‹ Éléments de littératureChapitre 18 sur 50 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

Dans VépUreh M. de Seiguelai, la plus estimée de celles de Boileau , pour démasquer la flatterie , le poète la suppose stupide et grossière, absurde et choquante, au point de louer un général d'armée sur sa défaite , et un ministre d'État sur ses exploits militaires; est-ce là présenter le miroir aux flatteurs? Il ajoute que rien n'est beau que le vrai; mais confondant l'homme qui se corrige avec l'homme qui se déguise, il conclut qu'il faut suivre la nature.

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime. Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.

Sur ce principe vague, un homme né grossier plairait donc par sa grossièreté ? un impudent , par son impudence ? etc.

Qu'aurait fait un poète philosophe? qu'aurait fait, par exemple, l'auteur des Discours sur l'égalité des conditions ^ et sur la modération dans les désirs'^ Il aurait pris le naturel inculte et brut; il l'aurait comparé à l'arbre qu'il faut tailler, émonder, diriger, cultiver enfin , pour le rendre plus beau, plus fécond, plus utile. Il eût dit à l'homme : « Ne veuillez jamais paraître ce que vous n'êtes pas , mais tâchez de devenir ce que vous voulez paraître; quel que soit votre caractère, il est voisin d'un certain nombre de bonnes et de mauvaises qualités : si la nature a pu vous incliner aux mauvaises, ce qui est du moins trèsdouteux; ne vous découragez point , et opposez à ce penchant la contention de l'habitude. Socrate n'était pas né sage, et son naturel en se redressant ne s'était pas estropié. «

On n'a besoin que d'un peu de philosophie pour n'en trouver aucune dans les épîtres de Rousseau. Dans celle à Clément Marot, il avait à développer et à prouver ce principe des stoïciens, que V erreur est la source de tous les vices , c'est-à-dire, qu'o?i n^est méchant que par un intérêt mal entendu. Que fait le poète ? Il établit qn'un vaurien est toujours un sot sous le masque; et au lieu de citer au tribunal de la raison un Aristophane, un Catihna , un Narcisse , qu'il aurait eu bien de la peine à faire passer pour d'honnêtes gens ou pour des sots , il prend un fat , mauvais plaisant, dont l'exemple ne conclut rien , et il dit de ce fat , plus sot encore :

A sa vertu je n'ai plus grande foi

Qu'à son esprit. Pourquoi cela? Pourquoi?

Qu'est-ce qu'esprit? Raison assaisonnée.

Qui dit esprit dit seî de la raison :

De tous les deux se forme esprit parfait, De l'un sans l'autre un monstre contrefait : Or quel viai bien d'un monstre peut-il naître ? Sans la raison puis-je vertu connaître?

Et sans le sel dont il faut l'apprêter, Puis-je vertu faire aux autres goûter?

Passons sur le style, quelle logique! La raison sans sel fait wi monstre incapable de tout bien : pourquoi ? parce qu'elle est fade nourriture y qu'elle n' assaisonne pas la vertu ^ et ne la fait pas goûter aux autres. D'où il conclut qu'un homme qui n'a que de la raison, et qu'il appelle un sot, ne saurait être vertueux. Molière, le plus philosophe de tous les poètes, a fait un honnête homme d'Orgon, quoiqu'il en ait fait un sot, et n'a pas fait un sot de Tartufe , quoiqu'il en ait fait un méchant homme.

Rousseau, dans Vépitre dont je viens de parler, débute ainsi ;

Ami Marot, l'honneur de mon pulpitre, Mon premier maître , acceptez cette épitre.

Rousseau avait pris en effet de Marot son vieux langage , ce qui était facile; et dans l'épigramme, sa tournure et sa vivacité piquante, ce qui n'était pas si aisé. Mais dans Vépitre, rien n'est plus éloigné du naturel et de la naïveté de Marot, que le style pénible et contraint de Rousseau. C'est la Fontaine qui avait pris de Marot sa grâce négligée et sa facilité naïve; c'est lui qui, dans un tas de mauvaises poésies qui forment le recueil des œuvres de ce vieux poète, avait saisi avec un goût exquis, ou, si l'on veut, avec un instinct merveilleux, quelques traits d'un naturel aimable et digne de servir de modèle; c'est lui enfin, qui, en imitant Marot lorsqu'il est bon , a su presque toujours être meilleur que lui. Mais que dans les épitres de Rousseau on cherche quelques traces de la facilité , de la bonne plai-

ÉPITBE. ' 9lf

santerie, de la simplicité, qui caractérisent Marot. on n'y trouvera rien d'approchant, et Ton en va juger par quelques mor^ ceaux du vieux poète.

Marot avait été volé par son valet. Dans cet accident il implore les bontés du roi François V , et il lui dit

Comment vint la besogne.

J'avais un jour un valet de Gascogne , Gourmand, ivrogne, et assuré menteur, Pipeur, larron ,jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde ; Au demeurant , le meilleur fils du monde ; Prisé, loué , fort estimé des filles Dans certains lieux , et beau joueur de quilles. Ce vénérable Hillot fut averti De quelque argent que m'aviez départi , Et que ma bourse avait grosse apostume. Si se leva plus tôt que de coutume ; Et me va prendre en tapinois icelle, Puis la vous met très-bien sous son aisselle , Argent et tout ( cela se doit entendre ) ; Et ne crois point que ce fût pour la rendre, Car oncq depuis n'en ai ouï parler.

Bref, le vilain ne s'en voulut aller

Pour si petit

Finalement de ma chambre il s'en va Droit à retable, où deux chevaux trouva ; Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger le conte Soyez certain qu'au partir dudit lieu ÏN'oublia rien , fors de me dire adieu.

Dans ce récit, on croit entendre la Fontaine. On reconnaît aussi une âme analogue à la sienne , dans cette épîfre au roi , pour le poète Papillon. (Il faut y passer le jeu de mots, que la Fontaine ne se fut pas permis. )

Me pourmenant dedans le parc des muses, Prince sans qui elles seraient confuses, Je rencontrai sur un pré abattu Ton papillon, sans force ne vertu :

Je l'ai trouvé encore avec ses ailes, Mais sans voler, comme s'il fût sans elles.

Lors de la couche où il était gisant

Je m'approchai, en ami lui disant

Ce que j'ai pu, pour lui donner courage

De brièvement échapper cet orage,

Et lui offrant tout ce que Dieu a mis

En mon pouvoir pour aider mes amis,

Dont il est un, tant pour l'amour du style

Et du savoir de sa muse gentile,

Que pour autant qu'en sa pleine santé

A ta louange il a toujours chanté.

M'ayantoiJÏ, un bien peu séjourna :

Puis l'œil terni, triste, vers moi tourna ; Sa sèche main dedans la mienne a mise; Et, d'une voix fort débile et soumise, M'a répondu : Cher ami éprouvé, Le plus grand mal qu'en mes maux j'ai trouvé, C'est un désir qui sans fin m'importune. D'écrire au roi ma fâcheuse infortune.

Ami très-cher, ce lui répons-je alors, De quoi te plains? Jet le ce soin dehors; Car sans ta peine aviendra ton désir, Si oncques muse à l'autre fit plaisir.

Certes la tienne est du roi écoutée ; Mais de lui n'est la nôtre rebutée ....

Ces mots finis, plus de cent et cent fois Me mercia. Lors de là je men vois Au mont Parnasse écrire cette lettre.

Pour témoignage à ta bonté transmettre Que Papillon tenait en main la plume Et de tes faits faisait un beau volume, Quand maladie extrême lui a fait Son œuvre empris demeurer imparfait.

Si Théséus (ainsi comme on l'a dit) Pour Pyrithée aux enfers descendit.

Pourquoi ne puis-je au Parnasse monter

EPITBE DEDIGATOIRE. 99

Ponr d'un ami le malheur te conter !

Et si Pluton, contre l'inimitié Qu'il leur portait, loua leur amitié, Dois-je penseF que ton cœur tant humain Trouve mauvais si je prête la main A un ami, vu même que nous sommes, Et lui et moi, du nombre de tes hommes ? Je crois plutôt qu'à l'un gré tu sauras, Et que pitié de l'autre tu auras.

Pope, dans les épltres qui composent son Essai sur V Homme, a fait voir combien la poésie pouvait s'élever sur les ailes de la philosophie. C'est dommage que ce poète n'ait pas autant de méthode que de profondeur. Mais il avait pris un système ; il fallait le soutenir. Ce système lui offrait des difficultés épouvantables; il fallait ou les vaincre, ou les éviter : le dernier parti était le plus sûr et le plus commode ; aussi , pour répondre aux plaintes de l'homme sur les malheurs de son état, lui donnet-il le plus souvent des images pour des preuves, et des injures pour des raisons.

Épîtbe dédicatoire. Il faut croire que l'estime et l'amitié ont inventé Vépître dédicatoire ; mais la bassesse et l'intérêt en ont bien avili l'usage. Les exemples de cet indigne abus sont trop honteux à la littérature pour en rappeler aucun; mais nous croyons devoir donner aux auteurs un avis qui peut leur être utile , c'est que tous les petits détours de la flatterie sont connus. Les marques de bonté qu'on se flatte d'avoir reçues, et que le Mécène ne se souvient pas d'avoir données ; l'accueil favorable qu'il a fait sans s'en apercevoir; la reconnaissance dont on est si pénétré, et dont il devrait être si surpris; la part qu'on veut qu'il ait à un ouvrage dont la lecture l'a endormi ; ses aïeux dont on lui fait l'histoire souvent chimérique ; ses belles actions et ses sublimes vertus, qu'on passe sous silence pour de bonnes raisons ; sa générosité , qu'on loue d'avance , etc. ; toutes ces formules sont usées ; et l'orgueil , qui est si peu délicat, en est lui-même dégoûté. Monseigneur ^ écrit M. de Voltaire à l'électeur palatin , le style des dédicaces , les vertus du protec-

,•" Ui^i'f'''^

100 ÉLÉMENTS DE LITTERATUBE.

teur, elle mauvais livreclu protégé ont souvent ennuyé le public. Il ne reste plus qu'une façon honnête de dédier un livre : c'est de fonder sur des faits la reconnaissance, l'estime, ou le respect, qui doivent justifier aux yeux du public l'hoaiuiage qu'on rend au mérite.

Épopée. C'est l'imitation , en'récit, d'une action intéressante et mémorable. Ainsi l'e/jo/jëe diffère de l'iiistoire, qui raconte sans imiter; du poème dramatique, qui peint en action; du poème didactique , qui est un tissu de préceptes ; et des fastes en vers, qui ne sont qu'une suite d'événements sans unité.

Je ne traite point ici de l'origine et des progrès de ce genre de poésie : la partie historique en a été développée par l'auteur de la Henriade, dans un essai qui n'est susceptible ni d'extrait ni de critique. Je ne réveille point la fameuse dispute sur Homère : les ouvrages que cette dispute a produits sont dans les mains de tout le monde; et j'en ai dit assez dans l'article Anciens.

Ici, sans disputer à Homère le titre de génie par excellence , de père de la poésie et des dieux ; sans examiner s'il ne doit ses idées qu'à lui-même , ou s'il a pu les puiser dans les poètes nombreux qui l'ont précédé , comme Virgile a pris de Pisandre et d'Apollonius l'aventure de Simon, le sac de Troie, et les amours de Didon et d'Énée ; enfin sans m'attacher à des personnalités inutiles , même à l'égard des vivants , et à plus forte raison à l'égard des morts , j'attribuerai , si l'on veut, tous les défauts d'Homère à son siècle, et toutes ses beautés à lui seul. Mais, après cette distinction , je crois pouvoir partir de ce principe, qu'il n'est pas plus raisonnable de donner pour modèle en poésie le plus ancien poème connu, qu'il ne le serait de donner pour modèle en horlogerie la première machine à rouage et à ressort , quelque mérite qu'on doive attribuer aux inventeurs de l'un et de l'autre. C'est donc dans la nature même de V épopée que je vais observer ce que les règles qu'on lui a prescrites ont d'essentiel ou d'arbitaire. Les unes regardent le choix du sujet ; les au très, la composition.

Du choix du sujet. Le P. le Bossu veut que le sujet du poème épique soit une vérité morale, présentée sous le voile de l'allégorie; en sorte qu'on n'invente la fable qu'après avoir choisi la moralité , et qu'on ne choisisse les personnages qu'après avoir inventé la fable. Cette idée creuse , présentée comme une règle générale, ne mérite pas même d'être combattue.

L'abbé Terrasson veut que, sans avoir égard à la moralité, on prenne pour sujet de V épopée l'exécution d'un grand dessein ; et en conséquence il condamne le sujet de V Iliade, qu'il appelle une inaction. Mais la colère d'Achille ne produit-elle pas son effet, et l'effet le plus terrible par l'inaction même de ce héros } Ce n'est pas la première fois qu'on a confondu , en poésie , l'action avec le mouvement. Voyez Action.

Il n'y a point de règle exclusive sur le choix du sujet. Un voyage, une conquête, une guerre civile, un devoir, un projet, une passion, rien de tout cela ne se rassemble ; et tous ces sujets ont produit de beaux poèmes : pourquoi? parce qu'ils donnent lieu à un problème intéressant, et qu'ils réunissent les deux grands points qu'exige Horace, l'agrément et l'utilité.

L'action d'un poème est une lorsque, du commencement à la fin , de l'entreprise à l'événement, c'est toujours la même cause qui tend au même effet. La colère d'Achille fatale aux Grecs, Ithaque délivrée par le retour d'Ulysse, l'établissement des Troyens dans l'Ausonie, la liberté romaine défendue par Pompée et succombant avec lui ; toutes ces actions ont le caractère d'unité qui convient à X épopée; et si les poètes l'ont altéré dans la composition , c'est le vice de l'art , non du sujet.

Ces exemples ont fait regarder l'unité d'action comme une règle invariable ; et je la crois telle en effet , mais moins rigoureusement dans Vépopée que dans la tragédie. Ceci a besoin d'être expliqué. Dans l'une et l'autre, le but et la tendance de l'action doit être unique. C'est Ulysse qui veut retourner à Ithaque ; c'est Oreste qui veut enlever de la Tauride la statue de Diane. Mais dans la tragédie les obstacles ou les etforts qui s'opposent à l'événement sont ramassés comme en un point et dans un petit nombre d'incidents liés ensemble ou naissant l'un de l'autre. Dans ['épopée ces obstacles, ces incidents , sont moins

102 ELEMENTS DE LITTÉBÀTUBB.

étroitement unis ; et tout ce qu'on peut exiger du poète , c'est qu'il leur donne une cause commune, par exemple la colère d'un Dieu qui poursuit le héros , comme Neptune dans ÏOdyssée, Junon dans Y Enéide, etc. Voilà, selon moi, toute la différence de l'une et de l'autre action. Foyez Action.

On a pris quelquefois pour sujet d'un poème épique tout le cours de la vie d'un homme, comme dans V AcJiilléide , Yliéracléide, la Théséide, etc. La Motte prétend même que l'unité de personnage suffit à V épopée , par la raison, dit-il , qu'elle suffit à l'intérêt : j'ose penser différemment.

Quoi qu'il en soit , l'unité de l'action n'en détermine ni la durée ni l'étendue. Ceux qui ont voulu lui prescrire un temps n'ont pas fait attention qu'on peut franchir des années en un seul vers, et que les événements de quelques jours peuvent remplir un long poëme. Quant au nombre des incidents , ou peut les multiplier sans crainte; ils formeront un tout régulier, pourvu qu'ils naissent les uns des autres , ou que du moins ils tendent tous, ou à produire l'événement final, ou à y mettre obstacle. Ainsi, quoique Homère, pour éviter la confusion, n'ait pris pour sujet de V Iliade que l'incident de la colère d'Achille, l'enlèvement d'Hélène, vengé par la ruine de Troie, n'en serait pas moins une action unique, et telle que l'admet Y épopée dans sa plus grande simplicité.

Une action vaste a l'avantage de la fécondité, d'où résulte celui du choix : elle laisse à l'homme de goût et de génie la liberté de reculer dans l'enfoncement du tableau ce qui na rien d'intéressant , et de présenter sur les premiers plans les objets capables d'émouvoir l'ame. Si Homère avait embrassé dans 1'/liade l'enlèvement d'Hélène vengé par la ruine de Troie, il n'aurait eu ni le loisir ni la pensée de décrire des tapis, des casques, des boucliers, etc. Achille dans la cour de Déidamie, Philoctète à Lemnos , et tant d'autres incidents pleins de noblesse et d'intérêt, parties essentielles de son action, l'auraient suffisamment remplie ; peut-être même n'aurait-il pas trouvé place pour les querelles de ses dieux, et il y aurait perdu peu de chose. Le poëme épique n'est pas borné, comme la tragédie, aux unités de lieux et de temps : il a sur elle le même avantage que

la poésie sur la peinture. La tragécHe n'est qu'un tableau ; Yépopée est une suite de tableaux qui peuvent se multiplier sans se confondre. Aristote veut avec raison que la mémoire les embrasse : ce n'est pas mettre le génie à l'étroit , que de lui permettre de s'étendre aussi loin que la mémoire.

L'action de l'épopée doit être mémorable et intéressante, c'està-dire digne d'être présentée aux hommes comuie un objet d'adnairation , de terreur, ou de pitié. Ceci demande quelque détail.

Un poète qui choisit pour sujet une action dont l'importance n'est fondée que sur des opinions particulières à certains peuples, se condamne , par son choix , à n'intéresser que ces peuples , et à voir tomber avec leurs opinions toute la grandeur de son sujet. Celui de V Enéide, tel que Virgile pouvait le présenter , était beau pour tous les hommes; mais dans le point de vue sous lequel le poète Ta envisagé, il n'a plus, ce me semble, cette beauté universelle: aussi le sujet de V Odyssée, comme l'a conçu Homère (abstraction faite des détails), est-il bien supérieur à celui de VÉnéide. Les devoirs de roi , de père et d'époux , appellent Ulysse à Ithaque ; la superstition seule appelle Énée en Italie. Qu'un héros échappé à la ruine de sa patrie avec un petit nombre de ses concitoyens surmonte tous les obstacles pour aller donner une patrie nouvelle à ses malheureux compagnons, rien de plus intéressant ni de plus héroïque. INIais que , par un caprice du destin, il lui soit ordonné d'aller s'établir dans tel coin de la terre, plutôt que dans tel autre; de trahir une reine qui s'est livrée à lui , et qui l'a comblé de bienfaits , pour aller enlever à un jeune prince une femme qui lui est promise; voilà ce quia pu intéresser les dévots de la cour d'Auguste, et flatter un peuple enivré de sa fabuleuse origine , mais ce qui ne peut nous paraître , à la réflexion, que chimérique ou révoltant. Pour justifier Énée , on ne cesse de dire qu'il était pieux; et c'est en quoi nous le trouvons pusillanime : la piété envers des dieux injustes ne peut être reçue que comme une fiction puérile, ou comme une vérité méprisable; et c'est toujours un mauvais exemple. Ainsi, ce que l'action de VÉnéide a de grand est pris dans la nature, ce qu'elle a de petit est pris dans le préjugé.

L'action de Vépopée doit avoir une grandeur et une impor-

104 lÉLÉMENTS DE LTTTÉHATUBE

tance universelles , c'est-à-dire indépendantes de tout intérêt , de tout système , de tout préjugé national, et fondées sur les sentiments et les lumières invariables de la nature.

Des passions des rois les peuples sont punis.

Cette leçon intéressante pour tous les peuples et pour tous les princes, est l'abrégé de V Iliade; et c'est le seul objet moral qu'ait pu se proposer Homère; car prétendre que Y Iliade soit l'éloge d'Achille, c'est vouloir que le Far^adis perdu soit l'éloge de Satan. Un panégyrique peint les hommes comme ils devraient être; Homère les peint comme ils étaient. Achille et la plupart de ses héros sont un mélange de vices et de vertus; et V Iliade est plutôt la satire que l'apologie de la Grèce.

Lucain est surtout recommandable par la hardiesse avec laquelle il a choisi et traité son sujet, aux yeux des Romains devenus esclaves, et dans la cour de leur tyran :

Proxlma guidsoboles, mit quid meruere nepotes In regnumnasci P Pavide num gessimus arma ? Teximusan jugidos ? Alieni pœna timoris In nostracervice sedet '.

Ce génie audacieux avait senti qu'il était naturel à tous, les hommes d'aimer la liberté, de détester qui l'oppprime, d*admirer qui la défend : il a écrit pour tous les siècles ; et sans l'éloge de Néron , qu'il fit dans le temps que le tigre était encore docile et doux , et qui est la tache de son poëme , on le croirait d'un ami de Caton.

La grandeur et l'importance de l'action de V épopée dépendent de l'importance et de la grandeur de l'exemple qu'elle contient : exemple d'une passionpernicieuse à l'humanité: sujet de V Iliade; exemple d'une vertu constante dans ses projets, ferme dans les revers, et fidèle à elle-même : sujet de V Odyssée, etc. Dans les exemples vertueux, les principes , les moyens, la tin, tout doit être noble et digne; la vertu n'admet rien de bas. Dans les

' « O Romains! par où vos enfants, par où vos neveux ont-ils mérité de naître p our la servitude ? Est-ce nous qui avons combattu lâchement à Pharsale? estce nous qui avons reculé devant les glaives de César ? Hélas ! ce joug, qui fut la peine de la frayeur de nos aïeux, s'est appesanti sur nos têtes. »

exemples vicieux, un mélange de force et de faiblesse , loin de dégrader le tableau , ne fait que le rendre plus naturel et plus frappant. Que d'un intérêt puissant naissent des divisions cruelles , on a dû s'y attendre, et l'exemple est infructueux. Mais que l'infidélité d'une femme et l'imprudence d'un jeune insensé dépeuplent la Grèce et embrasent la Phrvgie , cet incendie allumé par une étincelle inspire une crainte salutaire : l'exemple instruit en étonnant.

Quoique la vertu heureuse soit un exemple encourageant pour les hommes , il ne s'ensuit pas que la vertu infortunée soit un exemple dangereux ; qu'on la présente telle qu'elle est dans le malheur, sa situation ne découragera point ceux qui l'aiment. Caton n'était pas heureux après la défaite de Pompée ; et qui n'envierait le sort de Caton tel que nous le peint Sénèque, seul debout au milieu des ruines de sa patrie.

L'action de V épopée semble quelquefois tirer son importance de la qualité des personnages ; il est certain que la querelle d'Agamemnon avec Achille n'aurait rien de grand si elle se passait entre deux soldats : pourquoi? parce que les suites n'en seraient pas les mêmes. Mais qu'un plébéien comme Marins , qu'un homme privé comme Cromwell , Fernand Cortès , etc. , entreprenne, exécute de grandes choses , soit pour le bonheur, soit pour le malheur de l'humanité, son action aura toute l'importance qu'exige la dignité de V épopée. On a dit : // n'est pas besoin que l'action de /'épopée soit grande en elle-même, pourvu que les personnages soient d'un rang élevé; il fallait dire : // Il est pas besoin que les personnages soient d'un rang élevé y pourvu que l'action soit grande en elle-même.

Il semble que l'intérêt de Vépopée doive être un intérêt public; et en effet , l'action en a plus de grandeur , d'importance , et d'utilité. Cependant je ne pense pas que l'on puisse en faire une règle. Un fils dont le père gémirait dans les fers, et qui tenterait pour le délivrer tout ce que la nature et la vertu , la valeur et la piété, peuvent entreprendre de courageux et de pénible ; ce fils , de quelque condition qu'on le suppose , serait un héros digne de Vépopée, et son action mériterait un Voltaire ou un Fénelon. On éprouve même qu'un intérêt particulier est plus

sensible qu'un intérêt public; et la raison en est prise dans la nature ( l'oyez IrsTÉnÊT). INéanmoins comme le poëme épique est surtout l'école des maîtres du monde , ce sont les intérêts qu'ils ont en main qu'il doit leur apprendre à respecter. Or ces intérêts ne sont pas ceux de tel ou de tel bomme, mais ceux de l'bumanité en général , le plus grand et le plus digne objet du plus noble de tous les poèmes.

Nous n'avons considéré jusqu'ici le sujet de V épopée qu'en luimême ; mais quelle qu'eu soit la beauté naturelle, ce n'est encore qu'un marbre informe que le ciseau doit animer.

De la composition. La composition de Vépopée embrasse trois points principaux, le plan, les caractères, et le style. On distingue dans le plan l'exposition, le nœud , et le dénoûment; dans les caractères , les passions et la morale ; dans le style , les qualités analogues à ce genre de poésie , et que nous réduirons à un très-petit nombre.

Du plan. L'exposition a trois parties, le début, l'invocation, et l'avant-scène.

Le début n'est que le titre du poëme plus développé ; il doit être noble et simple.

L'invocation n'est une partie essentielle de Vépopée qu'en supposant que le poète ait à révéler des secrets inconnus aux hommes. Lucain , qui ne devait être que trop instruit des malheurs de sa patrie, au lieu d'invoquer un dieu pour l'inspirer, se transporte tout à coup au temps où s'alluma la guerre civile. Il frémit, il s'écrie :

« Citoyens, arrêtez. Quelle est votre fureur !

(i L'habitant solitaire est errant dans vos villes;

« La main du laboureur manque à vos champs stériles.

Ce mouvement est plein de chaleur; une invocation eût été froide à sa place.

L'avant-scène est le développement de la situation des personnages au moment où commence le poème, et le tableau des intérêts opposés, dont la complication va former le nœud de l'intrigue.

Dans l'avant-scène, ou le poète suit l'ordre des événements,

et la fable se nomme simple; ou il laisse derrière lui une partie de l'action pour se replier sur le passé, et la fable se nomme ùnplexe. Celle-ci a un grand avantage : non-seulement elle anime la narration, en introduisant un personnage plus intéressé et plus intéressant que le poète, comme Henri IV, Ulysse, Énée, etc.; mais encore, en prenant le sujet par le centre, elle fait refluer sur Tavant-scène l'intérêt de la situation présente des acteurs , par l'impatience où l'on est d'apprendre ce qui les y a conduits.

Toutefois de grands événements , des tableaux \iariés, des situations pathétiques ne laissent pas de former le tissu d'un beau poème , quoique présentés dans leur ordre naturel. Boileau traite de maigres historiens les poètes qui suivent l'ordre des temps ; mais, n'en déplaise à Boileau , que la forme du poème soit simple ou implexe , et cela est très-indifterent à la beauté de la poésie, c'est la chaleur de la narration , la force des peintures, l'intérêt de l'intrigue, le contraste des caractères, le combat des passions, la vérité et la noblesse des mœurs, qui sont l'âme deVépopée, et qui feront du morceau d'histoire le plus directement suivi un poème épique admirable.

L'intrigue a été jusqu'ici la partie la plus négligée du poème épique, tandis que dans la tragédie elle s'est perfectionnée de plus en plus. On a osé se détacher de Sophocle et d'Euripide; mais on a craint d'abandonner les traces d'Homère : Virgile l'a imité , et l'on a imité Virgile.

Aristote a touché au principe le plus lumineux de Vépopée, lorsqu'il a dit que ce poème devait être une tragédie en récit. Suivons ce principe dans ses conséquences.

Dans la tragédie, tout concourt au nœud ou au dénoûment ; tout devrait donc y concourir dans Y épopée. Dans la tragédie, un incident naît d'un incident , une situation en produit une autre; dans le poème épique, les incidents et les situations devraient donc s'enchaîner de même. Dans la tragédie, l'intérêt croît d'acte en acte, et le péril devient plus pressant; le péril et l'intérêt devraient donc avoir les mêmes progrès dans Vépopée. Enfin le pathétique est Tâme de la tragédie, il devrait donc être l'âme de Xépopée, et prendre sa source dans les divers caractères et les

108 ÉLÉMENTS DE LITTÉRÂTUBE.

intérêts opposés. Qu'on examine après cela quel est le plan des poèmes anciens. IS Iliade a deux espèces de nœud : la division des dieux , qui est froide et choquante , et celle des chefs , qui ne fait qu'une situation. La colère d'Achille prolonge ce tissu de périls et de combats qui forment l'action de V Iliade; mais cette colère, toute fatale qu'elle est, ne se manifeste que par l'absence d'Achille; et les passions n'agissent sur nous que par leurs développements. L'amour et la douleur d'Andromaque ne produisent qu'un intérêt momentané ; presque tout le reste du poème se passe en assauts et en batailles ; tableaux qui ne frappent guère que l'imagination, et dont l'intérêt ne va presque jamais jusqu'à l'âme.

Le plan de VOdtjssée et celui de V Enéide sont plus variés; mais comment les situations y sont-elles amenées? Un coup de vent fait un épisode; et les aventures d'Ulysse et d'Énée ressemblent aussi peu à l'intrigue d'une tragédie , que le voyage d' Anson.

S'il restait encore des Dacier, ils ne manqueraient pas de dire qu'on risque tout à s'écarter de la route qu'Homère a tracée et que Virgile a suivie; qu'il en est de la poésie comme de la médecine ; et nous citeraient Hippocrate pour prouver qu'il est dangereux d'innover dans Vépopée. Mais pourquoi ne ferait-on pas à l'égard d'Homère et de Virgile ce qu'on a fait à l'égard de Sophocle et d'Euripide.? On a distingué leurs beautés de leurs défauts; on a pris l'art où ils l'ont laissé; on a essayé de faire toujours comme ils avaient fait quelquefois ; et c'est surtout dans la partie de l'intrigue que Corneille et Racine se sont élevés au-dessus d'eux. Supposons que tout le poëme de V Enéide fût tissu comme le quatrième livre; que les incidents , naissant les uns des autres , pussent produire et entretenir jusqu'à la fin cette variété de sentiments et d'images , ce mélange d'épique et de dramatique, cette alternative pressante d'inquiétude et de surprise, de terreur et de pitié, Y Enéide ne serait-elle pas supérieure à ce qu'elle est ?

Vépopée, pour remplir l'idée d'Aristote, devrait donc être une tragédie composée d'un nombre de scènes indéterminé , dont les intervalles seraient occupés par le poète : tel est ce principe

dans la spéculation; c'est au génie seul à juger s'il est praticable. La tragédie , dès son origine , a eu trois parties , la scène , le récit et le chœur; et de là trois sortes de rôles , les acteurs , les confidents et les témoins. Dans Vépopée , le premier de ces rôles est celui des héros, le poète est chargé des deux autres. Pleurez, dit Horace, si vous voulez que je pleure. Qu'un poète raconte sans s'émouvoir des choses terribles ou touchantes , ou récoute sans être ému , on voit qu'il récite des fables ; mais qu'il tremble, qu'il gémisse, qu'il verse des larmes, ce n'est plus un poète, c'est un spectateur attendri, dont la situation nous pénètre. Le chœur fait partie des mœurs de la tragédie ancienne, les réflexions et les sentiments du poète font partie des mœurs de \ épopée :

nie bonis faveatque, et consilieturamicis,

Et regat iratos, et cunet peccare timentes. (Horat.)

Tel est l'emploi qu'Horace attribue au chœur, et tel est le rôle que fait Lucain dans tout le cours de son poème. Qu'on ne dédaigne pas l'exemple de ce poète. Ceux qui n'ont lu que Boileau méprisent Lucain ; mais ceux qui lisent Lucain sont bien tentés de croire que Boileau ne l'avait pas lu. On reproche avec raison à Lucain d'avoir donné dans la déclamation ; mais combien il est éloquent lorsqu'il n'est pas déclamateur! combien les mouvements qu'excite en lui-même ce qu'il raconte communiquent à ses récits de chaleur et de véhémence !

César, après s'être emparé de Rome sans aucun obstacle, veut piller les trésors du temple de Saturne, et un citoyen s'y oppose. L'avarice , dit le poète , est donc le seul sentiment qui brave le fer et la mort 1

Les lois n'ont plus d'appui contre leur oppresseur ; Et le plus vil des biens, l'or, trouve un défenseur!

Les deux armées sont en présence , les soldats de César et de Pompée se reconnaissent : ils franchissent le fossé qui les sépare; ils se mêlent, ils s'attendrissent, ils s'embrassent. Le poète saisit ce moment pour reprocher à ceux de César leur coupable obéissance.

ÉLÉM. DE UTTÉR. — T. II. 7

110 ÉLEMEMS DE LITTÉBATDRB.

Lâches, pourquoi gérait? pourquoi verser des larmes ?

Qui vous force à porter ces parricides armes ?

Vous craignez un tyran dont vous êtes l'appui!

Soyez sourds au signal qui vous rappelle à lui.

Seul avec ses drapeaux, César n'est plus qu'un homme :

Vous l'allez voir l'ami de Pompée et de Rome.

César, au milieu d'une nuit orageuse , frappe à la porte d'un pêcheur. Celui-ci demande : Quel est ce malheureux échappé du naufrage"? Le poëte ajoute :

Il est sans crainte ; il sait qu'une cabane vile Ne peut être un appât pour la guerre civile. César frappe à la porte ; il n'en est point troublé. Quel rempart ou quel temple à ce bruit n'eût tremblé } Tranquille pauvreté, etc.

Pompée offre aux dieux un sacrifice; le poëte s'adresse à César :

Toi , quels dieux des forfaits et quelles Euménides Implores- lu, César, pour tant de parricides .?

Sur le point de décrire la bataille de Pharsale, saisi d'horreur il s'écrie :

O Rome! où sont tes dieux ? Les siècles enchaînés Par l'aveugle hasard sont sans doute entraînés. S'il est un Jupiter , s'il porte le tonnerre , Peut-il voir les forfaits qui vont souiller la terre? A foudroyer les monts sa main va s'occuper, Et laisse à Cassius cette tête à frapper. Il refusa le jour au festin de Thyeste, Et répand sur Pharsale une clarté funeste, Pharsale, où les Romains, ardents à s'égorger, Frères, pères, enfants, dans leur sang vont nager !

Ces mouvements sont rares dans \' Enéide ; mais avec quel plaisir ne lit-on pas, à la mort d'Euryale et de Nisus , cette réflexion du poëte : î

Fortunati ambo, si quid îneacarminapossîcnt! C'en est assez pour indiquer le mélange de dramatique et d'é-

pique que le poëte peut employer, même dans sa narration directe, pourvu que ce soit sobrement et à propos , c'est-à-dire dans les moments oiila réflexion, les mouvements de l'âme, sont assez naturels pour paraître indélibérés.

Mais , dira-t-on , si le rôle du chœur rempli par le poëte était une beauté dans V épopée, pourquoi Lucain serait-il le seul des poètes anciens qui l'aurait fait? Pourquoi? parce qu'il est le seul que le sujet de son poëme ait intéressé vivement. Il était Romain, il voyait encore les traces sanglantes de la guerre civile : ce n'est ni l'art, ni la réflexion , qui lui a fait prendre le ton dramatique , c'est son âme, c'est la nature même ; et le seul moyen de l'imiter dans cette partie, c'est de s'affecter comme lui.

La scène est la même dans la tragédie et dans Vépopée pour le style, le dialogue et les mœurs : ainsi pour savoir si la dispute d'Achille avec Agamemnon, l'entretien d'Ajax avecldoménée, etc., sont tels qu'ils doivent être, au moins à notre égard, on n'a qu'à les supposer au théâtre, P^oy. Tragédie.

Cependant, comme l'action de Vépopée est moins serrée et moins rapide que celle de la tragédie , la scène y peut avoir plus d'étendue et moins de véhémence C'est là que seraient merveilleusement placées ces belles conférences politiques dont les tragédies de Corneille abondent. Mais dans sa tranquillité même la scène épique doit être intéressante : rien d'oisif, rien de superflu. Encore est-ce peu quechaque scène ait son intérêt particulier, il faut qu'elle concoure à l'intérêt général de l'action, que ce qui la suit en dépende, et qu'elle dépende de ce qui la précède. A ces conditions , on ne peut trop multiplier les morceaux dramatiques dans Vépopée; ils y répandent la chaleur et la vie. Qu'on se rappelle les adieux d'Hector et d'Andromaque; l'ambassade d'Ulysse, d'Ajax et de Phénix ; Priam aux pieds d'Achille, dans 1'/liade; les amours de Didou, Euryale et Nisus, les regrets d'Évandre, dans V Enéide; Armide et Clorinde, dans le Tasse ; le conseil infernal, Adam et Eve, dans Milton, etc.

Qu'est-ce qui manque à la He?iriade pour être le plus beau de tous les poèmes connus? Quelle importance dans l'action ! quel intérêt dans le héros ! quelle sagesse dans le dessein ! quelle décence dans le style! quelle couleur! quelle harmonie ! quel

112 ELEMENTS DE LITTEBATUEE.

poème enfin que la Henriade , si le poëte eût connu toutes ses forces lorsqu'il en a formé le plan ; s'il y eût déployé la partie dominante de son talent et de son génie, le pathétique de Mérope et &\4hire, l'art de l'intrigue et des situations ! En général , si la plupart des poèmes manquent d'intérêt, c'est parce qu'il y a trop d'incidents et trop peu de situations , trop de récits et trop peu de scènes.

Les poèmes où, par la disposition de la fable, les personnages se succèdent comme les incidents, et disparaissent pour ne plus revenir, ces poèmes , qu'où peut appeler épisodiques , ne sont pas susceptibles d'intrigue. Je ne prétends pas en condamner l'ordonnance , je dis seulement que ce ne sont pas des tragédies en récit. Cette définition ne convient qu'aux poèmes dans lesquels des personnages permanents , annoncés dès l'exposition , peuvent occuper alternativement la scène, et, par des combats de passions et d'intérêt , nouer et soutenir l'action. Telle était la forme de V Iliade et de la Pharsale, si les poètes avaient eu l'art ou l'intention de profiter de cet avantage.

V Iliade a été plus que suffisamment analysée par les critiques de ces derniers temps ; mais prenons la Pharsale pour exemple de la négligence du poète dans la contexture de l'intrigue. D'où vient qu'avec le plus beau sujet et le plus beau génie, Lucain n'a pas fait un beau poème.^ Est-ce pour avoir observé l'ordre des temps et l'exactitude des faits .^ J'ai prévenu cette critique. Est-ce pour n'avoir pas employé le merveilleux? Nous verrons dans la suite combien l'entremise des dieux est peu essentielle à V épopée. Estce pour avoir manqué de peindre en poète ou les personnages, ou les tableaux que lui présentait son action ? Les caractères de Pompée et de César, de Brutus et de Caton, de Marcie et de Cornélie, d'Afranius, de Vultéius et de Scéva, sont dessinés avec une vigueur qui n'aurait eu besoin que d'être modérée. Le deuil de Rome à l'approche de César {erravit sine voce dolor)., les proscriptions de Sylla, la forêt de Marseille et le combat sur mer, l'inondation du camp de César, la réunion des deux armées, le camp de Pompée consumé par la soif, la mort de Vultéius et des siens , la tempête que César essuie, l'assaut soutenu par Scéva, les approches et l'action de la journée de Pharsale ; tous ces ta-

bleaux et une infinité d'autres répandus dans ce poëme ne sont peints qu'avec trop de force, de hardiesse et de chaleur. Les discours répondent à la beauté des peintures ; et si , dans l'un et l'autre genre , Lucain se laisse emporter au delà des bornes du grand et du vrai , ce n'est qu'après y avoir atteint , et pour vouloir renchérir sur lui-même : le plus souvent le dernier vers est ampoulé, et le précédent est sublime. Qu'on retranche de la Pharsale les hyperboles et les longueurs , défauts d'une imagination vive et féconde, correction qui n'exige qu'un trait de plume, il restera des beautés dignes des plus grands maîtres, et que l'auteur des Horaces , de Cinna , de la Mort de Pompée , ne trouvait pas au-dessous de lui. Cependant, avec tant de beautés, la Pharsale n'est que Tébauche d'un beau poëme , non-seulement par le style, qui en est inculte et raboteux ; non-seulement par le défaut de variété dans lestons et dans les couleurs , vice du sujet plutôt que du poète, mais surtout par le manque d'ordonnance et d'ensemble dans la partie dramatique. L'entretien de Caton avec Brutus , le mariage de Caton et de Marcie, les adieux de Cornélie et de Pompée, la capitulation d'Afranius avec César, l'entrevue de Pompée et de Cornélie après la bataille ; toutes ces scènes, à quelques longueurs près, sont si intéressantes et si nobles! Pourquoi ne les avoir pas multipliées? pourquoi Caton, cet homme divin , si dignement annoncé, ne reparaît-il qu'au neuvième livre ? pourquoi ne voit-on pas Brutus en scène avec César? pourquoi Cornélie est-elle oubliée à Lesbos ? pourquoi Marcie ne va-t-elle pas l'y joindre , et Caton l'y retrouver en même temps que Pompée? Quelle entrevue ! quels sentiments I quels adieux ! le beau contraste de caractères vertueux , si le poète les eût rapprochés ! Ce n'est point à moi à tracer un tel plan , et j'en sens les difûcultés ; mais je m'en rapporte aux hommes de génie.

Des caractères. Je ne m'étendrai point ici sur les caractères, dans le dessein de traiter en son lieu cette partie du poëme dramatique ( voyez Tragédie); mais je proposerai quelques observations plus spécialement relatives à V épopée.

Rien n'est plus inutile, à mon avis, que le mélange des êtres surnaturels avec les hommes : tout ce que le poète peut se pro-

114 ELEMENTS DE LITTERATUEE.

mettre , c'est de faire de grands hommes de ses dieux , en les habillant de nos pièces, suivant l'expression de Montaigne. Et ne vaut- il pas mieux employer les efforts de la poésie à rapprocher les hommes des dieux, qu'à rapprocher les dieux des hommes? Bumana ad deos transtiderunt , dit Cicéron en parlant des philosophes mythologues , dii:ina mallem ad nos.

Ce quefy vois de plus certain, dit Pope au sujet des dieux d'Homère , c'est qu'ayant à parler de la divinité sans la connaître, ilen a pris une image dansThomme; il contempla dans une onde inconstante et fangeuse V astre qu'il y voyait réfléchi.

On peut m'opposer que l'imagination ne raisonne point ; que le merveilleux l'enivre; qu'il emporte l'âuie hors d'elle-même, sans lui donner le temps de se replier sur les idées qui détruiraient l'illusion : tout cela est vrai , et c'est ce qui m'empêche de bannir le merveilleux deVép.opée, et même du poëme dramatique ; mais dans l'un et l'autre de ces poèmes il est encore moins raisonnable de l'exiger que de l'interdire. Foyez Merveilleux.

Cependant comment suppléer aux personnages surnaturels dans Vépopée? Par les vertus et les passions , non pas allégoriquement personnifiées ( l'allégorie anime le physique et refroidit le moral) , mais rendues sensibles par leurs effets, comme elles le sont dans la nature , et comme la tragédie les présente. Vépopée n'exige donc pour personnages que des hommes, et les mêmes hommes que latragédie; avec cette différence , que celleci demande plus d'unité dans les caractères , comme étant resserrée dans un moindre espace de temps.

Il n'est point de caractère simple. V homme , dit Charron, est un sujet merveilleusement divers et ondoyant. Mais comme latragédie n'est qu'un moment de la vie d'un homme, que dans ce moment même il est violemment agité d'un intérêt principal et d'une passion dominante, il doit , dans un si court espace, suivre une même impulsion, ou du moins n'essuyer que le flux et reflux de la passion qui le domine -, au lieu que l'action du poëme épique étant d'une longue durée, la passion peut avoir ses relâches , et l'intérêt ses diversions : c'est un champ libre et vaste pour C inconstance et V instabilité, qui est le 'plus commun et apparent vice de la nature humaine (Charron). La sagesse et la

vertu seules sont au-dessus des révolutions ; et c'est un genre de merveilleux qu'il est bon de réserver pour elles.

Ainsi , quoique chacun des personnages employés dans Vépopée doive avoir un fonds de caractère et d'intérêt déterminé, les orages qui s'y élèvent ne laissent pas d'en troubler la surface, au moins pour quelques moments. Mais il faut observer aussi qu'on ne change jamais , sans cause , d'inclination, de sentiment, ou de dessein; ces changements ne s'opèrent , s'il est permis de le dire, qu'au moyen des contre- poids : alors tout l'art consiste à savoir charger la balance ; et ce genre de mécanisme exige une connaissance profonde delà nature. Voyez dans Britannicus avec quel art les contre-poids sont ménagés dans les scènes de Burrhus avec Néron , de Néron avec Narcisse; et au contraire prenons le dernier livre de V Iliade. Achille a porté la vengeance de la mort de Patrocle jusqu'à la barbarie ? Priam vient se jeter à ses pieds , pour lui demander le corps de son fils : Achille s'émeut , se laisse fléchir ; et jusque-là cette scène est sublime. Achille invite Priam à prendre du repos. « Fils de Jupiter ( lui répond le divin Priam ), ne me forcez point à m'asseoir, pendant que mon cher Hector est étendu sur la terre sans sépulture. » Quoi de plus pathétique et de moins offensant que cette réponse ? Qui croirait que c'est à ces mots qu'Achille redevient furieux? Il s'apaise de nouveau; il fait laisser sur le chariot de Priam une tunique et deux voiles pour envelopper le corps , avant de le rendre à ce père affligé : il le prend entre ses bras, le met sur un lit , et place ce lit sur le chariot. Alors il se met à jeter de grands cris;ets'adressant à Patrocle : « Mon cher Patrocle, s'écrie-t-il, ne sois pas irrité contre moi. » Ce retour est encore admirable ; mais achevons. « Mon cher Patrocle, ne sois pas irrité contre moi si on te porte jusque dans les enfers la nouvelle que j'ai rendu le corps d'Hector à son père ; car ( on s'attend qu'il va dire, je n'ai pu résister aux larmes de ce père infortuné; mais non) car il m'a apporté une rançon digne de moi. » Ces disparates prouvent que dans les temps appelés héroïques on n'avait pas encore une idée bien distincte et bien pure de l'héroïsme.

Du style. En attendant que je traite ailleurs des qualités du

116 ÉLÉMENTS DE LITTERATUfiE.

Style en général , appliquons en peu de mots au style de Y épopée celles de ces qualités qui lui conviennent spécialement. La première est la majesté : c'est une manière d'exprimer dignement des idées nobles et grandes et des sentiments élevés. Mais ce haut style a sa souplesse et ses inflexions, sans lesquelles il est tendu et monotone, et c'est dans la première disposition du plan que le poète doit établir cette variété, comme le peintre, dans son dessin ou dans son esquisse, établit ses masses de lumière et d'ombre , et distribue ses couleurs. La majesté du style, comme celle de la persorme, a sa grâce, son naturel , et même sa simplicité. Dans le dramatique , c'est la diversité des mœurs qui donne lieu à ce mélange harmonieux des divers tons du style noble. Dans l'épique, c'est la diversité des peintures et des récits. Si le poème n'est qu'une suite de tableauxet descènes d'un caractère grave et sombre, il sera impossible d'en varier les tons. C'est le plus grand défaut de la Pharsale. Si le poète, dans le choix et dans l'ordonnance de son sujet, s'est ménagé des épisodes, des incidents , des sites , et des scènes d'un caractère doux, d'un naturel aimable, le style , pour les exprimer , se détendra et s'abaissera de lui-même. Il sera toujours noble , mais avec moins de faste , de hauteur, et de gravité. C'est là le charme du style de Virgile ; et c'est par-là que l'Arioste a été préféré au Tasse. Mais l'exemple de l'Arioste n'est pas celui qu'on doit se proposer. Il est facile de varier les tons et les couleurs du style dans un poème héroï-comique, oii l'imagination du poète se livre à ses caprices , et ne cherche qu'à s'égayer; mais ce n'est point là Vépopée. Celle-ci a pour première règle la décence et la dignité : tout y doit être sérieux; et c'est au sérieux qu'il est difficile de donner des grâces. Or quoique le Tasse n'ait pas ce mérite au même degré que Virgile , il ne laisse pas de l'avoir à un plus haut degré que tous les poètes héroïques modernes, surtout dans les peintures; car dans la scène son expression manque souvent de naturel : son imagination l'a servi plus fidèlement que son âme. Une autre qualité essentielle au style de V épopée est une chaleur continue. C'est l'intérêt qui en est la source; et le moyen de l'entretenir, c'est de n'admettre dans les récits rien de froid ni de languissant. L'action du poème n'est pas toujours rapide,

mais elle ne doit jamais être indolente : son style n'est pas toujours brûlant, mais il doit toujours être animé. Voyez Éloquence POÉTIQUE et Mouvements du Style.

L'harmonie et le coloris distinguent surtout le style de \ épopée. Ilyadeux sortes d'harmonie dans le style, l'harmonie contrainte, et l'harmonie libre : l'harmonie contrainte, qui est celle des vers, résulte d'une division symétrique et d'une mesure prescrite dans le nombre des temps , ou dans le nombre des syllabes : dans le nombre des temps pour la poésie ancienne, où la mesure était prosodique ; et dans le nombre des syllabes pour la poésie moderne , où l'on ne fait que les compter.

Les anciens avaient consacré à V épopée le plus régulier, le plus harmonieux , le plus varié , le plus beau de leurs vers, Vhexamèfï'e.

Nous y avons affecté le vers alexandrin , le plus nombreux , le plus majestueux , le plus imposant de nos vers.

Mais Yhexamètre , dans sa variété, gardait une mesure égale ; et quel qu'en fut le mouvement, le nombre des syllabes , et la combinaison des deux pieds qui le composaient, ils ne formaient jamais ensemble que vingt-quatre temps, divisés en six pieds chroniquement égaux; en sorte que deux vers, l'un de treize syllabes, et l'autre de dix-sept , ne laissaient pas d'avoir une même somme de temps.

Prona petit maria, et pelago decurrit aperto. Consurgunt nautœ, et magno clamorc morantur.

Tout au contraire, notre vers héroïque, toujours composé du même nombre de syllabes , n'est jamais d'égale mesure , ni dans les nombres qui le composent , ni dans la somme de ses temps.

Rien n'est donc plus rare dans nos vers qu'une harmonie qui nous rappelle l'harmonie des vers latins. Ils en ont une cependant qui leur est propre , et qui , du moins pour notre oreille, est très-sensible dans nos bons poètes, mais dont les avantages ne nie semblent pas tels qu'il ne fût possible ;à une belle prose de nous en faire oublier le charme.

L'harmonie libre ou celle de la prose n'a point de mesure prescrite. Elle se forme , non de tel nombre de syllabes divisées

118 ELEMENTS DE LITTÉRATUBE.

par des repos , mais d'un mélange varié de syllabes faciles , coulantes , et sonores , tour à tour lentes et rapides , au gré de l'oreille , qui prend soin de les assortir. Là , tous les nombres se succèdent avec une variété qui n'a pour règle que l'analogie de l'expression avec la pensée , et s'il nous est possible d'approcher quelquefois de cette harmonie imitative , ou plutôt de celte harmonie analogue qui nous enchante dans la poésie des anciens , ce sera, je. crois , dans la prose plus aisément que dans les vers. Voyez Harmonie , Nombre , Rime , Vers , etc.

Cependant, s'il faut céder à l'habitude où nous sommes de voir nos poëmes écrits en vers rimes , n'y aurait-il pas un moyen d'en rompre la monotonie, et d'en rendre jusqu'à un certain point l'harmonie analogue et imitative ? Ce serait d'y employer des vers de différente mesure, non pas mêlés au hasard , comme dans nos poésies libres, mais appliqués aux différents genres auxquels leur cadence est le plus convenable : par exemple , le vers de dix syllabes, comme le plus simple, aux morceaux pathétiques; le vers de douze, aux morceaux tranquilles et majestueux ; les vers de huit aux harangues véhémentes , etc.

Toute réflexion faite sur cette innovation , je sens que notre oreille s'y prêterait malaisément ; mais je ne puis dissimuler que ni dans l'épopée , ni dans la tragédie , des vers de douze et de huit syllabes , aussi heureusement entrelacés qu'ils le sont ici ne me sembleraient déplacés.

Cérès dans l'opéra de Proserpine.

Les superbes géants , armés coulre les dieux,

Ne nous donnent plus d'épouvante.

Ils sont ensevelis sous la masse pesante Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les deux. Nous avons vu tomber leur chef audacieux

Sous une montagne brûlante.

Jupiter le contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage mourante.

Jupiter est victorieux ; Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante.

De même ces vers de Médée :

Mon frère et mes deux fils ont été les victimes

De mon implacable fureur ; J'ai rempli l'univers d'horreur :

Mais le cruel Amour a fait seul tous mes crimes.

Et je ne vois aucun genre de poésie dont la noblesse , la majesté, l'élévation, la gravité même se refusât à ce mélange harmonieux.

Le coloris du style est une suite du coloris de l'imagination ; et comme il en est inséparable, j'ai cru devoir les réunir sou3 un même point de vue. Foyez Image.

Le style de la tragédie est commun à toute la partie dramatique de l'épopée. {Foyez Tragédie.) Mais la partie épique permet, exige même des peintures plus fréquentes et plus vives. Ou ces peintures présentent l'objet sous ses propres traits, et on les appelle descriptions ; ou elles le présentent revêtu de couleurs étrangères , et on les appelle images.

Les descriptions exigent non-seulement une imagination vive , forte, étendue, pour saisira la fois l'ensemble et les détails d'un tableau vaste, mais encore un goût délicat et sûr pour choisir les tableaux, et dans chaque tableau, des circonstances et des détails dignes du poème héroïque. La -chaleur des descriptions est la partie brillante et peut-être inimitable d'Homère; c'est par là qu'on a comparé son génie à l'essieu d'un char qui s'embrase par sa rapidité. Ce feu , dit-on , n'a qu'à paraître dans les endroits où manque tout le reste , et fut-il environné d'absurdités, on ne les verra plus. {Préface de l'Homère anglais de Pope.) C'est par-là qu'Homère a fait tant de fanatiques parmi les savants , et tant d'enthousiastes parmi les hommes de génie ; c'est par-là qu'on Ta regardé comme une source intarissable où s'abreuvaient les poètes :

A quo , ceu fonte perenni, Vaiuni pierïis ora rigantur aquis. (Ovid.)

Et , en effet , non-seulement la poésie , mais tous les arts sont pleins d'Homère , comme d'un dieu qui les anime.

Mais ce n'est point assez de bien peindre , il faut bien choisir ce qu'on peint; toute peinture vraie a sa beauté, mais chaque beauté a sa place. Tout ce qui est bas, commun, incapable d'exci-

ter la surprise et l'adiniratiou , d'attendrir ou d'élever l'âme, est déplacé dans Vépopée.

Il faut, dit-on, des peintures simples et familières pour préparer l'imagination à se prêter au merveilleux. Oui , sans doute ; mais le simple et le familier ont leur intérêt et leur noblesse. Le repas d'Henri IV chez le solitaire de Jersey n'est pas moins naturel que le repas d'Énée sur la côte d'Afrique ; cependant l'un est intéressant, et l'autre ne l'est pas. Pourquoi? parce que l'un renferme les idées accessoires d'une vie tranquille et pure, et l'autre ne présente que l'idée toute nue d'un repas de voyageurs.

Les poètes doivent supposer tous les détails qui n'ont rien d'intéressant, et auxquels la reflexion du lecteur peut suppléer sans peine ; ils seraient d'autant moins excusables de puiser dans ces sources stériles, que la philosophie leur en a ouvert de très-fécondes. Pope compare le génie d'Homère à wi astre qui atlire en son tourbitlon tout ce qu'il trouoe à la portée de ses mouvements ; et il est vrai qu'Homère est de tous les poètes celui qui a le plus enrichi la poésie des connaissances de son siècle. Mais s'il revenait aujourd'hui avec ce feu divin , quelles couleurs, quelles images ne tirerait-il pas des grands effets de la nature, si savamment développés, des grands effets de l'industrie humaine , que l'expérience et l'intérêt ont portée si loin depuis trois mille ans? La gravitation des corps, l'instinct des animaux , les développements du feu , les métamorphoses de l'air, les phénomènes de l'électricité, les mécaniques, l'astronomie , la navigation , etc. ; voilà des mines à peine ouvertes , où le génie peut s'enrichir. C'est de là qu'il peut tirer des peintures dignes de remplir les intervalles d'une action héroïque; encore doit-il être avare de l'espace qu'elles occupent, et ne perdre jamais de vue un spectateur impatient , qui veut être délassé sans être refroidi , et dont la curiosité se rebute par une longue attente , surtout lorsqu'il s'aperçoit qu'on le distrait hors de propos. C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver si, par exemple, dans l'un des intervalles de Taction l'on employait mille vers à ne décrire que des jeux. {Enéide^ 1. V.) Le grand art de ménager les descriptions est donc de les présenter dans le

Page 1