ROLAND
OÙ suis-je? juste ciel ! où suis-je , malheureux !
Je résistai long-temps, comme on peut croire; mais il fallut céder , pour ne pas entendre huer le lendemain ce qui avait fait les plaisirs de la cour de Louis XI Y et l'admiration de Voltaire.
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Je me permets ce petit détail , non-seulement pour me disculper de cette indig-ne mutilation , mais pour faire voir de quels juges les arts ont quelquefois le malheur de dépendre.
Oraison funèbre. Le sentiment d'intérêt qui attache l'homme à l'opinion de la postérité , et qui le fait jouir d'avance du souvenir qui restera de lui quand il ne sera plus , l'émulation qu'inspirent aux vivants les éloges qu'on donne aux morts, et l'impression que font sur les âmes de grands exemplesretracés avec une vive éloquence, sont les principes d'utilité sur lesquels a été fondé dans tous les temps l'usage des omisons funèbres: il fut institue chez les Grecs par Solon j chez les Romains , par Yalérius Publicola.
L'éloge funèbre , en Egypte , était personnel comme il le fut à Rome. Dans la Grèce il fut consacré à la gloirecommunedes citoyens qui avaient péri dans les combats pour la défense de la patrie. Cette institution le rendait en même temps plus pur, plus juste , et plus utile : plus pur, parce qu'il était exempt de l'adulation personnelle, à laquelle ne manque pas de donner lieu, même à l'égard des morts , la complaisance pour les vivants ; plus juste, en ce qu'il embrassait tous ceux qui l'avaient mérité ; plus utile, en ce que l'exemple de la vertu et de la gloire regardait tous les citoyens , et pouvait être également pour tous
un objet d'espérance et d'émulation. De là l'espèce d'enivrement queles Athéniens rapportaient de l'assemblée où leurs enfants , leurs pères , leurs frères , leurs amis , venaientd'étre solennellement honorés des regrets et des éloges de la patrie. A Rome, sous les empereurs, on vit à quel degré de bassesse et de servitude V oraison Jf.mèùre pouvait être réduite, lorsque l'orgueil la commandait. V^ojez Démonstratif.
Parmi nous elle est personnelle et réservée pour la haute naissance, ou pour les premières dignités; et , quoique moins servile et moins adulatrice qu'elle ne le devint à Rome, elle n'a pas été exempte du reproche de corruption. L'on a quelquefois entendu célébrer en chaire des hommes que la voix publique n'avait jamais loués de même , et qu'elle était loin de bénir. Mais sans insister sur l'abus que l'on a fait souvent , et que l'on fera peut-être encore , de ces éloges de bien-= séance , considérons ce qu'ils auraient d*utile , si l'orateur , en s'interdisant le mensonge et la flatterie , se proposait pour règle et pour objet la décence et la vérité.
En premier lieu , on ne louerait que des morts dignes de mémoire. En second lieu, comme tous les hommes , même les plus recommandables , ont été un nîélange de force et de faiblesse , de vertus et de vices , ce serait le côté vraiment louable que l'éloquence exposerait à la lumière ; et au lieu de donner du lustre aux vices qui sont suscep*
tibles du fard de la louange , elle les laisserait dans l'ombre , et son silence exprimerait ce que sa voix ne dirait pas. En troisième lieu , elle s'attacherait aux traits de caractère, aux vertus, aux talents dont la peinture aurait , non pas le plus d'éclat, mais le plus d'influence; et la véritable destination de la gloire serait remplie , puisqu'elle serait réservée aux qualités et aux actions qui auraient le plus contribué au bien public et au bonheur des hommes. En quatrième lieu, les vertus privées et domestiques obtiendraient aussi le tribut de louanges dont elles seraient dignes; mais ces peintures de fantaisie , ces lieux communs d'adulation , où l'adresse et l'esprit de l'orateur s'épuisent pour tout défigurer et pour tout embellir, seraient exclus de \oraisonjunehre ; et s'il était permis à l'orateur de ne peindre son modèle que de profil , du côté le plus favorable , et avec des couleurs plus vives que celles de la vérité , au moins serait-il obligé d'en bien saisir la ressemblance. Enfin l'utilité publique , qui est le fruit de l'exemple , étant le seul objet moral de ces tristes solennités , l'éloquence s'attacherait aux résultats que lui présenteraient les détails d'une vie habituellement occupée des intérêts delà société; et de ces particularités de mœurs, de fortune, d'emplois , de fonctions , de devoirs , de conduite, qu'il aurait à développer, il aurait soin de s'élever à des principes lumineux et féconds , qui donneraient plus d'étendue à l'instruction publique.
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Par ce moyen , V oraison funèbre , au lieu d'être une école de flatterie , serait une leçon ou de politique ou de mœurs.
On voit dès lors combien lui seraient -étrangers et superflus tous cesornements d'un langage fleuri, maniéré, futile. Dès que la vérité porte avec elle son caractère de candeur , de dignité , d'utilité solide , un vain luxe d'expressions lui devient inutile, et l'éloquence peut se montrer avec une majesté simple comme une vierge pure et modeste , belle de sa seule beauté. Grandis et , utitadicam, jnidica oratio non est mat-, dosa, nec lurgida j sed naturali pulchritudine exsurgit. (Pétrone. ) Mais si l'objet de V oraison funèbre n'est peint que ressemblant et d'après la vérité même ; si l'homme qu'elle doit louer fut véritablement louable , et si sa renommée autorise d'avance l'éloge qu'on va prononcer; quel combat l'éloquence aura-t-elle à livrer? quel obstacle aura-t-elle à vaincre du côté de l'opinion ? quelle affection , quelle inclination , quelle résolution à changer du côté de l'ame? de quoi veut-elle persuader ou dissuader un auditoire qui sait déjà , qui croit d'avance ce qu'elle vient lui rappeler?
Il est certain qu'elle n'a pas les mêmes révolutions à produire que l'éloquence de la tribune, la même résistance à vaincre , les mêmes assauts à livrer ou à soutenir que l'éloquence du barreau, et que souvent, plus comparable à l'éloquence poétique , elle ne semble faire consister
ses succès qu'à émouvoir pour émouvoir. Mais au-delà de l'émotion , nous venons de voir qu'il est pour elle un but d'utilité publique qui consacre ses fonctions et la rend digne de la chaire. Dans V oraison funèbre , comme dans les sermons, l'auditoire est persuadé avant que l'orateur commence ; mais cette persuasion froide et vague n'est pas celle que l'éloquence doit opérer , et qu'elle opère : celle-ci doit être profonde, animée, active, entraînante; elle doit ressembler à celle qui, dans le genre délibératiP, produit des révolutions, soulève tout un peuple ;, lui fait briser sa chaîne, lui fait prendre les armes pour la défense de ses foyers , de ses femmes , de ses enfants. IciFelFet n'en est pas si sensible, parce qu'elle n'a point d'objet présent et décidé. Mais qu'à l'ouverture d'une campagne et à la tête d'une armée un homme éloquent fît, comme Périclès , l'éloge des guerriers qui seraient morts pour leur pays , et qu'il parlât de la valeur avec un digne enthousiasme ; que cet éloge , par exemple , eût été prononcé à la tête de la noblesse française, au moment que Louis XIY l'aurait assemblée , comme il y était résolu avant la victoire de Denain ; et que chacun se demande à soi-même si cette éloquence eût été sans effet. Or cet effet soudain , rapide , éclatant , que l'occasion lui eût fait produire , elle l'opère avec moins d'énergie , mais très-sensiblement encore parles impressions qu'elle laisse dans les esprits