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le soiil presque toujours, par une raison bien sensible : on j parle de soi, et c'est dans l'aniour-propre que le naturel se décèle , lors même (|u'il veut se cacher. Rien donc ne sera plus lalile que de démêler dans des mémoires quel esprit les aura dictés, quel motif les aura fait écrire, et quel sentiment, quelle passion aura dominé dans l'écrivain. Si c'est la vanité, il attachera de l'importance aux intérêts les plus futiles, dès qu'ils lui seront personnels ; si c'est Torgueil , il rabaissera tout ce qui peut lui faire ombrage, et réservera ses éloges pour la médiocrité dont il n'a rien à craindre, ou pour un mérite qui n'entre avec le sien dans aucune rivalité : si c'est l'envie, toute espèce de gloire, de succès, de prospérité, lui sera importune; il ne souffrira point que de belles actions soient sans tache; il cherchera, ou dans le fond de l'ame , ou dans l'intérieur de la vie privée d'un homme illustre , des faiblesses à révéler; et dans tout ce qu'il y a de plus généreux et de plus magnanime, il épiera quelque motif secret de personnalité et d'intérêt qui le ravale ; il voudrait ternir le soleil : si c'est la haine ou la vengeance ,. on le verra tanlot flatter et parer sa victime avant de l'immoler, vanter quelque faible mérite , quelque talent sans importance, quelques formes superficielles, et puis , sous ces dehors , montrer les qualités les plus avilissantes, les vices les plus odieux; tanlot plus violent et moins perfide , insulter, ou-
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trager la cendre de son ennemi , et secouer toute pudeur pour démentir les laits, la renommée . et l'opinion de tout un siècle. Avec la même facilité on reconnaîtra l'homme qui aura porté à la cour un génie étroit et une ame servile; on le reconnaîtra, dis- je, à son attention pour les menus détails de l'étiquette et de l'intrigue : on reconnaîtra l'homme chagrin que la cour aura rebuté, à la sombre misanthropie qui lui fera dépriser ou blâmer tout ce qu'on aura fait sans lui , et n'attribuer les malheurs des temps qu'aux artisans de son propre malheur, et aux causes de sa disgrâce. Au contraire l'homme vendu au crédit et à la fortune se trahira par toutes les bassesses de la complaisance et de l'adulation. Enfin l'homme immoral, aux yeux duquel rien n'est important que l'utile, et qui regarde et le juste et l'honnête comme des règles à prescrire et à ne s'imposer jamais , décèlera son caractère par son mépris pour la simple droiture , et par son admiration pour l'adresse et l'habileté. Ecoutez-le, et voyez quel sera l'objet qui aura captivé son estime : ce sera le fourbe profond qui aura su le mieux intriguer à la cour, ou gagner la faveur du peuple, en imposer aux gens de bien, tromper les plus habiles, surprendre les plus sages, s'insinuer et s'introduire dans la confiance des grands, en abuser à son profit, employer à propos la bassesse et l'audace , la calomnie ou l'adulation, et ne rougir de rien, que
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d'échouer dans ses entreprises devant un plus fourbe que lui.
Si des mémoires prennent l'empreinte d'un caractère vicieux , ils ne reçoivent pas moins celle d'une ame honnêle et vertueuse; et le commun symbole de ceux-ci sera la probité. Mais quoique la probité soit une, elle se modifie encore selon la trempe de l'esprit et de l'ame. L'homme de bien, dans son témoig-nage , ne dira que ce qu'il aura vu , mais les témoins même les plus fidèles n'auront pas vu la même chose , ou ne l'auront pas vue avec les mêmes veux. Le moment ou la position , telle circonstance échappée ou saisie, un mot bien ou mal entendu, peut faire seul que deux témoins difterenl. Rien de plus ingénu que les mémoires de Montpensier, rien de plus sincère que ceux de Motteville; et souvent l'une blâme ce que l'autre a loué.
Dans la manière de s'afTecler de ce qu'on voit , les différences ne sont pas moins sensibles; et c'est la principale cause de la diversité des styles. Supposez des témoins également sincères , également instruits, mais diversement organisés; le même événement consterne l'un , soulève l'autre, n'inspire à celui-ci qu'une molle tristesse, pénètre celui-là d'une douleur vive et profonde; et leur manière de le raconter se ressent de ces impressions. Je crains bien moins ceux qui rougissent que ceux qui pâlissent, disait César. Celui qui aura rougi de colère sera véhément dans
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sa narration ; celui qui aura pâli d'horreur, sera terrible dans ses peintures. Mais chacun aura dans son style l'intérêt de la vérilé, si , librement et de bonne foi, il a laissé couler sa plume, si son langage porte l'empreinte de son esprit et de son caractère , et si dans toutes les situations il se peint tel qu'il a été, ne disant que ce qu'il a vu , et sans vouloir nous affecter de ses récits , plus que l'objet présent n'aura dû l'affecter luimême.
Merveilleux. On peut distinguer dans la poésie deux espèces de merveilleux.
Le merveilleux naturel esl pris , si je l'ose dire , sur la dernière limite des possibles : la vérité y peut atteindre , et la simple raison peut y ajouter foi. Tels sont les extrêmes en toutes choses , les événements sans exemple, les caractères, les vertus, les crimes inouis, les jeux du hasard qui semblent annoncer une fatalité marquée , ou l'influence d'une cause puissante qui préside à ces accidents : telles sont les grandes révolutions dans le physique , les déluges , les tremblements de terre , les bouleversements qui ont changé la face du globe , ouvert un passage à l'Océan dans les profondes vallées qui séparaient l'Europe de l'Afrique, ou la Suède de l'Allemagne, rompu la communication du nord de l'Amérique et de l'Europe, englouti peut-être la grande île Atlantique , et mis à sec les bancs de sable qui for-
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ment l'Archipel de la Grèce et celui de l'Inde , peut-être aussi élevé si haut les volcans de l'ancien et du nouveau monde : telles sont aussi, dans Je moral , les g-randes incursions et les vastes conquêtes , le renversement des empires et leur succession rapide, surtout lorsque c'est un seul homme dont le génie et le courage ont produit ces grands changements; tels sont par conséquent les caractères et les génies d'une force , d'une vigueur, d'une élévation extraordinaires : tels sont enfin les événements particuliers , dont la rencontre semble ordonnée par une puissance supérieure.
Aristote en donne pour exemple la chute de la statue de Miris sur le meurtrier de Miris. Le théâtre grec est rempli de ces rencontres merveilleuses : tel est le sort d'Oreste , cru meurtrier d'Oreste , et sur le point d'être immolé par Iphigénie sa sœur ; tel est le sort d'Egisthe, cru meurtrier d'Egisthe , et sur le point d'être immolé par Mérope sa mère ; tel est le sort d'OEdipe , meurtrier de Laïus son père , et cherchant lui-même à découvrir le meurtrier de Laïas.
L'histoire présente plusieurs de ces hasards , dont la poésie pourrait, au besoin, faire une sorte de prodige : de ce nombre est la naissance d'Alexandre, le même jour que fut brûlé le temple de Diane à Ephèse ; Carthage et Corinthe détruites dans une même année ; Prague emporté d'assaut le 28 novembre i65i , par Jean-George,
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élecleiir de Saxe , et par escalade le même jour 28 novembre i64i , par son arrière-petit-fîls ; la pluie qui lave le visage de Britannicus à ses funérailles, et y fait découvrir les traces du poison ; l'orage qu'il j eut à Pau le jour de la mort de Henri IV, où l'on dit que le tonnerre brisa les armes du roi sur la porte du château dans lequel ce prince était né, et qu'un taureau appelé le roi des taureaux ^ à cause de sa beauté, effrayé de ce coup de foudre , se tua en se précipitant dans les fossés du château ; ce qui fît que dans toute la ville le peuple cria : Le roi est mort.
Ces circonstances , que l'on remarque dans les événements publics sont aussi quelquefois assez sing-nlières et assez frappantes , dans les événements particuliers, pour y jeter du meiveilleux. Telle serait, par exemple , l'aventure de ce comte de Guiche , qui, par amour, portant sur son cœur le portrait d'Henriette d'Angleterre, le jour d'une bataille, reçut une balle à l'endroit même où était la boîte qui l'enfermait, et dut la vie à ce bouclier précieux.
De ce même genre de merveilleux , sont toutes ces descriptions des poètes , où sans sortir des bornes de la nature , l'imagination renchérit tant qu'elle peut sur la réalité .; ce qui fait de la fiction un continuel enchantement.
Le meiveilleux surnaturel est l'entremise des êtres qui, n'étant pas soumis aux lois de la na-
ture, y produisent des accidents au-dessus de ses forces , ou indépendants de ses lois.
On a dit, en parlant du merveilleux poétique: « Minerve et Junon, Mars et Vénus, qui jouent de si grands rôles dans l'Iliade et dans l'Enéide , ne seraient aujourd'hui, dans un poème épique , que des noms sans réalité , auxquels le lecteur n'attacherait aucune idée distincte , parce qu'il est né dans une religion toute contraire , ou élevé dans des principes tout différents. » On a dit que la chute de la mythologie entraîne nécessairement l'exclusion de cette sorte de merveilleux , et que l'illusion ne peut être complète qu'autant que la poésie se renferme dans la créance commune. On a dit qu'en vain se fonderait-on , dans les sujets profanes , sur le merveilleux admis dans nos opéra ; et que , si on le dépouille de tout ce qui l'y accompagne , on ose répondre que ce merveilleux ne nous amusera pas une minute. Ces spéculations , démenties par l'expérience , ne sont fondées que sur une fausse supposition , savoir, que la poésie, pour produire son effet, demande une illusion complète.
Il est démontré qu'au théâtre, où le prestige poétique a tant de force et de charmes , nonseulement l'illusion n'est pas entière, mais ne doit pas l'être; il en est de même à la leclure: sans quoi l'impression laite sur les esprits serait souvent pénible et douloureuse. Voyez Illusion. Le lecteur n*a doiic pas besoin que le merveil-
leujc soit pour lui un objet de créance , mais un objet d'opinion hypothétique et passagère. C'est , en poésie, une donnée dont tous les peuples éclairés sont d'accord : tout ce qu'on y exige, ce sont les convenances, ou la vérité relative; et celle-ci consiste à ne supposer dans un sujet que le merveilleux reçu dans l'opinion du temps et du pays où l'action s'est passée ; en sorte qu'on ne nous donne à croire que ce que les peuples de ce temps-là , ou de ce pays-là , semblent avoir dû croire eux-mêmes. Alors, par cette complaisance que l'imagination veut bien avoir pour ce qui l'amuse , nous nous mettons à la place de ces peuples ; et pour un moment nous nous laissons séduire par ce qui les aurait séduits.
Ainsi, autant il serait ridicule d'employer le merveilleux de la mythologie ou de la magie dans une action étrangère aux lieux et aux temps où l'on croyait à l'une ou à l'autre , autant il est raisonnable et permis de les employer dans les sujets auxquels l'opinion du temps et du pays les rend comme adhérentes. Eh ! qui jamais a reproché l'emploi de la magie au Tasse ; et à l'auteur du Télémaque j l'emploi du we/ve/Z/ez^j: d'Homère? Une piété trop délicate et trop timide pourrait seule s'en alarmer ; mais ce que blâmerait un scrupule mal entendu, le goût et le bon sens l'approuvent.
La seule attention qu'on doit avoir est de saisir bie!i au juste l'opinion des peuples à la place
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desquels on veut nous mettre , afin de ne pas iaire du merveilleux un usage dont eux-mêmes ils seraient blessés. C'est ainsi, par exemple, qu'un poêle qui traiterait aujourd'hui le sujet de la Pharsale , serait obligé de faire ce qu'a fait Lucain , de s'interdire l'entremise des dieux dans la querelle de César et de Pompée. La raison en est, qu'on ne se prête à l'illusion qu'autant qu'on suppose que les témoins de l'événement auraient pu s'y livrer eux-mêmes. Cette convention paraît singulière ; et cependant rien n'est plus réel.
11 s'ensuit que, dans les sujets modernes, le inciveilleux ancien ne peut être sérieusement employé ; et c'est une perte immense pour la poésie épique.
Ce n'est pas que le meiveilleux soit réduit pour nous, comme on l'a prétendu, à l'allégorie des passions humaines personnifiées. Avec de l'ai-t , du goût , et du génie , nos prophètes , nos anges , nos démons , et nos saints, peuvent agir décemment et dignement dans un poème; et à la maladresse du Camoëns , de Sannazar , de Saint- Didier , de Chapelain , etc. , on peut opposer les exemples du Tasse, de Milton , de l'auteur à' Athalie et de celui de la Henriade.
Mais ce qui manque au merveilleux moderne , c'est d'être passionné. La divinité est inaltérable par essence ; et tout le génie des poètes ne saurait faire de Dieu qu'un homme : ce qui est une
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ineptie ou une impiété. Nos anges et nos saints , exempts de passions , seront des personnages froids, si on les peint dans leur état de calme et de béatitude; ou indécemment dénaturés , si on leur donne les mouvements tumultueux du cœur humain.
Nos démons, plus favorables à la poésie, sont susceptibles de passions, mais sans aucun mélange ni de bonté , ni de vertu ; une fureur plus ou moins atroce, une malice plus ou moins artificieuse et profonde , en deux mots , le vice et le crime sont les seules couleurs dont on puisse les peindre.
Voilà les véritables raisons pour lesquelles on serait insensé de croire pouvoir substituer , sans un extrême désavantage , le merveilleux de la religion à celui de la mythologie.
Les dieux d'Homère sont des hommes plus grands et plus forts que nature , soit au physique , soit au moral. La méchanceté , la bonté, les passions , les vices, les vertus, le pouvoir et l'intelligence au plus haut degré concevable , tout le système enfin du bien et du mal mis en action par le moyen de ces agents surnaturels ; voilà le merveilleux favorable à la poésie. Mais quel effet produire sur l'ame des hommes avec de pures intelligences , sans passions , ni vices , ni vertus, qui n'ont plus rien à espérer, à désirer, nia craindre, et dont une tranquillité éternelle est l'immobile élément ? Voyez aussi condaien est
absurde et puéril, dans le poème de Mil ton , le péril où il met les anges, et leur combat contre les démons.
Les deux magies rapprochent un peu plus le meiveilleux de la religion de celui de la fable , en donnant aux deux puissances, infernale et céleste , des rninistres passionnés , et dont il semble qu'on peut animer et varier les caractères : mais les magiciens eux-mêmes sont décidés bons ou méchants, par cela seul que le ciel, ou que l'enfer les seconde; et il n'est guère possible de les peindre que de l'une de ces deux couleurs. Les premiers poètes qui, avec succès, ont employé cette machine, en doivent donc avoir usé tous les ressorts.
Quelle comparaison avec un système religieux , où non -seulement les passions, les vertus, les talents, les arts, le génie, toute la nature intellectuelle et morale, mais les éléments, les saisons , tous les grands phénomènes de la nature physique , toutes ses grandes productions avaient leurs dieux, plus ou moins dépendants, mais assez libres pour agir, chacun , selon leur caractère !
Cet avantage des anciens sur les modernes est élégamment exprimé dans le poème de l'Anti- Lucrèce.
O utinam , dum te regionibus iiifero sacris , Arentem in campum liceat deducere fontes Castalios, versis lœla m viridaria duniis ;
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Ac loLuin in noslros AgunippiclaJ'undere versus ! Non inihi, cjuœ vestro quondanijacundia vati^ Aec tam dulce melos , nec par est gratia cantus. Reddidit ille sua Graioruni somnia lingua ; Nostra jjcregrinœ mundamus sacra loquelœ. Ille voluptatem et vénères, charitumque choreas Carminé concélébrât ; nos veri dogma sei'erum: Triste sonant pulsœ nostra tesludine chordce. oui suppeditat di^es natura leporis Quidcjuid hahet, lœlos submittens prodigajlores,.., AEneadum genitrix felicibus imperat ar-uis , Aeriasque plagas recréât, pelagusque projbiidum.
Quant aux personnag"es allégoriques, il faut renoncer à en faire jamais la machine d'un poème sérieux. On pourra bien les y introduire en épisodes passagers , lorsqu'on aura quelque idée abstraite , quelque circonstance morale à présenter sous des traits plus sensibles ou plus intéressants que la vérité nue; ou que celle-ci aura besoin d'un voile pour se montrer avec décence, ou passer avec modestie : c'est ainsi que, dans la Henriade, la Politique personnifiée est un ingénieux moyen de nous peindre la coîir de Rome ; c'est ainsi que, dans le même poème , la peinture allégorique des vices rassemblés aux portes de l'eni'er, est l'exemple le plus parfait de la vérité philosophique , animée , embellie , et rendue senb.ible aux yeux par la fiction :
Là git la sombre Envie , à l'œil. lirai Je et louche, A'ersaat sur des lauriers les poisons de sa boucbe: L/C jour blesse ses yeux dans l'omlire étiiicelant.s;
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Triste amante des morts, elle hait les vivants.
Elle aperçoit Henri, se détourne, ^t soupire.
Auprès d'elle est l'Orgueil , qui se plaît et s'admire ;
La Faiblesse au teint pâle, aux regards abattus,
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus ;
L'Ambition sanglante, inquiète, égarée,
De trônes , de tombeaux , d'esclaves entourée;
La tendre Hypocrisie , aux yeux pleins de douceur
( Le ciel est dans ses yeux , l'enfer est dans sou cœur ) ;
Le faux Zèle étalant ses barbares maximes;
Et l'Intérêt enfin, père de tous les crimes.
Les anciens ont eux-mêmes allégorisé quelques-uns de leurs épisodes, comme la ceinture de Vénus dans l'Iliade , et la jalousie de Turnus dans l'Enéide. Mais qu'on se garde bien de compter sur les personnages allégoriques, pour être constamment, comme les dieux d'Homère, les mobiles de l'action. Ces personnages ont deux défauts , l'un d'avoir en eux-mêmes trop de simplicité de caractère , l'autre de n'avoir pas assez de consistance dans l'opinion .
J'oserais comparer un caractère poétique à un diamant qui n'a du jeu qu'autant qu'il a plusieurs faces ; ou plutôt à un composé chimique , dont la fermentation et la chaleur ont pour cause la contrariété de ses éléments. Un caractère trop simple est uniforme : il peut avoir de l'énergie et de l'impétuosité; mais il n'a qu'une impulsion , sans aucune révolution en sens contraire et sur luimême : l'envie sera toujours l'envie, et la vengeance, la vengeance : au lieu que le caractère
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moral fie l'homme est composé, divers et changeant ; et des combats qu'il éprouve en lui-même , résulte la vapiélé et l'impétuosité de son action.
Oiiel personnage allégorique peut-on imaginer jamais qui occupe la scène . comme le caractère d'Hermione on celui d'Orosmane?
Les dieux d'Homère, comme je l'ai dit, sont des hommes passionnés : au lieu que les personnages allégoriques sont des définitions personniiiées et immuables par essence.
D'un autre côté, l'opinion n'j attache pas assez de réalité pour donner lieu à l'illusion poétique ; cette illusion n'est jamais complète : mais lorsque le merveilleux a élé réellement, parmi les hommes, un objet de créance, nous voulons bien, pour un moment, nous mettre à la place des peuples qui croyaient à ces Tables; et dès lors elles ont pour nous une espèce de réalité. Mais les fictions allégoriques n'ont formé le système religieux d'aucun peuple du monde : on les voit naître çà et là de l'imagination des poètes; et on ne les regarde jamais que comme un jeu de leur esprit, ou comme une façon de s'exprimer symbolique et ingénieuse. L'allégorie ne peut donc jamais être la base du men>eilleux de l'épopée, par la raison qu'en un simple récit elle ne fait jamais assez d'illusion. Ce n'est que dans le dramatique , où l'objet présent en impose , qu'elle peut quelquefois acquérir, par l'erreur des yeux , assez d'ascendant sur l'esprit ; et de là vient que ,
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dans l'opéra d'^rW^Ve^ l'épisode de la Maine fait toute son illusion.
Il n'y a donc plus pour nous que deux moyens d'introduire le merveilleujc dans l'épopée : ou de le rendre épisodique , accidentel et passager, si c'est le merveilleux moderne , et d'employer alors les vices , les vertus , les passions humaines , non pas allégoriquement, mais en réalité, à produire, animer et soutenir l'action ; ou si l'on veut faire usage du merveilleux de la mythologie ou de celui de la magie, de prendre son sujet dans le» temps et les lieux où l'on croyait à ces prodiges. C'est ce qu'ont fait les deux hommes de génie à qui la France doit la gloire d'avoir deux poèmes épiques dignes d'être places à côté des anciens, Fénélon et Voltaire,
Moeurs. Dans un état républicain , presque toutes les habitudes se ressemblent ; dans un état monarchique elles dilFèrent toutes , entre cequ'ort appelle le grand monde et le peuple. Il fut un temps où la bourgeoisie tenait le milieu entre ces deux classes, et alors ce qui ressemblait aux mœurs bourgeoises , était encore d'assez bon goût pour amuser les esprits les plus délicats. Ce temps n'est plus. Les mœurs , le goût, et les usages du grand monde, ont passé dans la bourgeoisie. 11 n'y a presque plus que deux tons , et il n'est plus permis à celui du peuple de dominer, méni-e dans
la comédie. Au théâtre, comme dans le monde, un valet et une soubrette parlent la langue de leurs maîtres. Le bourgeois gentilhomme est un homme bien élevé, madame Jourdain est une femme du monde. Tout s'est poli , et tout s'est émoussé. Mais remontons plus haut.
En morale et en politique on entend par les moeurs des hommes , leurs inclinations habituelles, ou la forme que l'habitude a donnée à leur naturel. Mais relativement aux arts d'imitation , et particulièremen t à l'égard de la poésie, l'idée qu'on atljacheaux W6ew/'.s est plus étendue: elle embrasse le naturel , l'iiabitude , et les accidents passagers qui se combinent avec l'un et l'autre. Ainsi , dans le système des mœurs poétiques sont comprises les inclinations et les affections de l'ame.
Celui qui veut peindre les mœurs doit donc se proposer ces trois objets d'étude : la nature , l'habitude, et la passion.
Le premier soin d'un peintre qui veut exceller dans son art , est de chercher des modèles dans lesquels les proportions , les formes, les contours, les mouvements , les attitudes , soient tels que les donne la nature avant que l'habitude en altère la pureté. Le même soin doit occuper le poète : il est comme impossible que, dans l'homme en société , le naturel soit pur et sans mélange ; mais peut-être, avec un esprit juste et capable de réflexion , n'est-il pas aussi malaisé qu'il le semble , de distinguer, en soi-même et dans ses pareils.
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ce que. le naturel j produit , de ce que la culture V transplante. Le soin de sa vie et de sa défense , de son repos et de sa liberté ; le ressentiment du ])ien et du mal ; les retours d'afFeclion et de haine; les liens du sang et ceux de l'amour ; la bienfaisance, la douce pitié, la jalousie et la vengeance, la répugnance à obéir, et le désir de dominer, tout cela se voit dans l'homme inculte bien mieux que dans l'homme civilisé. Or plus ces formes primitives seront senties sous le voile bizarrement varié de l'éducation et de l'habitude, plus ces mouvements libres et naturels s'observeront à travers la gêne où les retiennent le manège des bienséances el l'esclavage des préjugés , plusl'efTet de l'imitation sera infaillible ; car la nature est audedans de nous -même avide de tout ce qui lui ressendjle et empressée à le saisir. Voyez dan^ nos spectacles avec quels transports elle applaudit un trait qui la décèle et qui l'exprime vivement. Si dofnc le poète me demande où il doit chercher la nature pour la consulter , je lui répondrai. En vous-même : Nosce te ipsum. C'est moi que j'étudie quand je veux connaître les autres , disait Fontenelle ; c'était aussi le secret de l'éloquent Massillon : et sous combien de faces Montaigne nous peint tous tant que nous sommes , en ne nous parlant que de lui !
La différence des climats et des âges est la première qu'il faut étudier dans les mœurs , parce qu'elle lient à la nature.
Le climat décide surtout du degré d'énergie , d'activité, de sensibilité, de chaleur dans le caractère , et des inclinations qui lui sont analogues. Les climats froids produiront des hommes moins ardents que d'autres , mais plus laborieux , plus actifs , plus vigoureux par leur complexion , plus entreprenants par l'impulsion du malaise, plus occupés de leurs besoins , moins délicats dans leurs plaisirs , moins sensibles à la douleur , moins enclins à la volupté , peu susceptibles des passions adhérentes à la faiblesse , doués d'un esprit sérieux et mâle, d'une ame ferme et d'un courage patient. Sévèrement traités par la nature, ils en contractent l'âpre té ; et comme ils attachent peu de prix à la vie , ils comptent pour peu de chose les dangers qu'elle court. Durs pour euxmêmes, ils le sont pour les autres, sans croire leur faire injustice. L'indépendance, la liberté, le droit de la force , la gloire de l'invasion , et le butin pour prix de la victoire ; voilà leur code naturel. Les climats chauds donnent au caractère plus d'ardeur et de véhémence , mais moins d'activité , de force, et de courage. La chaleur est dans les fluides , mais les solides énervés s'y refusent; en sorte que les hommes sont à la fois amollis et passionnés. Crime et vertu, tout s'y ressent et de l'ardeur du sang, et delà faiblesse des organes. L'amour , la haine , la jalousie , la vengeance , l'ambition même , y bouillonnent au fond des cœurs ; mais les moyens les plus faciles
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de s'assouvir sont ceux que la passion préfère. La trahison y est en usage, non parce qu'elle est moins périlleuse, mais parce qu'elle est moins pénible. La lâcheté n'j est point dans l'ame , mais dans le corps : on y est esclave et tyran par indolence; on y semble moins attaché à la vie' qu'à la paresse ; le besoin seul y fait violence à la nature. Les peuples des climats tempérés tiennent le milieu entre ces deux extrêmes : actifs , mais moins infatigables que les premiers; voluptueux, mais moins amollis que les seconds; leur volonté, leur force, leur ardeur, leur constance, sont également modérées ; l'énergie de l'ame , et du corps est la même ; les passions , au lieu de fermenter, agissent, et s'apaisent en s'exhalant. De cet accord des facultés morales et physiques , résulte , et dans le bien et dans le mal , un état de médiocrité éloigné de tous les excès , un caractère mitoyen entre le vice et la vertu , incertain dans son équilibre , également susceptible des inclinations contraires, et aussi variable que le climat dont il éprouve l'influence.
Horace a merveilleusement bien décrit les mœurs des différents âges de la vie , qu'Aristote avait analysées , et il serait superflu de transcrire ici ces beaux vers que tout le monde sait par cœur. Mais à ces deux causes naturelles de la diversité des mœurs se joint l'influence de l'habitude ; et celle-ci est un composé des impressions répétées que font sur nous l'instruction . l'exer-
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<ice, l'opinion, el l'exemple. C'est donc peu d'avoir étudié dans l'honnne moral ce que les peintres appellent le nu; il faut s'instruire des différents modes que l'institution a pu donner à la nature , selon les lieux et les temps. Prendendo la poesia ogni sua luce délia luce del historia... senza la (juale la poesia camina in oscurissime ténèbre. (Le Tasse.)
« Celui qui sait ce qu'on doit à sa patrie, à ses amis, à ses parents, quels sont les droits de l'hospitalité , les devoirs d'un sénateur et d'un juge , les fonctions d'un général d'armée ; celui-là, dit Horace , est en état de donner à ses personnages le caractère qui leur convient. « Horace parlait des mœurs romaines; mais combien de nuances à observer dans la peinture des mêmes caractères pris en divers climats^ ou dans des siècles différents ! C'est là qu'un poète doit s'instruire en parcourant les annales du monde. Le culte , les lois , la discipline, les opinions , les usages , les diverses formes de gouvernement, l'influence des mœurs sur les lois , des lois sur le sort des empires ; en un mot , la constitution physique , morale et politique des divers peuples de la terre , et tout ce qui dans l'homme est naturel ou factice, de naissance ou d'institution, doit entrer essentiellement dans le plan des études du poète : travail immense , mais d'où résulte cette idée universelle , qui , selon Gravina , est la mère de la fiction , comme la nature est la mère de la vérité.
Encore cette théorie serait-elle insuffisante sarij.
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l'élude pratique des mœurs. Le peintre le plus versé dans le dessin et dans l'étude de l'antique, ne rendra jamais la nature avec cette vérité qui lait illusion , s'il n'a sous les yeux ses modèles. Il en est de même du poète : la lecture et la méditation ne lui tiennent jamais lieu du commerce fréquent des hommes; pour bien les peindre, il faut les voir de près , les écouter, les observer sans cesse : un mot, un coup d'œil , un silence, une attitude , un geste est quelquefois ce qui donne la vie , l'expression , le pathétique à un tableau qui sans cela manquerait d'ame et de vérité. Mais ce n'est pas d'après tel ou tel modèle que l'on peint la nature dans le moral ; c'est d'après mille observations faites çà et là , et qui , semblables à ces molécules organiques , imaginées par un philosophe poète , attendent au fond de la pensée le moment d'éclore et de se placer :
Respicere exemplarvitœ morumquejiibebo Doctum ïmitatorem, et veras hinc ducere voces.
C'est dans un monde poli, cultivé, qu'il prendra des idées de noblesse et de décence ; mais pour les mouvements du cœur humain , le dirai- je? c'est avec des hommes incultes qu'il doit vivre, s'il veut les voir au naturel. L'éloquence est plus vraie , le sentiment plus naïf, la passion plus énergique, l'ame enfin plus libre et plus franche parmi le peuple qu'à la cour : ce n'est pas que les hommes ne soient hommes partout ; mais la poli-
tesse est un fard qui eftace les couleurs naturelles. Le grand monde est un bal masqué.
Je sais combien il est essentiel au poète de plaire à ce monde qu'il a pour juge, et dont lé goût éclairé décidera de ses succès ; mais quand le naturel est une fois saisi avec force, il est facile d'y jeter les draperies des bienséances.
La différence la plus marquée dans les mœurs sociales , est celle qui distingue les caractères des deux sexes. Elle tient d'un côté à la nature, et de l'autre à l'institution.
Ce qui dérive de la faiblesse et de l'irritabilité des organes ; la finesse de perception , la délicatesse de sentiment , la mobilité des idées , la docilité de l'imagination , les caprices de la volonté , la crédulité superstitieuse , les craintes vaines , les fantaisies, et tous les vices des enfants : ce qui dérive du besoin naturel d'apprivoiser et d'attendrir un être sauvage , fier et fort , par lequel on est dominé; la modestie, la candeur, la simple et timide innocence , ou , à leur place , la dissimulation , l'adresse , l'artifice , la souplesse , la complaisance, tous les raffinements de l'art de séduire et d'intéresser : enfin ce qui dérive d'un état de dépendance et de contrainte, quand la passion se révolte et rompt les liens qui l'enchaînent; la violence , l'emportement et l'audace du désespoir; voilà le fonds des mœurs du côté du sexe le plus faible, et par là le plus susceptible des mouvenienls passionnés.
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Da côté de l'homme , un fonds de rudesse , dapreté, de férocité même, vices naturels de la force; pins de courage habituel, plus d'ég-alité, de constance; les premiers mouvements de la franchise et de la droiture , parce que , Se sentant plus libre , il en est moins craintif et moins dissimulé; un orgueil plus altier, plus impérieux , plus ouvertement despotique, mais un amourpropre moins attentif et moins adroit à ménager ses avantages; un plus grand nombre de passions , et chacune moins violente , parce que , moins captive et moins contrariée , elle n'a point , comme dans les femmes , le ressort que donne la contrainte aux passions qu'elle retient ; voilà le fonds des mœurs du sexe le plus fort.
V^iennent ensuite les différences des états de la vie. Les mœurs d'un peuple chasseur seront sauvasres et cruelles; accoutumé à voir couler le sang , l'habitude le rend prodigue , et du sien , et de celui d'autrui : la chasse est la sœur de la guerre. Les mœurs d'un peuple pasteur sont douces et voluptueuses ; il a les vices de l'oisiveté et les vertus de la paix. Les mœurs d'un peuple laboureur sont plus sévères et plus pures : le père et la mère de l'innocence sont le travail et la frugalité. Les mœurs d'un peuple navigateur sont corrompues par la soif des richesses; car le commerce est l'aliment et le germe de l'avarice; et celui qui passe sa vie à s'exposer pour de l'argent n'est pas éloigné de se vendre.
Nouvelle différence entre le peuple des campagnes et le peuple des villes : dans l'un , les désirs sont bornés comme les besoins , et les besoins connue les idées; dans l'autre, l'imagination , la cupidité , l'envie , sont incessamment excitées par la vue des jouissances qui environnent la pauvreté. Plus de défiance, de ruse, d'opiniâtreté dans le villageois, parce qu'il est sans cesse exposé aux surprises de la fraude et de l'usurpation ; plus de sécurité , de droiture et de bonne foi dans le citadin, parce qu'il est protégé de plus près par les lois , et qu'il n'est pas obligé d'être en garde contre l'injustice et la force.
Parmi les différents ordres de citoyens ;, encore mille nuances dans lès mœurs; chaque condition a les sien nés : la noblesse ,1a bourgeoisie, l'homme d'épée, l'homme de robe, l'artisan ,etle financier, ( je ne parle point de l'église , quoique la censure poélique ne l'ait pas toujours épargnée ) , tous les' rangs , toutes les professions , forment ensemble un tableau vivant et varié à l'infini , où l'éducation , l'habitude ,1e préjugé , l'opinion , la mode, et le travail continuel de la vanité pour établir des distinctions . donnent aux mœurs àe la société mille et mille couleurs diverses. Voilà le grand objet des études du poète.
Mais avec ces mœurs générales se combinent les accidents qui les modifient diversement selon les divers caractères , et plus encore selon les circonstances de l'action : d'où résulte une variété
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inépuisable. Le même caractère a jîaru dix fois sur la scène , et toujours difFérent par sa seule j)osition ; c'est comme le modèle d'une école de tiessin , qui varie ses attitudes , ou que chacun copie d'un côté différent. Tous les raisonneurs, tous les amoureux de Molière se ressemblent , et tous les amoureux comiques ressemblent à ceux de Molière. Dans Racine , tous les amants , ou tendres ou passionnés , ne diffèrent que par des nuances , ou plutôt par leur situation : supposez qu'ils changent de place; Britannicus sera Hippol\ te , Bajazet sera Xipharès ;, Hermione sera Roxane ; et , pour aller plus loin , Ariane sera Didon , Inès sera Monime ; Monime , Ariane ou Zaïre.
Au lieu que Racine avait fait ses femmes passionnées et ses hommes tendres, Voltaire a fait ses femmes tendres et ses hommes passionnés ; et de ce seul renversement de la même combinaison , il a tiré comme un nouveau théâtre.
A plus forte raison , si le poète combine la même passion avec de nouveaux caractères , ou deux passions opposées dans un caractère déjà connu , produira-t-il de nouvelles mœurs. Phocas est un tyran atroce ; mais il est père : il désire ardemment de perdre le roi légitime ; mais il craint d'immoler son fils : voilà un caractère rare , et pourtant naturel et vrai.
C'est dans la singularité surprenante de ces contrastes que consiste le merveilleux naturel
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qui convient à l'épopée et à la tragédie. Le modèle le plus parfait dans ce genre , le chef-d'œuvre du g-énie poétique , est le caractère d'Achille. Rien de plus extraordinaire que l'extrême sensibilité et l'extrême inflexibilité réunies dans le même homme : mais joignez-y l'extrême fierté , révoltée par une injustice outrageante; dès lors la bonté même et la droiture de son caractère, profondément blessées, doivent le rendre inexorable; et ce ne sera que pour venger un ami passionnément aimé , qu'il oubliera sa propre injure et son propre ressentiment.
Ce merveilleux naturel consiste aussi à contrarier les mœurs générales par les mœurs personnelles. Des hommes repu tés sauvages , qui ont reçu de la nature les lumières , la grandeur d'ame, les vertus simples et touchantes de Zamore et d'Alzire , avec ces principes dans l'ame , qu'il est honteux de manquer à sa foi, qu'il est affreux d'être ingrat et parjure , qu'il est beau de mourir plutôt que de trahir sa conscience, et qu'il est juste et grand de se venger, sont un composé de cet ordre extraordinaire et merveilleux.
Par la même raison , lorsqu'on voit dans une femme une vigueur de caractère dont l'homme est à peine capable, comme dans Pulchérie , dans Viriate , dans Cornélie , dans la Cléopatre de Rodoguîie ; ou , mieux encore , lorsque , dans la même femme, on voit le contraste de la faiblesse naturelles son sexe avec des élans de fierté , de
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courage et de force héroïque ; ce phénomène doit exciter la surprise et l'élonnement.
Où est donc alors la vérité de l'imitation? Elle est dans les causes morales, dont l'influence a dû modifier ainsi les mœurs ; dans les circonstances de l'action , qui donnent plus ou moins de force à la nature , à l'habitude, à la passion du moment: et c'est là véritablement ce qu'il y a de plus difficile. Un naturel simple et commun est aisé à imiter ou à feindre avec vraisemblance; mais un naturel extraordinaire et composé de qualités qui semblent se contrarier, quand il est ensemble et d'accord, est le chef-d'œuvre de l'invention. C'est là que l'éloquence est nécessaire au poète. Sans la véhémence de Cassius et les grands mouvements qu'il oppose à l'horreur naturelle du parricide , quelle apparence y aurait-il que le fils de César, juste , sensible et bon, consentît à l'assassiner? Quelle apparence y aurait-il qu'une mère comme Cléopatre eût fait poignarder un de ses fils et voulut empoisonner l'autre, si l'éloquence de sa passion n'avait rendu cette atrocité vraisemblable et comme naturelle , dans une ame où l'ambition s'est changée en fureur?
Trône , à l'abandonner je ne puis consentir ; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.
Le comique a aussi sa façon de renchérir sur la nature. Un caractère dans la société ne se montre pas à chaque instant : l'avare ne se pré-
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sente pas sans cesse comme avare ; et tous les traits qui le dessinent ne lui échappent pas en un |Our. La comédie les rassemble : elle écarte les traits indifférents, elle rapproche ceux qui marquent : tout ce qu'elle fait dire ou faire au personnage ridicule , l'annonce et le caractérise : l'action n'en est que le tableau ; et ce tableau , formé de Iraits pris cà et là, fait un ensemble plus continu cl plus complet qu'aucun modèle individuel ne peut l'être. Telle est la sorte d'exagération que se permet la comédie ; et pour la rendre vraisemblable, il faut que tous les incidents qui fout sorhr le caractère soient naturellement amenés , de façon que chaque circonstance paraisse naître spontanément pour seconder l'intention au peintre et lui ])lacer le modèle à son gré. C'est Je talent sublime de Molière; et aucun poète jamais ne l'a porté aussi loin que lui.
Sa grande méthode, en imitant les mœurs ^ était d'en marquer les contrastes, en opposant les deux extrêmes l'un à l'autre, et quelquefois à tous les deux un caractère modéré ; en sorte que ces deux vers d'Horace ,
Est inodus in rébus, suntcerddeniqiiejînes, Quos ultra citratjue nequit consistere rectum. ...
renferment tout l'art de Molière.
A un père avare il oppose des enfants prodigues , des valets fripons, une intrigante intéress.ée. Au fourbe hypocrite il oppose d'un côté un
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hon homme et une bonne femme , crédules, simples , engoués de sa fausse dévotion ; d'un autre côté, un jeune homme impétueux qui déteste l'hvpocrisie , une soubrette fine , adroite et pénétrante , qui dit tout ce qu'elle a dans l'ame ; et au milieu , un homme sage et une femme vertueuse, qui , l'un par sa raison , l'autre par sa conduite, pressent le fourbe et le démasquent. Après ce groupe, le plus étonnamment conçu, le plus savamment composé qui fut jamais sur aucun théâtre , et qu'on peut regarder comme le prodige du génie comique , il est inutile de citer les contrastes des Femmes savantes , du Misanthrope y du Bourgeois Gentilhomme , et àe L'Ecole des Maris. Dans presque toutes ses compositions, Molière a suivi sa méthode ; et c'est bien là vraiment le moule qu'il semble avoir cassé , pour être inimitable.
On ne lit pas sans impatience , dans le discours de Brumoi sur la comédie, qiie le coloris d'Aristopbane est un coloris outré ; celui de Ménandre , un coloris trop faible : celui de Molière , un vernis singulier, composé de Vun et de Vautre. Molière avait peint Tartufe ; et le vernis de ce tableau ne plaisait pas à tout le monde.
Rapin examine si, dans la comédie, on peut faire des images plus grandes que le naturel ; un avare plus avare, un fâcheux plus impertinent et plus incommode qu'il ne l'est ordinairement; et il dit : Plaute , qui voulait plaire au peuple , Va fait ainsi; mais Térence , qui voulait plaire