‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 19 sur 27 · DE L I T T É 11 1 T U R E · texte numérisé non relu

DE L I T T É 11 1 T U R E

vertu , OU si elle en défend la cause , ce doit être avec l'éloquence d'un zèle ardent et généreux. Il en est des tableaux que Vode peint comme des sentiments qu'elle exprime : le poète en doit être affecté, comme il veut m'en affecter moi-même. La Motte a connu toutes les règles de Vode ^ excepté celle-ci : de là vient qu'il a mis dans les siennes tant d'esprit et si peu de chaleur : c'est de tous les poètes lyriques celui qui annonce le plus d'enthousiasme , et qui en a le moins. Le sentiment et le génie ont des mouvements qui ne s'imitent pas.

Boileau a dit , en parlant de Vode :

Son style impétueux souvent marche au hasard ; Chez elle un beau désordre est un eflet de l'art.

On ne saurait croire combien ces deux vers, mal entendus , ont fait faire d'extravagances. On s'est persuadé que Vode appelée pindarïfjue ne devait aller qu'en bondissant : de là tous ces mouvements qui ne sont qu'au bout de la plume , et ces formules de transports : Qu entends -Je P Où suisje F Que vois-je ? qui ne se terminent à rien.

Qu'Horace , dans une chanson à boire , se dise inspiré par le dieu du vin et de la vérité pour chanter les louanges d'Auguste, c'est une flatterie ingénieuse , déguisée sous l'air de l'ivresse : la période est courte , le mouvement est rapide, le feu soutenu, et l'illusion complète. Mais à ce début :

lî L E ai E iN r ii

Quo me , Bacche , rapis , tui Plénum ?

comparez celui de Vode ^ sur la prise de Nainur :

Que'Ie docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?

Celte docte et sainte ivresse n'est point le langage d'un homme enivré. Supposé même que le style en fût aussi véhément, aussi naturel que dans la version latine :

Qiiis mejuror ebrium rapii Jmpotens ?

Ce début serait déplacé : ce n'est point là le premier mouvement d'un poète qui a devant les jeux l'image sanglante d'un siège.

Celui des modernes qui a le mieux pris le ton de Vode, surtout lorsque David lé lui a donné, Rousseau , dans Vode à M. du Luc , commence par se comparer au ministre d'Apollon , possédé du dieu qui l'inspire :

Ce n'est plus un mortel , c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix.

Ce début me semble bien haut, pour un poème dont le style finit par être l'expression douce et touchante du sentiment le plus tempéré.

Pindare , en un sujet pareil, a pris un ton beaucoup plus humble. « Je voudrais voir revivre Chiron , ce centaure ami des hommes , qui nourrit Esculape et qui l'instruisit dans l'art di-

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vin de guérir nos maux Ah ! s'il habitait encore sa caverne , si mes chants pouvaient l'attendrir , j'irais moi-même l'engager à prendre soin des héros , et j'apporterais , à celui qui tient sous ses lois les campagnes de l'Etna et les bords de l'Aréthuse, deux présents qui lui seraient chers, la santé plus précieuse que l'or, et une hymne sur son triomphe. "

Kien de plus imposant , de plus majestueux que ce début prophétique du poète français que je viens de citer.

Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille : Rois, soyez attentifs; peuples , prêtez l'oreille ; Que l'univers se taise et m'écoute parler. Mes chants vont seconder les accords de ma lyre: L'esprit saint me pénétre , il m'échauffe , il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.

Mais quelles sont ces vérités inouies ? « Que vainement l'homme se fonde sur ses grandeurs et sur ses richesses , que nous sommes tous mortels , et que Dieu nous jugera tous. » Voilà le précis de cette ode.

Horace débute comme Rousseau, dans les leçons qu'il donne à la jeunesse , romaine , sur j'iné'T^alité apparente et sur l'égalité réelle entre les hommes:

Carmina non prias

Audita , Musarum mcerdos ,

Firginibus fjuerist/ue cnnto.

Mais voyez conmie il se soutient. C'est peu de

celle vérilé que Rousseau a développée :

Mfjua legc nécessitas Sordtur insignes et imos.

Horace oppose les terreurs de la tyrannie, les inquiétudes de l'avarice, les dégoûts, les sombres ennuis de la fastueuse opulence, au repos, au doux sommeil de l'humble médiocrité. C'est de là qu'est prise cette grande maxime qui passe encore de bouche en bouche ,

Regum timendorum in proprios grèges , Reges in ipsos imperium est Jovis ,

Clari giganteo triiunpho ,

Cuncta supercilio moventis.

et ce tableau si vrai, si terrible delà condition des tvrans ;

Districtus ensis cui super impia Cert'ice pendet , non siculœ dapes

Dulcem elaborabunt saporem ,

Non avium cytharceque cantus Somnum reducent.

et celui que Boileau a si heureusement rendu . quoique dans un genrcmoins noble :

Sed timor et mince Scandant eodem cjuo dominiis , neqiic

Decedit œrata triremi ^ et Post equitem sedet atra cura.

Si ces vérités ne sont pas nouvelles , au moin.> sonl-elles présentées avec une force inouïe; et

cependant l'on reproche au poète le ton imposant qu'il a pris : tant il est vrai qu'il faut avoir de grandes leçons à donner au monde , pour être en droit de demander silence.

La Motte prétend que ce début , condamné dans un poème épique ,

Je chante le vainqueur des Vainqueurs de la terre ,

serait placé dans une ode. Oui , s'il était soutenu. « Cependant, dit-il , dans l'épopée comme dans Xode, le poète se donne pour inspiré » ; et de là il conclut que le style de Xode est le même que celui de l'épopée. Cette équivoque est de con-» séquence; mais il est facile de la lever. Dans l'épopée , on suppose le poète inspiré , au lien qu'on le croit possédé dans Xode.

Muse , dis-moi la colère d'Achille.

La muse raconte , et le poète écrit : voilà l'inspiration tranquille.

Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ? C'est lui-même.

Voilà l'inspiration pi^ophétique. Mais il faut bien se consulter avant de prendre un si rapide essor : par exemple , il ne convient pas à celui qui va décrire un cabinet de médailles; et après avoir dit , comme La I^fotte ,

Docte fureur , divine ivresse ,

Eu quels lieux m'as-tu transporté ?

l'on ne doit pas tomber dans de froides réflexions sur l'incertitude et l'obscurité des inscriptions et des emblèmes.

Le haut ton séduit les jeunes gens , parce qu'il marque l'enthousiasme : mais le difficile est de le soutenir; et plus l'essor est présomptueux, plus la chute sera risible.

L'air du délire est encore un ridicule que les poètes se donnent , faute d'avoir réfléchi sur la nature de Vode. Il est vrai qu'elle a le choix entre toutes les progressions naturelles des sentiments et des idées , avec la liberté de franchir les intervalles que la réflexion peut remplir : mais cette liberté a des bornes ; et celui qui prend un délire insensé pour l'enthousiasme , ne le connaît pas.

L'enthousiasme est, comme je l'ai dit, la pleine illusion où se plonge l'ame du poète. Si la situation est violente , l'enthousiasme est passionné : si la situation est voluptueuse , c'est un sentiment doux et calme. Kojez Enthousiasme.

Ainsi , dans Xode , l'ame s'abandonne ou à l'imagination, ou au sentiment. Mais la marche du sentiment est donnée par la nature ; et si l'imagination est plus libre , c'est un nouveau motif pour lui laisser un guide qui l'éclairé dans ses écarts.

On ne doit jamais écrire sans dessein ; et ce dessein doit être bien conçu avant que l'on prenne la plume, afin que la réflexion ne vienne

pas ralentir la chaleur du génie. Entendez un nuisicien habile préluder sur des touches harmonieuses: il semble voltiger en liberté d'un mode à l'autre, mais il ne sort point du cercle étroit qui lui est prescrit par la nature : l'art se cache, mais il le conduit ; et dans ce désordre tout est régulier. Rien ne ressemble mieux à la marche de Vode. Gravina en donne une idée encore pins grande, en parlant de Pindare , dont il semble avoir pris le style pour le louer plus magnifiquement. « Pindare, dit-il, pousse son vaisseau sur le sein de la mer : il déploie toutes les voiles , il affronte la tempête et les écueils: les flots se soulèvent et sont prêts à l'engloutir: déjà il a disparu à la vue du spectateur, lorsque tout à coup il s'élance du milieu des eaux , et arrive heureusement au rivage. »

Cette alléo;-orie , en déguisant le défaut essentiel de Pindare , ne laisse pas de caractériser Vode, dont l'artifice consiste à cacher une marche régulière sous l'air de l'égarement, comme l'artifice de l'apologue consiste à cacher un dessein rempli de sagesse, sous l'air de la naïveté. Mais ces idées , vagues dans les préceptes, sont plus sensibles dans les exemples. Etudions l'art du poète dans ces belles ortfp^ d'Horace: Jiistum et tenacem y etc. Descende cœlo , etc. Cœln tonnntem y etc.

Dans l'une , Horace voulait combattre le dessein proposé de relever les murs de Troie , et

Flcm.dc TAllrr. III. 25

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(ïy transférer le siège Je l'empire. Voyez le tour qu'il a pris. Il commence par louer la constance dans le bien. C'est par là , dit-il, que PoUux , Hercule, Romulus lui-même s'est élevé au rang des dieux. Mais quand il fallut v admettre le fondateur de Rome , Junon parla dans le conseil des immortels, et dit qu'elle voulait bien oublier que Romulus fut le sang des Troyens , et consentir à voir» dans leurs neveux les vainqueurs et les maîtres du monde , pourvu que Troie ne sortît jamais de ses ruines , et que Rome en fut séparée par l'immensité des mers. Celle ode est, pour la sagesse du dessein , un modèle peut-être unique ; mais ce qu'elle a de prodigieux, c'est qu'à mesure que le poète approche de son but, il semble s'en être écarté , et qu'il a rempli son objet lorsqu'on le croit tout à fait égaré.

Dans l'autre, il veut faire sentir à Auguste

l'obligation qu'il a aux muses , non-seulement d'avoir embelli son repos , mais de lui avoir appris à bien user de sa fortune et de sa puissance. Rien n'était plus délicat , plus difficile à manier. Que fait le poète? D'abord il s'annonce comme le protégé des muses. Elles ont pris soin de sa vie dès le berceau ; elles l'ont sauvé de tous les périls ; il est sous la garde de ces divinités tutélaires ; et en actions de grâces , il chante leurs louanges. Dès-lors il lui est permis de leur attiibuer tout le bien qu'il imagine , et en par-

ticulier la gloire de présider aux conseils d'Auguste , de lui inspirer la douceur , la générosité , la clémence :

f^os tene coiisiLiuin et dalis , et dalo Gaudetis almce.

Mais, de peur que la vanité de son héros n'en soit blessée, il ajoute qu'elles n'ont pas été moins utiles à Jupiter lui-même dans la guerre contre les Titans; et sous le nom de Jupiter et des divinités célestes qui président aux arts et aux lettres, il représente Auguste environné d'hommes sages, humains , pacifiques , qui modèrent dans ses mains l'usage de la force , de la force , dit le poète , V instigatrice de tous les forfaits ,

Vires oinne nef as animo moi'entes.

Dans la troisième , veut-il louer les triomphes d'Auguste et l'influence de son génie sur la discipline des armées romaines, il fait voir le soldat fidèle, vaillant, invincible sous ses drapeaux ; il le fait voir , sous Crassus, lâche déserteur de sa pairie et de ses dieux , s'alliant avec les Parthes , et servant sous leurs étendards. Il va plus loin, il remonte aux beaux jours de la république; et dans un discours plein d'héroïsme, qu'il met dans la bouche de Régulus, il représente les anciens Romains posant les armes et recevant des chaînes de la main des Carthaginois , en opposition avec les Romains du temps

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d'Auguste , vainqueurs des Parliies . et qui vont , dit-il , subjuguer les Bretons.

Gel art de flatter est eoninie imperceptible : le poêle nu pas même l'air de s'apercevoir du ])arallèle (]u'il présente. On le prendrait pour lin homme qui s'abandonne à son imagination , et qui oublie les triomphes présents, pour s'occuper des malheurs passés. Tel est le prestige de Vode.

C'est là qu'un 1)0.111 tîésoitlio est un effet de l'art.

En réfléchissant sur ces exemples, on voit que l'^imagination , qui semble égarer le poète, pouvait prendre milles autres routes , au lieu que dans Vode , où le sentiment domine , la liberlé du génie est réglée par les lois que la nature a prescrites aux uiouvemenls du cœur humain.

L'ame a son tact comme l'oreille ; elle a sa méthode comme la raison : or chaque son a un générateur; chaque conséquence, un principe : de même chaque mouvement de l'ame a une force qui le produit , une impression qui le détermine. Le désordre de Vode pathétique ne consiste donc pas dans le renversement de cette succession , ni dans l'interruption totale de la chaîne, mais dans le choix de celle des progressions naturelles qui est la moins familière , la plus inattendue, et, s'il se peut, en même temjis la plus lavorable à la poésie : j'en vais ttonner un exenq^le pris du même poète lalin.

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\ Ifgilc s'cmbaïqiie pour Alfièiies. Horace iait »lcs va;iix pour sou iuui , et recominaucle à tou?^ les dieux favorables aux nialclols ce navire où il a déposé la plus cliere nioilié de lui-même. ÏMais loul à coup le vojanl en mer , il se peiuL les dangers qu'il court , et sa frayeur les exagère. Il ne peut concevoir l'audace de celui qui le premier osa s'abandonner , sur un IVagile bois, à cet élément orageux et perfide. I^es dieux avaient séparé les divers climats de la terre par le pfofond abîme des mers : l'impiété des hommes a franchi cet obslaclc; et voilà comme leur audace ose enfreindre toutes les lois. Que ])ent-il y avoir de sacré pour eux? Ils ont dérobé Je feu du ciel ; et de là ce déluge de maux qui ont inondé la (erre et précipité les pas de la mort. IN'a-t-on pas vu Dédale traverser les airs, Hereule forcer les demeures sombres? 11 n'est rien de trop pénible , de trop périlleux pour les hommes. Dans notre folie , nous attaquons le Ciel , et nos crimes ne permettent pas à Jupiter de poser un moment la foudre.

Quelle est la cause de cette indignation ? Le danger qui menace les jours de Virgile : cette frajeur . ce tendre intérêt qui occupe l'ame du poète , est comme le ton fondamental de toutes les modulations de cette ode, à mon gré le chefd'œuvre d'Horace dans le genre passionné; qui est le premier de tous les genres.

.l'ai dit que la situation du poète et la nature

de son sujet déterminent le ton de Vnde. Or sa situation peut être, ou celle d'un homme inspiré qui se livre à l'impulsion d'une cause surnaturelle, '))elox mente nova ^ on celle d'un homme que l'imagination ou le sentiment domine, et qui se livre à leurs mouvements. Dans le premier cas , il doit soutenir le merveilleux de l'inspiration par la hardiesse des images et la sublimité des pensées: nil mortale Coqiiar. On en voit des modèles divins dans les prophètes: tel est le cantique de Moïse , que le sage Rollin a cité ; tels sont quelques-uns des psaumes de David , que Rousseau a paraphrasés avec beaucoup d'harmonie et de pompe ; telle est la prophétie de Joad dans \ Athalie de l'illustre Racine , le plus beau morceau de poésie lyrique qui soit sorti de la main des hommes , et auquel il ne manque, pour être une ode parfaite, que la rondeur des périodes dans la contexture des vers :

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ?

Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ?

C'est lui-même: il m'échauffe, il parle, mes yeux s'ouvrent;

Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.

Lévites , de vos sons prêtez-moi les accords ,

Et de ses mouvements secondez les transports.

Cieux , écoutez ma voix; terre, prête l'oreille. Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille. Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille. Comment en un plomb vil Ter pur s'est-il changé?

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Quel est dans le lieu saint, ce pontife égorgé ? Fleure , Jérusalem , pleure , cité perfide , Des prophètes divins malheureuse homicide. De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est un encens souillé.

Où menez-vous ces enfants et ces femmes ? Le Seigneur a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés ; Dieu ne veut plus (ju'on vienne à ses solennités. Temple , renverse-toi ; cèdres , jetez des flammes.

Jérusalem, objet de ma douleur.

Quelle main en ce jour t'a ravi tous tes charmes ? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes , Pour pleurer ton malheur ?

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés , Et porte sur le front une marque immortelle ?

Peuples de la terre, chantez:

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés ? Lève, Jérusalem , lève ta tête altièrc ; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés : Les rois des nations , devant toi prosternés ,

De tes pieds baisent la poussière) Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui , pour Sion , d'une sainte ferveur

Sentira son ame embrasée !

Cieux , répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur.

Dans cette inspiratiou , l'ordre des idées est le même que dans un simple récit : c'est la chaleur, la véhémence, l'élévation, le pathétique, en un

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mot, c'est le mouvement de l'ame du prophète , qui rend comme naturelle, dans l'enthousiasme «le Joad, la rapidité des passages; et voilà, dans son essor le plus hardi, le plus sublime, le seul égarement qui soit permis à Vode.

A plus forte raison , dans l'enthousiasme purement poétique, le délire du sentiment et de l'imagination doit -il cacher, comme je l'ai dit, un dessein régulier et sage , où l'unité se concilie avec la grandeur et la variété. C'est peu de la plénitude, de l'abondance, et de l'impétuosité qu'Horace attribue à Pindare, lorsqu'il le compare à un fleuve qui tombe des montagnes , et qui, enflé par les pluies ^ traverse de riches campagnes :

Fevi'et , inwiensusfjue mit proj'undo Pindavus ore....

il faut, s'il m'est permis de suivre l'image , que les torrents qui viennent grossir le fleuve se perdent dans son sein; au lieu que dans la plupart des odes qui nous restent de Pindare, ses sujets sont de faibles ruisseaux qui se perdent dans de grands fleuves. Pindare, il est vrai, inéle à ses récits de grandes idées et de belles images; c'est d'ailleurs un modèle dans l'art de raconter et de peindre en touches rapides. Mais pour le dessein de ses odes , il a beau dire qu'il rassemble, une multitude de choses, afin de prévenir le dégoût de l'uniforniité; il négiige trop l'unité

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ot l'ensemble : lui-niêine il ne sait quelquefois comiiienl revenir à son héros, et il l'avoue de bonne foi. Il est facile sans cloute de l'excuser par les circonstances; mais si la nécessité d'enrichir des sujets stériles et toujours les mêmes, par des épisodes intéressants et variés , si la gêne où devait être son génie dans ces poèmes de commande, si lès beautés qui résultent de ses écarts , suffisent à son apologie, au moins n'autorisent-elles personne à l'imiter : c'est ce que j'ai voulu faire entendre.

Du reste , ceux qui ne connaissent Pindare que par tradition, s'irnagineiit qu'il est sans cesse dans le transport ; et rien ne lui ressemble moins : son style n'est presque jamais passionné. Il y a lieu de croire que , dans celles de ses poésies où son génie était en liberté, il avait plus de véhémence ; mais dans ce que nous avons de lui , c'est de tous les poètes lyriques le plus tranquille et le plus égal. Quant à ce qu'il devait être en chantant les héros et les dieux , lorsqu'un sujet sublime et fécond lui donnait lieu d'exercer son génie, le précis d'une de ses odes en va donner une idée : c'est la première des Pylhiques, adressée à Hiéron , tyran de Syracuse , vainqueur dans la course des chars.

(( Lyre d'Apollon , dit le poète , c'est toi qui donnes le signal de la joie, c'est toi qui préludes au concert des Muses. Dès que tes sons se font entendre, la foudre s'éteint, l'aigle s'endort sous

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le sceptre de Jupiter; ses ailes rapides s'abaissent des deux côtés , relâchées par le sommeil ; une sombre vapeur se répand sur le bec recourbé du roi des oiseaux , et appesantit ses paupières ; son dos s'élève et son plumage s'enfle au doux frémissement qu'excitent en lui tes accords. Mars , l'implacable Mars , laisse tomber sa lance . et livre son cœur à la volupté. Les dieux mêmes sont sensibles au charme des vers inspirés par le sage Apollon, et émanés du sein profond des Muses. Mais ceux que Jupiter n'aime pas, ne peuvent soulFrir ces chants divins. Tel est ce géant à cent têtes , ce Typhée accablé sous le poids de l'Etna, de ce mont , colonne du ciel , qui nourrit des neiges éternelles, et du flanc duquel jaillissent à pleines sources des fleuves d'un feu rapide et brillant. L'Etna vomit le plus souvent des tourbillons d'une fumée ardente; mais la nuit , des vagues enflammées coulent de son sein et roulent des rochers avec un bruit horrible jusque dans l'abîme des mers. C'est ce monstre rampant qui exhale ces torrents de feu : prodige incroyable pour ceux qui entendent raconter aux voyageurs, comment , enchaîné dans les gouffres profonds de l'Etna, le dos courbé de ce géant ébranle et soulève sa prison , dont le poids l'écrase sans cesse. » De là Pindare passe à l'éloge de la iSicile et d'Hiéron , fait des vœux pour l'une et pour l'autre , et finit par exhorter son héros à fonder son règne sur la justice et la vertu.

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Il n'est , guère possible de rassembler de plus belles images; et la faible esquisse que j'en ai donnée, suffit , je crois , pour le persuader. Mais comment sont-elles amenées? Typhée et l'Etna, à propos des vers et du chant ; l'éloge d'Hiéron , à propos de l'Etna et de Typhée , voilà la marche de Pindare. Ses liaisons le plus souvent ne sont que dans les mots, et dans la rencontre accidentelle et fortuite des idées. Ses ailes, pour me servir de l'image d'Horace, sont allachées avec de la cire ; et quiconque voudra l'imiter éprouvera le destin d'Icare. Ainsi voyez dans Vode à la louange de Drusus , Qualem jninistrum , etc. , avec quelle précaution , quelle sagesse le poète latin suit les traces du poêle grec.

« Tel que le gardien de la foudre , l'aigle à qui le roi des dieux a donné l'empire des airs , l'aigle est d'abord chassé de son nid par l'ardeur de la jeunesse et la vigueur de son naturel. Il ne connaît point encore l'usage de ses forces ; mais déjà les vents lui ont appris à se balancer sur ses ailes timides. Bientôt d'un vol impétueux il fond sur les bergeries. Enfin le désir impatient de la proie et des combats le lance contre les dragons, qui , enlevés dans les airs, se débattent sous ses griiFes tranchantes. Ou tel qu'une biche, occupée au pâturage, voit tout à coup paraître un jeune lion que sa mère a écarté de sa mamelle et qui vient essayer au carnage une dent nouvelle encore ; tels les habitants des Alpes ont vu

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dans la guerre le jeune Drusus. Ces peuples , long- temps et partout vaincpieurs , ces peuples vaincus à leur tour parriiahilelé prématurée de ce héros , ont reconnu ce que peut un naturel formé sous de divins auspices, et l'influence de l'ame d'Auguste sur les neveux des Nérons. Des grands hommes naissent les grands hommes. Les taureaux , les coursiers héritent de la vigueur de leurs pères. L'aigle audacieux n'engendre point la timide colombe. Mais dans Tliomme, c'est à l'instruction à faire éclore le germe des vertus naturelles, et à la culture à leur donner des forces. Sans l'habitude des bonnes mœurs , la nature est bientôt dégradée. 0 Rome ! que ne dois-tu pas aux Nérons? témoins le fleuve Métaure , et Asdrulial vaincu sur ses bords, et l'Italie , dont ce beau jour, ce jour serein dissipa les ténèbres. .Tusqu'alors le cruel Africain se répandait dans nos villes comme la flamme dans les forêts , ou le vent d'orient sur les mers de Sicile. Mais depuis , la jeunesse romaine marcha de victoire en victoire, et les temples, saccagés par la fureur injpie des Carthaginois , virent leurs autels relevés. Le perfide Annibal dit enfin : Nous sommes des cerfs timides en proie à des loups ravissants. Nous les poursuivons, nous , dont le plus beau triomphe est de pouvoir leur échapper ! Ce peuple qui , fujant Troie enflammée , à travers les flots, apporta dans les villes d'Ausonieses dieux, ses enfants , ses vieillards , semblable aux forêts

qui renaissent sons la baciie qui les dépouille , ee peuple se reproduit au milieu des débris et du carnage , el reçoit du fer même qui le IVappe une force, une vigueur nouvelle. L'hydre mutilée renaissait moins obstinément sous les coups d'Hercule , indigné de se voir vaincu. Tbèbes et Colcbos n'ont jamais vu de monstre plus terrible. Vous le submergez , il reparaît plus beau ; Aous luttez contre lui , il se relève de sa chute ; il terrasse son vainqueur, sans se doimer même le temps de l'afRiiblir. Non , je n'enverrai plus à Carihage les nouvelles de mes triomphes; tout est perdu , tout est désespéré parla défaite d'As- <lrubal. »

Il faut avouer qu'Horace doit à Pindare cet art d'agrandir ses sujets ; mais les éloges qu'il donne à son maître ne l'ont pas aveuglé sur le manque de liaison qui était le défaut de Pindare , dont il avait à se garantir en l'imitant.

Nous avons peu de ces exemples d'un délire naturel et vrai; je vois presque partout le poète qui compose, et c'est là ce qu'on doit oublier: Unus idemqiie omnium finis persuasio (Scaliger); je le répéterai sans cesse.

L'air de vérité fait le cliarme des poésies de Chaulieu : on voit qu'il pense comme il écrit , et qu'il est tel qu'il se peint lui-même. On ne s'attend pas à le voir cité à côté de Pindare et d'Horace ; je ne connais cependant aucune ode fraiiquirempliss

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que ce morceau de son épître au chevalier de Bouillon :

Heureux qui , se livrant à la philosophie , A trouvé dans son sein un asile assuré ;

jusqu'à ces vers ,

Je sais mettre , en dépit de l'âge qui me glace , Mes souvenirs à la place De l'ardeur de mes plaisirs.

Passons-lui les négligences, les longueurs, le défaut d'harmonie ; quelle marche libre et naturelle! quels mouvements! quels tableaux! l'heureux enchaînement , le beau cercle d'idées ! l'aimable et louchante poésie! Celui qui est sensible aux beautés de l'art est saisi de joie , et celui qui est sensible aux mouvements de la nature est saisi d'attendrissement en lisant ce morceau , comparable aux plus belles odes d'Horace.

Nous avons tous droit d'exiger du poète qu'il nous parle le langage de la nature, et qu'il nous mène par les routes du sentiment et de la raison. Il vaut cependant mieux s'égarer quelquefois, que d'y marcher d'un pas trop craintif, comme on a fait le plus souvent dans ce genre tempéré , qu'on appelle Y ode philosophique. Son mouvement naturel est celui de l'éloquence véhémente , c'est-à-dire du sentiment et de l'imagination , animés par de grands objets. Par exemple, Tyrtée appelant aux combats les Spartiates , et Démosthène les Athéniens, doivent parler le

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même langage ; à cela près que l'expression du poêle doit être encore plus hardie et plus impétueuse que celle de l'orateur.

Une ode froidement raisonnée est le plus mauvais de tous les poèmes : ce n'est |)as le Tond du raisonnement qu'il en faut bannir, mais la forme dialectique. « Cet enchaînement de discours qui n'est lié que par le sens " , et que La Brujère attribue au style des femmes , est celui qui convient ici à Vode. Les pensées y doivent être en images ou en sentiments, les exposés en peintures , les preuves en exemples. Raimond de Saint-Mard a eu quelque raison de reprocher à Rousseau une marche trop didactique. Mais il donne à La Motte sur Rousseau une préférence évidemment injuste. La première qualité d'un poème est la poésie , c'est-à-dire la chaleur, l'harmonie, et le coloris : il y en a dans les odes de Rousseau; il n'y en a point dans celles de La Motle. Il manquait à Rousseau d'être philosophe et sensible; son génie (s'il en est sans beaucoup d'ame) était dans son imagination : mais avec cette faculté imitative, il s'est élevé au ton de David; et personne , depuis Malherbe, n'a mieux senti que Rousseau la coupe de notre vers lyrique. La Motte pense davantage; mais ilne peint presque jamais, et la dureté de ses vers est un supplice pour l'oreille. On ne conçoit pas comment l'auteur (X Inès a si peu de chaleur dans ses odes. Il était persuadé sans doute qu'il n'y fallait que de

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l'esprit ; cl le succès incompréhensible de ses premières odes ne fit que l'engager plus avant dans l'opinion qui l'égarait.

Comment un écrivain aussi judicieux , en étudiant Pindare , Horace , Anacréon , ne s'est-il pas détrompé de la fausse idée qu'il avait prise du genre dont ils sont les modèles? comment s'estil mépris au caractère même de ces poètes , en tâchant de les imiter? Il fait de Pindare un extravagant qui parle sans cesse de lui; il fait d'Horace , qui est tout images et sentiments, un froid et subtil moraliste; il fait du voluptueux, du naïf, du léger Anacréon , un bel esprit qui s'étudie à dire des gentillesses.

Si La Molle est didactique, il l'est plus que Rousseau, et l'est avec moins d'agrément : s'il s'égare, c'est avec un sang- froid qui rend son enthousiasme risible : les objets qu'il parcourt ne sont liés que par des c/iie 7'ois-<je F et que vois-je encore F C'est une galerie de tableaux, el , qui pis est, de tableaux mal peints. Ce n'est pas ainsi que l'imagination d'Horace voltigeait; ce n'est pas même ainsi que s'égarait celle de Pindare. Si l'un ou l'an Ire abandonnait son sujet principal, il s'attachait du moins à son épisode, et ne se jetait point au hasard sur tout ce qui se présentait à lui.

La Motte n'est pas plus heureux lorsqu'il imite Anacréon; il avoue lui-même qu'il a c(é obligé de se feindre un amour chimcriqtie , et d'adop-

ter des mœurs qui n'étaient pas les siennes; ce n'était pas le moyen d'imiter celui de tous les poètes anciens qui avait le plus de naturel.

Mais avant de passer à Vode anacréontique , rendons justice à Malherbe. C'est à lui que Vode est redevable des progrès qu'elle a laits parmi nous. Non-seulement il nous a fait sentir le premier de quelle cadence et de quelle harmonie les vers français étaient susceptibles ; mais ce qui me semble plus précieux encore, il nous a donné des modèles dans l'art de varier et de soutenir les mouvements de Vode^ cVy répandre la chaleur d'une éloquence véhémente, et ce désordre apparent des sentiments et des idées , qui fait le stjle passionné. Lisez les premières stances de Vode qui commence par ces vers :

Que direz-vous, races futures , Si quelquefois uu vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?

Le style en a vieilli sans doute : inais pour les mouvements de l'ame , Vode française n'a eu rien encore de plus sensible ni de plus véhément.

On a raison de citer avec éloge son ode à Louis XIII : pleine de verve , riche en images , variée dans ses mouvements, elle a cette marche libre et fière qui convient à Vode héroïque. Seulement je n'aime pas à voir un poète exciter son roi à la vengeance contre ses sujets. Les Muses sorît des divinités bienfaisantes et roncilialrices ;

Elàw. de Litlér. m. 20

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