède , et qui le rend injuste à son insu. J'ai vu des mémoires où un homme religieux , et qui se croyait la vérité même, malheureusement dominé par des aversions personnelles , a répandu des flots de fiel et de venin.

C'est une fraude répréhensible que de publier, sous le nom des personnages les plus illustres , ce que Ton ose appeler leurs mémoires, et il serait bien à souhaiter que le soin de leur renommée leur fit prendre celui de les rédiger de leur propre main. Conîbien ceux de Turenne , par

exemple, et d'Eugène, seraient précieux, s'ils étaient authentiques: et quel présent le grand Condé, Luxembourg , Créqui, Câlinât, n'auraientils pas fait à la postérité , si , comme Montluc et liohan , MontecucuUi et Berwick , ils avaient décrit leurs campagnes ! Si nos généraux ont étudié avec tant de fruit les relations de Poljbe et les mémoires de César; si , dans la tactique et dans la discipline, ils ont profité de l'expérience des Grecs et des Romains; s'ils ont savamment employé les manœuvres d'Aratus, de Cimon , de Philopœmen , d'Epaminondas , de Pjrrhus, de Sylla, de Fabius et d'Annibal; si, dans les campements , les marches, l'ordre et l'appareil des batailles, les mouvements et les évolutions des armées , si dans tous les détails enfin de la science militaire ils se sont instruits à l'école de ces grands capitaines , malgré la distance des lieux et la différence des temps, soit du coté des hommes, soit du côté des armes; combien plus lumineuse n'eût pas été pour eux , par sa proximité, l'expérience des généraux qui, dans les mêmes temps, avec les mêmes armes, sur le même terrain , leur avaient comme tracé leurs camps, leurs routes, leurs campagnes, leur avaient indiqué les postes les plus surs ou les plus périlleux, et le plus ou moins d'avantage des positions qu'ils avaient prises , des lieux qu'ils avaient occupés?

Dans cette partie, l'histoire générale ne peut

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jamais qu'iniparfaileuient suppléer aux mémoires parliculiers ; et c'est surtout par les détails dont elle serait surchargée, que les exemples et les leçons d'un art si compliqué peuvent avoir tonte leur étendue et toute leur utilité.

S'il est vrai, comme je l'ai dit en parlant de V histoire y qu'elle n'a point de style qui lui soit exclusivement propre, et si son langage varie comme les sujets qu'elle traite , à pins forte raison le style des mémoires particuliers et personnels n'aura-t-il point de ton ni de couleur invariables.

Les CommeTitaires de César sont l'expression la plus naïve du caractère de son ame. Il s'y montre si supérieur à toute vanité, si étranger à sa propre gloire, qu'on a peine à croire que ce soit lui qui ait parlé de lui-même avec tant de simplicité. Dans les périls les plus pressants, dans les résolutions les plus audacieuses, dans les moments où il y va de sa fortune et de celle du monde, il a l'air impassible et inaltérable d'un dieu. C'est là le style qui convient à des mémoires militaires ; car celui qui dans ses relations n'est pas capable de ce sang-froid , l'aura eu difficilement dans l'attaque et dans la mêléeé Raconter simplement et modestement de grandes choses; parler de ses fautes et de ses revers avec la même ingénuité que de ses plus heureux exploits, et de son ennemi avec autant d'impartialité que de soi-même; laisser douter lequel

des deux a fait le récit de l'action , ou plutôt donner à penser que ce récit ne vient ni de l'un ni de l'autre , mais d'un témoin fidèle et désintéressé , tel est le mérite éminent des mémoires d'un homme de guerre.

Il en est à-peu-près de même des relations qu'un homme d'état nous fait de sa conduite ou des événements qui se sont passés sous ses yeux. Tout y doit respirer cette modération qui est la dignité d'un ministre. Au milieu de l'agitation et du tumulte des affaires, on aime à voir dans son esprit le même calme que sur le front d'un bon pilote au milieu des orages; et c'est à lui surtout de s'appliquer ce précepte d'Horace :

AEfjuam moinento rébus in ardais Seri'are meritem , non secus in bonis.

Mais ce que j'ai dit de la gravité de l'historien , je le dirai de même de la dignité de l'homme d'état : elle n'exclut ni le sentiment, ni l'expression modérée de l'intérêt public; et l'équité, l'humanité , l'amour du bien , comme infus dans son style , en feront l'attrait et le charme.

A l'égard des mémoires, où, sans attention pour ces convenances de mœurs, l'auteur n'aura voulu qu'obéir à son propre génie, le ton, le style , la couleur, tout doit s'y ressentir et de son caractère , et de la situation où étaient son esprit et son ame. De là une variété infinie dans ce genre d'écrits, lorsqu'ils sont naturels; et ils

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