É L É M E IN T S
il leur appartient d'apprivoiser les tigres, et non pas de rendre les hommes cruels.
Ce n'est pas que Vode ne soit quelquerois guerrière; mais c'est la valeur qu'elle inspire, c'est le mépris de la mort, c'est l'amour de la patrie , de la liberté , de la gloire ; et dans ce genre les chants prussiens sont à la lois des modèles d'enthousiasme et de discipline. Le poète éloquent qui les a faits , et le héros qui prend soin qu'on les chante, ont également bien connu l'art de remuer les esprits.
Si l'on savait diriger ainsi tous les genres de poésie vers leur objet politique, ce don de séduire et de plaire, d'instruire et de persuader, d'exalter l'imagination, d'attendrir et d'éle^er l'ame, de dominer enfin les hommes par l'illusion et le plaisir, ne serait rien moins qu'un frivole jeu.
Je viens de considérer Vode dans toute son étendue; mais quelquefois réduite à un seul mouvement de l'ame, elle n'exprime qu'un tableau. Telles sont les odes voluptueuses dont Anacréou et Sapho nous ont laissé des modèles parfaits.
Un naturel aimable fait l'essence de ce genre; et celui qui a dit d'Anacréon que la persuasion l'accompagne, Siiada Anacreontejn sequitur, a peint le caractère du poète et du poème en même temps.
Après La Fontaine, celui de tous les poètes oui est le mieux dans sa situation , el qui corn-
mimique le plus l'illusion qu'il se fait à lui-même, c'est , à mon gré , Anacréon. Tout ce qu'il peint, il le voit; il le voit , dis-je , des yeux de l'ame ; et l'image qu'il fait éclore est plus vive que son objet. Dans sa lasse a-t-on représenté Vénus fendant les eaux à la nage :1e poète, enchanté de ce tableau , l'anime; son imagination donne au bas-relief la couleur et le mouvement.
Trahit ante corpus uiidam; Secat inde Jîuctus ingens Roseis dcœ cjuod unuin Supereminet papillis , Tenero subeslque colLo :
Medio deinde sulco , Quasi lilium iiiiplicatum Fiolis , renidel illa Placidum maris per œ<j/uor.
Horace , le digne émule de Pindare et d'Anacréon, a fait le partage des genres de Vode. U attribue à la lyre de Pindare les louanges des dieux et des héros; et à celle d'Anacréon , le charme des plaisirs, les artifices de l'amour, ses jaloux transports et ses tendres alarmes.
Etfide Teia
Dices laborantcm in uno Penelopem vitreamcjue Circen.
Vode anacréon tique rejette ce que la passion a de sinistre. On peut l'y peindre dans toute son ivresse , mais avec les couleurs de la volupfé. Jj'ode de Sapho , que Longin a citée et que Boi-
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leau a si bien traduite^ est le modèle peut-être inimitable d'un amour à la fois voluptueux et brûlant.
Du reste, les tableaux les plus riants de la nature, les mouvemenls les plus ingénus du cœur humain, l'enjouement, le plaisir, la mollesse, la négligence de l'avenir, le doux emploi du présent, les délices d'une vie dégagée d'inquiétude, l'homme enfin ramené par la philosophie aux jeux de son enfance ; voilà les sujets que choisit la muse d'Anacréon. Le caractère et le génie du frapcais lui sont favorables ; aussi a-t-elle daigné nous sourire.
Nous avons peu à' odes anacréon tiques dans le genre voluptueux , encore moins dans le genre passionné ; mais beaucoup dans le genre galant , délicat, ingénieux et tendre. Tout le monde sait par cœur celle de Bernard ,
Tendres fruits des pleurs de l'Aurore , etc.
En voici une du même auteur, qui n'est pas aussi connue , et qu'on peut citer à côté de celles d'Anacréon .
Jupiter , prête-moi ta foudre , S'écria Lycoris un jour ; Donne, que je réduise en poudre Le temple où j'ai connu l'Amour.
Alcide, que ne suis-je armée De ta massue et de tes traits , Pour venger la terre alarmée , Et puuir un dieu que je hais '
DK LITTÉ R ATU Jt G. ^0$
Mëdée , enseigne-moi l'usage De tes plus noirs enchantements :
Formons pour lui quelque breuvage Egal au poison des amants.
Ah ! si dans ma fureur extrême Je tenais ce monstre odieux !....
Le voilà, lui dit l'Amour même.
Qui soudain parut à ses yeux.
Venge-toi; punis , si tu l'oses.
Interdite à ce prompt retour , Elle prit un bouquet de roses Pour donner le fouet à l'Amour.
On dit même que la bergère, Dans ses bras n'osant le presser ,^ En frappant d'une main légère , Craignait encor de le blesser.
Le sentiment , la naïveté , l'air de la négligence, el une certaine mollesse voluptueuse dans le style, font le charme de ïode anacréon tique; et Chaulieu , dans ce genre , aurait peut-être effacé Anacréon lui-même, si, avec ces grâces qui lui étaient naturelles , il eût voulu se donner le soin d'être moins diffus et plus châtié. Quoi de plus doux , de plus élégant que ces vers à M. de La Fare ?
O toi ! qui de mon Xme es la chère moitié Toi, qui joins la délicatesse Des sentiments d'une maîtresse
A la solidité d'une sûre amitié ;
La Fare, il faut bientôt que la Parque cruelle
Vienne rompre de si doux nœuds ;
Et malgrd nos cris et nos vœux , Bientôt nous essuierons une absence éternelle.
Chaque jour je sens qu'à grands pas J'entre dans ce sentier obscur et difficile
Qui va me conduire là-bas Rejoindre Catulle et Yirgile.
Là sont des berceaux toujours verts ,
Assis à côte de Lesbic ,
Je leur parlerai de tes vers
Et de ton aimable génie.
Je leur raconterai comment
Tu recueillis si galamment
La muse qu'ils avaient laissée ;
Et comme elle sut sagement ,
Par la Paresse autorisée ,
Préférer avec agrément ,
Avi tour brillant de la pensée ,
La vérité du sentiment.
Voltaire a joint à ce beau naturel de Chaulieu , plus de correction et de coloris ; et ses poésies familières sont pour la plupart d'excellents modèles de la gaielé noble et de la liberté qui doivent régner dans Vode anacréon tique.
Le temps de Vode bachique est passé. C'était autrefois la mode de chanter à table. Les poètes composaient le verre à la main , et leur ivresse n'était pas simulée. Cet heureux délire a produit des chansons pleines de verveet d'enthousiasme. J'en ai cité quelques exemples dans l'article de la Chanson. En voici deux qu' Anacréon n'eût pas désavouées:
V E I - ! r r c i: at u i\ a. 4 <>7
Je ne changeiais pas , pour la coupe des rois ,
Le petit verre que tu vois:
Ami , cest qu'il est fait de la même fougère Sur laquelle cent fois Reposa ma bergère.
L'antre roule sur la même idée , mais le inême -cntiinent n'y est pas.
A'ous n'avez pas j humble fougère , L'éclat des fleurs qui parent le printemps ; Mais leur beauté ne dure guère , Les vôtres plaisent en tout temps.
Vous offrez des secours charmants Aux plaisirs les plus doux qu'on goûte sur 1;» terre: Vous servez de lit aux amants , Aux buveurs vous servez de verre.
Dans tous les genres que je viens de parcourir , non-seulement Vode est dramatique dans la boucbe du poète; mais elle le devient expressément lorsque le poète introduit et fait parler un autre personnage : on en voit des exemples dans Pindare, dans Anacréon , dans Sapho , dans Horace, etc. ; mais celui-ci est, je crois, le premier qui ait mis Vode en dialog:ue ; et l'exemple qu'il en a laissé, Donec gratus eram tihi , est un modèle de délicatesse. Voyez Lyrique et Chainson.
Opéra. Le caractère de ce spectacle a si fort varié depuis quelque temps, qu'il serait difficile de le bien définir, à moins d'en distinguer deux genres, l'un pris dans l'hypothèse du merveilleux,
.4oS ÉLÉMENTS
l'aulre réduit à la simple nature. J'examinerai l'un et l'autre; et après en avoir balancé les avantages réciproques , je lâcherai de les concilier.
Le premier de ces deux systèmes fut celui de V opéra français , inventé par Quinault et perfectionné par son inventeur. Voici quelle en est l'hypothèse.
Le caractère de l'épopée est de transporter la scène de la tragédie dans l'imagination du lecteur. Là , profitant de l'étendue de son théâtre , elle agrandit et varie ses tableaux , se répand dans la fiction , et manie à son gré tous les ressorts du merveilleux. Dans V opéra y la muse dramatique^ à son tour, jalouse des avantages que la muse épique a sur elle , essaie de marcher son égale ou plutôt de hi surpasser , en réalisant pour les yeux ce qui , dans les récits ne se peint qu'en idée. Pour bien concevoir ces deux révolutions , supposez qu'on ait vu sur le tliéâtre une reine de Phénicie qui , par ses grâces et sa beauté , eût attendri, intéressé pour elle les chefs les plus vaillants de l'arnlée de Godefroi , en eut même attiré quelques-uns dans sa cour , y eût donné asile au fier Renaud dans sa disgrâce, l'eût aimé, eût tout fait pour lui, et l'eût vu s'arracher aux plaisirs pour suivre la gloire ; voilà le sujet d'Arniide en tragédie. Le poète épique s'en empare, et au lieu d'une reine , tout naturellement belle ^ seiisible, intéressante, il en fait une enchante-
Di: LITTÉIlATUnE. 4«9
resse : dès-lors , clans une action simple , tout devient magique et surnaturel. Dans Arniide , le don de plaire est un prestige ; dans Renaud , l'amour est un enchantement : les plaisirs qui les environnent, les lieux même qu'ils habitent, ce qu'on y voit , ce qu'on y entend , la volupté qu'on y respire , tout n'est qu'illusion ; et c'est le plnr, charmant des songes. Telle est Armide embellie des mains de la muse héroïque. La muse du théâtre la réclame et la reproduit sur la scène avec toute la pompe du merveilleux. Elle demande , pour varier et pocr embellir ce brillant spectacle, les mêmes licences que la muse épique s'est donnée; et appelant à son secours la musique, la danse, la peinture, elle nous Tait voir , par une magie nouvelle, les prodiges que sa rivale ne nous a lait qu'imaginer. Telle est Armide sur le théâtre lyrique ; et voilà l'idée qu'on peut se former d'un speclacle qui réunit les prestiges de tous les arts.
Dans ce composé tout est mensonge, mais tout est d'accord ; et cet accord en fait la vérité. La musique y fait le charme du merveilleux , le merveilleux y fait la vraisemblance de la musique : on est dans un monde nouveau ; c'est la nature dans l'enchantement et visiblement animée par une foule d'intelligences, dont les volontés sont ses lois.
Une intrigue nette et facile à nouer et à dénouer; des caractères simples; des incidents qui
naissent d'eux- mêmes ; des tableaux variés ; des passions douces, quelquefois violentes, mais dont l'accès est passager ; un intérêt vif et touchant, mais qui par intervalles laisse respirer l'ame : tels sont les sujets de Quinault.
La passion qu'il a préférée est de toules la plus féconde en images et en sentiments ; celle où se succèdent avec le plus de naturel toutes les nuances de la poésie, et qui réunit le plus de tableaux riants et sombres lour à tour.
L'autre système est celui d'Apostolo-Zeno et de Métastase , mais renforcé et plus tragique que la tragédie elle-même , c'est-à-dire plus noir, plus sanglant , plus pressé dans le tissu de l'action , et d'une expression plus outrée, soit dans la pantomime, soit dans l'accent des passions.
Il est aisé de sentir combien ce nouveau genre a d'avantage sur le premier du côté de l'émotion ; et ce que j'ai dit de la pantomime peut s'appliquer à ce nouveau genre. C'est là, sans contredit , que la musique passionnée trouve à produire ses grands efîets ; et si l'on ajoute à ces avantages l'extrême facilité d'emprunter du théâtre français et de celui des Grecs les tragédies les plus intéressantes , et de n'avoir qu'à les réduire à leurs situations , pittoresques pour les accommoder au théâtre lyrique , on s'expliquera aisément la préférence que les poètes, les musiciens, le public lui-même , ont donnée , au moins pour quelque temps , à ce genre nouveau.
DE L I T r É K A r U 11 G . <4 l 1
Mais l'ancien genre ne laisse pas d'avoir de son côté des avantages dignes de nos regrets . et auxquels je ne saurais croire qu'on ait renoncé sans retour. Le premier de ces avantages est la convenance; le second, la variété; et le troisième, la richesse et la pompe.
Sur un théâtre où tout est prodige, il paraît tout simple que la façon de s'exprimer ait son charme comme tout le reste; mais à un spectacle où tout se passe comme dans la nature et selon l'exacte vérité, par quoi serait-on préparé à entendre, comme en Italie, Fabius, Régulus, Thémistocle , Titus, Adrien , parler en chantant? Nous accoutumera-t-on de même à entendre les Horaces, Camille, Auguste , Cornélie, Agrippine, ou Brutus, s'exprimer ainsi? Les Italiens s'j sont liabitués, me direz-vous; je répondrai que les Italiens n'écoutent point la scène, et ne s'occupent que du chant.
Quelques-unes de nos tragédies, dont les sujets tiennent au merveilleux, répugnent moins à la forme lyrique il en reste encore au théâtre français cinq ou six dont l'action est réductible en pantomime, et qui peuvent souffrir l'espèce de mutilation que l'on exerce à V opéra ; mais quand celles-ci auront été gâtées, on sera obligé d'inventer soi-même; et Corneille, Racine, et Voltaire , ne seront plus défigurés.
Voltaire , dans ses derniers jours , ne pouvait voir sans un violent chagrin qu'on se permît
4 l 2 ÉLÉMENTS
ainsi d'estropier nos belles tragédies. Il entendait parler à' Electre; il tremblait pour Ahire, pour Sémiramis , pour Tancrede et pour VOrphelhi de la Chine j et à ce propos on a feint qu'en s'adressant à la muse lyrique , il lui avait parlé en ces mots :
D'un suppliant à son heure dernière ,
Muse , (lit-il , écoutez la prière.
Daignez laisser tout son enchantement
A V Opéra, lieu magique et charmant ,
T Où les beaux vers, la danse , la musique ,
« L'art de tromper les yeux par les couleurs ,
« L'art plus heureux de séduire les cœurs ,
« De cent plaisirs font un plaisir unique » .
La tragédie a son trône à Paris :
Nous arracher des larmes et des ciis ,
C'est son partage ; elle est terrible et sombre,
C'est son génie; elle ne permet pas
Que les plaisirs accompagnent ses pas ;
Sur des tombeaux elle gémit dans l'ombre.
Laissez-la donc aux pleurs s'abandonner.
De temps en temps vous serez sa rivale ;
Mais votre plainte aura quelque intervalle,
Et les amours viendront vous couronner.
Toujours austère en sa mâle énergie ,
Elle n'a point de fête à nous donner.
Son éloquence est sa seule magie.
Sur son théâtre , où règne la douleur ,
On n'attend point ces doux moments de joie ,
Ce calme heureux où l'ame se déploie ,
Où l'espérance interrompt la douleur.
Vous vous plaisez à cet heureux mélange :
A tout moment vous voulez que tout change ;
De vos tableaux conservez la couleur.
DEHTTÉRA.TURU. 4*5
En sons notés faire mugir Oreste, Changer OEdipe en acteur d'Opéra , La coupe en main faire chanter Thyesle , C'est faire un monstre , et quelqu'un le fera. Ce n'est pas tout, le Velche applaudira ; Et si le goût n'y met d'heureux obstacles , Sur les débris de nos deux grands spectacles La barbarie enfin triomphera.
Si au théâtre des illusions et des illusions agréables, on ne porte plus que des sens blasés et que des anies eng-ourdiesj et si, pour sortir d'une espèce d'assoupissement léthargique , on a besoin de rapides secousses et de violentes agitalions , il n'est pas douteux que les compositeurs feront bien de tacher sans cesse à produire ce qu'on appelle aujourd'hui exclusivement des effets ; mais en serions-nous réduits là, et de dou-r ces émotions ne sont-eiles plus des e^ts pour nous? Je sais bien que cette douceur sans mélange de force serait de la mollesse , et finirait bientôt par dégénérer en langueur; mais il y a loin de ce mélange à la continuité d'un spectacle triste et funeste d'un bout à l'autre. C'est ce qu'on a fait dire à Piccini , en parlant d'Atjs qu'on lui avait défendu de mettre en musique, parce qu'il n'était pas , disait-on, assez fort.
Hélas ! disait le chantrt- d'Ausonie .
Atys me plaît , il m'inspire , il m'émeut. Laissez-le-moi. Chacun suit son génie :
On ne fait bien qu'en faisant ce qu'on veut. Vous demandez que je sois pathétique ;
Je le serai , mais non pas frénétique.
Le chant n'est pas un long cri de douleur ,
Et ma jîaletle a plus d'une couleur.
D'un lieu charmant , que le plaisir décore ,
Pourquoi bannir la tendre volupté ?
Atys ressemble à ces beaux jours d'été :
D'un doux éclat il brille à son aurore.
Vers le midi, sous un ciel plus brûlant,
On voit l'orage avancer à pas lent;
Mais sous l'ormeau l'on peut danser encore.
Enfln , le soir un nuage orageux ,
Tonne, épouvante, et dissipe les jeux.
Vernet et moi , nous aimons ces contrastes ;
Et n'en déplaise aux froids enthousiastes
Du genre noir, j'oserais parier
Qu'on s'ennuiera de ne voir que du sombre.
Entremêlons la lumière avec l'ombre :
Le don de plaire est l'art de varier.
Laissez-moi donc , fut-ce dans l'élégie ,
Du clair-obscur employer la magie ;
Car je suis peintre , et non pas teinturier.
C'est par celte magie du clair-obscur, qu'il est possible, à ce que je crois, de concilier les deux o-enres et d'en réunir les avantag-es.
Rien de plus beau sans doute, rien de plus précieux que ces récitatifs passionnés , que ces airs pathétiques et déchirants dout les Italiens nous ont donné tant de modèles , et dont ils ont eux-mêmes enrichi V opéra français. Mais les passions violentes ne sont pas lès seules qui donnent lieu à une expression qui touche et qui pénètre l'ame. La tendresse, l'inquiétude , l'espérance , la volupté s'animent; et c'est par le con-
D E 1, 1 T T É R A T U R K . /{.iS
Irasle el la variété de ces caractères, mêlés avec des passions plus fortes, que la mélodie enchante l'oiville , sans la rassasier jamais. Or Ouinault n'a presque pas une fable qu'on ne puisse citer pour modèle de cette variété si favorable à la musique , lorsqu'on saura y accommoder ses poèmes , et leur donner plus d'énergie dans les moments passionnés. Je me borne à l'exemple de V opéra d'Alceste.
Le théâtre s'ouvre par les noces d'Alceste et d'Admète , et l'alégresse publique règne autour de ces heureux époux. Lycomède , roi de Scjros, désespéré de voir Alceste au pouvoir de son rival, feint de leur donner une fête. Il attire Alceste sur son A'aisseau , et l'enlève en présence d'Alcide , autre rival d'Admète , mais rival généreux et qui sait vaincre son amour. A cet enlèvement, le trouble el la douleur prennent la place delà joie. Alcide s'embarque avec Admète pour aller délivrer Alceste et la venger. Lycomède, assiégé dans Scyros, résiste et refuse de rendre sa captive: l'effroi règne durant l'assaut. Alcide enfin brise les portes , la ville est prise ; Alceste est délivrée , et la joie reparaît avec elle. Mais à l'instant la douleur lui succède : on ramène Admète mortellement blessé ; il est expirant dans les bras d'Alceste. Alors Apollon descend des cieux ; il annonce que si quelqu'un veut se dévouer à la mort pour lui , les destins consentent qu'il vive ; et l'espérance vient suspendre
la douleur. Cependant nul ne se présente pour mourir à la place d'Admète , et c'est l'instant où il va expirer. Le tronble , l'efFrai, la douleur , régnent de nouveau sur la scène. Tout à coup paraît Admète environné de son peuple qui célèbre son retour à la vie. Il va revoir Alceste, il est au comble du bonheur. Apollon a promis que les arts élèveraient un monument à la gloire de la victime <|ui se serait immolée pour lui. Ce monument s'élève ; et dans l'image de celle qui s'est dévouée à la mort , Admète reconnaît sa femme : à l'instant même tout le palais retentit de ce cri de douleur : Alceste est mortel l'aléo'resse se cban^e en deuil , et Admète lui-même ne peut souffrir la vie que le ciel lui rend à ce prix. Mais vient Alcide , qui lui déclare l'amour qu'il avait pour Alceste , et lui propose , s'il veut la lui céder, d'aller forcer l'enfer à la lui rendre. Admète y consent , pourvu qu'elle vive; et l'espoir de revoir Alceste suspend les regrets de sa mort. Alcide descend aux enfers^ et les obstacles qui l'arrêtent redoublent encore l'intérêt : Pluton , touclié du courage et de l'amour d'Aîcide, lui permet de ramener Alceste à la lumière; on le revoit sorJant des enfers avec elle y et ce triompbe répand la joie dans tous les cœurs. Mais à peine Admète a-t-il revu son épouse, qu'il est obligé de la céder; et leurs adieux sont mêlés de larmes. Alceste présente sa maiii à son libérateur ; Admèle au désespoir veut
D lî L I T r E n A T U R n. 4 I J
s'éloigner ; Âlcide l'arrête , et refuse le prix qu'il avait demandé.
Non , uon , vous ne devez pas croire Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son Inui : Sur l'enfer , sur la mort j'emporte la victoire.
Il ne manquait plus à ma gloire
Que de triompher de l'amour.
A la place d'une fable ainsi variée, prenez l'intrigue d'une tragédie dont l'intérêt soit continu , pressant et douloureux sans mélange et sans intervalle ; retranchez-en tous les développements , toutes les gradations , tous les morceaux d'éloquence poétique , et serrez les situations de manière qu'elles se pressent et se succèdent sans relâche : alors vous aurez une suite de tableaux et de scènes très-pathétiques ; rien ne languira , je l'avoue ; le spectateur se sentira remué d'un bout à l'autre de l'action ; il aura un plaisir approchant de celui que lui ferait la tragédie; mais ce plaisir ne sera pas l'enchantement d'une musique mélodieuse et variée dans ses tons et dans ses couleurs. Il entendra des traits d'harmonie épars et mutilés , des coups d'archet pleins d'énergie ; mais il entendra peu de chant. Un tel spectacle pourra plaire dans sa nouveauté , mais à la longue il paraîtra monotone et triste , et il laissera désirer le charme d'un spectacle lait pour enivrer tous les sens.
Cette même succession d'incidents , de situations, et de tableaux que suppose et qu'exige
i:lcm. de Lit 1er. 111. 27
une musique variée , contribue aussi à la richesse et à la pompe du spectacle; et il n'a jamais tant de magnificence que dans le genre du merveilleux : la raison en est bien sensible.
i" Les décorations font une partie essentielle du spectacle de V opéra j et l'on sent combien les sujets pris dans le merveilleux sont plus favorables au décorateur et au machiniste, que les sujets pris dans l'histoire. Le changement de lieu que les poètes italiens se sont permis non-seulement d'un acte à l'autre , mais de scène en scène , et à tout propos , et contre toute vraisemblance, amène des décorations où l'architecture, la peinture, et la perspective, peuvent éclater avec magnificence ; et la grandeur des théâtres d'Italie donne un champ libre et vaste au génie des décorateurs. Mais combien plus fécond en spectacles inattendus et variés, ne doit pas être le système ou de la fable , ou de la magie ?
Dans un poème , quel qu'il soit , si les événements sont conduits par des moyens naturels , le lieu ne peut changer que par ces moyens mêmes. Or, dans la nature, le temps , l'espace, et la vitesse ont des rapports immuables. On peut donner quelque chose à la vitesse; on peut aussi étendre un peu de temps fictif au-delà du réel ; mais à cela près le changement de lieu n'est permis qu'autant qu'il est possible dans les inter\ ailes donné*. Le poème épique a la liber-
du: t. I t t é r a t II it f- . 4 1 9
lé de (ranchir l'espace, parce qu'il a celle de franchir la durée. Il n'en est pas de même du poème dramatique : le temps lui mesure l'espace; et la nature, le mouvement. Un char, un vaisseau peut aller un peu plus ou un peu moins vite ; le temps iîclif qu'on lui accorde peut èlre un peu plus ou un peu moins long : mais si l'on abuse de cette licence, il n'v aura plus d'illusion. Ainsi, par exemple , si le premier acte du Régulus de Métastase se passait à Carthage , et le second à Rome , ce poème aurait beau être lyrique, ce changement de scène choquerait le bon sens.
Mais dans un spectacle où le merveilleux règne, il y a deux moyens de changer de lieu qui ne sont pas dans la nature , et qui sont dans la vraisemblance. Le premier est un changement passif : c'est le lieu même qui se transforme , non par un accident naturel , comme lorsqu'un palais s'embrase ou qu'un temple s'écroule , mais par un pouvoir surnaturel, comme lorsque, à la place du palais et des jardins d'Armide , paraissent tout à coup un désert , des torrents , des précipices : c'est ce qui ne peut s'opérer sans le secours du merveilleux. Le second changement est actif; et c'est dans la vitesse du passage qu'est le prodige. On ne demande pas quel temps emploient les dragons d'Armide , à traverser les airs. Leur vitesse n'a d'autre règle que la pensée qui les suit.
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2" La danse , qui est l'une des plus brillantes décorations du spectacle lyrique, ne peut avoir lieu que dans des fêtes ; et les fêtes doivent tenir à l'action , du moins comme incidents : il est naturel que les Plaisirs, les Amours etles Grâces présentent, en dansant , à Enée les armes dont Vénus sa mère lui fait don ; il est naturel que les démons , formant un complot funeste au repos du monde , expriment leur joie par des mouvements furieux et terribles ; il est naturel que des chasseurs , des bergers , ou ( dans le merveilleux) des nymphes, des sylvains, des fées , des génies embellissent la scène par des jeux et par des concerts; mais presque toute réjouissance est exclue d'un opéra dont l'action est grave et tragique d'un bout à l'autre: les Italiens n'ont pas même tenté d'y introduire des fêles ; et s'ils se donnent le plaisir d'y voir des danses , ce n'est jamais qu'au moment de l'entr'acte , et dans des ballets détachés et d'un genre contraire à celui du spectacle.
La difficulté de bien placer les fêtes dans l'opéra , vient donc de ce que le tissu de l'action est trop serré et l'intérêt trop sérieux , et celte difficulté sera presque toujours invincible dans le tragique austère : car c'est le propre de la tragédie que l'action n'ait point de relâche, que tout y inspire la crainte ou la pitié , et que le danger ou le malheur des personnages intéressants croisse et redouble de scène en scène. Si
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clone on veut avoir des fêles et des danses à l'opéra, il est de l'essence de ce spectacle que l'action n'en soit affligeante ou terrible que par intervalle , et que , les passions qui l'animent ayant des moments de repos, quelques rayons d'espérance et de joie viennent de temps en temps éclairer le théâtre.
Quinault, en formant le projet de réunir tous les moyens d'enchanter les yeux et l'oreille , sentit donc bien qu'il devait prendre ses sujets dans le système de la fable ou dans celui de la magie. Par là il rendit son théâtre fécond en prodiges ; il se facilita le passage de la terre aux cieux , des cieux aux enfers; se soumit la nature, s'empara de la fiction , ouvrit à la tragédie la carrière de l'épopée, et réunit les avantages de l'un et de l'autre poèmes en un seul.
Du reste, pour juger du genre qu'a pris notre poète ^ il ne (aut pas se borner à ce qu'il a fait : aucun des arts qui devaient le seconder n'était au même degré que le sien ; il a été obligé de remplir souvent, avec de froids épisodes, un temps qu'il eût mieux employé s'il avait eu plus de secours. Il ne faut pas même le juger tel que nous le voyons au théâtre; et sans parler de la musique, il serait ridicule de borner l'idée qu'on doit avoir du spectacle de Persée et de Phaéton, à ce qu'on peut exécuter dans un espace aussi étroit avec aussi peu de Jiioyens. Mais qu'on suppose la musique , la danse , la décora-
tion, les machines, le talent dès acteurs, soit pour le chant, soit pour l'action, au même degré que la partie essentielle des poèmes à'y4tjSy de lliéséc'y ou à'Jrniide; on aura l'idée de ce spectacle tel que l'avait conçu le génie de l'inventeur. La théorie de ce système sera peut-être encore plus sensiblement énoncée dans les vers que voici :
Le chant lui-même est fabuleux, magique , Que tout soit donc magique et fabuleux, Avec le chant tantôt sombre et tragique , Tantôt serein, tendre et voluptueux.
Si vous voulez entendre Coruélie , César , Brutus , Orosmane, ou Néron , Le vieil Horace , ou la fière Emilie; C'est au théâtre où florissait Clairon Qu'il faut aller. Vous cherchez la nature ; Là tout est vrai dans sa noble peinture. Mais attirés par de plus doux accents , Aimez-vous mieux , dans une heureuse ivresse , De tous les arts jouir par tous les sens ? De Vopera la muse enchanteresse Va vous causer ces songes ravissants.
L'illusion est son brillant empire :
Là tout s'exalte et se met au niveau.
N'êtes-vous pas dans un monde nouveau ? Faites-vous donc à l'air qu'on respire.
Ainsi Quinavilt, que l'on attaque en vain , L'avait conçu , ce spectacle divin.
Tout est fictif , dans son hardi système , Korrais le cœur , qui sans cesse est le même. Ah ! plût au ciel , qu'il revînt ce Quinault , Avec sa plume élégante et flexible ,
D c If r r E 11 A T u r. r: . Z| 2 0
Plier au cli;uil lu Jaugago soiisii)l(; D'Atys, d'Églé, d'Armide et de Renaud ' Qui chauteia l'amour tendre et timide , Si ce n'est pas Atys etSangaride?
Qui chantera l'amour fier et jaloux Mieux que Roland et Médée en courroux ? Qui chantera , si ce n'est pas Arniide ?
Ce n'est pourtant pas encore là le dernier degré de beauté où notre opéra peut atteindre. Du temps de Lulli, la musique ne connaissait pas bien ses forces ; et ce langage passionné, ces accents déchirants, ces traits si énergiques de mélodie et d'harmonie, que Pergolèse, Léo, Galuppi et leurs dignes émules , ont inventés depuis un demi-siècle , Lulli n'en avait point l'idée. Soit donc qu'en essayant les moyens de Lulli , Ouinault se fût accommodé à la faiblesse de son art ; soit qu'ayant lui-même plus de douceur, de grâce et de mollesse dans le génie et dans le style, que de vigueur et d'énergie, il eût suivi son propre naturel , il est certain qu'il n'a poussé aucune des passions jusqu'au degré de chaleur dont elles étaient susceptibles. Quinault n'est pas assez tragique : Métastase l'est davantage , mais dans quelques moments , et ces moments sont rares. C'est de Racine et de Voltaire qu'il faut apprendre à l'être , même dans Vopéraj et sans le dépouiller de sa magnificence, sans lui oter aucun de ses charmes, il est possible d'y répandre le feu des passions à son plus haut deii'ré.
Mais le plus grand avantage du genre merveilleux , c'est d'épargner aux poètes une infinité de détails et d'éclaircissements qu'exige une action toute prise dans la nature; et c'est pour cela qu'on a trouvé beaucoup plus facile de transplanter à r opéra les sujets du théâtre grec, qui sont tous fabuleux, que ceux du théâtre moderne : car dans une action purement historique, il faut tout expliquer, tout motiver, tout rendre vraisemblable; au lieu que dans une action dont un décret de la destinée, un oracle, un ordre des dieux est le premier mobile, tout est préparé d'un seul mot; mais comme le théâtre grec où la fatalité domine , ne laisse pas d'être pathétique , et ne l'en est même que davantage , le poème Ivrique peut l'être aussi dans le système du merveilleux, qui, fécond en prodiges et en révolutions soudaines, donnera lieu à des retours fréquents de l'une et de l'autre fortune, et à toute la variété des mouvements du cœur humain.
Voilà , selon moi , les moyens de concilier les deux genres, et d'en réunir les beautés; voilà peut-être aussi une réponse satisfaisante aux reproches que l'on a faits au genre fabuleux de l'ancien opéra français.
« Un dieu, a-t-on dit, peut étonner, il peut paraître grand et redoutable; mais peut-il intéresser? Comment s'y prendra -t- il pour nous loucher? »
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Le dieu ne vous touchera point ; mais les malheurs dont il sera la cause vous toucheront, et c'est assez.' Dans la tragédie de Phèdre est-ce Vénus ou Neptune qui nous touche? est-ce Apollon ou les Euménides dans la tragédie cVOrestef' est-ce l'oracle dans Œdipe F est-ce Diane dans l'une et l'autre IphigénieP serait-ce Jupiter dans y opéra de DidoiiP avons-nous besoin de nous intéresser à Cjbèle pour être émus et attendris sur le malheur d'Atvs? Ce serait sans doute une grande bévue que de vouloir faire d'un personnage merveilleux , l'objet de l'intérêt théâtral : il n'en doit être que le mobile; et ce mot tranche la difficulté.
« Mais supposé, dit-on, que la colère d'un dieu ou sa bienveillance influe sur le sort d'un héros, quelle part pourrai- je prendre à une action où rien ne se passe en conséquence de la nature et de la néces.sité des choses? »
Vous ne prenez donc aucune part au malheur de Phèdre , brûlant d'un amour incestueux et adultère , parce qu'on le dit allumé par la colère de Vénus? aucune part au malheur d'Oreste, parce qu'un ordre des dieux l'a condamné au parricide? aucune part à la fuite d'Enée et au désespoir de Didon , parce que telle a été la volonté de Jupiter? Je demanderai à mon tour si ce ne sont là, comme on l'a dit, que des jeux propres à émouvoir des enfants? Tout ce que \ous direz de Y opéra ^ je le dirai de ces trag-é-
clies; et il sera cgalenienl Taux que le merveilleux y soil incompatible avec Vunilé (F action, et qu'il en lasse une suite d'incidents sans nœud , sans liaison, sans ordre et sans mesure. Et qu'importe que le ressort , le mobile de l'actioii soit naturel ou merveilleux? Souvenez- vous qu'il est merveilleux dans presque toutes les tragédies j^reeques , et l'action n'en est pas moins une , moins régulière ni moins complète : elle n'en est même que plus simple et plus étroitement réduite à l'unité.
(f Mais comment , nous dit-on encore , en nous prenant par notre faible, comment le style musical se serait-il formé dans un pays où l'on ne l'ait chanter que des êtres de fantaisie, dont les accents n'ont nul modèle dans la nature? »
Le style musical aura été en France tout ce que l'on voudra ; mais le merveilleux n'y lait rien : soit parce que les dieux et les personnages allégoriques n'étant que des hommes sur la scène , rien n'empêche qu'on ne les fasse parler et chanter comme des hommes; soit parce qu'il est absolument faux qu'on ne fasse chanter dans l'opéra français que des êtres de fantaisie , puisque Roland, Thésée, Atys, Armide, Amadis, sont des hommes comme Régulus et Caton ; soit enfin parce que les accents des êtres même fantastiques ou allégoriques, comme l'amour, la haine, la veiigeance , ont pour modèles dans la nature les accents des mêmes passions. En supposan!
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donc à l'ancienne musique IVançaise tous les défauts qu'on lui attribue, il sera vrai que le système du merveilleux élait associé avec une mauvaise musique ; mais non pas que le caractère de cette musique lut adhérent au système du merveilleux.
« Des dieux de tradition pourraient-ils émouvoir un peuple et l'intéresser comme les objets de son culte et de sa croyance? ))
A cela je réponds , il n'est pas besoin de croire au merveilleux pour qu'il nous fasse illusion. Dans la poésie dramatique comme dans l'épopée , l'illusion n'est jamais complète ; elle n'exige donc pas une croyance sérieuse, mais une adhésion de l'esprit au système qui lui est offert , et on obtient celte adhésion à tous les spectacles du monde. Voyez Merveilleux et illusion.
« Que faudrait-il penser du g-oùt d'un peuple, s'il pouvait souffrir sur ses théâtres un Hercule en taffetas couleur de chair, un Apollon en bas blancs et en habit brodé? »
Il fimdrait penser que ce peuple a donné quelque chose aux bienséances théâtrales; que, par égard pour la décence , il a permis que les dieux et les héros ne fussent pas nus sur la scène; qu'il veut bien les supposer vêtus comme on l'était dans le pays et dans le temps où l'action s'est passée : et si ces convenances ne sont pas assez bien gardées , c'est une négligence à la- (|uelle il est facile de remédier. Esl-ce bien se-
rieuseuierit qu'on critique des bas biaiics el un liabil brodé? Est-ce que Tidée du dieu de la lumière manque d'analogie avec l'éclat de l'or? Et ({ue fait la couleur ou des bas ou des brodequins? Supposez même que dans cette partie on ait manqué de g"OÛt, le génie de Quinault est -il responsable des maladresses du tailleur de VopéraF le genre de Corneille et de Racine est -il mauvais ou ridicule, parce que nous avons vu long- temps Auguste et Agamemnon en longue perruque et en chapeau avec un panache, Hermione et Camille avec de grands paniers? et si dans Vopéra de Diclon l'ombre d'Ancliise vêtue en moine sort ridiculement du parquet, sans qu'aucune vapeur l'annonce et l'environne, estce la faute du poète?
Je me souviens d'avoir entendu tourner en ridicule les ciels de Vopéra ., parce que c'étaient des lambeaux de toile. Eh ! les ciels de Claude Lorrain ne sont-ils pas des lambeaux de toile ! Demandez que les ciels soient peints à faire illusion ; demandez de même que les dieux et les héros soient vêtus avec goût, selon leur caractère : mais ne jugez ni de Racine, ni de Quinault, ni de Métastase, par les négligences accidentelles qui 1. ous choquent sur leur théâtre j et ne nous donnez pas pour un défaut du genre , ce qui est commun à tous les genres et ce qui leur est étranger à tous.
On demande « si /e hou goût et le bon sens
pei mellrilient de personnifier tous les êtres que l'iijiag'inatioa des poètes a enfantés, un génie aérien , un jeu , un ris , un plaisir , une heure , une constellation , etc. »
Pourquoi non , si la poésie leur a donné une existence et une forme idéale , si la peinture l'a secondée , et si nos yeux par elle y sont accoutumés ? La fable et la féerie une /ois reçues , tout Je système en existe dans notre imagination. Dès qu'Armide paraît , on s'attend à voir des génies ; dès que Vénus ou l'Amour s'annonce, on serait surpris de ne pas voir les Grâces , les Jeux , les Plaisirs. Le Guide a peint les Heures entourant le char de l'Aurore; il en a fait un tableau divin: pourquoi ce qui nous charme dans le tableau du Guide choquerait-il le bon sens et le goût sur le théâtre du merveilleux
On a voulu tourner en ridicule l'allégorie de la Haine* dans V opéra A' Aiinide ;et après en avoir fait un détail burlesque , on a dit : « Voilà le tableau deQninault ».
Une parodie n'est pas une critique , comme une injure n'est pas une raison. Jamais allégorie, je le répèle, ne fut plus juste , ni plus ingénieuse. Elle est d'autant plus belle, qu'en laissant d'un côté à la vérité simple tout ce qu'elle a de pathétique^ de l'autre elle se saisit d'une idée abstraite qui nous serait échappée , et dont elle fait un tableau frappant. Je vais tâcher de me faire entendre. Armide aime llenaud et désire de
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le îjaïr : ainsi , dans l'ame J'Ârmide , l'amour est en réalité , et la haine n'est qu'en idée. On i.e parle point le lang'age d'une passion que l'on ne sent pas. Le poète ne pouvait donc, au naturel , exprimer vivement que l'amour d'Armide. Comment s'y est-il pris pour rendre sensible , actif et théâtral le sentiment qu'Armide n'a pas dans le cœur ? 11 en fait un personnage : et quel développement eût jamais eu le relief de ce tableau , la chaleur et la véhémence de ce dialogue ?
Sors, sors du sein d'Armide ; Amour, brise ta chaîne.
ARMÎDE.
Arrête, arrête, aflVeusc Haine.
Est-ce là mettre l'allégorie à la place de la passion? Nullement. Je suppose qu'au lieu du tableau que je viens de rappeler , on vît sur le théâtre Arniide éndorinie , et l'Amour et la Haine personnifiés , se disputant son cœur : ce combat purement allégorique serait froid. Mais la fiction de Quinault ne prend rien sur la nature : la passion qui possède Armide est exprimée dans sa vérité toute simple; et le poète ne fait que lui opposer , au moyen de l'allégorie , la passion que x\rmide n'a pas. Plus on réfléchit sur la beauté de celte fable , plus on y trouve de génie et de goût. Le moyen de la rendre grotesque et ridicule serait de faire tirailler Armide par la Haine et par les Démons.
DE LITTE II AT U II E. ZjO I
A l'égard delà vraisemblance , la Haine est iiii persoiuiai^e réalisé par le système de la mjtliologie, comme l'Envie , la Vengeance, le Désespoir , etc. Dans le système de la féerie , c'est un démon , c'est l'un des esprits infernaux auxquels le magicien commande. Le système une fois reçu, ce personnage a donc sa vraisemblance , comme celui d'Armide et comme celui de Pluton.
» Mais l'hypothèse d'un spectacle où les^ personnages parlent quoique en chantant, n'est-elle pas beaucoup trop voisine de notre nature , pour être employée dans un drame dont les acteurs sont des dieux ? »
C'est au contraire parce que la langue de ce spectacle s'éloigne de notre nature , qu'elle corivient mieux à des èlres surnaturels ou fabuleux. Les dieux et les héros , tels que les poètes et les peintres nous ont accoutumés à les concevoir , ne sont autre chose que des hommes perfeclioiinés : la langue musicale est donc comme leur langue naturelle ; et voilà ce qui donne à V opéra français une vérité relative que Xopéra italien n'aura jamais : car l'imagination déjà exaltée par le merveilleux de la fable ou de la magie , attribue aisément un accent fabuleux ou magique aux personnages de l'un ou de l'autre système; au lieu que si l'action théâtrale ne me présente que la vérité historique et que des hommes tels que j'en vois et que j'en entends tous les jours, c'est alors que j'ai de la peine à me persuader