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aux honnêtes genSj, se renfermait dans les bornes de la nature, et il représentait les vices sans les grossir. Ce même Rapin n'aimait pas Molière , et sous le nom de Plante on voit qu'il l'attaquait. Mais qui avait dit à Rapin jusqu'où l'importunilé d'un làclieux , et l'avarice d'un harpagon, pouvaient aller naturellement? Qui lui avait dit que la comédie dût se borner à l'imitation individuelle de telle ou de telle personne? Pourquoi, si d'une seule action de deux ou trois heures un poète a le génie et l'art de faire le tableau d'un vice, présenté sous toutes ses faces et dans tous ses effets, sans que l'intrigue soit trop chargée , sans que les incidents soient trop accumulés, sans qu'en un mot la vraisemblance ou l'air de vérité y manquent; pourquoi ne le ferait-il pas? Rapin aurait dû savoir qu'imiter ce n'est pas faire une chose semblable, mais une chose ressemblante ; que ce ne serait pas la peine d'aller au théâtre pour ne voir que la copie exacte de ce que l'on voit dans le monde ; que toute espèce de poésie doit embellir la nature ; que l'enibellir, dans le comique, c'est rendre la peinture du ridicule plus vive et plus saillante que la réalité , et que cela ne peut se faire qu'en réunissant les traits les plus marqués du caractère que l'on peint, dans le plus grand nombre possible , sans faire violence à la nature et à la vérité.
Quelques observations relatives à la bonté et
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à hi vérité des mœurs , achèveronL J'en développer la théorie.
J'ai distingué dans les mœurs les qualités et les inclinations de l'anie. Par les qualités de l'ame, le caractère est décidé naturellement tel ou tel: par les inclinations, il obéit, ou à la nature, ou à l'habitude; et à celle-ci, secondant ou contrariant celle-là: par les affections, il reçoit une forme accidentelle, souvent analogue , quelquefois opposée à son naturel et à ses penchants. u L'homme, dit Gravina, s'éloigne de son caractère quand il est violemment agité, comme l'arbre est plié par les vents. )) Cet effet naturel des passions est le grand objet de la tragédie.
Distinguons à présent deux sortes de caractères , les uns destinés à intéresser pour euxmêmes , les autres destinés à rendre ceux-là plus intéressants.
Les mœurs du personnage dont vous voulez que le péril inspire la crainte , et que le malheur inspire la pitié , doivent être bonnes , dans le sens d'Aristote. « Il y a , dit-il, quatre choses à observer dans les mœurs : qu'elles soient bonnes, convenables, ressemblantes, et égales... La première , et la plus importante , est qu'elles soient bonnes. » Mais comment accorder ce passage avec celui-ci? « L'inclination, la résolution exprimée par les mœurs ^ peut être mauvaise ou bonne; les mœurs doivent l'exprimer telle qu'elle est. « Par la bon.té des mœurs ^ n'a-l-il donc entendu que la
vérité? Non; il exige que les mœurs soient bonnes, dans le même sens qu'il a dit qu'un personnage doit être boTi : ce qui le prouve , c'est l'exemple que iui-niènie il en a donné. « Une femme, dit-il , peut éUe bonne , un valet peut être bon , quoique les femmes soient communément plutôt méchantes que bonnes, et que les valets soient absolument méchants. »
et Je crois, dit Corneille, en tâchant de fixer l'idée que ce philosophe attachait à la bonté des mœurs, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle , selon qu'elle est propre et convenable à la personne qu'on introduit. >^
Mais si l'on observe qu'Aristote ne s'occupe jamais que du personnage intéressant , il est bien aisé de l'entendre. Son principe est que ce personnage doit être digne de pitié. Il exige donc en général la bonté poétique des mœurs , c'est-à-dire la convenance , la ressemblance , l'égalité ; mais pour le personnage intéressant, il veut encore une bonté morale , c'est-à-dire un fonds de bonté naturelle , qui perce à travers les erreurs , les faiblesses, les passions.
II est plus difficile de démêler ce caractère primitif dans le vice que dans le crime : le ^ ice est une pente habituelle ; le crime n'est qu'un mouvement. Sur la scène on ne voit pas l'instant où l'homme vicieux ne l'était pas encore; on n'y voit pas même les progrès du vice : ainsi dans le
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vice on conî<^)nJ l'iiabitude avec la nature; au lieu que l'Iiomnie innocent et même vertueux peut être coupable d'un moment à l'autre; le spectateur voit le passage et la violence de l'impulsion. Or, plus l'impulsion est forte et moralement irrésistible , plus aisément le crime obtient grâce à nos jeux, et par conséquent mieux la crainte ([u'il inspire se concilie avec l'estime , la bien\eillance et la pitié. Du crime on sépare le criminel, mais on confond presque toujours le vicieux avec le vice.
D'ailleurs le vice est uneliabitude tranquille et lente, peu susceptible de combats et de mouvements pathétiques; au lieu que le crime est précédé du trouble et accompagné du remords. L'un ne suppose que mollesse et lâcheté dans l'ame ; l'autre y suppose une vigueur qui, dans d'autres circonstances, pouvait se changer en V ertu. Enfin la durée de l'action théâtrale ne suffit pas pour corriger le vice; et un instant suffit pour passer de l'innocence au crime ^ et du crime au repentir : c'est même la rapidité de ces mouvements qui fait la beauté, la chaleur, le pathétique de l'action.
Le personnage qui, dans l'intention du poète , dtvit attirer sur lui l'intérêt, peut donc être coupable, mais non pas vicieux ; et s'il l'a été, on ne doit le savoir qu'au moment qu'il cesse de l'être. C'est une leçon que nous a donnée l'auteur de L'Enfant prodigue. Encore le vice qu'on al~
tribue au personnage inléressant, nedoil-il supposer ni méchanceté, ni bassesse, mais une faiblesse compatible avec un heureux naturel. Le jeune Euphémon en est aussi l'exemple. Voyez Tragédie.
La bonté des mœurs théâtrales, dans le sens d'Aristote, n'est donc que la bonté naturelle du personnage intéressant. Ce personnage était le seul qu'il eût en vue; et en effet , voulant qu'il fût malheureux par une faute involontaire, il n'avait pas besoin de lui opposer des méchants ; les dieux et la destinée en tenaient lieu dans les sujets conduits par la fatalité : aussi n'y a-t-il pas un méchant dans XOEdipe; et dans VIphigénie en Tauride y il suffît que Thoas soit timide et superstitieux. Il en est de même des sujets dans lesquels la passion met l'homme en péril , ou le conduit dans le malheur; il ne faut que la laisser agir : pour rendre ses effets terribles et louchants , on n'a pas besoin d'une cause étrangère. Tous les caractères sont vertueux dans la tragédie de Zaïre; et Zaïre finit par être égorgée de la main de son amant. C'est même un défaut dans la fable à' Inès j que la cause du malheur soit la scélératesse, au lieu delà passion : l'action est plus pathétique, je l'avoue; mais elle en est beaucoup moins morale. La perfection de la fable, à l'égard des mœurs, est que le malheur soit l'effet du crime, et le crime l'effet de l'égarement.
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Plus la passion est violente, plus le crime peut être grand, et la peine qui le suit douloureuse et terrible. Alors, en plaignant le coupable, on se dit à soi-même : « Le Ciel qui le punit est rigoureux , mais il est juste ; " et la pitié qu'on en ressent n'est point mêlée d'indignation. Si, au contraire, une passion faible fait commettre un crime atroce, cela suppose un homme méchant : si une faute légère est punie par un malheur affreux , cela suppose des dieux injustes : si un malheur léger est la peine d'un crime horrible, c'est une sorte d'impunité dont l'exemple est pernicieux. Le moyen de tout concilier est donc de commencer par donner à la passion le plus haut degré de chaleur et de force; et puis de la faire agir dans son accès, sans que la réflexion ait le temps de la ralentir et de la modérer. La scélératesse du crime d'Atrée vient, non pas de ce qu'il est atroce , mais de ce qu'il est médité. Oserais-je le dire? il y avait un moyen de rendre Médée intéressante après son crime : c'était de rendre Jason perfide avec audace; de révolter le cœur de Médée par l'indignité de ses adieux; de saisir ce moment de dépit, de rage , de désespoir, pour lui présenter ses enfants; de les lui faire poignarder soudain ; de glacer tout à coup ses transports; de faire succéder à l'instant la mère sensible à l'amante indignée; et de la ramener sur le théâtre éperdue , égarée , hors d'elle-même, détestant la vie, et se donnant la
mort. Le tableau où Ton a peint ies enlanls de Médéekii tendant leurs mains innocentes, et la caressant avec un doux sourire , tandis que , le poignard à la main , elle balance à les égorger ; ce tableau , dis-je, est plus touchant, plus terrible , plus fécond en mouvements pathétiques , et plus théâtral que celui que je viens de proposer ; mais j'ai voulu faire voir par cet exemple, qu'il n'est presque rien que l'on ne pardonne à la violence de la passion. Toutefois, pour qu'elle soit digne de pitié dans ces mouvements qui la rendent atroce , il faut la peindre avec ce trouble , cet égarement , ce désordre des sens et de la raison , où l'ame ne se consulte plus , ne se possède plus elle-même. Les passions les plus intéressantes sont par là même les plus dangereuses : ainsi la terreur et la pitié naissent d'une même source. La haine est triste et pénible , elle nous pèse et nous importune. L'envie suppose de la bassesse dans l'ame et porte son supplice avec elle. L'ambition a de la noblesse ; mais comme l'orgueil , l'audace , la résolution, la fermeté qu'elle exige, ne sont pas des qualités touchantes , elle intéresse faiblement. La vengeance, la colère, le ressentiment des injures, sont plus dans la nature des hommes nés sensibles, et disposés à la vertu par la bonté de îeurcaractère : cette sensibilité, cette bonté même, sont quelquefois le principe et l'aliment de ces passions; c'est ce qu'Homère a mervedleusemenî <'xprimé dans la colère d'Acliille.
En général le même attrait qui fait le dang-er de la passion, fait l'inlérét du malheur qu'elle cause ; et plus il est doux et naturel de s'y livrer, plus celui qui s'est perdu en s'y livrant est à plaindre, et son exemple à redouter. Des crimes et des malheurs dont la bonté d'ame , dont la vertu même ne défend pas , doivent faire trem- ])ler l'homme vertueux, et à plus forte raison l'homme faible. On méprise, on déteste les passions qui prennent leur source dans un caractère vil ou méchant, et cette aversion naturelle en est le préservatif; mais celles qu'animent les sentiments les plus chers à l'humanité nous intéressent par leurs causes; leurs excès mêmes trouvent grâce à nos yeux. Voilà celles dont il est besoin que les exemples nous garantissent; et rien n'est plus propre que ces exemples à réunir les deux fins de la tragédie , le plaisir qui naît de la pitié, et la prudence qui naît de la crainte.
D'où il s'ensuit qu'après les sentiments de la nature, que je ne mets pas au nombre des passions funestes , quoiqu'ils puissent avoir leur danger et leur excès , comme dans Hécube , la plus théâtrale de toutes les passions, la plus terrible, la plus touchante par elle-même, c'est l'amour; non pas l'amour, fade et langoureux , non pas la froide galanterie , mais l'amour en fureur, l'amour au désespoir, qui s'irrite contre les obstacles , se révolte contre la vertu même, ou ne lui cède
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qu'en frémissant. C'est dans ses emportements, ses transports , c'est au moment qu'il rompt les liens de la patrie et de la nature , au moment qu'il veut secouer le frein de la honte, ou le joug du devoir; c'est alors qu'il est vraiment tragique. Mais c'est alors, dit- on, qu'il dégrade et déshonore les héros. Il fait bien plus , il dénature l'homme, comme toutes les passions furieuses; et il n'en est que plus digne d'être peint avec ses crimes et ses attraits. Il semble que le bannir du théâtre, ce soit le bannir de la nature; mais s'il n'était plus sur la scène, en serait-il moins dans le cœur? «Le théâtre, dit-on, le rend intéressant, et par là même contagieux. )) Le théâtre, puis-je dire à mon tour, le peint redoutable et funeste; il enseigne donc à le fuir. Mais avec des réponses vagues , on élude tout et l'on n'éclaircit rien : allons au fait. 11 est bon qu'il y ait des époux , et il est bon que ces époux s'aiment. Or ce sentiment haturel, celte union, celle harmonie de deux âmes , où se cache l'attrait du plaisir, ce n'est pas l'amitié, c'est l'amour. Il est facile de m'entendre. Cet amour chaste et légitime est un bien ; il remplit les vues de la nature , il suppose la bonté du coeur, la sensibilité, la tendresse ; caries méchants ne s'aiment pas. L'amour est donc intéressant dans sa cause et dans son principe. « Mais cet amour , si pur et si doux , devient souvent furieux et coupable. » Oui, sans doute , et c'est là ce qui le rend digne d'effroi
dans ses effets , comme il est cligne de pitié dans sa cause. S'il y a quelque passion en même temps plus séduisante et plus funeste que celle de l'amour, elle mérite la préférence ; mais si l'amour est celle des passions qui réunit le plus de charmes et de dangers, c'est de toutes les passions celle dont la peinture est en même temps la plus tragique et la plus morale.
Les mœurs de l'épopée, je l'ai déjà dit, sont les mêmes que celles de la tragédie , aux différences près qu'exigent l'étendue et la durée de l'action. L'épopée demande que le passage d'un état de fortune à l'autre, ou , si l'on veut, de la cause à l'effet, soit progressif et assez, lent pour donner aux incidents le temps de se développer. Les passions qu'elle emploie ne doivent donc pas être des mouvements rapides et passagers, mais des sentiments vifs et durables , comme le ressentiment des injures, l'amour, l'ambition , le désir de la gloire , l'amour de la patrie , etc. De là vient que Le Bossu croit devoir préférer, pour l'épopée, des mœurs habituelles à des mœurs passionnées; mais il se trompe, et la preuve en est dans l'avantage du poème pathétique sur le poème qui n'est que moral. Les habitudes sont fortes, mais elles sont presque toutes froides , si la passion ne s'y mêle et ne les sauve de la langueur.
« La beauté de l'action tragique consiste, dit le Tasse , dans une révolution soudaine et inat-
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teiitlue, et dans la grandeur des événements qui excitent la terreur et la pitié. La beauté de l'ac lion épique est fondée sur la haute vertu militaire, sur la magnanime résolution de mourir pour son pa)s, etc. La tragédie admet des personnages qui ne sont ni bons ni méchants , mais d'une qualité mixte. Le poème épique demande des vertus éminentes , comme la piété dans Enée , la valeur dans Achille , la prudence dans Ulysse ; et si quelquefois la tragédie et l'épopée prennent le même sujet, elles le considèrent diversement. Dans Hercule , Thésée , etc. , l'épopée considère la valeur et la grandeur d'ame ; la tragédie les regarde comme tombés dans le malheur par quelque faute involontaire. »
Cette distinction n'est fondée, ni en exemple, ni en raison ; et Gravina me semble avoir mieux vu que le Tasse , lorsqu'il demande pour l'épopée , comme pour la tragédie , des caractères mêlés de vices et de vertus. «Homère, dit-il, voulant peindre des mœurs véritables et des passions naturelles aux hommes , ne représente jamais ceux-ci comme parfaits ; il ne leur suppose pas même toujours un caractère égal et sans quelque variation. Quiconque peint autrement que lui a un pinceau sans vérité et qui ne peut faire illusion.
« Les hommes, ajoute- t-il, soit bons, soit mauvais, ne sont pas toujours occupés de malice ou de bonté. Le cœur humain flotte dans le tour-