DE 1. 1 T T É R A T U U E
ser séduire par des louanges, tandis qu'Aristophane a seul osé lui dire la vérité en plein théâtre, au péril de sa yie. «Laissez-le faire, ajoute le chœur : il n'a eu en vue que le bien , et il le procurera de toutes ses forces , non par de basses adulations et des souplesses artificieuses , mais par de salutaires avis. » La comédie du second et du troisième âge changea de caractère, et le chœur lui fut interdit.
Choeur à' Opéra. Que vingt personnes parlent ensemble, leurs articulations se mêlent, les sons de leurs voix se confondent, et l'on n'entend qu'un bruit confus. Mais dans un chant dont toutes les articulations et les intonations sont prescrites et mesurées , vingt voix d'accord n'en feront qu'une; et de leur concert peuvent résulter de grands effets, soit du côté de l'harmonie, soit du côté de l'expression.
Je vais plus loin. Dans un spectacle où il est reçu que la parole sera chantée , le chœur a sa vraisemblance comme le récitatif, et cette vraisemblance est la même que celle du duo, du trio, du quatuor, etc. Mais ce que j'ai dit du duo français, je le dis de même du chœur : en s'éloignant de la nature^ il a perdu de ses avantages. f'oj'ez Duo.
Il arrive souvent, dans la réalité , qu'un peuple entier pousse le même cri, qu'une foule de monde
dit à la l'ois la même chose ; eL comme on accorde toujours quelque liberté à l'imitation , le chœur, en imitant ce cri, ce langage unanime d'une multitude assemblée , peut se donner quelque licence; l'art et le g"oùt consistent à pressentir jusqu'où l'extension peut aller. Or c'en est trop que de faire tenir ensemble à tout un peuple un long discours suivi, et dans les mêmes termes, à moins que ce ne soit un discours appris, comme un hymne; et tel peut être supposé, par exemple , le chœur, Brillanl soleil! dans l'acte des Incas ; le chœur de Thélis et de Pelée, O destin, quelle puissance ! le chœur de Jephté , Le ciel, V enfer, la terre et l'onde , et tout ce qui se chante dans des solennités.
Il faut donc distinguer, dans l'hjpothèse théâtrale, le chœur appris et le chœur impromptu. Le premier peut paraître composé avec art, sans détruire la vraisemblance; mais dans l'autre l'on ne doit voir que l'unanimité fortuite et momentanée des sentiments dont une multitude est émue à la fois. Plus ces sentiments seront vifs et rapides, et plus l'expression en sera simple, naturelle et concise; plus il sera vraisemblable que tout un peuple ait dit la même chose en même temps :
Atys , Atys lui-même Fait périr ce qu'il aime.
Cependant une des plus grandes beautés du cisant du chœur, c'est le dessein ; ce dessein de-
DE LITTÉRATURE. 4j 1
mande quelque étendue pour se développer, et quelque suite pour se donner de la rondeur et de l'ensemble; le moyen de décrire un cercle harmonieux en imilant des cris, des mots entrecoupés ! Voilà sans doute la difficulté, mais aussi le secret de l'art; et ce secret se réduit, du côté du poète, à dialoguer le chœur, comme j'ai déjà dit de former le duo. Que les diUérentes parties se séparent et se rejoignent; que tantôt elles se contrarient, et que tantôt elles s'accordent; que deux, trois Toix, une voix seule, de temps en temps, se fasse entendre, qu'une partie lui répondre, qu'une autre partie la soutienne, et qu'enfin toutes se ramènent à un sentiment unanime, ou se choquent dans un combat de deux sentiments opposés ; voilà le r/zœz/rqui devient une "scène étendue et développée, et qui, dans son imitation, a toute la vérité de la nature , avec cette seule différence, que d'un tumulte populaire on aura fait un chant et un concert harmonieux.
Un vrai modèle dans ce genre , c'est le chœur de l'opéra à' Atjs, à la descente de Cjbèle : Jenez , reine des dieux ^ ijenez. C'est de M. Piccini que nos jeunes compositeurs doivent apprendre à faire des chœurs mélodieux.
En critiquant les chœurs de l'Opéra français, on a cité ce morceau de poésie rhvthmique que nous a conservé Lampride, où est exprimé le cri de fureur et de joie du peuple romain à la mort de l'empereur Commode ; et on a dit : Que
les gens de goût décident entre ce chœur et les chœurs d'opéra. Mais on n'a mis en comparaison que deux mauvais chœurs de Quinault; et ces deux exemples ne prouvent pas que nos chœurs soient toujours mauvais. Celui de Lampride, au stjle près, dont la bassesse est dégoûtante, serait pathétique sans doute; mais rien n'empêche que dans nos opéra on n'en compose sur ce modèle. Et pourquoi ne pas rappeler ceux de Castor, relui d'Alceste , Alceste est mort! celui de Jephté , celui de Corom's , celui des Incas , et nombre d'autres qui ont leur beauté et qui produisent leur effet? On aurait encore eu de l'avantage à leur opposer celui de Lampride; mais on n'aurait pas eu le plaisir de dire que l'un était sublime, et que les autres étaient plats. La vérité simple est que l'action, le dialogue, le pathétique, seront toujours très favorables à la (orme du chœur , et que le genre de noire opéra y donne lieu , toutes les fois que la situation est passionnée et qu'elle intéresse une multitude; c'est au poète à saisir le moment; c'est au musicien à le seconder. On peut voir dans les opéra de M. Gluck et dans ceux de M. Piccini, de combien de beaux chœurs ils ont enrichi notre scène. Dans les chœurs dont l'eiFet résulte de l'harmonie, le compositeur allemand s'est signalé; le compositeur italien excelle dans les chœurs oii l'expression demande le charme de la mélodie. Kojez Air, Chant, Duo, Lyrique, Récitatif.
DE LITTÉRATURE. ^j!
Chrie. Sorte d'amplification que les rhéteurs donnent à faire à leurs disciples , et qui consiste à commenter un mot sentencieux ou un fait mémorable. La forme qu'ils ont prescrite à celte espèce d'acrostiche est le chef-d'œuvre de la pédanterie.
Quoi de plus pédantesque en effet qUe d'apprendre aux enfants à s'appesantir sur un mot OU sur un trait de caractère , dont la vivacité rapide lait souvent la grâce et la force? Quoi de ])lus contraire au bon goût, au bon sens, au bon emploi d'un temps précieux, que d'assujettir l'imagination et la pensée, dans une jeune tête, à une marche laborieuse et contrainte, qui à chaque pas contrarie tous leurs mouvements naturels?
Qu'on s'imagine qu'un enfant , à qui l'on propose pour sujet d'une clirie verbale ce vers d'Horace ,
Orandum est ut sit mens sana in corpore sano ;
OU pour sujet d'une chri'e activej le geste de Tarquin , coupant les têtes des pavots; ou pour sujet d'une chrie inixtey l'action de Diogène dans l'attitude d'un suppliant, tendant la main, dans la place publique, à une statue de marbre, et sa réjîonse à celui qui, le trouvant dans cette attitude , lui demanda ce qu'il faisait là : Je m'exerce
à endurer des refus j qu'on s'imagine, dis-je, qu'un malheureux eniant est condamné pav Jfphtonius à diviser ]e sujet qu'on lui donne en huit parties , c'est-à-dire en huit sortes de tortures pour son esprit.
Ces parties sont : i° le préamhule, a laudativn, lequel préambule doit contenir l'éloge de l'action ou de la sentence, et de celui qui en est l'auteur. Mais c'est Tarquin qui conseille à son iils de faire trancher la tête à tous les notables de son village , de Gaines; n'importe , il faut louer Tarquin et la belle leçon qu'il donne.
2° Yidi paraphrase. Mais la pensée est claire et simple, et d'une vérité évidente comme celle-ci :
Multa seneni circumveniunl incommoda.
N'importe , il la faut expliquer et l'amplifier a paraphrastico.
5" La cause. îMais la cause est souvent la nature même du cœur humain, comme dans cette vérité : Irafuror brevis est ; et cela passe l'intelligence et d'un enfant et d'un philosophe. N'importe, il faut que l'enfant argumente a causa, dût-il ne savoir ce qu'il dit.
4-" Le contraire. Mais quel tourment pour un enfant de chercher le contraire d'une maxime vague , comme de celle-ci : Fronti nulla fides. N'importe , il faut qu'il se casse la tête pour prouver <2 contrario.
5° Le scml)lahle. Mais quelle est la similitude
(le celle pensée de Térence , Crescit in nchersis virtusP On y a trouvé pour emblème la flamme d'une lorche exposée au vent; on peut aussi y eniplojer l'image du chêne, qui, sur le sommet d'une montagne, s'élève et s'affermit au milieu des tempêtes : mais cela sera-t-il présent à l'imagination d'un enfant? N'importe, il faut qu'il prouve a simili, quoiqu'il soit vrai, en général, que les images ne prouvent rien.
6° \Jeocemple. Mais quels exemples peut citer un enfant dont la tête est vide, qui ne sait que très peu de chose des temps anciens , et rien des temps uîodernes? Il faut pourtant qu'il batte la campagne, et qu'il raisonne ah exem^do.
7° Le témoignage, c'est-à-dire l'autorité des auteurs graves, que l'écolier n'a jamais lus, ou qu'il a lus sans réflexion , et qu'il n'a certainement pas assez présents pour en faire usage à propos.
8" Quoique assez souvent il n'y ait pas lieu à Yépilogue, on l'oblige à épiloguer, et cela s'appelle conclure a hrevi epilogo.
Il est bien vrai que le régent indique à l'écolier et les passages et les exemples ; qu'il lui sug-gère aussi les causes, les ressemblances, les contrastes, ou plutôt qu'il lui dicte ce qu'il doit inventer. Mais quelle misérable manière de former l'esprit des jeunes gens, que de les mener ainsi à la lisière!
Encore il faut voir ce que c'est que les cane-
vas qu'on leur Iracc , et que les modèles qu'on leur présenle. Qui croirait que pour confirmer cette vérité éternelle,
Breite et itreparabile tempus Omnibus est vilœ ;
qui croirait que les témoignages cités et accolés par le Père de Colonia, sont Joh et Phèdre le fabuliste? Qui croirait que, clans la même clirie, les exemples du bon emploi du temps sont les vierges et les martyrs? Virgile assurément ne s'attendait pas à être si bien appuyé.
La première règle du bon sens, dans l'art d'instruire, est de ne faire faire aux apprentis c|ue ce qu'ils feront étant maîtres, en commençant par ce qu'il y a de plus simple et de plus facile. Or la chrie , qui n'est d'usage dans aucun genre d'éloquence , et qu'on ne fera certainement jamais liors du collège, est encore ce que les rhéteurs ont pu imaginer de plus difficile et de plus compliqué. Ainsi, dans tous les points, la chrie a été inventée et enseignée en dépit du bon sens.
Il faut espérer qu'à présent qu'on a délivré la tendre mollesse de l'enfance des entraves du maillot, et les grâces de l'adolescence de leur prison de baleines, on fera pour l'esprit liumain ce qu'on a fait pour le corps; que la pensée, l'imagination, le sentiment, dans la jeunesse, seront délivrés à leur tour des brassières du pé- <lantisme , et que la cliric, connnela plus barbare
DE LITTÉII iVTUn K. [^'■j'J
des inventions scolasdques, sera proscrite })oiir jamais; l'université de Paris l'a bannie de ses écoles.
Comédie. C'est l'imitation des mœurs, mise en action: imitation des mœurs, en quoi elle diffère de la Ira^^édie et du poème héroïque; imitation en action , en quoi elle diffère du poème didactique moral et du simple dialogue.
Elle diffère particulièrement de la tragédie dans son principe, dans ses mojens et dans sa fin. La sensibilité humaine est le principe d'oïl part la tragédie; le pathétique en est le moyen; la crainte des passions funestes, l'horreur des grands crimes, et l'amour des sublimes vertus, sont les fins qu'elle se propose. La malice naturelle aux hommes est le principe de la comédie. Nous voyons les défauts de nos semblables avec une complaisance mêlée de mépris , lorsque ces défauts ne sont ni assez affligeants pour exciter la compassion , ni assez révoltants pour donner de la haine , ni assez dang-ereux pour inspirer de l'effroi. Ces images nous font sourire , si elles sont peintes avec finesse ; elles nous font rire , si les traits de cette maligne joie, aussi frappants qu'inattendus, sont aiguisés par la surprise. De cette disposition à saisir le ridicule, la comédie tire sa force et ses moyens. Il eût été sans doute plus avantageux de changer en nous cette complaisance vicieuse en une pilié philosophique; mais on a trouvé
plus facile et plus sûr cle l'aire servir la malice humaine à corriger les autres vices cle l'humanité , à peu près comme on emploie les pointes du diamant à polir le diamant même. C'est là l'ohjet ou la hn de la comédie.
Mal à propos l'a-t-on distinguée de la tragédie par la qualité des personnages ; le roi de Thèbes , et Jupiter lui-même, sont des personnages comiques dans YAmphitrjon ; et Spartacus, de la même condition que Sosie, est un personnage tragique à la tête de ses conjurés. Le degré des passions ne distingue pas mieux la comédie de la tragédie ; le désespoir de l'Avare , lorsqu'il a perdu sa cassette, ne le cède en rien au désespoir de Philoctète, à qui on enlève les flèches d'Hercule. Des malheurs, des périls, des sentiments extraordinaires caractérisent la tragédie; des intérêts et des caractères communs constituent la comédie. L'une peint les hommes comme ils ont été quelquefois; l'autre, comme ils ont coutume d'être. La tragédie est un tableau d'histoire; la comédie est un portrait; non le portrait d'un seul homme, comme la satire, mais d'une espèce /d'hommes répandus dans la société , et dont les traits les plus marqués sont réunis dans une même figure. Enfin le -vice n'appartient à la comédie qu'autant qu'il est ridicule et méprisable ; dès que le vice est odieux , il est du ressort de la tragédie. C'est ainsi que Molière a fait de l'imposteur un personnage comique dans Tar-
DE L I T T É R A T TM$ E . ^79
lufe j et Shakespeare, un personnage tragique dans Glocestre. Si Molière a rendu Tartufe odieux au cinquième acte, c'est comme J.-B. Rousseau le remarque , par la nécessité de donner le dernier coup de pinceau a son personnage.
On demande si la comédie est un poème ? question aussi difficile à résoudre qu'inutile à proposer, comme toutes les disputes de mots. Yeut-on approfondir un son , qui n'est qu'un son . comme s'il renfermait la nature des choses? La comédie n'est point un poème pour celui qui ne donne ce nom qu'à l'héroïque et au merveilleux ; elle en est un pour celui qui met l'essence de la poésie dans la peinture. Un troisième donne le nom de poème à la comédie en vers , et le refuse à la comédie en prose , sur ce principe que la mesure n'est pas moins essentielle à la poésie qu'à la musique; mais qu'importe qu'on diffère sur le nom, pourvu qu'on ait la même idée de la chose? L'Avare, ainsi que le Télémaque , sera ou ne sera point un poème; il n'en sera pas moins un ouvrage excellent. On disputait à Adisson que le Paradis perdu fût un poème héroïque : Eh bien! dit- il, ce sera un poème divin.
Comme presque toutes les règles du poème dramatique concourent à rapprocher par la vraisemblance la fiction de la réalité, l'action de la comédie nous étant plus familière que celle de la tragédie, et le défaut de vraisemblance plus facile à remarquer, les règles y doivent être plus
4 8o ÉLÉMENTS
riaoureusement observées : de là cette unité, cette continuité de caractère, cette aisance, cette simplicité dans le tissu de l'intrigue , ce naturel dans le dialogue, cette vérité dans les sentiments, cet art de cacher l'art même dans l'enchaînement des situations, d'où résulte l'illusion théâtrale.
Si l'on considère le nombre des traits qui caractérisent un personnage comique, on peut dire que la comédie est une imitation exagérée. Il est bien difficile en effet qu'il échappe en un jour à un seul homme autant de traits d'avarice que Molière en a rassemblé dans Harpagon ; mais cette exagération rentre dans la vraisemblance, lorsque les traits sont mullipliés par des circonstances ménagées avec art. Quant à la force de chaque trait, la vraisemblance a des bornes. L'avare de Plante , examinant les mains de son valet, lui dit : Voyons la troisième, ce qui est choquant : Molière a traduit Vautre, ce qui est naturel , attendu que la précipitation de l'avare a pu lui faire oublier qu'il a déjà examiné deux mains, et prendre celle - ci pour la seconde \ les autres est une faute du comédien , qui s'est glissée dans l'impression.
Il est vrai que la perspective du théâtre exige une couleur forte et de grandes touches, mais dans de justes proportions, c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la vérité de la nature. Le Bourgeois gentilhomme paie les titres que lui donne un complaisant mercenaire ,
nu. LlTTÊRATUIlE. i48l
et c'est ce qu'on voit tous les jours; mais il avoue qu'il les paie, F'oilà pour le monseigneur y et c'est en quoi il renchérit sur ses modèles. Molière tire d'un sot l'aveu de ce ridicule , pour le mieux faire apercevoir dans ceux qui ont l'esprit de le dissimuler. Cette espèce d'exagération demande une grande justesse de raison et de goût. Le théâtre a son optique , et le tableau est manqué dès que le spectateur s'aperçoit qu'on a outré la nature.
Par la même raison , il ne suffit pas , pour rendre l'intrigue et le dialogue vraisemblables, d'en exclure ces aparté^ que l'hypothèse théâtrale ne rend pas toujours assez naturels , et ces méprises fondées sur une ressemblance ou un déguisement prétendus, supposition que tous les yeux démentent, hors ceux du personnage qu'on a dessein de tromper; il faut encore que tout ce qui se passe et se dit sur la scène soit une peinture si naïve de la société , qu'on oublie qu'on est au spectacle. Un tableau est mal peint, si au premier coup d'œil on pense à la toile, et si l'on remarque le mélange des couleurs , avant que de voir des rondeurs, des reliefs et des lointains. Le prestige de l'art, c'est de cacher l'art même, au point que non-seulement l'illusion précède la réflexion, mais qu'elle la repousse et l'écarté. Telle devait être l'illusion des Grecs et des Romains aux comédies de Ménandre et de Térence , non à celles d'Aristophane et de Plante.
É/ém. (le Lit 1er. 1. 31
Observons cependant, à propos de Térence, que le possible, qui suffit à la vraisemblance d'un caractère ou d'un événement tragique, ne suffit pas à la vérité de la comédie. Ce n'est point un père comme il peut y en avoir, mais un père comme il y en a souvent; ce n'est point un individu, mais une espèce qu'il faut prendre pour modèle : contre cette règle pèche le caractère unique du Bourreau de lui-même.
Ce n'est point une combinaison possible à la rigueur, c'est une suite naturelle d'événements familiers , qui doivent former l'intrigue de la comédie : principe qui condamne l'intrigue de VHécjre, si toutefois Térence a eu dessein de faire une comédie d'une action toute pathétique, et d'où il écarte jusqu'à la iin, avec une précaution marquée, le seul personnage qui pouvait être plaisant.
D'après ces règles, que nous allons avoir occasion de développer et d'appliquer, on peut juger des progrès de la comédie^ ou plutôt de ses révolutions.
Sur le chariot de Thespis, la comédie n'était qu'un tissu d'injures adressées aux passants par des vendangeurs barbouillés de lie. Cratès , à l'exemple d'Épicharmus et de Phormis , poètes siciliens, l'éleva sur un théâtre plus décent et dans un ordre plus régulier. Alors la comédie prit pour modèle la tragédie intentée par Eschyle, ou plutôt l'une et l'autre se formèrent sur les
DE LITTÉRATLIIE. 4^5
poésies d'Homère; l'une, sur l'Iliade et i'Odjssée; l'aulre, sur/e Margitèsy poème satjrique du même auteur : et c'est là proprement l'époque de la naissance de la comédie grecque.
On la divise en ancienne, mojemie et ilouvcllcy moins par ses âges , que par les différentes modifications qu'on y observa successivement dans la peinture des mœurs. D'abord on osa mettre sur le théâtre d'Athènes des satyres en action , c'est-à-dire des personnages connus et nommés, dont on imitait les ridicules et les vices : telle fut la comédie ancienne.
Si qniserat dignits describi , quod malus ^ autfur, Quod mœchus Joret , aiit sicarius , aut alioqui Famosus , multa ciim liberlate notabant, (HoR.)
Les lois, pour réprimer cette licence, défendirent de nommer. La malignité des poètes, ni celle des spectateurs, ne perdit rien à cette défense : la ressemblance des masques, des vêtements, de l'aclion , désignèrent si bien les personnages, qu'on les nommait en les voyant. Telle fut la comédie moyenne, où le poète , n'ayant plus à craindre le reproche de la personnalité , n'en était que pins hardi dans ses insultes, d'autant plus sûr d'ailleurs d'être applaudi, qu'en repaissant la malice des spectateurs par la noirceur de ses portraits , il ménageait encore à leur vanité le plaisir de deviner les modèles. C'est dans ces deux genres cju'Aristophane triompha tant de fois, à la honte des Athéniens.
La comédie satjriqUe présentait d'abord une face avantageuse. Il est des vices contre lesquels les lois n'ont point sévi : l'ingratitude, l'infidélité au secret et à sa parole , l'usurpation tacite et artificieuse du mérite d'autrui , l'intérêt personnel et l'incapacité dans les affaires publiques , échappent à la sévérité des lois ; la comédie satjricjue y attachait une peine d'autant plus terrible , qu'il fallait la subir en plein théâtre. Le coupable y était traduit, et le public se faisait justice. C'était sans doute pour entretenir une terreur si salutaire, que non-seulement les poètes satyriques furent d'abord tolérés , mais gagés par les magistrats , comme censeurs de la république. Platon lui-même s'était laissé séduire à cet avantage apparent, lorsqu'il admit Aristophane dans son banquet, si toutefois l'Aristophane comique est l'Aristophane du banquet, ce qu'on peut au moins révoquer en doute. Il est vrai que Platon conseillait à Denys la lecture des comédies de ce poète, pour connaître les mœurs de la république d'Athènes; mais c'était lui indiquer un bon observateur, un espion adroit, qu'il n'en estimait pas davantage.
Quant aux suffrages des Athéniens, un peuple ennemi de toute domination devait craindre surtout la supériorité du mérite. La plus sanglante satire était donc sure de plaire à ce peuple jaloux, lorsqu'elle tombait sur l'objet de sa jalousie. Il est deux choses que les hommes vains ne
DE LITTÉUITURE. 4^5
trouvent jamais trop fortes , la flatterie pour euxmêmes , la médisance contre les autres : ainsi tout concourut d'abord à favoriser la comédie satjTtque. On ne fut pas long-temps à s'apercevoir que le talent de censurer le vice , pour être utile , devait être dirigé par la vertu , et que la liberté de la satire, accordé à un malhonnête homme, était un poignard dans les mains d'un furieux; mais ce furieux consolait l'envie. Voilà pourquoi dans Athènes, comme ailleurs, les méchants ont trouvé tant d'indulgence, et les bons tant de sévérité. Témoin la comédie des Nuées, exemple mémorable de la scélératesse des envieux . et des combats que doit se préparer à soutenir celui qui ose être plus sage et plus vertueux que son siècle.
La sagesse et la vertu de Socrate étaient parvenues à un si haut point de sublimité, qu'il ne fallait pas moins qu'un opprobre solennel pour en consoler sa patrie. Aristophane fut chargé de l'infâme emploi de calomnier Socrate en plein théâtre; et ce peuple, qui proscrivait un homme juste, par la seule raison qu'il se lassait de l'entendre appeler juste, courut en foule à ce spectacle. Socrate y assista debout.
Telle était la comédie à Athènes , dans le même temps que Sophocle et Euripide s'y disputaient la gloire de rendre la vertu intéressante et le crime odieux par des tableaux touchants du terribles. Comment se pouvait -il que les mêmes
Spectateurs applaudissent à des mœurs si opposées? Les héros célébrés par Sophocle et par Euripide étaient morts ; le sage calomnié par Aristophane était vivant : on loue les grands hommes d'avoir été ; on ne leur pardonne pas d'être.
Mais ce qui est inconcevable, c'est qu'un comique grossier , rampant et obscène ,, sans goût , sans mœurs, sans vraisemblance, ait trouvé des enthousiastes dans le siècle de Molière. Il ne faut que lire ce qui nous reste d'Aristopliane , pour juger, comme Plutarque , que c'est moins pour les lionnêtes gens qu'il a écrit j que pour la 'vile populace , pour des hommes perdus d'envie , de noirceur et de débauche. Qu'on lise après cela l'éloge qu'en fait madame Dacier : Jamais homme n'a eu plus de Jinesse, ni un tour plus ingénieux ; le stjle d'Aristophane est aussi agréable que son esprit j si Von na pas lu Aristophane, on ne connaît pas encore tous les charmes et toutes les beautés du grec, etc.
Les magistrats s'aperçurent, mais trop tard, que , dans la comédie appelée moyenne, les poètes n'avaient fait qu'éluder la loi qui défendait de nommer : ils en portèrent une seconde, qui, bannissant du théâtre toute imitation personnelle, borna la comédie à la peinture générale des mœurs.
C'est alors que la comédie nouvelle cessa d'être une satyre, et prit la forme honnête et décente
fin'elle a conservée depuis. C'est dans ce genre qne fleurit Ménandre, poète aussi élégant , aussi naturel, aussi simple, qu'Aristophane l'était peu. On ne peut, sans regretter sensiblement les ouvrages de ce poète, lire l'éloge qu'en a ûiit Plutarque, d'accord avec toute l'antiquité : Cest une prairie émaillée de fleurs , où F on aime a respirer un air pur... La muse cC Aristophane ressemble a une femme perdue ; celle de Ménandre , a une honnête femme.
Mais comme il est plus aisé d'imiter le grossier et le bas que le délicat et le noble, les premiers poètes latins suivirent les traces d'Aristophane. De ce nombre fut Plante, qui cependant ne lui ressemble pas.
Térence , qui vint après Plante , imita Ménandre sans l'égaler. César l'appelait un demi-Ménandre , et lui reprochait de n'avoir pas \si force comique : expression que les commentateurs ont interprétée à leur façon , mais qui doit s'entendre de ces grands traits qui approfondissent les caractères, et qui vont chercher le vice jusque dans les replis de Famé , pour l'exposer en plein théâtre au mépris des spectateurs.
Plante est plus vif, plus gai, plus fort, plus varié; Térence, plus fin, plus vrai, plus pur, plus élégant : l'un a l'avantage que donne l'imagination qui n'est captivée ni par les règles de l'art, ni par celles des mœurs, sur le talent assujetti à ( ouïes ces règles ; l'autre a le mérite d'avoir con-
cilié l'agrément et la décence , la politesse et la plaisanterie, l'exaclilude el la facilité : l'un amuse par l'action , et l'autre enchante par le style : on souhaiterait à Plante la politesse de Térence, a Térence la gaieté de Plante.
Les révolutions que la comédie a éprouvées dans ses premiers âges , et les difFérences qu'on y observe encore aujourd'hui , preiment leur source dans le génie des peuples et dans la forme des gouvernements : l'administration des affaires publiques, et par conséquent la conduite des chefs , étant l'objet principal de l'envie et de la censure dans un Etat démocratique, le peuple d'Athènes, toujours inquiet et mécontent, devait se plaire à voir exposer sur la scène , non-seulement les vices des particuliers, mais l'intérieur du gouvernement, les prévarications des magistrats ^ les fautes des généraux et sa propre facilité à se laisser corrompre ou séduire. C'est ainsi qu'il a couronné les satyres politiques d'Aristophane.
Cette licence devait être réprimée à mesure que le gouvernement devenait moins populaire; et l'on s'aperçoit de cette modération dans les dernières coîncdies du même auteur, mais plus encore dans l'idée qui nous reste de celles de Ménandre, où l'Etat fut toujours respecté , et où les intrigues privées prirent la place des affaires publiques.
Les Romains, sous les consuls, aussi jaloux
DE L I T T É R A T U 11 E . /jSg
Je leur liberté que les Athéniens, mais plus jaloux de la dignité de leur gouvernement, n'auraient jamais permis que la république fût exposée aux traits insultants de leurs poètes. Ainsi les premiers comiques latins hasardèrent la satire personnelle, mais jamais la satire politique.
On donnait toute liberté au bas comique et au comique populaire, dans les mimes et dans les alellaîies j la comédie dans les mœurs grecques, et qu'on appelait /W//<7te, avait aussi pleine licence. Mais lorsque les nobles Romains étaient en scène , comme dans les pièces qu'on appelait prœtextœ, et dans celles qu'on appelait togatCG^ les mœurs devenaient sérieuses, et le ridicule en était banni. Ce genre tenait le milieu , dit Sénèque, entre le comique et le tragique : Habent hœc aliquid severiiatis, et sunt inler tragœdias et comœdias mediœ.
Dès que l'abondance et le luxe eurent adouci les mœurs de Rome, la comédie elle-même perdit de son âpreté ; et comme les vices des Grecs avaient passé chez les Romains, Térence, pour les imiter, ne fit que copier Ménandre.
Le même rapport de convenance a déterminé le caractère de la comédie sur tous les théâtres de l'Europe, depuis la renaissance des lettres.
Un peuple qui affectait autrefois dans ses mœurs une gravité superbe , et dans ses sentiments une enflure romanesque, a du servir de modèle à des intrigues pleines d'incidents et de
caractères hyperboliques : tel est le tliéàlre espagnol; c'est là seulement que serait vraisemblable le caractère de cet amant (Villa Mecliana),
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame, L'emiJortant à travers la flamme.
Mais ni ces exagérations lorcées , ni une licence J'imagination qui viole toutes les règles, ni un vaifinement de plaisanterie souvent puérile, n'ont pu faire refuser à Lopès de Véga une des premières places parmi les poètes comiques modernes. Il joint en effet à la plus heureuse sagacité dans le choix des caractères, une force d'imagination que le grand Corneille admirait lui-même. C'est de Lopès de Véga qu'il a emprunté le caractère du Menteur^ dont il disait avec tant de modestie et si peu de raison , quil doimerail deux de ses meUleures pièces pour F avoir imaginé.
Un peuple qui a mis long-temps son honneur dans la fidélité des femmes, ou dans une vengeance cruelle de l'affront d'être trahi en amour, a dû fournir des intrigues périlleuses pour les amants, et capables d'exercer la fourberie des valets : ce peuple , d'ailleurs pantomime , a donné lieu à ce jeu muet, qui quelquefois, par une expression vive et plaisante, et par une sorte de caricature qui réjouit la multitude, soutient seul une intrigue dé[)ourvue d'art, de sens, d'esprit et de goût. Tel est le comique italien . aussi
DE L 1 T ï E R A T U lî E . Zj Q 1
chargé d'incidents, mais moins bien intrigué que le comique espagnol. Ce qui caractérise encore plus le comique italien , est ce mélange de mœurs nationales, que la communication et la jalousie mutuelle des petits états d'Italie a fait imaginer à leurs poètes. On voit dans une même intrigue un Bolonais, un Vénitien, un Napolitain, un Bergamasque , chacun avec le ridicule dominant de sa patrie. Ce mélange bizarre ne pouvait manquer de réussir dans sa nouveauté. Les Italiens en firent une règle essentielle de leur théâtre , et la comédie s'y vit par là condamnée à la grossière uniformité qu'elle avait eue dans son origine. Aussi dans le recueil immense de leurs pièces, n'en trouve-t-on pas une seule dont un homme de goût soutienne la lecture. Les Italiens ont eux-mêmes reconnu la supériorité du comique français ; et tandis que leurs histrions se soutiennent dans le centre des beaux-arts , Florence les a exclus de son théâtre , et a substitué à leurs farces les meilleures comédies de Mo- 1 ière, traduites en italien . A l'exemple de Floren ce, Rome et Naples admirent sur leur théâtre les chefs-d'œuvre du nôtre. Venise se défend encore de la révolution ; mais elle cédera bientôt au torrent de l'exemple et à l'attrait du plaisir. Paris seul ne verra-t-il plus jouer Molière? (La révolution qu'on espérait en faveur du goût, ne siest pas faite encore en Italie. Paris a renvoyé les farceurs italiens: mais il en a d'autres. Le théâ-
trc de Molière est plus négligé que jamais : la foule est à ceux de la foire.) Fojez Farce.
Un Etat où chaque citoyen se fait gloire de penser avec indépendance, a dû fournir un grand nombre d'originaux à peindre. L'affectation de ne ressembler à personne , fait souvent qu'on ne ressemble pas à soi-même , et qu'on outre son propre caractère , de peur de se plier au caractère d'autrui. Là, ce ne sont point des ridicules courants, ce sont des singularités personnelles, qui donnent prise à la plaisanterie : le vice dominant de la société est de n'être pas sociable. Telle est la source du comique anglais , d'ailleurs plus simple , plus naturel, plus philosophique que les deux autres, et dans lequel la vraisemblance est rigoureusement observée aux dépens même de la pudeur.
Mais une nation douce et polie, où chacun se fait un devoir de conformer ses sentiments et ses idées aux moeurs de la société, où les préjugés sont des principes, où les usages sont des lois, oii l'on est condamné à vivre seul dès qu'on veut vivre pour soi-même ; cette nation ne doit présenter que des caractères adoucis par les égards, et que des vices palliés par les bienséances. Tel est le comique français, dont le théâtre anglais s'est enrichi, autant que l'opposition des mœurs a pu le permettre.
Le comique français se divise, suivant les mœurs (]u'il peint, en comique bas, comique bourgeois et haut comique . y~oyc:k Comique.
Mais une division plus essentielle se lire de la différence des objets que la comédie se propose : ou elle peint le vice qu'elle rend méprisable, comme la tragédie rend le crime odieux ; de là le comique de caractère : ou elle fait les hommes le jouet des événements ; de là le comique de situation : ou elle présente les vertus communes avec des traits qui les font aimer, et dans des périls ou des malheurs qui les rendent intéressantes ; de là le comique attendrissant.
De ces trois genres, le premier est le plus utile aux mœurs , le plus fort, le plus difficile, et par conséquent le plus rare : le plus utile aux mœurs, en ce qu'il remonte à la source des vices , et les attaque dans leur principe ; le plus fort , en ce qu'il présente le miroir aux hommes, et les fait rougir de leur propre image ; le plus difficile et le plus rare, en ce qu'il suppose dans son auteur une étude consommée des mœurs de son siècle , un discernement juste et prompt , et une force d'imagination qui réunisse sous un seul point de vue les traits que sa pénétration n'a pu saisir qu'en détail. Ce qui manque à la plupart des peintres de caractères, et ce que Molière, ce grand modèle en tout genre, possédait éminemment, c'est ce coup d'œil philosophique , qui saisit non-seulement les extrêmes, mais le milieu des choses : entre l'hypocrite scélérat et le dévot crédule , on voitl'homme de bien qui démasque la scélératesse de l'un , et qui plaint la crédulité de l'autre. Mo-
Hère met en opposition les mœurs corrompues de la société, et la probité farouche du Misanthrope : entre ces deux excès paraît la modération d'un homme du monde, qui hait le vice, mais qui ne croit pas devoir s'ériger en réformateur. C'est à cette précision qu'on reconnaît Molière ; et ces deux vers d'Horace semblent avoir été sa règle :
Est mcdiis in rébus , siint certi denique fines , Quos uhra cilracjue necjidl consistera rectum.
Que si l'on demande pourquoi le comique de situation nous excite à rire, même sans le concours du comique de caractère , nous demanderons à notre tour d'où vient qu'on rit de la chute imprévue d'un passant. C'est de ce genre de plaisanterie que Heinsius a eu raison de dire : Plehis aucupium est et abusus. Voyez Plaisatxt.
Il n'en est pas ainsi du comique attendrissant; peut-être même est-il plus utile aux mœurs que la tragédie, vu qu'il nous intéresse de plus près, et qu'ainsi les exemples qu'il nous propose nous louchent plus sensiblement; c'était du moins l'opinion de Corneille. Mais comme ce genre ne peut être ni soutenu par la grandeur des objets, ni animé par la force des situations, et qu'il doit être à la fois familier et intéressant, il est difficile d'y éviter le double écueil d'être froid ou d'être romanesque; c'est la simple nature qu'il faut saisir, et c'est le dernier effort de l'art, que d'être
en même temps ingénieux et naturel. Quant ;i l'origine du comique attendrissant, il faut n'avoir jamais lu les anciens pour en attribuer l'invention à notre siècle ; on ne conçoit même pas que cette erreur ait pu subsister un instant chez une nation accoutumée à voir jouer V Audrienne de Térence , où l'on pleure dès le premier acte. Quelque critique, pour condamner ce genre, a osé dire qu'il était nouveau ; on l'en a cru sur sa parole , tant la légèreté et l'indifTérence d'un certain public , sur les opinions littéraires , donne beau jeu à l'effronterie et à l'ignorance !
Tels sont les trois genres de comique, parmi lesquels nous ne comptons ni le comique de mots si fort en usage dans la société, lliible ressource des esprits sans talent, sans étude et sans goût ; ni ce comique obscène, qui n'est plus souffert sur notre théâtre que par une sorte de prescription, et auquel les honnêtes gens ne peuvent rire sans rougir ; ni cette espèce de travestissement, où le parodiste se traîne après l'original, pour avilir, par une imitation burlesque, l'action la plus noble et la plus touchante; genre méprisable, dont Aristophane est l'auteur.
Mais un genre supérieur à tous les autres, est celui qui réunit le comique de situation et le comique de caractère, c'est-à-dire dans lequel les personnages sont engagés, par les vices du cœur ou par les travers de l'esprit, dans les circonstances humiliantes qui les exposent à la risée et
496 ÉLÉJVIENTS
au mépris des spectateurs. Tel est , dans V Avare de Molière , la rencontre d'Harpagon avec son fils, lorsque, sans se connaître, ils viennent traiter ensemble , l'un comme usurier, l'autre comme dissipateur. Voyez Situation.
Il est des caractères trop peu marqués pour fournir une action soutenue; les habiles peintres les ont groupés avec des caractères dominants; c'est l'art de Molière : ou ils ont fait contraster plusieurs de ces petits caractères entre eux; c'est la manière de Dufresni, qui , quoique moins heureux dans l'économie de l'intrigue, est celui de nos auteurs comiques, après Molière, qui a le mieux saisi la nature, avec cette différence que nous croyons tous avoir aperçu les traits que nous peint Molière, et que nous nous étonnons de n'avoir pas remarqué ceux que Dufresni nous fait apercevoir.
Mais combien Molière n'est-il pas au-dessus de tous ceux qui l'ont précédé ou qui l'ont suivi? Qu'on lise le parallèle qu'en a fait , avec Térence, l'auteur du siècle de Louis XIV le plus digne de les juger, La Bruyère. Il n'a, dit-il, manqué a Térence que d'être moins froid : quelle pureté! quelle exactitude ! quelle politesse ! quelle élégance I quels carac telles! Il n'a manqué a Molière que d'éviter le jargon, et d'écrire purement; quel feu I quelle naïveté! quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des mœurs! et quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deuoc comiques !
La difficulté de saisir comme enx les ridicules et les vices, a lait dire qu'il n'était plus possible de faire des comédies de caractères. On prétend que les grands traits ont été rendus, et qu'il no reste plus que des nuances imperceptibles : c'est avoir bien peu étudié les mœurs du siècle, que de n'y voir aucun nouveau caractère à peindre. L'hjpocrisie de la vertu est-elle moins facile à démasquer que l'hypocrisie de la dévotion? Le misanthrope par air est-il moins ridicule que le misanthrope par principes? Le fat modeste, le petit seigneur, le faux magnifique , le défiant , l'ami de cour, et tant d'autres , viennent s'offrir en foule à qui aura le talent et le courage de les traiter ! La politesse gaze les vices ; mais c'est une espèce de draperie légère, à travers laquelle les grands maîtres savent bien dessiner le nu.
Quant à l'utilité de la comédie morale et décente , comme elle l'est aujourd'hui sur notre théâtre, la révoquer en doute, c'est prétendre que les hommes soient insensibles au mépris et à la honte; c'est supposer, ou qu'ils ne peuvent rougir, ou qu'ils ne peuvent se corriger des déf:.;uts dont ils rougissent; c'est rendre les caraclères indépendants de l'amour-propre qui en est l'ame, et nous mettre au-dessus de l'opinion publique , dont la faiblesse et l'orgueil sont les esclaves, et dont la vertu même a tant de peine à s'affranchir.
Les hommes, dit-on, ne se reconnaissent pas
Éltm. de Lifta: I. 32
à leur image : c'est ce qu'on peut nier hardiment. On croit tromper les autres, mais on ne se trompe jamais soi-même; et tel prétend à l'estime publique, qui n'oserait se montrer s'il crojait être connu comme il se connaît.
Personne ne se corrige, dit-on encore: malheur à ceux pour qui ce principe est une vérité de sentiment; mais si en effet le fond du naturel est incorrigible, du moins le dehors ne l'est pas. Les hommes ne se touchent que par la surface; et tout serait dans l'ordre, si l'on pouvait réduire ceux qui sont nés vicieux, ridicules , ou méchants , à ne l'être qu'au-dedans d'eux-mêmes. C'est le but que se propose la comédie , et le théâtre est pour le vice et le ridicule ce que sont pour le crime les tribunaux où il est jugé, et les échafauds où il est puni.
Comique. Ce qui est comique pour tel peuple , pour telle société, pour tel homme, peut ne pas l'être pour tel autre. L'effet du comique résulte de la comparaison qu'on fait, même sans s'en apercevoir, de ses mœurs avec les mœurs qu'on voit tourner en ridicule , et suppose , entre le spectateur et le personnage visible, une différence avantageuse pour le premier. Il arrive pourtant quelquefois que l'on rit de sa propre image, même en s'j reconnaissant; cela vient, ou du plaisir secret qu'on a de se croire plus adroit
D E l 1 T T É K A ï U K E . /jC^g
qu'un autre à échapper au ridicule , ou d'une duplicité de caractère qui s'observe encore plus sensiblement dans le combat des passions, où l'homme est sans cesse en opposition avec luimême. On se juge, on se condamne, on se plaisante , comme un tiers ; et l'amouv-propre y trouve son compte.
Le comique n'étant qu'une relation, il doit perdre à être transplanté; mais il perd plus ou moins en raison de sa bonté essentielle. S'il est peint avec force et vérité, il aura toujours, comme les portraits de Vandjck et de Latour, le mérite de la peinture, lors même qu'on ne sera plus en état de juger de la ressemblance; et les connaisseurs y apercevront cette ame et cette vie qu'on n'exprime jamais qu'en imitant la nature. D'ailleurs , si le comique porte sur des caractères généraux et sur quelque vice radical de l'humanité , il ne sera que trop ressemblant dans tous les pays et dans tous les siècles. L'Avocat patelin semble peint de nos jours. L'Avare de Piaule a ses originaux à Paris. Le Misanthrojje de Molière eût trouvé les siens à Rome. Tels sont malheureusement, chez tous les hommes, le contraste et le mélange de l'amour-propre et de la raison , que la théorie des bonnes mœurs et la pratique des mauvaises sont presque toujours et partout les mêmes. L'avarice, cette avidité insatiable qui fait qu'on se prive de tout pour ne manquer de rien : l'envie; ce mélange d'estime et de haine
500 L L É M E iN r S
pour les avantages qu'on n'a pas ; l'hypocrisie , ce masque du vice déguisé en vertu; la flatterie, ce commerce infâme entre la bassesse et la vanité ; tous ces vices et une infinité d'autres existeront partout où il y aura des hommes , et partout ils seront regardés comme des vices. Chaque homme méprisera dans son semblable ceux dont il se croira exempt, et prendra un plaisir malin à les voir humilier; ce qui assure à jamais le succès du comique qui attaque les mœurs générales. Il n'en est pas ainsi du comique local et momentané. Il est borné , pour les lieux et pour les temps, au cercle du ridicule qu'il attaque, mais il n'en est souvent que plus louable, attendu que c'est lui qui empêche le ridicule de se perpétuer et de se répandre ; qu'il détruit ses propres modèles; et que, s'il ne ressemble plus à personne , c'est que personne n'ose plus lui ressembler. Ménage, qui a dit tant de mots et qui en a dit si peu de bons, avait pourtant raison de s'écrier à la première représentation des Précieuses ridicules : «Courage, Molière! voilà le bon comique. » Observons , à propos de cette pièce , qu'il y a quelquefois un grand art à charger les portraits. La méprise des deux provinciales, leur empressement pour deux valets travestis, les coups de bâton qui font le dénouement, exagèrent sans doute le mépris attaché aux airs et au ton précieux; mais Molière, pour arrêter la contagion, a usé du plus violent remède. C'est ainsi que.
D E L 1 T T É R A T U U E . (fOl
flans un dénouement qui a essuyé tant de critiques et qui mérite les plus grands éloges, il a osé envoyer l'hypocrite à la grève. Son exemple doit apprendre à ses imitateurs à ne pas ménager le vice, et à traiter un méchant homme sur le théâtre , comme il doit l'être dans la société. Par exemple , il n'y a qu'une façon de renvoyer de dessus la scène un scélérat qui fait gloire de séduire une femme pour la déshonorer : ceux qui lui ressemblent trouveront mauvais le dénouement; tant mieux pour l'auteur et pour l'ouvrage.
Le genre comique français, le seul dont nous traiterons ici, comme étant le plus parfait de tous (/-^oje^s Comédie), se divise en comique îiohle, comique bourgeois, et bas comique. Comme je n'ai fait qu'indiquer cette division dans Varticle Comédie, je vais la marquer davantage dans celui-ci. C'est d'une profonde connaissance de leur objet que les arts tirent leurs règles; et les auteurs , leur fécondité.
Le comique noble peint les mœurs des grands; et celles-ci diffèrent des mœurs du peuple et de la bourgeoisie . moins par le fond que par la forme. Les vices des grands sont moins grossiers; leurs ridicules sont moins choquanls; ils sont même , pour la plupart , si bien colorés par la politesse , qu'ils entren t dans le caractère de l'iiomme aimable : ce sont des poisons assaisonnés que l'observateur décompose ; mais peu de personnes sont à portée de les étudier, moins en-
core eu état de les saisir. Ou s'amuse à recopier le Petit- Maître, sur lequel tous les traits du ridicule sont épuisés, et dont la peinture n'est plus qu'une école pour les jeunes gens qui ont quelque disposition à le devenir: cependant on laisse en paix V Intrigante y le bas Orgueilleux , le Proneur de lui-même, et une foule d'autres dont le monde est rempli. Il est vrai qu'il ne faut pas moins de courage que de talent pour toucher à certains caractères ; et pour attaquer les mœurs actuelles avec quelque vigueur, on aurait besoin de l'un et de l'autre : mais aussi n'est-ce pas sans peine qu'on peut marcher sur les pas de l'intrépide auteur du Tartufe. Boileau racontait que Molière , après lui avoir lu le Misanthrope, lui avait dit : f^ous verrez bien autre chose. Ou'aurailil donc fait, si la mort ne l'avait surpris, cet homme qui voyait quelque chose au-delà du MisaulhrcpeP Ce problème, qui confondait Boileau , devrait être pour les auteurs comiques un objet continuel d'émulation et de recherches; et ne fût-ce pour eux que la pierre philosophale , ils feraient du moins, en la cherchant inutilement, mille autres découvertes utiles.
Indépendammentderétuderéfléchie des mœurs du grand monde, sans laquelle on ne saurait faire un pas dans la carrière du haut comique , ce genre présente un obstacle qui lui est propre , et dont un auteur est d'abord effrayé. La plupart des ridicules des grands sont si bien composés.
DE LITTÉRATURE. 5o5
(jii'ils sont à peine visibles; leurs vices surtout ont je ne sais quoi d'imposant qui se refuse à la plaisanterie ; mais les situations les mettent en ]cu. Quoi de plus sérieux en soi que le MiscmtliropeP Molière le rend amoureux d'une coquette ; il est comique. Le Tartufe est un chef-d'œuvre plus surprenant encore dans l'art des contrastes : dans celte intrigue si comique, aucun des principaux personnages ne le serait , pris séparément ; ils le deviennent tous par leur opposition. En général, les caractères ne se développent que par leur mélange.
Les prétentions déplacées et les faux airs sont l'objet principal du comique bourgeois. Les progrès de la politesse et du luxe l'ont rapproché du comique noble, mais ne les ont point confondus. La vanité, qui a pris dans la bourgeoisie un ton plus haut qu'autrefois , traite de grossier tout ce qui n'a pas l'air du beau monde. C'est ua ridicule de plus, qui ne doit pas empêcher un auteur de peindre les bourgeois avec les mœurs bourgeoises. Qu'il laisse mettre au rang des iarces Georges Dandin, le Malade imaginaire y les Fourberies de Scapin , le Bourgeois gentilhomme y et qu'il tâche de les imiter. La farce est l'insipide exagération, ou l'imitation grossière d'une nature indigne d'être présentée aux yeux des honnêtes gens. Le choix des objets et la vérité de la peinture caractérisent la bonne comédie. Le Malade imaginaire , auquel les médecins doivent
plus qu'ils ne pensent, est un tableau aussi frappant et aussi moral qu'il y en ait au théâtre. Georges Daiidin^ où sont peintes avec tant de sagesse les mœurs les plus licencieuses, est un clief-d'œuvre de naturel et d'intrigue ; et ce n'est pas la faute de Molière , si le sot orgueil , plus fort que ses leçons, perpétue encore l'alliance des Dandins avec les Sofenvilles. Si dans ces modèles on trouve quelques traits qui ne peuvent amuser que le peuple , en revanche combien de scènes dignes des connaisseurs les plus délicats? Boileau a eu tort, s'il n'a pas reconnu l'auteur du Misanthrope dans l'éloquence de Scapin avec le père de son maître ; dans l'avarice de ce vieillard ; dans la scène des deux pères ; dans l'amour des deux Hls, tableaux dignes de Térence; dans la confession de Scapin qui se croit convaincu ; dans son insolence, dès qu'il sent que son maître a besoin de lui , etc. Boileau a eu raison , s'il n'a regardé comme indigne de Molière que le sac où le vieillard est enveloppé ; encore eût-il mieux valu en faire la critique à son ami vivant, que d'attendre qu'il fût mort pour lui en faire le reproclie. Boileau ne laissait pas de rendre justice à Molière. «Je ne lui connais point de supérieur, disait- il , pour l'esprit et pour le naturel. Ce grand homme l'emporte de beaucoup sur Corneille, sur M. Racine et sur moi. » Ce sur moi n'est ]>as d'un écrivain modeste , mais il est d'un homme équitable.
DE I.ITT É li ATU n E. 5o3
Pourceaiignac est la seule pièce Je Molière <(u'on puisse mettre au rang" des farces ; et dans cette farce niêuie on trouve des caractères, tels (jue celui de Sbi-igmii, et des situations, telles que celle de Pourceaugnac entre les denx médecins , qui décèlent le grand maître.
Le comique bas, ainsi nommé parce qu'il iihile les mœurs du bas peuple, peut avoir, comme les tableaux flamands, le mérite du coloris, de la vérité et de la gaieté. 11 a aussi sa finesse et ses grâces , et il ne faut pas le confondre avec le comùjue grossier : celui-ci consiste dans la manCere : ce n'est point un genre à part, c'est un défaut de tous les genres. Les amours d'une bourgeoise et l'ivresse d'un marquis peuvent être du comique grossier, comme tout ce qui blesse le goût et les mœurs. Le comique has au contraire est susceptible de délicatesse et d'honnêteté ; it donne même une nouvelle force au comique bourgeois et au comique noble , lorsqu'il contraste avec eux. Molière en fcurnitdes exemples. Yojez, dans le Dépit amoureux, la brouillerie et la réconciliation entre Mathui-ine et Gros-Rénéy où sont peints, dans la simplicité villageoise, les mêmes mouvements de dépit et les mêmes retours de tendresse qui viennent de se passer dans la scène des deux amants. Molière, à la vérité, mêle quelquefois le comique grossier avec le lias comique. Dans la scène que je viens de citer , P^oilà ton clemi-cent d'éjjingles de Paris, est du
5o() É1>ÉME!NÏS
comique bas. Je voudrais bien aussi te rendre ton potage^ est du comique grossier. La padle rompue est un trait de génie. Ces sortes de scènes sont comme des miroirs où la nature , ailleurs représentée avec le coloris de l'art , se répète dans toute sa simplicité. Le secret de ces miroirs serait-il perdu depuis Molière? Il a tiré des coU' trastes encore plus forts du mélange des comiques. C'est ainsi que, dans le Festin de Pierre , il nous peint la crédulité des deux petites villageoises, et leur facilité à se laisser séduire par un scélérat dont la magnificence les éblouit. C'est ainsi que , dans le Bourgeois gentilhomme, la grossièreté de Nicole jette un nouveau ridicule sur les prétentions impertinentes et l'éducation forcée de M. Jourdain. C'est ainsi (pje, dans V Ecole des femmes, l'imbécillité d'Alain et de Georgette , si bien nuancée avec l'ingénuité d'Agnès, concourt à faire réussir les entreprises de l'amant et à faire échouer les précautions du jaloux.
Qu'on nous pardonne de tirer tous nos exemples de Molière : si Ménandre et Térence revenaient au monde , ils étudieraient ce grand maître, et n'étudieraient que lui.
Comparaison. On en distingue deux espèces : l'une oratoire, et l'autre poétique.
La comparaison oratoire f^iit senlence; la poéticjue lu^ fait qu'image.
D E 1. I T T É n A. T un l^. ^CJ
L'oratoire conclut du plus au moins , coîiime dans ces vers ,
Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots;
du moins au plus, comme dans ceux-ci ,
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne ta pâture....
OU sans gradation , comme dans l'apologue :
Selon que vous serez, heureux ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Tantôt elle ne lait qu'indiquer l'application de l'image , comme dans ces mots d'Iphicrale : Une arnicc de cerfs commandée par un lion , est plus à craindre (pi' une armée de lions commandée par un cerf. Tantôt elle énonce formellement l'induction , comme dans cet exemple : Brasidas , géne'ral des Lacëdéiiioniens, ayant été mordu par une souris, et la douleur lui ajant fait lâcher prise : F^ous 7'oj-ez ^ dit-il aux assistants, (juil 7/ est rien de si petit cpd ne puisse sauver sa vie ^ lorsqu'il a le courage de la défendre.
Vous ressemblez^ , dit Démos thène au peuple athénien , à un gladiateur maladroit et pusillanime, qui, au lieu de parer et de riposter, perd son temps a porter la main tantôt sur une plaie , tantôt sur Vautre^ à mesure qu'il les reçoit.
La fleur de la jeunesse athénienne avant péri dans la guerre de Samos , Périclès comparait celle
50ô ÉLÉMENTS
perte à celle que ferait l'année si on lui ôlait le printemps.
Voilà des comparaisons oratoires également frappantes par leur justesse et par leur rareté.
La comparaison poétique n'est donnée ni pour exemple, ni pour raison : elle ne conclut rien ; elle éclaire, colore, embellit son objet, souvent l'élève et l'agrandit.
Au lieu d'être précise et transitoire , comme dans cette pensée de Bacon , Les hommes ont peur de la mort y comme les enfants ont peur des ténèbres ; elle est étendue et développée , comme dans ces vers de Lucrèce, d'où est prise l'idée de Bacon :
Nam veluii pueri trépidant , atqiie nninia ccecis In tenebris metiiunt; sic nos in lace timenius Interdum , nihilo quœ sunt metuenda magis , quant Quœ pueri in tenebris pavilant finguntcjue J'ulura.
Son usage le plus commun est de rendre présent à l'imagination l'objet de la pensée.
Lucain veut exprimer le respect qu'avait Rome pour la vieillesse de Pompée : il le compare à un vieux chêne cliargé d'offrandes et de trophées. « Il ne tient plus à la terre que par de faibles racines : c'est de son bois, non de son feuillage, qu'il couvre les lieux d'alentour; mais quoiqu'il soit prêt à tomber sous le premier effort des vents, quoiqu'il s'élève autour de lui des forêts d'arbres dont la jeunesse a toute sa vigueur, c'est encore lui seul qu'on révère. »
DE LITTÉRATURE. OOQ
Nvc jam validis radicibus hœrens y
Pondei-efixa siio est ; nudosquc per aéra ramos EjD'undens, trunco ^ non /vondibus , efficit umbram. Atqiiamvis primo nulet casura sub Euro, Tôt circum silvœ fîrmo se robore tollant ; Sola tamen colitur.
Lucrèce , pour rendre raison du soin qu'il a pris d'cmhellir des leçons tristes et sévères , se compare à un médecin, qui, pour faire boire à un enfant une liqueur salutaire, mais rebutante, enduit de miel les bords du vase :
Nani veluti pueris absinthia tctra mcdentcs Qiiuni dare conantiir, prias oras pocula circum, (ontingunt mellis dulci flai'oque Liquore , Ut puerorum cetas i/npro\>idu ludijicetur, etc^
On ne voit jusque-là dans la comparaison qu'une iniao'e simple et fidèle; mais souvent elle ajoute à l'objet qu'elle exprime plus de noblesse et de grandeur. Telle est , dans une ode d'Horace , la comparaison de Drusus avec l'oiseau qui porte la Coudre :
Qualem ministi-umfulminiscdilem,....
Olim ju\>entas et patrius vigor Nido laborum propulit inscium;....
Nunc in relue tantes dracones Egit amer dapis , atque pugnœ.
Telle est, dans la Pharsale , la comparaison de l'ame de César avec la foudre elle-même :
Magnamque cadens, magnamquc revertens
Dut stragem laie, sparsosque recoUigit ignes^
010 E L É M E IV T s
Quelquefois aussi l'inîention du poète est de ravaler ce qu'il peint, couinie clans cette comparaison si nouvelle et si juste des Seize avec le limon qui s'élève du fond des eaux :
Ainsi lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux , De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots, Le limon croupissant dans leurs grottes profondes S'élève en bouillonnant sur la face des ondes.
Mais alors, et cet exemple en est la preuve, l'objet est m'A et l'image est noble. Cela dépend du cboix des mots ; car la noblesse des termes est indépendante de l'idée; c'est l'usage qui la donne ou qui la refuse à son gré : témoin la houe et le limon , qu'il a reçus dans le style béroïque. En cela l'usage n'a d'autre règle que son caprice; et c'est lui qu'il faut consulter.
Observons cependant que l'opinion cliange d'un siècle à l'autre; et à cet égard le siècle présent n'a pas le droit de juger les siècles passés. Si l'on a raison de reprocber à Homère d'avoir comparé Ajax à un ane , ce n'est donc pas à cause de la bassesse de l'image ; car Homère savait mieux que nous si elle était vile aux yeux des Grecs : mais ce qu'on ne peut désavouer, c'est que l'obstination de l'âne ne peint qu'à demi l'acbarnement d'Ajax. Ce que l'ardeur d'un guerrier a de fier, d'impétueux, de terrible, n'y est point exprimé : voilà par où cette comparaison est défectueuse. L'intention du poète, en employant une iniage, n'est remplie que lorsque
son objet s'y fait voir dans ce qu'il a d'intéressant : aussi combien la constance des deux Ajax, combattant l'un à côté de l'autre , est mieux exprimée par l'image des deux taureaux ! « Ajax Oïlée , dit Homère , ne s'éloignait plus d'Ajax Télamonien : ainsi que deux Tigoureux taureaux attelés au même joug traînent la charrue avec une ardeur égale, déchirant le sein d'une terre durcie par un long repos, et sillonnant profondément la campagne. La sueur coule de leur large fmnt. Ainsi les deux guerriers,, dans le champ de Mars, partagent leurs nobles travaux. » Voilà une image vraiment terrible. Lors donc qu'il s'agit d'inspirer l'étonnement, la pitié, la crainte , il est décidé par la nature même et indépendamment de l'opinion, que les images du lion, du tigre, de l'aigle ou du vautour, rendent mieux l'action d'un guerrier au milieu du carnage, que ne fait celle de l'âne, qui ne peint qu'une patiente stupidité.
Je dis la même chose de la comparaison d'Amate, qu'une furie agite j avec un sabot que fouette un enfant : j'y vois la rapidité du mouvement, mais ce n'est point assez; et l'égarement de Didon est bien mieux exprimé par l'image de la biche que le chasseur a blessée, et qui, courant dans les forêts, emporte le trait avec elle. Ce n'était donc pas la bassesse qu'il fldlait attaquer dans l'image de la toupie (car dans le mot turho cette bassesse n'existe pas); c'était la nature de l'objet
;> 1 2 E T. i: isi r: ^^ T s
même; car rimag'e «l'un jeu d'enfant ne répond
pas assez à l'aclion d'une furie.
Si la comparaison peint vivement son objet , c'est assez ; il n'est pas besoin qu'elle le relève : ainsi, pourvu que les fourmis elles abeilles nous donnent une juste idée de la diligence desTroyens et de l'industrie des Tjriens , on n'a plus rien à demander : ainsi, pourvu que la présence d'un homme sage, au milieu d'un peuple séditieux et mutiné, produise l'effet que Virgile attribue à la voix de INeptune, lorsqu'il impose silence aux vents ; l'objet familier rend lui-même l'objet merveilleux plus sensible, et enrichit le style et la pensée d'un tableau que l'esprit aime à se retracer :
At veluti magno in populo (juiim sœpe cooria est Sedilio , sœi'iujue animis ignobile vidgus ; Jamcjuejaces et saxa volant :Juroi- arma ministvat^ Tum pieiute grai>ent ac meritis si forte virum quem Conspexere, silent; aiTectisque auribus adstant: Ille régit dictis animas , et pectora mulcet.
(tEkeid. 1. I.)
Un vice de la comparaison., c'est l'ambiguité du rapport; car si l'image peut également s'appliquer à deux idées différentes, elle n'a plus cette justesse qui en fait le mérite et le cliarme. Un moyen de s'assurer qu'il n'y ait point d'équivoque, c'est de cacher le premier ternie, et de demander à ses juges à quoi ressemble le second. Par exemple, qu'on donne à lire à un homme intelllffenl ces beaux vers de l'Enéide :
DE L ITTÉ R ATU n E. 5l5
Qiuilis, ubi abvuplisj'ui^it prœscj'ia vinclis , Tandem liber etj/uus, canipoijtte poÙLus aperto , Aut ille in pastus arnientaque tendit etjaavum , Aut assuetus acjuœ , perjiindi flumine noto Emicat, arrectisque Jieniit ceivicibus alte Luxurians ; ludunlcjiie jubœ pev colla, per m /nos.
Ou ces ])eaux vers de la Henrinde :
Tel échappé du sein d'un riant pâturage ,
Au bruit de la tiompette animant son courage ,
Dans les champs de la Thrace, un coursier orgueilleux ,
Indocile, inquiet, plein d'un feu belliqueux ,
Levant les crins mouvants de sa tète superbe,
Impatient du frein , vole et bondit sur l'herbe.
Ou ceux-ci du même poète :
Tels au fond des forêts précipitant leurs pas , Ces animaux haldis , nourris pour les combats , Fiers esclaves de l'homme, et nés pour le carnage, Pressent un sanglier, en raniment la rage ; Ignorant le danger, aveugles , furieux , Le cor excite au loin leur instinct belliqueux.
On n'aura pas besoin de dire que ce coursier est un jeune héros, et que ces chiens sont des combattants réunis contre un ennemi terrible.
Il peut arriver cependant que le rapport soit si éloigné, que, tout juste qu'il est, on ait besoin d'être conduit pour passer d'une idée à l'autre. Alors plus le rapport sera imprévu , plus la surprise ajoutera au plaisir de l'apercevoir. Rien , par exemple , de plus éloigné que le rapport d'une galère à demi fracassée, avec un serpent sur le-
Élém. Je Lit/ér. 1. 33
5l4 ÉLÉMENTS
quel la roue d'un char a passé ; et quoi fie plus juste et de plus frappant que la resseniblanrc de l'un à l'autre dans ces vers de Virgile?
Qualis scepe viœ depvensus in aggere serpens , Mrea quem ohlùjuum rota transiit, aut gravis ictu Seminecem licjuit saxo lacerumcjue viator, jSequidquam loiigos J'ugiens dut corpore tortus ; Parte Jerox, ardensque oculis , et sibila. colla Arduus attollens; pars vulnere clauda retentat Nexantem iiodis , secjue in sua membra plicanlem. Talis remigio navis se tarda mowebat.
La comparaison s'emploie quelquefois à rassembler en un tableau circonscrit et frappant une collection d'idées abstraites, que l'esprit, sans cet artifice , aurait de la peine à saisir. Ainsi Bajle compare le peuple aux flots de la mer, et les passions des grands au vent qui les soulève : ainsi Flécliier, dans l'éloge de Turenne, dit, en s'adressant à Dieu : «Comme il s'élève du fond des vallées des vapeurs grossières, dont se forme la foudre qui tombe sur les montagnes, il sort du cœur des peuples des iniquités dont vous déchargez le châtiment sur la tête de ceux qui les gouvernent et qui les défendent. »
De même Lucain , pour exprimer l'inclination des peuples à suivre Pompée, quoique sur le point de céder à l'ascendant de César, se sert de l'image des flots qui obéissent encore au premier vent qui les a poussés, quoiqu'un vent opposé se lève et s'empare des airs :
DE I-ITTERATUKE.
Ut (juum mare possidet Jusio- Flulibus hoiTÏsonis , hune œtjuora tola sefjHuniur. Si rursus iellus , pulsu laxata iritlentis jEolii , tumidis iminittatjlucdbus Eurtini; Quam\^is icta noi'o , venluin tenuere prioretn ^cjuova ; nubijerocfue polus cjuuin cessei'it AusljX) , Vindicat unda NoLum.
Dans la comparaison, c'est le plus souvent, comme je l'ai dit, une idée, un sentiment, une, vérité abstraite , qu'on veut rendre sensible par une image ; mais il arrive aussi quelquefois que la comparaison est inverse , je veux dire qu'elle emploie le terme abstrait pour mieux peindre l'objet sensible. Ainsi, dans une ode au Printemps, le poète lui dit : «Ton sourire ûnt fleurir la rose , qui , belle comme les joues de V innocence y répand une odeur embaumée». On voit là une image commune rendue nouvelle, délicate et piquante, par le renversement du rapport usité.
Dans lu. Henriade, Voltaire a dit de l'ame de Henri :
Semblable à l'Océan <\\\\ s'apaise et qui gronde.
Celte comparaison est l'inverse de celle - ci dans le TéUmaque : «Les vents commencèrent à s'apaiser , et la mer mugissante ressemblait à une personne qui, ayant été long-temps irritée, n'a phis qu'un reste de trouble et d'émotion. Elle OTondait sourdement, etc.»
Il est de l'essence de la comparaison de cir-
Oli) ÉLÉftIENTS
conscrire son objel : tout ce qui en excède riinage est superflu , et par conséquent nuisible au dessein du poète. La comparaison doit finir où finissent les rapports. Homère, emporté par le talent et le plaisir de peindre, oubliait souvent que le tableau qu'il peignait avec feu n'était destiné qu'à exprimer une ressemblance; et dans la chaleur de la composition , il l'achevait comme absolu, et intéressant par lui-même. C'est un beau défaut, si l'on veut; mais c'en est un grand que d'introduire dans un récit des circonstances et des détails qui n'ont aucun trait à la chose. Le bon sens est la première qualité du génie; et l'à-propos , la première loi du bon sens : aussi , quoiqu'on ait excusé la surabondance des comparaisons d'Homère, aucun des poètes célèbres ne l'a-t-il imitée, non pas même dans l'ode, qui, de sa nature , est plus vagabonde que le poème épique. Lorsque Boileau défendait si hautement, contre Perrault , les comparaisons prolongées , si quelqu'un lui avait dit, Faites -en donc vousmême, et imitez ce que vous admirez; eut -il accepté le défi?
Toute comparaison un peu développée est elle-même une excursion du génie du poète , et cette excursion n'est pas également naturelle dans tous les genres. Plus l'ame est occupée de son objet direct, moins elle regarde autour d'elle : plus le mouvement qui l'emporte est rapide, plus il est impatient des obstacles et des
DE L I T T É II A r U 11 E , 617
délours : enfin, plus le sentiment a de chaleur et de force ^ plus il maîtrise l'imagination et l'empèclie de s'égarer. 11 s'ensuit que la narration tranquille admet des coinpamisojis l'réquentes; <[u'à mesure qu'elle s'anime, elle en veut moins, les veut plus concises et aperçues de plus près; que dans le pathétique elles ne doivent être ([n'indiquées par un trait rapide, et que s'il s'en présente quelques-unes dans la véhémence de la passion , un seul mot les doit exprimer.
Quant aux sources de la comparaison , elle est prise communément dans la réalité des choses , mais quelquefois aussi dans l'opinion et dans l'hypothèse du merveilleux. Ainsi Voltaire compare les ligueurs aux géants : ainsi, après avoir dit du vertueux Mornai ,
Jamais l'air de la cour et son souffle infecté N'altéra de son cœur l'austère pureté;
il ajoute ,
Belle Aréthuse , ainsi ton onde fortunée Roule , au sein furieux d'Amphitrite étonnée , Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
Finissons cet article par la plus belle et la plus touchante comparaison qu'il soit possible de transmettre à la mémoire des honmies : elle est de notre bon roi Henri I\ . Il s'agissait de prendre d'assaut la ville de Paris ; il ne le voulut pas, et voici sa réponse : «Je suis, dit-il, le vrai père de mon peuple : je ressemble à cette vraie
mère dans Saloiiion ; j'aimerais mieux n'avoir point de Paris, que l'avoir tout ruiné. »
Concert spirituel. Nous appelons ainsi un spectacle où l'on n'entend guère que des symphonies et des chants religieux , et qui , dans certains jours consacrés à la piété , tient lieu des spectacles profanes : il répond à ce qu'on appelle en Italie Oratorio ; mais il s'en faut bien que la musique vocale y soit portée au même degré de beauté.
Comme ce sont les musiciens eux-mêmes, qui, servilement attachés à leur ancienne coutume, prennent, comme au hasard, un des psaumes ou des cantiques, et, sans se donner d'autre liberté que de l'abréger quelquefois , le mettent en chant tout de suite, et le divisent, tant bien que mal , en récitatif^ en duo et en choeur ; il arrive que , sur les versets qui n'ont point de caractère, ils sont obligés de mettre un chant qui ne dit rien , ou dit toute autre chose : c'est ainsi qu'après ce début si sublime , Cœli enarrant, vient ce verset. Non simt loquelœ , sur lequel Mondon ville a mis précisément le babil de deux commères : c'est ainsi qu'à coté de ces grandes images , A facîe domini mota est terra, Mai^ vidit et fugity le même musicien a fait sauter dans une ariette les montagnes el les collines, en jouant
DE LITTÉR A.TURE. 5ig
sur les mois , Ejcultaverunt sicut a rie tes j et siciit agni ovium. L'on sent combien ce faux goût est «'loigné du caractère simple et majestueux d'un cantique.
Quel génie et quel art n'a-t-il pas fallu à Pergolèse pour varier le Stahatl encore dans ce morceau unique tout n'est - il pas d'une égale beauté. La plus belle prose de l'Eglise , le Dies irœ, qui devrait élre l'objet de l'émulation de tous les grands musiciens , aurait besoin luimême d'être abrégé pour être mis en musique. Les deux cantiques de Moïse, tout sublimes qu'ils sont, demanderaient qu'on fît un choix de leurs traits les plus analogues à l'expression musicale. Dans tous les psaumes de David , il n'j en a peut-être pas un qui , d'un bout à l'autre , soit susceptible des beautés du chant et des contrastes qui rendent ces beautés plus variées et plus sensibles.
Il serait donc à souhaiter d'abord qu'on abandonnât l'usage de mettre en musique un psaume tel qu'il se présente, et qu'on se donnât Ja liberté de choisir, non-seulement dans un même psaume, mais dans tous les psaumes, et si l'on voulait même , dans tout le texte des livres saints , des versets analogues à une idée principale , et assortis entre eux, pour former une belle suite de chants. Ces versets, pris çà et là, et raccordés avec intelligence, compaseraien t un riche mélange de sentiments et d'images, qui donnerait à la musique
de la couleur et du caractère, et le moyen de varier ses formes et de disposer à son gré l'ordonnance de ses tableaux.
La difficulté se réduit à vaincre l'habitude, et peut-être l'opinion. Mais pourquoi ne ferait - on pas dans un motet ce qu'on a lait dans les sermons , dans les prières de l'église , où de divers passages de l'Ecriture rapportés à un même objet, on a formé un sens analogue et suivi?
Mais une difficulté plus grande pour le musicien , c'est d'élever son ame à la hauteur de celle du Prophète ; de se remplir, s'il est possible, du même esprit qui l'animait ; et de faire parler à la musique un langage sublime, un langage divin, (l'est là que tous les charmes de la mélodie , toute la pompe de la déclamation , toute la puissance de l'harmonie doivent se déployer avec magnificence : un beau motet doit être un ouvrage inspiré ; et le musicien qui compose de jolis chants et des chœurs légers sur les paroles de David, en profane le caractère.
Au lieu du moyen que je propose pour former des chants religieux , dignes de leur objet, on a imaginé en Italie de faire de petits drames pieux , qui, n'étant pas représentés, mais seulement exécutés en conceH, sont affranchis par - là de toutes les contraintes de la scène : ces drames sont en petit ce que sont en grand , sur nos théâtres, Athalie , Estlier, et Jephté : on les appelle oratorio; et Métastase en a donné des mo-
dèles admirables, dont le plus célèbre est, avec raison , le Sacrifice d'Abraham.
On a fait au concert spirituel de Paris quelques faibles essais dans ce genre; mais à présent que la musique va prendre en France un plus grand essor , et qu'on sait mieux ce qu'elle demande pour être louchante et sublime , il y a tout lieu de croire qu'elle fera dans le sacré les mêmes progrès que dans le profane. Fojez Lyrique , etc.
Conte. Le conte est à la comédie ce que l'épopée est à la tragédie, mais en petit , et voici pourquoi. L'action comique n'ayant ni la même importance ni la même chaleur d'intérêt que l'action tragique, elle ne saurait nous attacher aussi long-temps lorsqu'elle est en simple récit. Les g^randes choses nous semblent dignes d'être amenées de loin , et d'être attendues avec une longue inquiétude; les choses familières fatigueraient bientôt l'attention du lecteur, si , au lieu d'agacer légèrement sa curiosité par de petites suspensions , elles la rebutaient par de longs épisodes. Il est rare d'ailleurs qu'une action comique soit assez riche en incidents et en détails, pour donner lieu à des descriptions étendues et à de longues scènes.
Ou l'intérêt du conte est dans un trait qui doit le terminer, alors il faut aller au but le plus vite qu'il est possible : ou l'intérêt du conte
52 2 ÉLÉMEINTS
est dans le nœud et le dénouemenl d'une action comique , alors le plus ou le moins d'étendue dont il est susceptible , dépend des détails qu'il exige; et les règles en sont les mêmes que celles de l'épopée. Le conteur doit décrire et peindre , rendre présent aux yeux de l'esprit le lieu de la scène , la pantomime et le tableau de l'action ; mais dans le choix de ces détails, il ne doit s'attacher qu'à ce qui intéresse ou la vraisemblance ou les mœurs. On reproche à La Fontaine un peu de longueur dans ses contes.
Le conteur fait aussi, comme dans l'épopée, le personnage de spectateur, et il mêle ses réflexions et ses sentiments au récit de la scène; mais ce qu'il y met 'du sien doit être naturel , ingénieux, piquant; et avec cela, le récit ne laisserait pas de languir, si les réflexions étaient trop longues ou trop fréquentes.
Le caractère du fabuliste est la naïveté , parce qu'il raconte des choses dont le merveilleux exige toute la crédulité d'un homme simple ou plutôt d'un enfant. Je le fais voir dans Varticle Fable. Le sujet du conte ne suppose pas la même simplicité de caractère; le cojjte est donc plus susceptible que l'apologue des apparences du badinage , de la finesse et de la malice.
La partie la plus piquante du conte, sont les scènes dialoguées. C'est là que les mœurs peuvent être vivement saisies, finement indiquées, délicalement nuancées, et qu'avec des touches