‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 22 sur 27 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

Che barbaro addio !

elle J'ato crudel !

Che attendono i rei Dagli astri /unesti , Si premi son questi D^iin almajedel?

C'est là que trionipîie la musique italienne ; et dans l'expression qu'elle y met , on ne sait ce qu'on doit admirer le plus . ou des accents , ou des accords.

Mais on aurait beau multiplier ces morceaux pathétiques, ils ont toujours la couleur sombre d'un sujet uniquement tragique j et pour y répandre de la variété, l'on est obligé d'avoir recours à un moyen qui répugne à la tragédie et fait violence à la nature. Je parle de ces sentences, de ces comparaisons que les poètes ont eu la complaisance de mettre dans la bouche des personnages les plus graves, dans les situations même les plus douloureuses; de ces airs sur lesquels

une voix efféminée , qu'on donne pour celle d'un héros, vient badiner à contre-sens. En vain les poètes ont mis tout leur soin à faire, de ces vers détachés, des peintures vives et nobles; il y a de quoi éteindre le feu de l'action la plus animée. Celui qui chante peut flatter l'oreille , mais il est sûr de glacer les cœurs. Que devient , ])ar exemple, l'intérêt de la scène, lorsque Arbace , dans la plus cruelle situation où la vertu, l'amour, l'amitié , la nature , puissent jamais être réduits , s'amuse à chanter ces beaux vers?

l'o solcando un mur crudele ,

Sensa vêle

E sensa sarte.

Freme l'onda , il ciel s'inibruna , Cresce il vento e manca l'ai le ; E il ï'oler délia Jbvtuna Son coslreto a seguilar.

Injelice in questo stato , Son da tutti abandonalo , Meco sola è Vinnocenza , Che mi porta a naufragar.

Cette manière de varier , de brdlanterle chant, dans V opéra italien, est un luxe très vicieux, très éloigné du naturel. Métastase, qui s'en estplainî , l'a trop favorisé lui-même; il a eu trop de complaisance pour la vanité des chanteurs qui voulaient faire applaudir, au théâtre, la flexibilité, la justesse, l'ag-ilité d'une voix brillante ; il a trop adhéré à la fliusso émulation des compositeurs

fit au mauvais goût de la multitude, qui, rassasiée des beautés simples dans l'expression musicale , voulait un chant plus artialisé , si je puis me servir de ce mot de Montaigne. Le dirai-je enfin ? Métastase a lui-même contribué à introduire ce mauvais goût , en donnant lieu à une l'ouïe d'airs , qui, dans ses opéra, ne seraient rien , s'ils n'étaient pas un vain ramage. Et que voulait-il qu'un musicien fît de toutes ces comparaisons façonnées en ariettes , qui terminent ses scènes comme des culs-de-lampe, ou qui plutôt sont dans le chant comme des bouquets d'artifice , pour obtenir l'ap plaudissement?

Un grand musicien m'a dit que les airs de bravoure qu'il était obligé de composer en Italie avaient fait son supplice durant vingt ans. Mais ce luxe contagieux ne se fût pas introduit dans le chant , et n'eût pas corrompu l'oreille et le goût des Italiens, s'il n'eût pas commencé par se glisser dans les paroles, si la poésie lyrique n'eût jamais elle - même été que l'expression pore et simple du sentiment donné par la situation et inspiré par la nature ; et c'est à quoi , dans X opéra français , nous espérons de la réduire.

Dès lors toutes les beautés véritables de la mu-sique italienne , cette déclamation rapide et naturelle , ce pathétique véhément du récitatif obligé , ce cantahile si touchant et si mélodieux , ces airs , le charme de l'oreille , et en même temps l'expression la plus vraie et la plus sensible des affec-^

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lions de l'ame, tout cela, dis-je, nous appartient; et la musique française n'est plus que la musique italienne dans sa plus belle simplicité.

Et qu'on ne dise pas que ce n'est point encore ce que Métastase eût voulu , s'il avait dépendu de lui d'être fidèle à ses principes. Il s'en est clairement expliqué dans ses lettres à l'auteur de V Essai de V Alliance de la Poésie avec la Musique. Dans cet essai, l'air régulier, l'air périodique, est célébré comme ce qu'il y a de plus ravissant dans la musique italienne ; et Métastase , dans ses lettres , donne les éloges les moins équivoques au bon goiit , aux lumières , à la saine doctrine répandue dans cet essai. Métastase et M. le marquis de Chastellux sont d'accord sur la beauté de l'air et sur le charme qu'il ajoute à la scène; mais tous les deux condamnent le luxe efféminé qui s'est introduit dans cette partie de la musique théâtrale, au mépris de toutes les convenances , et aux dépens de l'intérêt de l'action et de l'expression. Tel est sur ces deux points le sentiment de Métastase. Et comment le génie inspirateur des plus beaux chants aurait-il été l'ennemi de la musique chantante? Comment le poète qui a mesuré , sjmétrisé avec le plus de soin les paroles de ses duo et de ses airs , auraitil réprouvé cette période musicale dont lui-même il traçait le cercle , et ces phrases correspondantes qu'il dessinait avec tant d'étude et tant d'art? On voit évidemment que, pour prendre une forme

régulière et parfaite, la musique n'avait besoin que d'être moulée sur ses paroles ; et ce moule . dont il est impossible de ne pas reconnaître la destination , n'était pas formé sans dessein. Mais pour sauver la tragédie de la tristesse monotone qui lui est naturelle, Métastase a été forcé d'y semer une foule d'airs accessoires et purement lyriques ; et il a mis à orner ce défaut un talent, un goût , un travail , qui le font admirer et plaindre.

Il lut un temps , nous dira-t-on, où Métastase , après avoir été esclave des musiciens , pouvait leur imposer : en changeant de manière, il aurait corrigé la leur. Mais l'habitude était formée , le mauvais goût avait prévalu ; et un obstacle plus invincible encore était l'attachement de ce poète au genre austère qu'il avait pris , et qu'il ne pouvait tempérer et varier que par ces petits épilogues , où il donnait aux voix la liberté de voltierer : Plebis aucupiwn.

Le seul moyen de se passer de cette ressource aurait été, pour lui , de travailler sur des sujets plus variés et plus dociles, où le mélange des situations douloureuses et des situations consolantes, des moments de trouble et de crainte , et des moments de calme et d'espérance, eût donné lieu tour-à-tour au caractère du chant pathétique et à celui du chant gracieux et léger.

Ainsi l'exemple même des Italiens me confirme dans la pensée qu'un genre mêlé de tableaux

gracieux et de tableaux terribles , de situations douces et de situations fortes, de scènes tendres et touchantes et de scènes passionnées , de clair et de sombre dans ses couleurs et dans ses tons, de pastoral et d'héroïque dans son action et dans ses caractères; qu'un genre susceptible d'un merveilleux décent et de fêtes bien amenées , est en même temps le plus favorable à la musique, et le plus susceptible de toutes les beautés que peut réunir un spectacle fait pour enchanter tous les sens. M. Piccini en a fait deux essais. On a contesté d'abord le succès à'Jtjs y celui de Roland est incontestable. (Celui à'Jtjs n'a pas été moins décidé à diverses reprises.) Et qu'avec son style enchanteur cet homme célèbre et ses pareils aient le courage de s'exercer dans le même genre, le temps décidera si ce n'est pas celui qui nous convient le mieux.

V opéra ne s'est pas borné aux sujets tragiques et merveilleux. La galanterie noble , la pastorale , la bergerie, le comique, le bouffon même, sont embellis par la musique. Mais tout cela demande un naturel très animé; le mouvement en est la vie, la variété en fait le charme, le gracieux même y doit être mêlé du vif et du piquant. Le comique surtout, par ses mouvements, ses saillies, ses traits naïfs, ses peintures vivantes , donne à la musique un jeu et un essor que les Italiens nous ont fait connaître, et dont, avant la Se/va padrona , l'on ne se doutait point en France.

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Mais les arts connaissent-ils la difFérence des «liuiats? leur patrie est par tout où l'on sait les coûter. Les beautés de Vopéra italien seront celles du nôtre quand nous le voudrons bien. Déjà , dans le comique , nous avons réussi : en élevant ce genre au-dessus du bouffon , nous en avons étendu la sphère. Il dépend de nous , en donnant à Quinault plus d'énergie et de mouvement dans les situations pathétiques , et des formes lyriques qu'il ne pouvait connaître , de faire de ses beaux poèmes l'objet de l'émulation des plus célèbres compositeurs. Laissons aux voix brillantes etlégères quelTtalie admire, les ariettes <|ui . dans ses opéra , déparent les scènes les plus touchantes; et tâchons d'imiter cesaccents si vrais, sisensibles, cesaceords si simples et si expressifs, ces modulations dont le dessin est si pur et si beau, enfin ce chant, qui, pour émouvoir, n'a presque pas besoin d'être chanté , et qui, avec un clavecin et une voix faible , a le pouvoir d'arracher des larmes. Mais gardons-nous de renoncer à ce beau genre de Quinault : encourageons les jeunes poètes à l'accommoder au goût d'une musique dont il est si digne; et n'allons pas croire que, dans ce nouveau genre, le récitatif, quelaue bien fait qu'il soit et de quelque harmonie que son expression soit soutenue , ait seul assez d'attraits et assez de charmes pour nous. La période musicale , le chant mélodieux , dessiné , arrondi , décrivant son cercle avec "race, l'air enfisj

une fois connu, fera partout , et dans tous les temps, les délices de l'oreille; et jamais des phrases tronquées , des mouvements rompus , des desseins avortés , un chant heurté ou mutilé ne satisfera pleinement. Les Italiens le disent , et l'on doit les en croire : l'excellence de la musique est dans le chant , et la mélodie en est l'âme.

A l'égard des fêtes et des danses , évitons avec soin de les amener sans raison et en dépit de la vraisemblance ; mais gardons-nous aussi de les trop négliger et d'en dépouiller ce spectacle. Ce ne sera point au moment où la désolation régnera dans le lieu de la scène , que les Satyres et les Dryades viendront célébrer la fête du dieu Pan , comme dans V opéra de Callirhoé ; ce ne sera point lorsqu'un amant furieux, courant à l'autel où l'on veut immoler sa maîtresse , dira :

Le bûcher brûle ; et moi j'éteins sa flamme impie Dans Je sang du cruel qui veut vous immoler... J'attaquerai vos Dieux , je briserai leur temple , Dût leur ruine m'accabler.

ce ne sera point alors que les bergers des coteaux voisins viendront danser et chanter gaiement autour de celle qui doit être immolée- Mais les amants qui viendront s'enivrer à la fontaine de l'amour formeront par leurs danses un contraste agréable avec la douleur d'Angélique. Quinault , par un trait de sentiment , donne la leçon aux poètes, lorsque Renaud dit aux Plaisirs qui viennent le distraire de ses ennuis :

D r, T. I T T É R A r U II E . /|.55

Allez , éJoignez-vous de moi , Doux Plaisirs , attendez qu'Armide vous ramène.

Ce créateur de la scène lyrique est encore celui qui aie mieux connu l'art d'amener les fêtes. La pastorale de Roland ïui son chef-d'œuvre dans ce genre ; et lorsque je remis au théâtre cet opéra charmant, j'eus grand soin de la conserver : mais à la dernière répétition , une troupe (le gens ameutés pour faire tomber cet essai de la musique italienne, cherchant dans le poème quelque endroit à reprendre , s'avisèrent de trouver ridicule la scène de la pastorale , et firent tant par leurs clameurs, que les directeurs effrayés vinrent me conjurer d'en retrancher ces vers de situation que les cabaleurs attaquaient.

CORIDON.

Quand le festin fut prêt , il fallut les chercher.

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