ÉPITRE
Vépitre au roi sur le passage du Rhin exigeait le style le plus héroïque; ainsi, l'image grotesque du fleuve essuyant sa barbe y choque la décence. Virgile a dit d'un genre de poésie encore moins noble, Sy/vss sint consuledignœ.
Si dans un ouvrage adressé à une personne illustre on doit ennoblir les petites choses , à plus forte raison n'y doit-on pas avilir les grandes ; et c'est ce que fait à tout moment , dans les épitres de Boileau, le mélange de Cotin avec Louis le Grand , du sucre et de la cannelle avec la gloire de ce monarque. Un mot plaisant est à sa place dans une épUre familière; dans une épître sérieuse et noble il est du plus mauvais goût.
Boileau n'était pas de cet avis : il lui en coûta de retrancher la fable de l'huître, qu'il avait mise à la fin de sa première épitre au roi; pour délasser, disait-il , des lecteurs qu'un sublime trop sérieux peut enfin fatiguer. Il ne fallut pas moins que le grand Condé pour vaincre la répugnance du poète à sacrifier ce morceau. Il a dit dans son Art poétique :
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !
Le passage du grave au doux est toujours placé; celui du plaisant au sérère est permis et presque toujours convenable; mais cela n'est pas réciproque ; et, pour un ouvrage sérieux, il ne me semble pas vrai de dire :
On peut être à la fois et pompeux et plaisant.
En général, les défauts dominants des épitres de Boileau sont la sécheresse et la stérilité, des plaisanteries parasites, des idées superficielles, des vues courtes, et de petits desseins. On lui a appliqué ce vers :
Dans son génie étroit il est toujours captif.
Son mérite est dans le choix heureux des termes et des tours. Use piquait surtoutde rendre avec grâce et avec noblesse des idées communes, qui n'avaient point encore été rendues en poésie. Une des choses, par exemple, qui le flattaient le plus, comme
il l'avoue lui-même, était d'avoir exprimé poétiquement sa perruque.
Au contraire, la bassesse et la bigarrure du style défigurent la plupart des épîtres de Rousseau. Autant il s'est élevé au-dessus de Boileau par ses odes , autant il s'est mis au-dessous de lui par ses épitres.
Dans Vépître philosophique , la partie dominante doit être la justesse et la profondeur du raisonnement. C'est un préjugé dangereux pour les poètes et injurieux pour la poésie, de croire qu'elle n'exige ni une vérité rigoureuse ni une progression méthodique dans les idées. Je ferai voir ailleurs que les écarts même de l'enthousiasme ne sont que la marche régulière du sentiment et de la raison. Voyez Imagination.
Il est encore plus incontestable que dans Vépître philosophique on doit pouvoir presser les idées sans y trouver le vide , et les creuser sans arriver au faux. Que serait-ce, en effet, qu'un ouvrage raisonné où l'on ne ferait qu'effleurer l'apparence superficielle des choses? Un sophisme revêtu d'une expression brillante n'est qu'une figure bien peinte et mal dessinée. Prétendre que la poésie n'ait pas besoin de l'exactitude philosophique c'est donc vouloir que la peinture puisse se passer de la correction du dessin. Or qu'on mette à l'épreuve de l'application de ce principe, et les épîtres de Boileau, et celles de Rousseau, et celles de Pope lui-même. Boileau , dans son épitre à M. Arnault, attribue tous les maux de l'humanité à la honte du bien. La mauvaise honte, ou plutôt la faiblesse en général, produit de grands maux :
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus.
( Henri ade. )
Voilà le vrai. Mais quand on ajoute , pour le prouver, qu'^da7n, par exemple , n'a été malheureux que pour n'avoir osé soupçonner sa femme; voilà de la déclamation. Le désir de la louange et la crainte du blâme produisent tour à tour des hommes timides ou courageux dans le bien , faibles ou audacieux dans le mal; les grands crimes et les grandes vertus émanent souvent de la même source; Quand? Et comment? Et pourquoi? voilà ce qui serait de la philosophie.