EPITAPHE
nel : telle est celle de Jovianus Pontanus , qui n'a point été mise sur son tombeau :
Servire superbis dominis, Ferre jugum superstitionis Quos habes caros sepelire , Condimcnta vitce sunt.
Vépiiaphe à la gloire d'un mort est de toutes les louanges la plus noble et la plus pure , surtout lorsqu'elle n est que l'expression naïve du caractère et des actions d'un homme de bien. Les vertus privées ont droit à cet hommage , comme les vertus publiques ; et les titres de bo7i parent j de bon ami, de bon citoyen, méritent bien d'être gravés sur le marbre. C'est un doux emploi du talent , que de graver sur la tombe d'un ami ou d'un bienfaiteur quelques mots d'éloge et de regrets ; et si !a plume d'un homme de lettres doit lui être bonne à quelque chose , c'est à ne pas mourir ingrat ; mais la reconnaissance fait en eux, parce qu'elle est noble, ce que l'espoir des récompenses n'eût jamais fait, parce qu'il est bas et servile. On a remarqué que le tombeau du clac de Marlborough était encore sans épUaphe; le prix proposé justifie et rend vraisemblable la stérilité des poètes anglais. Devant une place assiégée , un officier français fit proposer aux grenadiers une somme considérable pour celui qui le premier planterait une fascine dans un fossé exposé à tout le feu des ennemis ; aucun des grenadiers ne se présenta. Le général, étonné, leur en fit des reproches : Nous nousserions tous offerts, lui dit l'un de ces braves soldats , si l'on n'avait pas mis cette action à prix d'argent. Il en est des bons vers comme des actions courageuses. f'oij. Éloge.
Quelques auteurs ont fait eux-mêmes leur épitaphe. Celle de la Fontaine , modèle de naïveté , est connue de tout le monde. Il serait à souhaiter que chacun fît la sienne de bonne heure , qu'il la fit la plus flatteuse qu'il serait possible, et qu'il employât toute sa vie à la mériter.
Lorsque, dans l'article Allégorie, j'ai cité Vépitaphe qu'un imprimeur de Boston avait faite pour lui-même , je ne savais pas que je parlais de l'illustre M. Franklin, de cet homme qui,
heureusement pour sa patrie, a vécu assez pour être l'instrument de la grande révolution qui vient de la mettre en liberté.
Épithète. En éloquence et en poésie on appelle épithète un adjectif, sans lequel l'idée principale serait suffisamment exprimée, mais qui lui donne ou plus de force, ou plus de noblesse, ou plus d'élévation, ou quelque chose de plus fin, de plus délicat, de plus touchant, ou quelque singularité piquante, ou une couleur plus riante et plus vive, ou quelque trait de caractère plus sensible aux yeux de l'esprit.
Un adjectif sans lequel l'idée serait confuse , incomplète ou vague, et qui ne fait que l'éclaircir, la décider, la circonscrire , n'est donc pas ce qu'on entend ^^d^Tun^ épithète. Ainsi, lorsqu'on dit, par exemple, Vhomme juste est en paix avec lui-même et avec les autres; Vhomme sage est libre dans les fers , juste et sage sont des adjectifs, mais ne sont pas des épithètes. Celles-ci sont dans le langage oratoire et poétique, comme sont , dans l'usage de la vie, ces biens surabondants, et dont Voltaire a dit :
Le superflu , chose très-nécessaire.
Mais ce luxe d'expression a ses bornes tout comme l'autre ; et une épithète qui dans le style ne contribue à donner à la pensée ni plus de beauté, ni plus de force , ni plus de grâce , est un mot parasite : obstat quidquid 7ion adjuvat; c'est un principe universel, qu'il ne faut jamais perdre de vue dans l'usage des épithètes. Lorsqu'elles sont froides ou surabondantes, elles ressemblent à qqs bracelets et à ces colliers qu'un mauvais peintre avait mis aux Grâces.
Quelques exemples vont faire distinguer les épithètes bien ou mal employées.
Description du lit du trésorier de lu Sainte-Chapelle y dans le Lutrin.
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée, S'élève un lit de plume à grands frais amassée. Quatre rideaux pompeux , |)ar un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour.
EPITHETE. 87
Là, paimi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence. C'est là que le prélat, muni d'un déjeûner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à double étage; Et son corps , ramassé dans sa courte grosseur , Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
Dans ce modèle de la versification française, on voit qu'aucune des épithètes que j'indique n'était absolument nécessaire au sens, mais qu'il n'y en a pas une qui n'ajoute à l'image.
Récit de la mort cVHippohjte, dans la tragédie de Phèdre.
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois, Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, L'oeil morne maintenant et la tête baissée. Semblaient se conformer à sa triste pensée. Un effroyable cri , sorti du sein des flots, Des airs en ce moment a troublé le repos ; Et du sein de la terre une y o\\ formidable Répond, en gémissant, à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé ; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux Parmi des flots d'écume un momXv^ furieux. Son {vov\ilarge est armé de cornes menaçantes. Tout son corps est couvert (VécdAWQ?, jaunissantes. Indomptable tauveàu, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Parmi les épithètes dont ces vers sont remplis, les unes sont nécessaires, comme liquide et humide, sans lesquelles pkiine et montagne ne diraient rien ; ce ne sont là que des adjectifs ; les autres, moins indispensables, ne laissent pas de tenir encore au caractère de l'image et de la situation, comme triste,, pensif, l'œil morne, la tête baissée,, des coursiers attentifs, un monstre furieux; les autres sont surabondantes, comme larges,, mena-
88 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.
çanfes, jaunissantes^ wipétueux, et tortueux. Mais celles-ci donnent encore plus de couleur et de force au tableau ; et dans une description épique, il est incontestable qu'elles feraient beauté. C'est ainsi que Virgile a peint les deux serpents qui vont, étouffer Laocoon et ses enfants :
Immensis orbibus angues
Incumbuni pelago, pariterque ad lUtora tendunt: Pectora quorum inlerfluctus pivrectâ, jubœque Sanguineae exsuper ant undas ; pars cœtera pontum Pone legit , sïnuatque immensa volumine terga. Fit sonitus spnmante salo : jamque arva tenebant, Ardentesque oculos , suffecti sanguine et igni, Sibila lambebant linguis vibrantibus ora.
Et puisqu'il s'agit à'épithètes , on peut voir que dans ces vers inimitables il n'y en a pas une qui ne soit un coup de pinceau. Mais dans la bouche de Théramène , dans le langage de la douleur, et surtout dans la situation de Thésée, on peut douter que des détails si poétiques soient à leur place. En général, l'emploi des épithètes dépend des convenances ; et celles qui seraient placées dans la bouche du poëte, ou de tel personnage dans telle situation, ne le seraient pas dans la bouche de tel autre, ou dans telle autre circonstance. L' à-propos en fait la beauté; et leur justesse est relative aux personnes, aux temps, à l'idée, à l'image , au sentiment que l'on exprime, au degré d'intérêt dont on est animé , à l'état de tranquillité ou d'agitation oii se trouvent l'esprit et l'âme, ou de celui qui parle ou de ceux qui l'écoutent. Dans les écrits oii l'imagination domine, tout ce qui donne à ses peintures plus d'éclat, de richesse et de magnificence, est naturellement placé. Mais quand la passion vient se saisir de toutes les facultés de l'âme, et l'occuper de son objet unique, tout ce qui n'ajoute pas à l'intérêt de l'expression lui est étranger. Elle rebute les mots de pure ostentation , elle dédaigne le soin de plaire. Son unique soulagement est de se répandre au dehors. Vépithèle qiii l'aide à s'exprimer lui est précieuse; celle qui ne ferait que la distraire, la ralentir, la refroidir, la gênerait; et comme Phèdre, la nature dirait alors :
Que ces vains ornements , que ces voiles me posent!
EPTTHETE. 89
Il ne faut donc pas être surpris si la poésie dramatique, et singulièrement la poésie pathétique, admet moins d'épU/ièles que la poésie épique et que la poésie lyrique. Le génie de celle-ci est une imagination exaltée ; le génie de l'autre est une âme profondément émue et absorbée dans son objet. L'une admet donc tout ce qui peint; l'autre n'admet que ce qui touche.
Mais lors même que le poète, livré à son imagination , n'a d'autre intérêt que de peindre, chaque épithète qu'il emploie doit être comme un trait qui ajoute à sa peinture une nuance, une beauté nouvelle Si la touche en est inutile ou maladroite, elle y fait tache au lieu de l'embellir.
Et des fleuves français les eaux ensanglantées
Ne portaient que des morts aux mers épouvantées.
Rien de plus juste et de plus frappant que ces deux épithètes ; et quoique l'image fût déjà terrible, simplement exprimée ainsi : Les eaux des fleuves français ne portaient aux deux mers que des morts; ces eaux ensanglantées , ces mers épouvantées font une image plus colorée, plus animée, et plus touchante. Mais dans cette comparaison , d'ailleurs si heureuse et si rare ,
Belle Aréthuse, ainsi ton oxh\q fortunée
Roule au sein furieux d'Amphitrite étonnée ,
Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs ,
Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
quoique V épithète di' étonnée présente une idée à l'esprit, on peut croire que le poète l'aurait sacrifiée à la précision, s'il n'eût fallu l'accorder à la rime; et la même nécessité lui a fait répéter l'image d'un cristal toujours pur dans celle des flots toujours clairs.
Rousseau, dans ces odes, a fait à^V épithète l'un des plus riches ornements de son style, comme dans cette apostrophe à l'Avarice, qui , du reste , serait plus juste si elle s'adressait à la Cupidité.
Oui , c'est toi , monstre détestable , Superbe tyran des humains, Qui seul du bonheur véritable
90 ELEMENTS DE LITTERATUBE.
A l'homme as fermé les chemins Pour apaiser sa soif ardente, La terre, en trésors abondante, Ferait germer l'or sous ses pas ; Il brûle d'un feu sans remède, Moins riche de ce qu'il possède, Que pauvre de ce qu'il n'a pas.
Mais la rime lui a souvent fait employer des épUkètes surabondantes.
Comme un tigre impitoyable Le mal a brisé mes os, Et sa rage insatiable Ne me laisse aucun repos.
y'icimxQ faible et tremblante, A cette image sanglante, Je soupire nuit et jour, Et dans ma crainte mortelle.
Je suis comme l'hirondelle Sous les griffes du vautour.
L'on sent bien que la rage insatiable du tigre impitoyable fait une redondance de style ; que V image sanglante n'est que pour la rime ; et que la crainte de l'hirondelle sous les griffes du vautour rend superflue ïépithète de mortelle , que la rime seule exigeait.
Souvent , dans les vers de Rousseau , Vépithète n'est pas seulement oisive, elle est importune, et quelquefois à contre-sens. Dans l'ode à la Fortune.
Jusque à quand, trompeuse idole, D'un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels ?
frivole après honteux est pire que superflu.
Mais au moindre revers funeste Le masque tombe, l'homme reste.
moindre affaiblit l'idée de revers , et il est placé : funeste fait tout le contraire.
Ce n'était pas ainsi qu'écrivait Horace. Dans le style si coloré,
EPITHETE. 91
si harmonieux de ses odes , la précision et l'énergie font le désespoir de tous les traducteurs.
^Eqxiam mémento rébus in arduis Servare meniem, non secus m bonis,
Ab insoleuli temperatam
Lœtitia, moriture Delli.
Cela est riche et plein , mais précis ; il n'y a pas un mot qu'eût rejeté Tacite.
De même ici :
Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, Labunturanni : nec pietas movam
Rugis et instanti senectœ
Jfferety indomitsegîte morti.
De même
Aunmper médias ire satellites, Et p^rrumpere amat saxa, potentius Ictu fulmineo.
De même :
Qualem ministrumfulminis alitem ....
Olimjuventas, et patrhis vigor A'^c?o laborura propulit inscium ; ...
Nunc in reluctantes dracones
Egit amor dapis atque pugnœ.
En général, la nécessité de la rime dans nos petits vers et de la mesure dans les grands, l'effrayante difficulté d'y réunir la précision et l'harmonie , la négligence des écrivains , et l'ambition de paraître pompeux en expressions, lorsqu'ils sont pauvres en idées , leur a fait porter à l'excès l'abus des épithètes ; et l'une des causes qui rendent le vers dramatique infiniment plus difficile que le vers épique ou didactique, c'est que le naturel de la poésie pathétique n'admetpas autantdeces motsaccessoires et pris de loin, que la liberté illimitée de la poésie descriptive. On trouve fréquemment dans Corneille cent beaux vers de suite, où il n'y a pas une épithète; et dans Racine, elles sont
presque toujours si utilement employées, si artisteraent enchâssées , qu'on ne les aperçoit presque pas.
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle,
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants.
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert écliauffant le carnage :
Songe aux. cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins toi dans ces horreurs Andromaque éperdue.
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue.
On peut voir que dans ce tableau il n'y a pas un trait qu'un habile peintre voulût laisser échapper. Tel est l'heureux emploi àes épithètes ; en poésie comme en éloquence, leur véritable usage est de contribuer à l'effet de la pensée , de l'image , ou du sentiment-, et si quelquefois la poésie a droit de demander qu'on lui passe une épithète faible ou froide , à caus^de la rime ou de la mesure du vers , le poète doit se souvenir que cette licence est une grâce, afin de n'eu pas abuser.
Épître. On attache aujourd'hui à Yépitre l'idée de la réflexion et du travail , et on ne lui permet point les négligences de la lettre. Le style de la lettre est simple, seulement plus ou moins léger, plus sérieux ou plus enjoué, plus libre, plus familier, ou plus réservé, plus modeste, plus respectueux , selon les convenances. Vépître n'a point de style déterminé ; elle prend le ton de son sujet, et s'élève ou s'abaisse suivant le caractère des personnes. Vépître de Boileau à son jardinier exigeait le style le plus naturel; ainsi ces vers y sont déplacés, supposé même qu'ils ne fussent pas mauvais partout :
Sans cesse poursuivant ces fugitives fées ; On voit sous les lauriers haleter les Orphées.
Boileau avait oublié , en les composant , qu'Antoine devait les entendre.