FARCE
la liaison des mots , du mélange des sons , des nombres, qu'ils forment ensemble. Ce choix était le secret de Racine : toutes ses pièces, sans en excepter J thalle, présentent mille façons de parler prises dans \q familier nohXo, ; et ceux qui veulent qu'on les évite dans le langage des héros n'ont pas l'idée de ce qui fait la grâce et le naturel de la poésie dramatique.
Dans le genre de poésie dont l'hypothèse est l'inspiration , et où le poète parle lui-même, il peut s'élever, autant qu'il lui plaît , au-dessus du langage familier : le sien n'est obligé d'avoir que sa vérité relative; et le Dieu qui l'instruit, comme dans l'épopée, ou qui le possède, comme dans l'ode, peut et doit lui faire parler une langue extraordinaire : son style fait partie du merveilleux de son poème ; mais dans le genre dramatique tout est supposé naturel : le style, ainsi que l'action, y doit donc avoir avec la nature une ressemblance embellie.
Je soumets ce que je vais dire à l'examen des gens versés dans la langue de Sophocle et de Démosthène ; mais je crois entrevoir que rien n'est plus rare dans l'un et dans l'autre, que les expressions éloignées du langage Jamilier noble. Partout oi\ la véhémence du sentiment et l'énergie qu'il veut se donner ne demandent pas une figure hardie, rien ne me semble plus naturel que l'éloquence de Déniosthène et que la poésie de Sophocle : peu de métaphores , presque point d'épithètes ; dans l'un , c'est la raison dans toute sa force et presque dans sa nudité; dans l'autre, c'est le sentiment approfondi , mais rarement orné par l'expression poétique , et d'autant plus énergique et touchant , que le langage en est plus naturel. Ployez Style.
Farce. Espèce de comique grossier, où toutes les règles de la bienséance , de la vraisemblance et du bon sens sont également violées. L'absurde et l'obscène sont à la farce ce que le ridicule est à la comédie.
Or, on demande s'il est bon que ce genre de spectacle ait, dans un État bien policé , des théâtres réguliers et décents. Ceux qui protègent \d, farce en donnent pour raison, que puisqu'on
y va on s'y amuse; que tout le monde n'est pas en état de goûteiie bon comique; et qu'il faut laisser au public le choix de ses amusements.
Que l'on s'amuse au spectacle de la farce., c'est un fait qu on ne peut nier. Le peuple romain désertait le théâtre de Térence pour courir aux bateleurs ; et de nos jours Mérope et le Méchant., dans leur nouveauté, ont à peine attiré la multitude pendant deux mois , tandis que la /arce la plus grossière a soutenu son spectacle pendant deux saisons entières.
Il est donc certain que la partie du public dont le goût est invariablement décidé pour le vrai, l'utile et le beau, n'a fait dans tous les temps que le très- petit nombre , et que la foule se décide pour l'extravagant et l'absurde. Ainsi, loin de disputer à la Jarce les succès dont elle jouit, j'ajouterai que dès qu'on aime ce spectacle on n'aime plus que celui-là , et qu'il serait aussi surprenant qu'un homme qui fait habituellement ses délices de ces grossières absurdités fût vivement touché des beautés du Misanthrope et A'Athalie , qu'il le serait de voir un homme nourri dans la débauche se plaire à la société des honnêtes femmes.
On va , dit-on , se délasser à la farce : un spectacle raisonnable applique et fatigue l'esprit; la farce amuse , fait rire, et n'occupe point. Oui, je conviens qu'il est des esprits qu'une chaîne régulière d'idées et de sentiments doit fatiguer. L'esprit a son libertinage et son désordre ; il doit se plaire naturellement où il est le plus à son aise ; et le plaisir machinal et grossier qu'il y prend sans réflexion émousse en lui le goût des choses simples et décentes. On perd Thabitude de réfléchir comme celle de marcher; et rame s'engourdit et s'énerve, comme le corps, dans une stupide indolence. Làj'arce n'exerce ni le goût ni la raison : de là vient qu'elle plaît à des âmes paresseuses ; et c'est pour cela même que ce spectacle est pernicieux. S'il n'avait rien d'attrayant, il ne serait que mauvais.
I\Iais qu'importe, dit-on encore, que le public ait raison de s'amuser? ne suffit-il pas qu'il s'amuse? C'est ainsi que tranchent sur tout ceux qui n'ont réfléchi sur rien. C'est comme -si on disait : Qu'importe la qualité des aliments dont on nourrit