‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 24 sur 27 · DE L 1 T T É II A T U R E · texte numérisé non relu

DE L 1 T T É II A T U R E

el dans les cœurs; et si vous en doutez, voyez ce qui se passe , lorsque ces femmes respectables qui parmi nous sont les tutrices des pauvres orphelins , veulent en leur faveur ranimer la piété publique. Quel est l'innocent artifice qu'elles y emploient le plus communément? Elles convoquent les fidèles dans un temple , elles y font prononcer l'éloge de celui des hommes, qui, après l'Homme- Dieu , a été sur la terre le plus parfait modèle de la miséricorde et de la charité, l'éloge de Yincen t de Paul ; et l'orateur, en descendant de chaire, voit répandre dans le trésor des pauvres l'argent et l'or à pleines mains.

L'effet constant et infaillible du dii^-ne éloire des vertus héroïques , sera toujours d'élever nos esprits par la sublimité des pensées et des images; d'agrandir, d'ennoblir nos âmes par les émolions qu'elles reçoivent des grands exemples , et par cet attendrissement si doux qu'excite en nous la magnanimité.

L'éloquence de X oraison funèbre a donc aussi ses effets à produire; et ce n'est pas sans difficulté qu'elle obtient les succès d'où dépend sa gloire. Elle n'a pas à vaincre la prévention, l'aliénaiion des esprits, mais leur froideur, leur nonchalance, leur molle irrésolution : elle n'a pas à vaincre dans les auies , des aversions, des ressentiments , mais une langueur plus funeste à la vertu que les passions mêmes, et tous les vices qui dégradent en nous ce naturel qu'elle veut

ennoblir. La volonté ne lui oppose ni les transports de la colère, ni les mouvements du dépit, de la haine, et de la vengeance, mais une sorte d'inertie qui résiste à ses mouvements ; mais une lâcheté qui se refuse à ses impulsions; mais des inclinations que l'habitude a eu tout le temps de former et de rendre comme invincibles.

Captiver, fixer, attacher sur l'image de la vertu , des yeux distraits , des esprits légers , des imaginations mobiles , des caractères indécis ; les forcer d'en prendre l'empreinte, les renvoyer avec une plus haute idée de leur dignité naturelle et de celle de leur devoir ; leur en inspirer le courage , et du moins pour quelques moments l'enthousiasme et la passion ; tel est le genre de persuasion de l'éloquence des Eloges : et si on demande encore quels sont les ennemis qu'elle se propose de vaincre, je répondrai, tout ce que la nature et l'habitude ont de vicieux et d'incompatible avec cette vertu qu'elle vient nous recommander.

Le procédé le plus raisonnable^ et, je crois, le plus infaillible de ce genre d'éloquence, serait de montrer l'homme dans le héros, en même temps que le héros dans l'homme : car si je ne vois pas en lui mon semblable du côté faible, son exemple ne m'inspirera ni l'espérance , ni le courage de lui ressembler du côté fort -, et ce serait pour Voraison funèbre une raison de se détendre et de s'abaisser quelquefois jusqu'à nous

DE LITTÉRATUUE. 4^5

laisser voir, dans le modèle de vertu et de grandeur qu'elle nous présente, quelques traits de fragilité. Un seul exemple va me faire entendre. Dans le plus accompli et le plus intéressant de nos héros modernes , Fléchier avait deux fautes à confesser, ou à dissimuler. En avouant l'une des deux, il a mis toute l'adresse de l'élocution et tout le prestige des figures à la couvrir comme d'un nuage; et celle qu'il n'aurait pu attribuer à la fatalité des circonstances , il n'a pas même osé la laisser entrevoir.

A l'égard de l'une et de l'autre, j'oserai dire que la crainte qu'il eut d'affail3lir l'admiration que l'on devait à son liéros, n'était pas fondée. Son silence n'a fait oublier à personne ce moment de faiblesse , où Turenne crut déposer dans le sein d'un autre lui-même le secret important qui lui était confié. Mais, en même temps que l'aveu de cette faute, dans la bouche de l'orateur, aurait été une grande leçon, il lui aurait donné lieu de publier un trait de magnanimité qui compense bien cette faute, et qui fait presque dire à ceux qui l'entendent, ^//ir culpal Ce fut l'aveu qu'il en fit au roi. Il n'était pas temps encore de révéler toute la gloire de cet aveu : Louvois était vivant; mais aujourd'hui combien ce trait de vertu , dans l'éloge de Turenne , ne serait-il pas éloquent I

Louvois était son ennemi : le projet du siège de Gand n'avait pour confidents que ces deux

hommes. Louis XIV, qui ne doutait pas rie la prudence et de la discrétion de Turenne , lui dit : « Mon secret n'a été confié qu'à vous et à M. de Louvois ; et ce n'est pas vous qui l'avez trahi. » Turenne n'avait qu'à laisser croire à Louis XIV ce qu'il pensait déjà, Louvois était perdu. Pai^ donnez-moi, Sire y dit- il, c'est moi qui suis coupable; et Louvois fut sauvé.

Sa rébellion dans la guerre civile avait été réparée par tant de si belles actions, que l'orateur pouvait l'avouer ingénument sans répugnance ; et au lieu de l'art ingénieux, mais inutile, dont il se sert pour l'envelopper dans le tourbillon des malheurs publics, il ne tenait qu'à lui de tirer de la mémoire de ces temps -là , et de l'esprit de trouble et de vertige qui s'était emparé des têtes les plus sages , de solides instructions. Ce n'est même qu'en se donnant cette importance politique et morale , que l'éloquence des Eloges peut remplir dignement sa tâche. Mais il faut avouer aussi que la proximité des temps, et les égards auxquels l'orateut est soumis, ne le permettent pas toujours. Un point de vue plus éloigné lui est infiniment plus favorable ; et cet avantage n'a pas échappé à l'académie Française, lorsqu'elle s'est déterminée à donner pour sujet de ses prix d'éloquence l'éloge des hommes illustres qu'ont produits les siècles passés. Mais dans ces éloges on doit se souvenir que ce ne sont pas de froids détails^ de longues analyses.

DE LITÏÉKATUUE. 4^5

ni des récits inanimés que demande l'Académie ; mais des tableaux , des mouvements , des peintures vivantes, de l'éloquence enfin , dont le propre est d'agir sur les esprits et sur les âmes , d'inspirer plutôt que d'instruire, de répandre encore plus de chaleur que de lumière , d'animer la raison encore plus que de l'embellir, de prêter à la vérité le charme et l'intérêt du sentiment , et de ne chercher dans le st) le que les moyens à la fois les plus sim])les , les plus sûrs , et les plus puissants , d'émouvoir pour persuader , ou de persuader pour émouvoir.

Orateur. Pour se former une idée complète de Vorateur, il faut considérer ses mœurs, ses talents , ses lumières.

I. Mœurs ou caractère de V orateur. Il semble que dans tous les temps l'estime publique , attachée à la personne de Y orateur, ait dû être une condition inséparable de l'éloquence. Et en effet, si la bonne foi, la droiture, la sincérité, l'austère probité de celui qui parle est connue , sa cause est recommandée par sa personne \ et avant même qu'il ait ouvert la bouche, on est à demi persuadé. Si le droit qu'il défend ne lui était pas connu; si ce qu'il veut persuader n'était |ias juste; si ce qu'il va louer n'était pas louable; si l'homme qu'il accuse n'était pas criminel ; si le conseil que donne un citoyen si sage, si vev-

Élcm. de Liltà: III. 30

tueux, n'était pas ce qu'il j a de plus utile et de plus honnête , il n'aurait g-arde de profaner son ministère : le parti qu'il embi^asse doit être le meilleur. Ainsi raisonne , ou doit raisonner l'opinion , la considération publique , en faveur de l'homme de bien , connu , révéré comme tel.

Si au contraire la conduite, les mœurs , le caractère d'un homme éloquent l'ont rendu méprisable , suspect , et dangereux ; que souillé de vices il parie de vertu ; vénal , il parle de droiture ; dissolu, de décence; vendu à la faveur, de zèle pour le bien public , il semble qu'il doive être ou ridicule ou révoltant , et que la cause la meilleure doive être décriée par un orateur diffamé. Si cela est vrai, pourquoi le dit-il F Ce mot naïf, au sujet d'un menteur qui par hasard venait de dire la vérité , semble devoir être le cri de l'auditoire , lorsqu'un malhonnête homme travaille à le persuader.

Il faut avouer cependant qu'une conduite irréprochable, des mœurs pures, un caractère manifestement vertueux , n'auraient pas seuls assez de force contre le don de l'éloquence; et que, sans être soutenue de cette recommandation personnelle , qui devrait être d'un si grand poids , elle ne laisse pas encore d'en imposer : si grande est la légèreté et la facilité des hommes , qu'on voit presque tous se Ha rer à l'impression du moment , et dont Vorateur se rend maître , ainsi que le comédien , dès qu'il sait faire illusion î

DE LITTÉllATURE. I^J

« Avez-vous peur de l'afflig-er en lui refusant une couronne ( disait Eschine aux Athéniens en leur parlant de Démosthène ) , lui qui dédaigne la gloire attachée à votre estime , et la dédaigne à tel excès , que de ses propres mains il a mille fois tailladé cette tête maudite, que Ctésiphon , malgré toutes nos lois , nous a prescrit de couronner; lui qui de ces taillades faites à dessein a su tirer des prolits immenses, en intentant à ce sujet des accusations lucratives; lui enfin, à qui le soulflet qu'il reçut de Midias en plein théâtre , soufflet si bien asséné que la marque en est encore empreinte sur son visage, a été d'un si bon rapport? »

Si c'étaient là de grossiers mensonges , comment le calomniateur impudent ne fut -il pas chassé delà tribune? comment Démosthène , dans sa défense , négligea-t-il de réfuter de si honteuses imputations? et s'il j avait quelque vérité dans ces faits , qui, pour être allégués, devaient être notoires ; comment un homme enrichi des soufflets qu'il avait reçus et des taillades qu'il s'était faites, un homme dont on osait dire devant le peuple et le sénâlqu il portait sur ses épaules, non une tête , mais une ferme , pouvait- il avoir dans sa patrie tant de crédit et d'autorité?

Comment Eschine , de son côté , faisait -il lire et admirer à ses disciples , dans son exil , une harangue où Démosthène le traitait bien plus mal encore? Serait-ce que dans la tribune les injures

n'élaicntqii'nn des lieux oratoires, et que du stjle de barreau ?

Chez les Romains , on voit de même que la considération personnelle tenait plus aux talents qu'aux mœurs. Regarde y Scaurus, i^oilà un mort qui passe , disait Memmius à son adversaire : ne pourrais-tu pas te saisir de son bien P Et ces Romains ne se bornaient pas à ces épigrammes légères ; ils se reprocliaien t , comme les Grecs , les plus obscènes infamies. On ne m'écoute point, disait Sextius ,y<? ^z^/\s Cassandre. Il est vrai, lui répondit V orateur M. Antoine, que je te connais plus d'un Âj'ax. Multos possum tuos Ajaces Oileos nominare.

Mais de quelque austérité de mœurs que V orateur {\\. profession , on voit que dans son art il se détachait de lui-même et se donnait tout à sa cause : bonne ou mauvaise, juste ou injuste; la bien défendre et la gagner, était sa tâche, son devoir, son unique religion.

Ils avaient tous pour règle, en ainplifiant, d'exagérer ce qui leur était favorable, d'affaiblir et d'atténuer ce qui leur était opposé. Voyez Amplification.

Pour rendre ridicule l'adversaire ou sa cause , il fallait savoir employer à propos de petits mensonges, souvent même tout inventer. Sivehaheas vere quod narrare possis , quod tamen est mendaciuncidis aspergendum , sive fingas. (De Orat).

lîs devaient être en état de plaider le pour et

\)n L r T ": é i; ai u r l- . 4 GQ

]e -"ontre sur toutes sortes de sujets, et même sur les plus sacrés: De virlute , de officio , de œquo et hono , de dignitaie , honore , utûitate , ionominia , prœmio , pœna , simdihusque rehis , iii utramque partem dicendianimos , et inm, etartem hahere debemus. (Ibid. )

L'éloquence s'était détachée de la philosophie ; €t de là le divorce de la langue et du cœur. Hùic discidium Ulud Imguœ atque cordis. La droiture stoïque était exclue du barreau ; l'opinion et les convenances j avaient pris la place de la vérité €t de la vertu. Alia enim et bona et niala videnlur stoicis et céleris civibiis. (Ibid.) Pour être un parfait orateur, il fallait non-seulement savoir , à la manière des philosophes , mais plus éloquemment encore , soutenir le pour et le contre: Sin alinpiis extiterit alicjuando, qui , aristotelico more, de omnibus' rébus in utramque sententiam possit dicere , et in omni causa duas contrarias orationes , prœceptis illius cognitis y explicare j aut , hoc Arcesilœ modo et Carneadis , contra omne quod propos itw?i sit disserat j quique ad eam rationem adjungat hune rhetoricum usum, morenique, exercitationemque dicendi ; is sit verus , is perfectus et sohis orator. (De Orat. )

Voilà bien nettement , dans la définition d'tm parfait orateur , celle d'un excellent sopliiste. Et à cette qualité éniinente , s'il ajoutait l'art de se montrer personnellement telqu'il voulait paraître, et d'aiFecler à son gré l'auditoire , il ne laissait

plus rien à désirer , pas même de la bonne foi: Si vero assequetur ut ta lis videatur qualem se 'videri velit y et animos eorum ita officiel apud quos aget , ut eos qiiocumque velit vel trahere vel rapere possit j nihil profecto prœterea ad dicen-^ dum requiret. (De Orat.)

Ainsi, sophiste , hypocrite , comédien , et charlatan au plus haut degré ; voilà ce qui formait i'orateur accompli. Et pour avoir une idée de son manège , qu'on lise ce passage où il est décrit avec tant de soin et en si peu de mots;

Sic igitur dicet ille quem expetimus , ut ^verset sœpe multis niodis eamdem et unani rem ; et hœreat in eadem commoreturque sententia : sœpe e.tiam ut extenuet aliquid : sœpe ut ivrideat: ut declinet a proposito deflectatque sentenliam : ut proponat quid dicturus sit : ut , quuni transegerit Jam aliquid , definiat : ut se ipse revocet : ut quod dixit iteret : ut argumentum ratione concludat : ut interrogando urgeat : ut rursus , quasi ad interrogata , sihi ipse respondeat : ut contra ac dicat accipi et sentiri velit : ut addubitet quid potius , aut quomodo dicat : ut dividat in partes : ut aliquid relinquat ac negligat : ut ante prœmuniat : ut in eo ipso ^ in quo reprehendatur , culpam in adversarium conférât : ut sœpe cum lus qui audiunt , nonnunquam etiam cum advei^sario , quasi deliberet : ut hominum sermones moresque describat : ut muta quœdain loquentia inducat : ut ah eo quod agi fur avertat animos : ut sœpe in

DE LITTÉRATURE. 4? l

hilaritntein risiimve concertât : lit ante occupet (juod ludeat apponi : ut comparet similitudines : ut ulatiir eocemplis : ut aliiid alii tiihuens dispertiat : ut inlerpellatorem coerceat : ut aliquid reticere se dicnt : ut deiiunciet qiiid caveat : ut Uberiiis quid audeat : ut imscatur etiam : ut objurget aliquando : ut deprecetur: ut siipplicet : ut medeatur : ut a proposito declàiet aliquantulum : ut optet : ut ojcsecretur : ut fuit iis apiid qiios dicet famdiaris. Atque alias etiam dicendi quasi virilités sequetur : hrevitatem , si res petet ; sœpe etiam rem dicendo subjiciet oculis ; sœpe supra feret qiiam Jieri possit ; significatio sœpe erit major quam oratio j sœpe hilaritas ; sœpe vitœ naturarumque imitatio. (Orat.)

Qu'on ajoute à cela tous les moyens qu'il indique ailleurs , de rendre l'exorde insinuant , la preuve artificieuse , la péroraison pathétique , l'action et la diction propres à captiver en même temps les yeux , l'oreille , et l'ame ; on concevra laiblement encore l'art oratoire de ce temps-là : et c'est une étude que je propose singulièrement aux juges, afin qu'ils sachent de combien de manières on peut s'y prendre pour les tromper.

Cicéron aheau dire que l'éloquence , la sagesse, la probité , doivent aller ensemble : Estenimeloquentia una quœdam de summis virtiitibus. . . . Quœ ^ quo major est vis, hoc est magis probitate jungenda summaque prudentia : quariim virtutum ejcpertibus si dicendi copiam tradiderimus , non

Page 1