‹ Éléments de littératureChapitre 20 sur 50 · EXORDE · texte numérisé non relu

EXORDE

sedandam maonme pertinebat ; id, non humano consilio , sed prope dlvinitus datum atque ohlatum vobis, summo reipublicse, tempore , videtur. Il veut que l'on expose le tort qu'on a souffert ou que l'on souffrirait , et l'état déplorable où l'on serait réduit en perdant un procès si juste ; l'orgueil et l'insolence de la partie adverse si elle venait à gagner le sien.

Dans ces préceptes , l'orateur et le rhéteur n'ont vu que Rome. Mais le caractère de Vexorde et de l'éloquence en général change selon les lieux , et les temps, et les mœurs. A Rome, il y aurait eu de l'imprudence et du danger à censurer son auditoire. Il n'en était pas de même à Athènes; et Démosthène, dans le peu à'exordes qu'il a mis à la tête des Philippiques et des Olynthiennes , ne fait rien moins assurément que flatter les Athéniens : jamais un ami courageux n'a parlé à son ami avec plus de franchise.

Vexorde tiré du fond même delà cause , dit Cicéron, en doit relever l'importance et l'équité, en même temps qu'il dégradera la cause de l'adversaire , et qu'il l'annoncera comme injuste ou comme odieuse. îSous captiverons l'attention, ajoute-t-il, en promettant de dire des choses nouvelles et grandes, qui intéressent l'auditoire, ou des hommes recommandables, ou l'humanité, ou la religion; et ces moyens, il les employa lui-même plus d'une fois, à l'exemple de Démosthène, comme lorsqu'il voulut relever l'importance de la guerre contre Mithridate. « Il s'agit, dit-il , de la gloire du peuple romain , de cette gloire

que vos aïeux vous ont transmise Il s'agit du salut de vos

alliés et de vos amis Il s'agit des revenus du peuple romain

les plus solides, les plus considérables, et sans lesquels la paix

serait privée de ses ornements et la guerre de ses subsides

Il s'agit de la fortune d'un grand nombre de citoyens, au secours desquels vous devez aller pour l'amour d'eux-mêmes, et surtout pour l'amour de la république. »

Mais revenons à ces préceptes.

Lorsque la cause est défavorable, surtout lorsqu'elle a quelque chose d'odieux et de révoltant , l'insinuation est nécessaire; et il y a, dit Cicéron , plusieurs manières d'en user : ou en mettant à la place de la personne contre laquelle l'auditoire est aigri

une personne qui l'intéresse , le père , par exemple » à la place du fils; ou en substituant à une chose odieuse une chose reconimandyble , comme serait une action vertueuse du même homme que l'on défend , etc. Pour donner le changea l'auditeur, et pour faire passer son âme de l'objet qui la blesse à Tobjet qui peut l'adoucir,. cachez -lui d'abord, s'il est possible, ce que vous avez dessein de lui persuader, dit l'orateur : paraissez donner dans son sens, en annonçant que ce qui excite son indignation excite aussi la vôtre, que ce qui lui paraît injuste et odieux vous ie tenez pour tel ; et après l'avoir apaisé , après l'avoir rendu attentif et docile, démontrez-lui que dans votre cause il n'y a rien de tout cela. Assurez-lui pourtant que vous n'imputez rien de semblable à vos adversaires ; évitez surtout de blesser des gens à qui l'on s'intéresse : mais ne laissez pas d'employer tout votre art à diminuer leur crédit.

Cicéron , qui était jeune encore lorsqu'il recueillait ces préceptes, semble avoir oublié ici qu'il ne s'agit que de Vexorde , où tout cet artifice ne saurait avoir lieu; et lorsqu'il l'employa lui-même avec une adresse inimitable , ce ne fut pas dans le début, mais dans le fort de la discussion, comme pour Muréna, lorsqu'il s'agissait d'infirmer l'autorité de Caton , c'est-à-dire au moment critique et décisif de sa défense. C'est là qu'il faut étudier l'art, si on veut savoir jusqu'où il peut aller.

Il peut arriver que l'adversaire ait donné prise au ridicule , ou que l'auditoire ait besoin d'être délassé; et dans ces deux cas les anciens se permettaient de débuter par un bon mot, par une raillerie, ou par quelque récit plaisant ou merveilleux. ?iam ut tih'i satietasetfastidium, aut amara aliqua re relevatui\ aut dulci mitigatur ; sic animus defessus audiendo, aut admiratione reintegratur, aut risu renovatur. De Inv.

Mais ces moyens ne peuvent guère convenir qu'à l'éloquence populaire; et Cicéron, qui quelquefois s'est permis la raillerie dans ses harangues , ne laisse pas de demander que Vexorde soit grave et sentencieux. Tout doit y avoir, le plus qu'il est possible, un caractère de dignité , parce qu'il importe sur toute chose à l'orateur de commencer par se rendre imposant. Mais en même temps que l'éloquence de ïexorde doit être noble ,

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elle doit être simple ; peu d'éclat et peu d'ornements , nulle parure étudiée : tout cela ferait soupçonner un artifice trop soigneusement préparé; et ce soupçon ferait perdre beaucoup à l'orateur de son autorité, et au discours de l'air de bonne foi qui seul gagne la confiance.

Pour la même raison , il est rare que la véhémence y soit placée. Neque est dubium quin exordium dicendl vehemens et piignax non sxpe esse debeat. ( De Orat. 1. II.) Il faut pour cela que l'impatience et l'indignation semblent avoir fait violence au caractère de l'orateur. Alors même il est encore mieux qu'il paraisse se contenir ; que la chaleur et l'énergie soient dans les paroles plus que dans la prononciation, et je présume, par exemple, que ce début tant de fois cité, Quo iisque tandem abuteî'e, Catilina, patientla nostra? fut prononcé plutôt avec l'austérité d'un juge qu'avec l'emportement d'un accusateur indigné.

Enfin l'on doit se souvenir que Vexorde ne fait qu'introduire , annoncer, promettre, et que ce n'est le lieu de déployer ni les forces du raisonnement , ni les ressorts du pathétique , ni les voiles de l'éloquence. Tantum impelll primo judicem leviter, utjam inclinato reliqua incumbat oratio. (De Orat. 1. II).Quiutilien avertit sagement de n'y hasarder aucune de ces expressions hardies qui échappent dans les mouvements impétueux ; parce que la chaleur qui les inspire et qui les fait passer, n'est pas encore dans les esprits.

Un architecte est maladroit lorsqu'il épuise les richesses de son art à décorer un vestibule ; un orateur doit ménager celles du sien aussi bien que ses forces, et former son plan de manière que l'étonnement, l'intérêt, l'émotion, la persuasion, aillent en croissant : Nihil est in natura rerum omnium quod se univer sum profundat, et quod totum repente evolet. Sic omnia quse fiunt, qvœque aguntur acerrime, lenioribus principiis natura ipsa prœtexuit. (De Orat. 1. II.)

Un bel exorde même serait un beau défaut si par son éclat il offusquait le reste du discours, s'il en épuisait la substance, ou si , par des promesses trop exagérées , il prenait des engage-

ments au-dessus des forces de l'orateur : car il faut bien qu'il se souvienne qu'il doit pouvoir tenir ce qu'il promet; et que s'il ne passe l'attente de l'auditoire , au moins doit-il être en état de la remplir.

Vexorde est comme le front de l'armée : il doit être ferme; amis il faut réserver pour la péroraison ce qu'il y a de meilleur ; Firmissimum sît quodque primum; ea quds excellent serveii' fur adperorandum. Si qux erunt mediocria , in mediam iurbam atque in gregem conjiciantur. (De Orat. 1. II.)

Les autres défauts de Yexorde seraient d'être vulgaire , commun, commuable , inutile, trop long, hors d' œuvre, déplacé, ou à contre-sens.

Cicéron entend par vulgaire un exorde qui peut s'accommoder à plusieurs causes indifféremment. Quintilien le permet, je ne sais pourquoi; mais Cicéron l'exclut et le rejette.

Il appelle commun celui qui conviendrait tout aussi bien à la cause de l'adversaire; il l'interdit de même, et veut un exorde propre à la cause : Prlncipia autem dicendi semperi quum, accurata , et acida, et instructa sententiis, apta verhis; tum vero propria esse debent. (De Orat. 1. II.)

Par commuable il entend celui qui peut se rétorquer avec de légers changements ; par inutile , celui qui ne fait rien à la cause et qui n'est qu'un prélude oiseux : Atque ejusmodi illa prolusio débet esse, non ut Samnitum, qui vibrant liastas ante pugnam quibus inpugnando nihil utunlur, sed ut ipsis sententiis quibus proluserunt vel pugnare j^ossint. (De Orat. 1. II.)

Un exorde long est celui qui contient plus de pensées et de paroles qu'il ne fallait ; hors d'œuvre , celui qui n'est pas tiré du fond de l'affaire et qui semble y être ajouté ; déplacé, celui qui ne va pas au but que l'orateur a dû se proposer ; à contresens , celui qui va contre l'intérêt de la cause et l'intention de l'orateur. Tel serait, ce me semble , l'ejcorc^e où l'orateur alléguerait , comme le veut Quintilien , qu'il ne se serait engagé à défendre une cause que pour satisfaire aux devoirs de la parenté ou de l'amitié; car dès ce moment il se rendrait suspect de partialité, et donuerait mauvaise opinion de sa cause. César

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fut plus adroit en parlant pour Catilina : Omnes homines qui de rébus duhiis consultant^ dit-il au sénat, ab odio^ amicitia, ira, atque misericordia vacuos esse decet. Sallust. '.

Il est vrai cependant que lorsque l'orateur se voit chargé d'une cause odieuse au premier aspect,, et qu'il s'agit pour lui d'être odieux lui-même , ou de paraître obligé par état, ou par devoir, de la défendre , il doit courir au plus pressé, et commencer par apaiser l'indignation de l'auditoire ; mais ce qui ne peut avoir d'excuse , c'est cet exorde disocrate , dans la harangue où , faisant l'éloge d'Athènes , il l'élevait au-dessus de Sparte , et dans laquelle il débutait ainsi : Puisque le discours a naturellement la vertu de rendre les grandes choses petites ^ et les petites grandes; qu'il sait donner les grâces de la nouveauté aux choses les plus vieilles, et qu'' il Jait paraître vieilles celles qui sont nouvellement faites, etc. Quoi de plus maladroit que d'annoncer comme une eharlatanerie l'art qu'on va soi-même employer? « Est-ce ainsi , dira quelqu'un , ô Isocrate, que vous allez changer toutes choses à l'égard d'Athènes et de Lacédémone? » (Lon- GIN , du Subi. )

La plaidoirie moderne donne rarement lieu à l'appareil de la haute éloquence : les causes politiques, les causes criminelles, sont écartées du barreau ; mais il ne laisse pas d'y en avoir encore d'assez importantes pour mériter qu'on y emploie tous les moyens de l'art. Un fils qui plaide contre son père, une femme contre son mari , une mère contre ses enfants , un redevable contre son bienfaiteur, un homme obscur et faible contre un homme illustre et puissant, ont besoin que leur défenseur écarte de leur cause ce qu'elle a de défavorable. Mais comme il n'y a plus rien d'arbitraire dans les arrêts , que les tribunaux ne sont plus ou ne doivent plus être que la loi vivante , et que c'est faire aux juges une insulte publique que de chercher ouvertement à les séduire ou à émouvoir leurs passions , l'art de les gagner doit avoir plus de réserve et plus d'adresse ; et dans le commun des procès, Yexorde n'est guère que l'exposé de la nature de la cause ou de la situation de celui qu'on défend.

' « Tous les hommes qui délibèrent sur des affaires douteuses doivent être libres de haine, d'amitié, de colère et de compassion. »

Dans les états où l'éloquence politique et républicaine se fait encore entendre , la discussion des affaires lui permet rarement de se développer: Vexorde y tiendrait trop d'espace; et quant aux formes , ses modèles sont plutôt dans Thucydide et Tite- Live que dans Démosthène et Cicéron.

Un mot comme celui de M. Fox, pour justifier une révolte dont on poursuivait les auteurs : Soiweïions-nous, Montcjomery, que c'est à de pareils rebelles que nous devons V honneur d'être assemblés à IVestminster ; ce mot, dis-je, vaut seul la plus belle harangue.

Le grand appareil de Vexorde paraît réservé aujourd'hui à l'éloquence de la chaire ; c'est en eftet là qu'il se montre avec l'éclat qu'il eut dans la tribune, mais par des moyens différents : le personnel en est exclu ; ces relations sont du ciel à la terre , de l'homme à Dieu, de la morale à la religion , et du sujet à l'auditoire , avec une austérité sainte, et sans aucun mélange d'artifice et d'adulation. L'orateur s'y attache surtout au développement du texte, et à son application, soit au sujet qu'il veut approfondir , soit à la personne qu'il doit louer et qu'il présente pour modèle. Deux des plus beaux exordes connus dans ces deux genres sont celui du sermon de Bourdaloue pour le jour de Pâques, Surrexit , ?io?i est hic; et celui de Fléchier dans l'oraison funèbre de Turenne : exorde qu'on a dit être pris de Lingende, et qui ressemble à celui de l'oraison funèbre d'Emmanuel de Savoie , comme la Phèdre de Racine ressemble à celle de Pradon.

Exposition. Le premier soin qu'on doit avoir en écrivant, c'est d'exposer le sujet que l'on traite. Ainsi , des parties de quantité d'un poëme, Vexposition est la première. Aristote l'appelle prologue dans le poëme dramatique ; et dans l'épopée , c'est la même chose que le début ou la proposition.

Comme le poète épique annonce lui-même son sujet , cette exposition directe ne demande pas beaucoup d'art . elle doit être simple, majestueuse, claire et précise; assez intéressante

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