‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 5 sur 27 · DE L T T T E 11 A T LUE. ,^C · texte numérisé non relu

DE L T T T E 11 A T LUE. ,^C

niière fois, on goûterait le plaisir cie parler ni) langage qui n'aurait eu ni le peuple pour inventeur, ni l'usage pour arbitre, et qui ne se ressentirait ni de l'ignorance de l'un ni des caprices de l'autre. Yoilà un beau songe , me dira-t-on : je l'avoue ; mais ce songe m'a semblé propre à donner l'idée de ce que j'entends par Vhaj-monie d'une langue; et tout l'art du style harmonieux consiste à rapprocher, autant qu'il est possible, de ce modèle imaginaire , la langue dans laquelle on écrit.

Hiatus. \Jhiatiis est quelquefois doux et quelquefois dur à l'oreille : les Latins , du temps de Cicéron , l'évitaient , même dans le langage familier : les Grecs n'avaient pas tous le même scrupule ; on blâmait Théopbraste de l'avoir porté à l'excès. « Si Isocrate , son maître , lui en a donné l'exemple , dit Cicéron , Thucydide n'a pas fait de même ; et Platon , écrivain encore plus illustre , a négligé cette délicatesse » ( lui dont l'élocution , dit Ouintilien , est d'une beauté divine et comparable a celle d'Homère ). Cependant ce concours de voyelles que Platon s'était permis , non-seulement dans ses écrits philosophiques, mais dans une harangue de la plus sublime beauté, Démosthène l'évitait avec soin : c'était donc une question indécise parmi les anciens , si l'on devait se permettre ou s'interdire \ hiatus.

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Pour nous , à qui leur manière de prononcer est inconnue , prenons l'oreille pour arbitre.

J'ai dit que V hiatus est quelquefois doux , quelquefois dur; et l'on va s'en apercevoir. Les accents de la voix peuvent être tour à tour détachés ou coulés comme ceux de la flûte, et l'articulation est à l'organe ce que le coup de langue est à l'instrument : or la modulation du style, comme celle du chant , exige tantôt des sons coulés , et tantôt des sons détachés , selon le caractère du sentiment ou de l'image que l'on veut peindre; donc, si la comparaison est juste, non-seulement Vh/atus est quelquefois permis , mais il est souvent agréable; c'est au sentiment à le choisir, c'est à l'oreille à marquer sa place. Nous sommes déjà sûrs qu'elle se plaît à la succession immédiate de certaines voyelles : rien n'est plus doux pour elle que ces mots , Danaé y Laïs , Dea , Léo, Ilia , Thoas y Leucothné , Phaon , Léandre , Àctéon y etc. Le même hiatus sera donc mélodieux dans la liaison des mots : car il est égal pour l'oreille que les voyelles se succèdent dans un seul mot, ou d'un mot à un autre. Il y avait peut-être chez les anciens une espèce de bâillement dans V hiatus ; mais s'il y en a chez nous , il est insensible, et la succession de deux voyelles ne me semble pas moins continue et facile dans il j-a , il a-été-a, que dans Ilia , Danaé , Méléagre.

Nous éprouvons cependant qu'il y a des voyelles dont l'assemblùge déplaît : a-u, o-i , a-an, a-en , o-

u?i, sont de ce nombre ; et l'on en trouve la cause phjsique dans le jeu même de l'organe. Mais deux voyelles dont les sons se modifient par des mouvements que l'organe exécute facilement, comme dans Iliay Clio , Danaé , non-seulement se succèdent sans dureté , mais avec beaucoup de douceur.

U hiatus d'une voyelle avec elle-même est toujours dur à l'oreille : il vaudrait mieux se donner, même en prose ,. la licence que Racine a prise , quand il a àix. , f écrivis en Argos , que de dire, f écrivis à Argos. C'est encore pis quand Vhiatus est redoublé , comme dans // alla à yithènes.

On voit par là qu'on ne doit ni éviter ni employer indifFéremment Vliiafus dans la prose. Il était permis anciennement dans les vers; on l'en a banni, par une règle à mon gré trop générale et trop sévère. La Fontaine n'en a tenu compte et je crois qu'il a eu raison.

Du reste, parmi les poètes qui observent cette règle en apparence , il n'v en a pas un qui ne la viole en effet, toutes les fois que l'e muet final se trouve entre deux voyelles; car cet e muet s'élide , et les sons des deux voyelles se succèdent immédiatement.

Hector tomba sous lui, Troi' expira sous vous.... Allez clone, et portez cette joi' à mon frère.

( Rac. )

Il y a peu d'hiatus aussi rudes que celui de ces deux vers : la règle qui permet cette élision et qui défend V hiatus , est donc une règle ca-

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pricieuse , et aussi peu d'accord avec elle-même qu'avec l'oreille , qu'elle prive d'une infinité de douces liaisons.

Histoire. Cicéron l'a définie : Le témoin des temps , la lumière de la. vérité , la vie de la mémoire y V école de la vie y la messagère de V antiquité (i). Ce n'est là que le développement de l'idée que nous avons tous, au moins confusément, de ce o-rand moyen de lier par le souvenir les générations et les âges. Mais combien cette idée ne devient-elle pas plus sensible à tous les esprits, et de quelle reconnaissance n'est-on pas ému pour les services que les lettres rendent au genre humain, lorsqu'on jette les yeux sur le tableau de son existence?

On voit d'abord le monde entier couvert de ténèbres impénétrables , et les nations répandues sur la surface de la terre, non- seulement inconnues l'une à l'autre, mais inconnues à elles-mêmes , passer sans laisser de vestiges, et se précipiter successivement, d'âge en âge, dans cet immense abîme de l'oubli.

Vient le temps où l'Egypte, la Pbénicie^ la Ghaldée , inventent l'art de conserver de leur existence passée quelques traces de souvenir. Le pe-

(i) Historia testis temporum , lujc veritalis , vita iiwinoriœ , mç.gistra vitœ , nuncia vetustatis. ( De Or. ! . >..')

DE LITTERATURE. l\D

tit peuple (le la Palestine possède aussi, dans les livres saints, les titres de son origine et le récit de ses aventures. Mais ces premières lueurs de V histoire n'éclairent cà et là que quelques points isolés de l'espace. Ce n'est que cinq ou six cents ans après Moïse et Josué , que , dans les poèmes d'Homère, V histoire commencée répandre quelque clarté faible et douteuse, sur la Grèce, sur la Phrygie, et sur les cotes de l'Orient; et cinq siècles s'écouleront encore, avant que dans la Grèce même elle brille avec plus d'éclat.

C'est là qu'elle paraît enfin comme un astre dont les rayons s'étendent sur des régions éloignées. C'est par les Grecs que l'Egypte est connue ; et en même temps que leurs armées pénètrent dans l'Asie , Vhistoire , qui les accompagne , révèle au monde le secret de l'existence des empires, qui, du Nil au fond de l'Euxin , se sont succédé l'un à l'autre, sans que ni leur splendeur, ni le bruit de leur chute ait encore averti l'Europe de ces grandes révolutions. Mais tandis que les entreprises de Xerxès , la campagne de Xénophon , les guerres d'Alexandre, font connaître la Perse et l'Inde , le vaste continent du Nord reste couvert d'une profonde nuit; et les Bretons, les Germains, les Gaulois, ne savent du passé que ce qui leur en est transmis dans les chansons de leurs poètes. Carmifiiims a/itir/uisj dit Tacite, c/uod iinum apud illos niemoriœ et annaliuin p^eniis est, (De Morib. Germ.)

Les lettres passent en Italie. Les conquérants du monde apprennent à dépeindre les usages, les mœurs, la discipline , le génie des nations ; et non-seulement l'Italie , le siège de leur domination , devient illustre dans leurs annales , mais tout ce qui leur est soumis a du moins le triste avantage de participer à leur célébrité. Ils ravagent et ils décrivent ; et à mesure que les Scipions renversent Numance et Cartilage , que Marins bat les Numides, que LucuUus et Pompée étendent les conquêtes des Romains en Asie, que César subjugue les Gaules, que les armées d'Auguste réduisent le Dace et le Parthe et soumettent la Germanie, que celles de Titus, sous la conduite d' Agricola , vont forcer les Bretons dans leurs derniers asjles; V histoire , qui semble marcher à la suite des armées , éclaire les champs de bataille, et, parmi les ravages et les débris , observe les mœurs des nations vaincues , et ramasse les monuments qui attestent leur antiquité.

Lorsqu'à son tour Rome succombe et qu'elle est la proie des barbares, Vhistoire éprouve une longue éclipse; et les ténèbres de l'ignorance,, où tout le globe est replongé, semblent avoir éteint tous les rayons de sa lumière. Mais à la renaissance des lettres, on retrouve sous les ruines du Bas -Empire les étincelles du feu sacré : les Grecs ont conservé le souvenir des révolutions dont l'Orient a été le théâtre; et en même temps

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tous les peuples du couchant et du nord , moins abrutis et plus curieux de savoir ce qu'il ont été, commencent à se demander à eux-mêmes quelle a été leur origine, par quelles fortunes diverses leurs aïeux ont passé ; et à chercher , dans les archives de leurs pactes et de leurs lois , les traces de leur existence.

Dès lors on voit le flambeau de Y histoire éclairer tout notre hémisphère , et bientôt porter sa lumière sur un hémisphère inconnu. La Chine et l'Inde transmettent à l'Europe les preuves de cette antiquité attestée dans leurs annales , et qui se perd dans la nuit des temps.

Ainsi, la guerre et le commerce, les conquêtes et les voyages, l'ambition et l'avarice, ont successivement étendu sur le globe les découvertes de V histoire ; ei l'on peut dire que c'est en traits de sang qu'elle a tracé sa mappemonde. Mais oublions ce qu'il en a coûté , et ne songeons qu'à rendre utile et salutaire aux hommes cette expérience héréditaire que le présent dépose et lègue aux siècles à venir.

Dans tous les arts , la première règle est d'en bien connaître Tobjet : car si l'intention de l'artiste est une fois bien décidée , et dirigée droit à son but, elle sera son guide dans le choix des moyens et dans l'usage qu'il en doit faire. L'objet immédiat de la poésie est de séduire; celui de l'éloquence est de persuader ; celui de la philosophie est de chercher la vérité dans la nature

et l'essence des choses; celui de V histoire est de la démêler dans les faits dignes de mémoire , et d'en perpétuer le souvenir en ce qu'il a d'intéressant.

De tous les attributs , le plus essentiel à Vhis- Inire y c'est donc la vérité , et la vérité intéressante. Mais la vérité suppose l'instruction , le discernement , la sincérité , l'équité. Or l'instruction est incertaine , le discernement difficile y la sincérité rare ; et ce désintéressement absolu , cette liberté de l'esprit et de l'ame, cette pleine impartialité qui caractérise un témoin fidèle , ne se trouve presque jamais. Aussi voit-on Vhistou'e altérer si souvent et si diversement la vérité de ses récits , qu'on est tenté de la définir comme on a défini la Renommée ,

La messagère indifférente Des vérités et des erreurs.

Des temps reculés et obscurs , elle aura peu de chose à dire , si elle veut être digne de foi; mais sa ressource est le silence. Des temps moins éloignés et plus connus , du présent même , elle a souvent bien de la peine à découvrir , soit dans les faits , soit dans les hommes , la vérité qui l'intéresse ; mais sa sauve-garde est le doute. Il est toujours si décent de paraître ignorer ce qu'on ne sait pas ?

A. l'égard du discernement , il serait injuste d'imputer à Vhistoire les erreurs où elle est in-

cliùte par l'importante gravité des témoignages et des indices : l'on sait bien que le plus souvent , soit dans l'intérieur des conseils , soit dans le tumulte des armes , soit dans le labyrinthe des intrigues de cour, soit au fond de l'ame des hommes, en observant même avec soin les ressorts des événements, elle ne peut guère acquérir une certitude inlliillible : si dans le calcul des probabilités , dans l'examen des vraisemblances, elle a choisi du moins le plus croyable des possibles , elle a fait tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine en faveur de la vérité.

Mais il est des erreurs qu'aucune apparence de vérité n'excuse, et que V histoire ne laisse pas de recueillir et de perpétuer. Tite-Live pouvait avoir à respecter l'opinion publique sur les augures et les présages , et sur quelques vieux contes qu'elle avait consacrés , comme le bouclier tombé du Ciel, l'aventure de Corvinus , le rasoir de Tarquin , la ceinture de la Vestale; Tacite avait aussi quelque raison de ne pas décrier les miracles de Vespasien et les oracles de Sérapis ; mais qui l'obligeait , sous Nerva, de croire au devin de Tibère , et aux leçons qu'il en avait reçues dans l'art de prévoir l'avenir? Qui obligeait Plutarque , sous Trajan , de croire aux songes de Sylla et à l'horoscope de Pyrrhus? qui l'obligeait de croire que les têtes des bœufs que Pyrrhus venait d'immoler, après avoir été coupées, avaient tiré la langue et avaient léché leur propre sang?

qui l'obligeait de croire que des corbeaux étaient tombés des nues , par la commotion de l'air , aux acclamations de la Grèce assemblée , dans le moment que Flaminius lui annonça la liberté? qui l'obligeait de croire au courage surnaturel de cet enfant de SjDarte qui s'était laissé ronger le ventre par un petit renard, sans le lâcher, ni jeter un seul cri? etc. , etc.

Nos bons historiens modernes ont eu moins de respect pour la chronique merveilleuse ; et cela vient de ce que les forces de la nature et leurs limites sont mieux connues : cela vient aussi de ce f3^çX histoire, chez les anciens, était en même temps religieuse et politique; au lieu que parmi nous , lors même que des fanatiques ou des fourbes ont prétendu associer les choses saintes et les profanes , impliquer Dieu dans leurs querelles , l'attacher à leurs factions , s'en faire un allié , l'engager dans leurs guerres et chacun sous ses étendards, en un mot, le rendre complice de leurs passions et de leurs crimes , une saine philosophie est parvenue à démêler les intérêts du Ciel d'avec ceux de la terre ; et VJiistoire a , pour ainsi dire, justifié la Providence, en réduisant les hommes à n'accuser qu'eux-mêmes des maux qu'ils se sont faits entre eux.

Quant à la vanité des origines fabuleuses , Vhistaire moderne s'en est guérie ; et c'est encore un de ses avantages. Les Italiens n'ont pas eu besoin de se donner des aïeux chimériques pour

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en avoir d'il] Il s 1res ; les autres peuples s'en sont passés. Il a suffi aux Espagnols et aux Anglais (le savoir qu'autrefois la courageuse résistance des Ibères et des Bretons a long-temps fatigué les armées romaines ; les Germains se sont contentés des titres d'honneur et de gloire que leur a conservés Tacite j les Français n'ont point appelé du témoignage de César : tous ont uiis (Ml oubli le merveilleux absurde dont se repaissaient leurs ancèlres; tous ont reconnu qu'ils avaient pris naissance dans le sein de la barbarie , qu'ils n'avaient été qu'un mélange de brigands étrangers et d'indigènes asservis; et tous sont convenus que jusqu'au temps où la discipline les a rendus réciproquement redoutables, jusqu'au temps où la politique a combiné et divisé leurs forces pour les égaliser et pour les contenir, leurs plus grandes révolutions ont toutes eu la même cause : savoir, que, dans les climats les plus rudes, la nature ayant commencé par endurcir les hommes à la fatigue et au dano"er , par les rendre robustes , patients , courageux , elle leur a fait sentir, après, l'avantage d'un ciel plus doux et d'une terre plus fertile^ et les j a poussés en foule et par torrents. Ainsi le nord a toujours pesé et débordé sur le midi; ainsi les Danois, les Saxons, les Normands, les Cimbres , les Goths , les Lombards , les Vandales , ont inondé l'Eurppe ; ainsi les Scythes ont inondé l'Asie; ainsi les Tartares ont inondé la Chine. Tout s'est

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