‹ Éléments de littératureChapitre 27 sur 50 · FARCE · texte numérisé non relu

FARCE

un enfant, pourvu qu'il mange avec plaisir? Le public comprend trois classes : le bas peuple, dont le goût et l'esprit ne sont point cultivés et n'ont pas besoin de l'être, mais qui dans ses mœurs n'est déjà que trop corrompu , et n'a pas besoin de l'être encore par la licence des spectacles ; le monde honnête et poli , qui joint à la décence des mœurs une intelligence épurée et un sentiment délicat des bonnes choses, mais qui lui-même n'a que trop de pente pour des plaisirs avilissants ; l'état mitoyen , plus étendu qu'on ne pense , qui tâche de s'approcher par vanité de la classe des honnêtes gens, mais qui est entraîné vers le bas peuple par une pente naturelle. Il s'agit surtout de savoir de quel côté il est le plus avantageux de décider cette classe moyenne et mixte. Sous les tyrans et parmi les esclaves , la question n'est pas douteuse : il est de la politique de rapprocher l'homme des bêtes, puisque leur condition doit être la même, et qu'elle exige également une patiente stupidité. Mais , dans une constitution de choses fondée sur la justice et la raison , pourquoi craindre d'étendre les lumières et d'ennoblir les sentiments d'une multitude de citoyens 5 dont la profession même exige le plus souvent des vues nobles, des sentiments honnêtes, un esprit cultivé.^ On n'a donc nul intérêt politique à entretenir dans cette classe du public l'amour dépravé des mauvaises choses.

La farce est le spectacle de la grossière populace; et c'est un plaisir qu'il faut lui laisser, mais dans la forme qui lui convient, c'est-à-dire avec une grossièreté innocente, des tréteaux pour théâtres, et pour salles des carrefours : par là , il se trouve à la bienséance des seuls spectateurs qu'il convienne d'y attirer. Lui donner des salles décentes et une forme régulière , l'orner de musique , de danses , de décorations agréables , et y souffrir des mœurs obscènes et dépravées , c'est dorer les bords de la coupe où le public va boire le poison du vice et du mauvais goût. Admettre la farce sur les grands théâtres , en faire le spectacle de prédilection, de faveur, de magniticeuce , c'est afficher le projet ouvert d'avilir, de corrompre , d'abrutir une nation. Mais ce sont les spectacles qui rapportent le plus. Ils rapporteront davantage s'ils sont plus indécents encore. Et avec ce calcul que ne verrait-on pas introduire et autoriser.^

Dans le temps que le spectacle français était composé de moralités et de soties , la petite pièce était une farce , ou comédie populaire, très-simple et très-courte, destinée à délasser le spectateur du sérieux de la grande pièce. Le modèle de la farce est l'avocat Patelin^ non pas telle que Brueys Ta remise au théâtre, mais avec autant de naïveté et de vrai comique. Toutes ces scènes qui dans la copie nous font rire de si bon cœur se trouvent dans l'original facilement écrites en vers de huit syllabes , et très-plaisamment dialoguées. Un morceau de la scène de Patelin avec le berger suffit pour en donner l'idée :

PATELIN

Or, viens çà, parle qui es-tu?

Ou demandeur, ou défendeur ?

LE BERGER

J'ai à faire à un entendeur, Entendez-vous bien, mon doux maître?

A qui j'ai long- temps mené paistre Les brebis, et les lui gardoye.

Par mon serment, je regardoye Qu'il me payait petitement.

Dirai-je tout?

PATELIN

Dea, sûrement, A son conseil doit-on tout dire.

LE BERGER

Il est vrai et vérité, sire, Que je les lui ai assommées, Tant que plusieurs se sont pâmées Maintefois, et sont cheutes mortes.

Tant fussent-elles saines et fortes ; Et puis je lui faisais entendre, Afin qu'il ne m'en peusl reprendre.

Qu'il mouraient de la clavelée :

Las ! fait-il, ne soit plus meslée Avec les autres ; gette-la.

Volontiers fais-je; mais cela Se faisait par une autre voie; Car, par saint Jehan, je les mangeoye,

FÀBCE. 171

Qui savoye bien la maladie.

Que voulez-vous que je vous die ?

J'ai ceci tant continué,

J'en ai assommé et tué

Tant, qu'il s'en est bien aperçu ;

Et quand il s'est trouvé déçu ,

M'aist Dieu, il m'a fait expier ,

Car on les oiiist bien crier ....

Je sais bien qu'il a bonne cause ,

Mais vous trouverez bien la clause,

Se voulez, qu'il l'aura mauvaise.

PATELIN

Par ta foi, seras-tu bien aise ?

Que donras-tu si je renverse Le droit de ta partie adverse.

Et si je te renvoie absouz ?

LE BERGER

Je ne vous payerai point en soulz, Mais en bel or à la couronne.

PATELIN

Donc, tu auras ta cause bonne.

Si tu parles, on te prendra

Coup à coup aux positions;

En un tel cas, confessions

Sont si très-préjudiciables,

Et nuisent tant que ce sont diables.

Pour ce, vecy que tu feras,

Ja tost, quand on t'appellera

Pour comparoir en jugement.

Tu ne répondras nullement,

Fors bé, pour rien que l'on te die.

Ce petit prodige de l'art , où le secret du comique de caractère et du comique de situation était découvert, eut la plus grande célébrité. Après l'avoir traduit en vers français ( car il était d'abord écrit en prose ) , on le traduisit en vers latins pour les étrangers qui n'entendaient pas notre langue. Il semblerait donc que dès lors on avait reconnu la bonne comédie; mais

jusqu'au Menteur et aux Précieuses ridicules, c'est-à-dire durant près de deux siècles , cette leçon fut inutile.

Dans \ts farces du même temps, il y avait peu d'intrigue et de comique, mais quelquefois des naïvetés plaisantes, comme dans celle du savetier qui demande à Dieu cent écus , et qui lui dit de se mettre à sa place.

Beau sire, imaginez le cas, Et que vous fussiez devenu Ainsi que moi pauvre et tout nu, Et que je fusse Dieu, pour voir :

Vous les voudriez bien avoir.

Au bas comique de la farce avait succédé le genre insipide et plat des comédies romanesques et des pastorales ; et celui-ci , plus mauvais encore, faisait regretter le premier. On y revenait quelquefois : Adrien de Montluc donna une farce en 1616, sous le nom de Comédie des Proverbes, où il avait réuni tous les quolibets de son temps, lesquels sont presque tous encore usités parmi le bas peuple ; et en cela cette /«rce est un monument curieux. En voici des échantillons.

« La fortune m'a bien tourné le dos , moi qui avais feu et lieu, pignon sur rue, et une fille belle comme le jour! A qui vendez-vous vos coquilles ? à ceux qui viennent de Saint-Michel ? Patience passe science. Marchand qui perd ne peut rire ; qui perd son bien perd son sang. Il n'y songea non plus qu'à sa première chemise. Il est bien loin, s'il court toujours. Il vaut mieux se taire que de trop parler. Tu es bien heureux d'être fait , on n'en fait plus de si sot. Je n'aime point le bruit , si je ne le fais. Je veux que vous cessiez vos riottes , et que vous soyez comme les deux doigts de la main ; que vous vous embrassiez comme frères; que vous vous accordiez comme deux larrons en foire; et que vous soyez camarades comme cochons. Je ne sais comment mon père est si coiffé de cet avaleur de charrette? ferrées : quelques-uns disent qu'il est assez avenant; mais pour moi je le trouve plus sot qu'un panier percé , plus effronté qu'un page de cour, plus fantasque qu'une mule, méchant comme un âne rouge, au reste plus poltron qu'une poule, et menteur comme

un arracheur de dents... Vous dites-là bien des vers à sa louange! etc. «

Cette plaisanterie d'un homme de qualité .semble avoir été faite sur le modèle du rôle de SanchoPança ; elle parut la même année que mourut Michel Cervantes, le célèbre auteur de Don Quichotte.

Que le succès de Xa farce se soit soutenu jusqu'alors, on ne doit pas en être surpris; mais que, la bonne comédie ayant été connue et portée au plus haut degré de perfection, les farces de Scarron aient réussi à côté des chefs-d'œuvre de Molière, c'est ce qu'on aurait de la peine à croire si Ton ne savait pas que , dans tous les temps , le rire est une convulsion douce, que le plus grand nombre des hommes préfère , autant qu'il le peut sans rougir, aux plaisirs les plus délicats du sentiment et de la pensée.

Fiction. Production des arts, qui n'a point de modèle complet dans la nature.

L'imagination compose et ne crée point ; ses tableaux les plus originaux ne sont eux-mêmes que des copies en détail; et c'est le plus ou le moins d'analogie entre les différents traits qu'elle assemble, qui constitue les quatre genres de fiction que nous allons distinguer, savoir, le parfait, l'exagéré, le monstrueux, et le fantastique.

ha fiction qui tend au parfait, ou la fiction en beau , est l'assemblage régulier des plus belles parties dont un composé naturel soit susceptible ; et dans ce sens étendu , {a fiction est essentielle à tous les arts d'imitation. En peinture , les Vierges de Raphaël et les Hercules du Guide n'ont point dans la nature de modèle individuel ; il en est de même , en sculpture , de la Vénus pudique et de l'Apollon du Vatican: il en est de même, en poésie, des caractères d'Andromaque, de Didon, d'Orosmane , etc. Qu'ont fait les artistes? ils ont recueilli les beautés éparses des modèle existants , et en ont composé un tout plus ou moins parfait, suivant le choix plus ou moins heureux de ces beautés réunies. Voyez, dans V article Critique, la formation du modèle intellectuel , d'après lequel l'imitation doit corriger la nature.

Ce que je dis d'un caractère ou d'une figure doit s'entendre de toute composition artificielle et imitative.

Cependant la beauté idéale n'est pas toujours un assemblage de beautés particjilières; elle est relative à l'effet qu'on se propose , et consiste dans le choix des moyens les plus capables d'émouvoir l'âme, de l'étonner, de l'attendrir, etc. Ainsi, la furie qui poursuit Oreste doit être effrayante à la vue; ainsi, le gardien d'un sérail doit être hideux : la perfidie et la noirceur peuvent de même concourir à la beauté d'un tableau héroïque. Dans la tragédie de la Mort de Pompée, la composition est belle , autant par les vices de Ptolomée , d'Achillas , et de Septime, que par les vertus de Cornélie et de César; dans la tragédie Aq Britannicus , Néron, Agrippine, et Narcisse ont leur beauté poétique. Un même caractère a aussi ses traits d'ombre et de lumière, qui s'embellissent par leur mélange; les sentiments bas et lâches de Félix achèvent de peindre un politique. Mais il faut que les traits opposés contrastent ensemble, et ne détonnent pas. Narcisse est du même ton que Burrhus; Thersite n'est pas du même ton qu'Achille.

C'est surtout dans ces compositions morales q.ue le peintre a besoin de l'étude la plus profonde, non-seulement de la nature en tant que modèle , pour l'imiter, mais de la nature spectatrice pour l'intéresser et l'émouvoir.

Horace , dans la peinture des mœurs, laisse le choix, ou de suivre l'opinion, ou d'observer les convenances; mais le dernier parti a cet avantage sur le premier, que dans tous les temps les convenances suffisent à la persuasion et à l'intérêt. On n'a besoin de recourir ni aux mœurs ni aux usages du siècle d'Homère pour fonder les caractères d'Ulysse et d'Achille; le premier est dissimulé, le poète lui donne pour vertu la prudence; le second est colère, il lui donne la valeur. Ces convenances sont invariables comme les essences des choses ; au lieu que l'autorité de l'opinion tombe avec elle. Tout ce qui est faux est passager; la vérité seule, ou ce qui lui ressemble, est de tous les pays et de tous les siècles.

La fiction doit donc être la peinture delà vérité, mais de la vérité embellie par le choix et par le mélange des couleurs et des

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traits qu'elle puise dans la nature. Il n'y a point de tableau si parfait dans la disposition naturelle des choses, auquel l'imagination n'ait pas encore à retoucher. La nature, dans ses opérations, ne pense à rien moins qu'à être pittoresque: ici, elle étend des plaines où l'œil demande des collines; là, elle resserre l'horizon par des montagnes où l'œil aimerait à s'égarer dans le lointain. II en est du moral comme du physique, l'histoire a peu de sujets que la poésie ne soit obligée de corriger et d'embellir pour les adapter à ses vues. C'est donc au peintre à composer des productions et des accidents de la nature un mélange plus vivant , plus varié, plus attachant que ses modèles. Et quel est le mérite de les copier servilement ? Combien ces copies sont froides et monotones auprès des compositions hardies du génie en liberté! Pour voir le monde tel qu'il est, nous n'avons qu'à le voir en lui-même; c'est un monde nouveau qu'on demande aux arts , un monde tel qu'il devrait être , s'il n'était fait que pour nos plaisirs. C'est donc à l'artiste à se mettre à la place de la nature , et à disposer les choses suivant l'espèce d'émotion qu'il a dessein de nous causer, comme la nature les eût disposées elle-même si elle avait eu pour premier objet de nous donner un spectacle riant, gracieux, ou touchant, ou terrible.

On a prétendu que ce genre Ae fiction n'avait point de règle constante, par la raison que l'idée du beau, soit en morale, soit en physique , n'était ni absolue ni invariable. Quoi qu'il en soit delà beauté physique, sur laquelle du moins les nations éclairées et polies sont d'accord depuis trois mille ans, la beauté morale est la même chez tous les peuples de la terre. Les Européens ont trouvé une égale vénération pour la justice, la générosité, la constance, une égale horreur pour l'iniquité, la lâcheté, la trahison, chez les sauvages du nouveau monde, que chez les peuples les plus vertueux.

Le mot du cacique Gatimosin, Et moi, suis-je sur un lit de roses? aurait été beau dans l'ancienne Rome ; et la réponse de l'un des proscrits de Néron au licteur, Utinam tu tam fortiter ferlas, aurait été admirée dans la cour de Montésuma.

Mais plus l'idée et le sentiment de la belle nature sont déterminés et unanimes , moins le choix en est arbitraire , et plus par

conséquent Timitation en est difficile et la comparaison dangereuse du modèle à l'imitation. C'est là ce qui rend si glissante la carrière du génie dans la /c//o7i qui s'élève au parfait; car c'est surtout dans la partie morale que nos idées se sont étendues. Je ne parle point de cette auatomie subtile qui recherche , s'il est permis de s'exprimer ainsi , jusqu'aux fibres les plus déliées de l'âme ; je parle de ces idées grandes et justes qui embrassent le système des passions, des vices, et des vertus dans leurs rapports les plus invariables. Jamais la couleur, le dessin, ks nuances d'un caractère, jamais le contraste des sentiments et le combat des intérêts n'ont eu des juges plus éclairés ni plus rigoureux: jamais par conséquent on n'a eu besoin de plus de talents et d'étude pour réussir, aux yeux de son siècle, dans la fiction morale en beau. Mais en même temps que les idées des juges se sont épurées, étendues, élevées, le goût et les lumières des peintres ont dû s'épurer, s'élever, et s'étendre. Homère serait mal reçu aujourd'hui à nous peindre un sage comme Nestor; mais aussi ne le peindrait-il pas de même. Ne voit-on pas l'exemple des progrès de la poésie philosophique dans les tragédies de Voltaire ?

Les premiers maîtres du théâtre semblaient avoir épuisé les combinaisons des caractères, des intérêts et des passions ; la philosophie lui a ouvert de nouvelles routes , Mahomet, Alzire, ïdamé, sont du siècle de X Esprit des lois. Dans cette partie même, le génie n'est donc pas sans ressource; et la/c^/o/ipeut encore y trouver, quoique avec peine , de nouveaux tableaux à former.

. La nature physique est plus féconde et moins épuisée; et sans me mêler de pressentir ce que peuvent le travail et le génie, je crois entrevoir des veines profondes, et jusqu'ici peu connues, où lajlctloi peut s'étendre et l'imagination s'enrichir. Ployez Épopée.

Il est des arts surtout pour lesquels la nature est toute neuve. La poésie, dans sa course rapide , semble avoir tout moissonné; mais la peinture, dont la carrière est à peu près la même, en est encore aux premiers pas. Homère, lui seul, a fait plus de tableaux que tous les peintres ensemble. Il faut que les difficul-

tés mécaniques de la peinture donnent à l'imagination des entraves l)ien gênantes, pour l'avoir retenue si longtemps dans le cercle étroit qu'elle s'est prescrit.

Cependant dès qu'un génie audacieux et mâle a conduit le pinceau , on a vu éclore des morceaux sublimes ; les difficultés de Tart n'ont pas empêché Raphaël de peindre la transflguration ; Rubens, le massacre des innocents; Poussin, les horreurs de la peste et le déluge , etc. Et combien ces grandes compositions laissent au-dessous d'elles tous ces morceaux d'une invention -froide et commune dans lesquels onadmiresansémotiondes beautés inanimées! Qu'on ne dise point que les sujets pathétiques et pittoresques sont rares : l'histoire en est semée, et la poésie encore plus. Les grands poètes semblent n'avoir écrit que pour les grands peintres. C'est bien dommage .que le premier qui , parmi nous, a tenté de rendre les sujets de nos tragédies, Coypel, n'ait pas eu autant de talent que de goût , autant de génie que d'esprit ! C'est là que \aJiction en beau, l'art de réunir les plus grands traits de la nature, trouverait à se déployer. Qu'on s'imagine voir exprimés sur la toile Clytemnestre , Iphigénie , Achille, Éryphile, et Arcas, dans le moment oii celui-ci leur dit:

Gardez-vous d'envoyer la princesse à son père; 11 l'attend à l'autel pour la sacrifier.

Les talents vulgaires se persuadent que la fiction par excellence consiste à employer dans la composition les divinités de la fable, et que hors de la mythologie il n'y a point d'invention. Sur ce principe , ils couvrent leur toiles de cuisses de nymphes et d'épaules de tritons. Mais que les hommes de génie se nourrissent de l'histoire ; qu'ils étudient la vérité noble et touchante de la nature dans ses moments passionnés ; qu'au lieu de s'épuiser sur des sujets vagues, qui sont des énigmes pour l'esprit et des symboles muets pour l'âme , ils recueillent , pour exprimer la mort de Socrate, le jugement de Brutus, la clémence d'Auguste , les traits sublimes et touchants qui doivent former ces tableaux ; ils seront surpris de se sentir élever au-dessus d'euxmêmes, et plus surpris encore d'avoir consumé des années pré-

178 ELEMENTS DE LITTÉBATUBE.

cieuses et de rares talents à peindre des sujets stériles, tandis que mille objets d'une fécondité merveilleuse et d'un intérêt universel offraient à leur pinceau de quoi enflammer leur génie. Se peut-il , par exemple , que ce vers de Corneille ,

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner !

n'excite pas l'émulation de tous les artistes sensibles? Qu'on me dise pourquoi les peintres, qui ont fait souvent une galerie de la vie d'un homme, n'en feraient pas d'une seule action ? Un tableau n'a qu'un moment ; une action en aurait plusieurs, où Ton verrait l'intérêt croître par gradation sur la toile. Les Horaces j Cinna, Phèdre , Britannicus y Zaïre, Mahomet^ Sémiramis, quelle école pour un artiste!

On a senti dans tous les arts combien peu intéressante devait être l'imitation servile d'une nature défectueuse et commune ; mais on a trouvé plus facile de l'exagérer que de l'embellir; de là le second genre àejicfion que je viens d'annoncer.

L'exagération fait ce qu'on appelle le merveilleux de la plupart des poëmes , et ne consiste guère que dans des additions arithmétiques, de masse, de force, et de vitesse. Ce sont des géants qui entassent les montagnes , Polyphême et Cacus qui roulent des rochers, Camille qui court sur la pointe des épis, etc. On voit que le génie le plus faible va renchérir aisément dans cette partie sur Homère et sur Virgile. Dès qu'on a secoué le joug de la vraisemblance et qu'on s'est affranchi des règles et de l'ensemble et de l'accord , l'exagéré ne coûte plus rien. Mais si , dans le physique , il observe les rapports de la force avec l'action ; si , dans le moral , il observe les gradations des idées ; si, dans l'un et l'autre , il présente les plus belles proportions de la nature ou fictive ou réelle, qu'il se propose d'imiter, il n'est plus distingué du parfait que par un mérite de plus : et alors ce n'est pas la nature exagérée , c'est la nature réduite à ses dimensions par le lointain. Ainsi les statues colossales d'Apollon, de Jupiter, de ^'eptune, etc. , pouvaient être des ouvrages ou merveilleux ou méprisables : merveilleux si dans leur point de vue ils rendaient la belle nature , méprisables s'ils n'avaient

pour mérite que leur monstrueuse grandeur. Le Caeus de Virgile est le chef-d'œuvre de ce genre.

Le sculpteur Boucliardon disait : Depuis que f ai lu Homère, les hommes me semblent avoir vingt pieds de haut. Ce mot, qu'on a tant répété , ne s'entend pas. L'artiste , la tête remplie de figures gigantesques, aurait dû trouver au contraire les hommes plus petits dans la réalité ; et il aurait bien plus gagné à la lecture d'Homère si elle lui avait donné de la beauté des formes une idée encore plus parfaite que celle qu'il en avait prise dans l'étude de la nature et des chefs-d'œuvre de son art.

]Mais c'est dans le moral, plus que dans le physique, qu'il est difficile de passer les bornes de la nature sans altérer les proportions. On a fait des dieux qui soulevaient les flots, qui enchaînaient les vents , qui lançaient la foudre , qui ébranlaient l'olympe d'un mouvement de leur sourcil ; et tout cela était facile. Mais il a fallu proportionner des âmes à ces corps ; et c'est en quoi Homère et presque tous ceux qui l'ont suivi ont échoué. Nous ne connaissons dans le merveilleux que le Satan de Milton dont l'âme et le corps soient faits l'un pour l'autre. Et comment observer constamment , dans ces composés surnaturels la gradation des essences ? Il est bien aisé à l'homme d'imaginer des corps plus étendus , plus forts , plus agiles que le sien ; la nature lui en a fourni les matériaux et les modèles : mais l'homme ne connaît d'âme que la sienne ; il ne peut donner que ses facultés, ses sentiments et ses idées, ses passions, ses vices et ses vertus, au colosse qu'il anime. Un ancien a dit d'Homère , au rapport de Strabon : // est le seul qui ait vu les dieux, ou qui les ait fait voir. Mais, de bonne toi, les a-t-il entendus? les a-t-il fait entendre? Or c'était là le grand point; et c'est ce défaut de proportion du physique au moral dans le merveilleux d'Homère qui a donné tant d'avantage aux philosophes qui l'ont attaqué.

On ne cesse de dire que la philosophie est un mauvais juge en fait de fiction j comme si l'étude de la nature desséchait l'esprit et refroidissait l'âme. -Qu'on ne confonde pas l'esprit métaphysique avec l'esprit philosophique : le premier veut voir ses idées

toutes nues, le second n'exige de \di fiction que de les vêtir décemment : l'un réduit tout à la précision rigoureuse de l'analyse et de l'abstraction, l'autre n'assujettit les arts qu'à leur vérité hypothétique. Il se met à leur place, il donne dans leur sens, il se pénètre de leur objet, et n'examine leurs moyens que relativement à leurs vues. S'ils franchissent les bornes de la nature, il les franchit avec eux ; ce n'est que dans l'extravagant et l'absurde qu'il refuse de les suivre. Il veut, pour parler le langage d'un philosophe (l'abbé Terrasson), que \a fiction et le merveilleux s «//ye?i/ le fil de la nature^ c'est-à-dire qu'ils agrandissent les proportions sans les altérer, qu'ils augmentent les forces sans déranger le mécanisme , qu'ils élèvent les sentiments et qu'ils étendent les idées sans en renverser l'ordre, la progression, ni les rapports. L'usage de l'esprit philosophique, dans la poésie et dans les beaux-arts, consiste à en bannir les disparates , les contrariétés , les dissonnances ; à vouloir que les peintres et les poètes ne bâtissent pas en l'air des palais de marbre avec des voûtes massives , de lourdes colonnes et des nuages pour fondements ; à vouloir que le char qui enlève Hercule dans l'olympe ne soit pas fait comme pour rouler sur des rochers ; que les démons , pour tenir leur conseil , ne se changent pas en pigmées; qu'ils ne fondent pas du canon pour tirer sur les anges ; et quand toutes ces absurdités auront été bannies de la poésie et de la peinture , le génie et l'art n'auront rien perdu. En un mot , l'esprit qui condamne ces fictio?is extravagantes est le même qui observe, pénètre, développe la nature; et c'est là véritablement l'esprit philosophique, le seul capable d'apprécier l'imitation , puisqu'il connaît seul le modèle.

Mais , me dira-t-on , s'il n'est possible à l'homme de faire penser et parler ses dieux qu'en hommes, que reprochez-vous aux poètes ? D'avoir voulu faire des dieux comme je vais leur reprocher d'avoir voulu faire des monstres.

Il n'est rien que les peintres et les poètes n'aient imaginé pour intéresser par la surprise : la même stérilité qui leur a fait exagérer la nature au lieu de l'embellir , la leur a fait défigurer en décomposant les espèces ; mais ils n'ont pas été plus heureux à imiter ses erreurs qu'à étendre ses limites. La fiction qui pro-

duit le monstrueux semble avoir eu la superstition pour principe, les écarts de la nature pour exemple, et l'allégorie pour objet. On croyait aux sphinx, aux syrènes, aux satyres; on voyait que la nature elle-même confondait quelquefois dans ses productions les formes- et les facultés des espèces différentes ; et en imitant ce mélange on rendait sensibles par une seule image les rapports de plusieurs idées. C'est du moins ainsi que les savants ont expliqué la ^c-«^/o?i des syrènes , de la chimère, des centaures, etc. ; et de là le genre monstrueux. Il est à présumer que les premiers hommes qui ont dompté les chevaux ont donné l'idée des centaures ; que les hommes sauvages ont donné l'idée des satyres ; les plongeurs , l'idée des tritons , etc. Considéré comme symbole , ce genre ^e fiction a sa justesse et sa vraisemblance; mais il a aussi ses difficultés, et l'imagination n'y est pas affranchie des règles des proportions et de l'ensemble, toujours prises dans la nature.

Il a donc fallu que dans l'assemblage monstrueux de deux espèces chacune d'elles eût sa beauté, sa régularité spécifique , et formât de plus avec l'autre un tout que l'imagination pût réaliser , sans déranger les lois du mouvement et les procédés de la nature. Il a fallu proportionner les mobiles aux masses et les supports aux fardeaux ; que dans le centaure , par exemple, les épaules de l'homme fussent en proportion avec la croupe du cheval; dans les syrènes, le dos du poisson avec le buste de la femme ; dans le sphinx , les ailes et les serres de l'aigle avec la tête de la femme et avec le corps du lion.

On demande quelles doivent être ces proportions ; et c'est peut-être le problême de dessin le plus difficile à résoudre. Il est certain que ces proportions ne sont point arbitraires ; et que si, dans le centaure du Guide, la partie de l'homme ou celle du cheval était plus forte ou plus faible, l'œil et l'imagination ne s'y reposeraient pas avec cette satisfaction pleine et tranquille que leur cause un tout régulier. Il n'est pas moins vrai que la régularité de cet ensemble ne consiste pas dans les grandeurs naturelles de chacune de ses parties : on serait choqué de voir dans le sphinx la tête délicate et le cou délié d'une femme sur le corps d'un énorme lion; c'est donc au peintre à

ÉLÉM. UE LITTÉH. — T. II. H

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rapprocher les proportions des deux espèces ; mais quelle est pour les rapprocher la règle qu'il doit se prescrire ? Celle qu'aurait suivie la nature elle-même si elle eût formé ce composé ; et cette supposition demande une étude profonde et réfléchie, un œil juste et bien exercé à saisir les rapports et à balancer les masses.

Mais ce n'est pas seulement dans le choix des proportions que le peintre doit se mettre à la place de la nature ; c'est surtout dans la liaison des parties, dans leur correspondance mutuelle, et dans leur action réciproque ; et c'est à quoi les plus grands peintres eux-mêmes semblent n'avoir jamais pensé. Qu'on examine les muscles du corps de Pégasse , de la Renommée et des amours , et qu'on y cherche les attaches et les mobiles des ailes. Qu'on observe la structure du centaure , on y verra deux poitrines , deux estomacs , deux places pour les intestins. La nature l'aurait-elle ainsi fait.^ Le Guide , entraîné par l'exemple, n'a pas corrigé cette absurde composition dans l'enlèvement de Déjanire, le chef-d'œuvre de ce grand maître.

Pour passer du monstrueux au fantastique, le dérèglement de l'imagination , ou , si l'on veut, l.i débauche du génie, n'a eu que la barrière des convenances à franchir. Le premier était le mélange des espèces voisines; le second est l'assemblage des genres les plus éloignés et des formes les plus disparates sans progressions , sans proportions et sans nuances.

Lorsque Horace a dit :

Humano capiti cervicem pictor equinam Jungere si velU, etc.,

il a cru avec raison former un composé bien ridicule; mais ce composé n'est encore que dans le genre monstrueux , c'est bien pis dans le fantastique. On en voit mille exemples en sculpture et en peinture : c'est une palme terminée en tête de cheval , c'est le corps d'une femme prolongé en console ou en pyramide, c'est le cou d'un aigle replié en limaçon , c'est une tête de vieillard qui a pour barbe des feuilles d'acanthe, c'est tout ce que le délire d'un malade lui fait voir de plus bizarre.

Que les dessinateurs se soient égayés quelquefois à laisser al-

1er leur crayon pour voir ce qui résulterait d'un assemblage de traits jetés au hasard, on leur pardonne ce badinage. Les arabescjues de Raphaël, imités de l'antique , excusent par leur élégance la bizarrerie de leur composition : on voit même ces caprices de l'art avec une sortede curiosité , comme les accidents de la nature; et en cela quelques poètes de nos jours ont imité les dessinateurs et les peintres. Ils ont laissé couler leur plume, sans se prescrire d'autres règles que celles de la versification et de la langue, ne comptant pour rien le bon sens : c'est ce que les Français ont appelé amphigouri.

Mais ce que les poètes n'ont jamais fait , et que les dessinateurs et les peintres n'ont pas dédaigné de faire, a été d'employer ce genre extravagant à la décoration des édifices les plus nobles. Je n'en donnerai pour exemple que ces mêmes dessins de Raphaël au Vatican , où l'on voit une tête d'homme qui naît du miUeu d'une fleur, un dauphin qui se termine en feuillage , un ours perché sur un parasol , un sphinx qui sort d'un rameau, un sanglier qui court sur des filets de pampre, etc. Ce genre n'a pas été inventé par les modernes ; il était à la mode du temps de Vitruve ; et voici comme il en fait le détail et la critique, livre VII,

Item candelabra xdicularum substinentia figuras ; supra fastigia earum surgentes ex radicibus , cum volutis , coliculi teneri plures , habentes in se, sine ratione , sedentia sigilla ; nec minus etiam ex coliculis flores , dimidia habentes ex se exeuntia sigilla, alia humanis , alia bestiarum capitibussi-

milia : hxc autem nec sunt, necfieripossunt, necfuerunt

Ad hœc falsa ridentes homines , non reprehendunt , sed delectantur ; neque animadoertunt si quid eorum fieri potest ^ necne.

De ce que je viens de dire des quatre genres àe fiction que j'avais distingués , il resuite que le fantastique n'est supportable que dans un moment de folie , et qu'un artiste qui n'aurait que ce talent n'en aurait aucun ; que le monstrueux ne peut avoir que le mérite de l'allégorie , et qu'il a , du côté de l'ensemble et de la correction du dessin , des difficultés invincibles ; que l'exagéré n'est rien dans le physique seul , et que dans l'assemblage du physique et du moral, il tombe dans des disproportions cho-

184 ELEMENTS DE LITTEBATUBE.

quantes et inévitables ; qu'en un mot la fiction qui se dirige au parfait , ou\a fcfion en beau, est le seul genre satisfaisant pour le goût , intéressant pour la raison , et digne d'exercer le génie.

Jusqu'à présent je ne l'ai considérée que dans ce qu'on peut appeler en poésie les tableaux d'histoire; mais elle règne aussi dans les peintures des poètes paysagistes, et il n'est point de description où elle n'entre, au moins dans les détails.

Tci la fiction consiste, 1° à donner une forme sensible à des êtres intellectuels, à personnifier des idées, voyez Image, allégorie ; 2° à donner une âme à des corps auxquels la nature n'a donné que la vie ou que le mouvement ; 3° à former dans la nature même des compositions idéales dont chaque partie a son modèle, mais dont l'ensemble n'en a point.

Les deux premières de ces espèces de fiction furent les sources de la poésie de style ; et il n'y a point de genre , depuis le plus sublime jusqu'au plus familier, qu'elles ne doivent animer.

En poésie, l'organe intérieur de la pensée c'est l'imagination; tout ce qui peut se concevoir doit pouvoir se peindre : c'est là surtout à quoi l'on reconnaît ce qui est poétique et ce qui ne l'est pas ; et c'est aussi au plus ou moins de vivacité , de variété , de force , de brillant , de vérité dans le coloris , que se distinguent les hommes plus ou moins doués du talent de la poésie descriptive.

Ainsi le style figuré est une fiction perpétuelle , mais qui ne prend de la consistance que lorsque de la métaphore on tire des allégories données et reçues pour des réalités. De là s'est formé le système de la mythologie, celui de la féerie, celui de la magie ; et dans ce genre, l'imagination épuisée semble n'avoir plus guère rien de nouveau à enfanter. Tout son jeu se réduit désormais à varier les combinaisons de ces pièces de la machine poétique ; encore n'a-t-elle pas la liberté de les employer à son gré, et la fiction même est soumise à la règle des convenances : Convenientia finge. T'oyez Merveilleux.

Mais où l'on peut dire , avec la Fontaine , que la feinte est un pays plein déterres désertes, c'est dans les tableaux composés d'après la nature elle-même; car la nature est mille fois plus riche, plus féconde et plus inépuisable que l'imagination.

FIGUBES. 185

L'imagination même n'en est que le copiste ; ses créations ne sont que des singeries de ce que la nature a fait en se jouant. Voyez si aucun poëte a su faire un olympe, un ciel passable au delà du nôtre. Voyez si Virgile a su trouver autre chose dans les enfers qu'un volcan , des fleuves , des ruisseaux , des bocages ; et si , pour éclairer cet autre monde, il ne lui a pas fallu emprunter notre soleil et nos étoiles :

Solemque suum, sua sidéra norunt.

Ce n'est donc que de la nature même qu'on peut tirer les moyens de renchérir sur elle, de l'embellir, et de la surpasser, en formant des ensembles qu'elle n'a pasformés. Or, composerahisi c'est feindre , c'est même , eu dernière analyse , la seule fiction possible ; car la plus bizarre est encore une sorte de mosaïque, dont la nature a fourni toutes les pièces de rapport.

Fei?idre ce n'est donc autre chose qu'imaginer un composé qui n'existe point, afin de rendre le tableau que l'on peint plus beau, plus animé, plus intéressant qu'aucun de ses modèles. Quant aux moyens de former cet ensemble idéal, voyez Beau , Intérêt, Inve^^tion, Pathétique, etc.

Sur la question tant de fois agitée, si la fiction est essentielle à la poésie , voyez Didactique , Épopée , Image , Invention

etlVlEBVEILLEDX.

Figures. Presque tout est figuré dans la partie morale et métaphysique des langues ; et comme le Bourgeois gentilhomme faisait de la prose sans le savoir, sans le savoir aussi , et sans nous en apercevoir, nous faisons continuellement à^s figures de mots ç,\.di<is figures de pensées.

Le moyen, par exemple, de parler de l'action , des facultés, des qualités de l'âme, de ses affections, sans y employer des mots primitivement inventés pour exprimer les objets sensibles? Lorsqu'on s'est fait des idées abstraites , et que d'une foule de perceptions transmises par les sens et isolées à leur naissance, on a formé successivement le système de la pensée , on ne s'est pas fait une nouvelle langue pour exprimer chacune de ces conceptions. On a pris au besoin , et par analogie , l'expression de l'objet qui tom-

^86 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.

bail sous les sens , et l'on en a revêtu l'idée pour laquelle on manquait de terme. Cet usage des métaphores ou translation des mots est devenu si familier, si naturel par l'habitude , queRollin , en recommandant de ne pas s'en servir trop fréquemment, en a fait une à chaque ligne. Il est vrai qu'il ne comptait pas celles qui avaient passé dans la langue usuelle ; et en effet celles-ci sont au nombre des mots simples et primitifs.

L'indigence" a donc été la première cause de ces translations de mots, dont on a fait un ornement de luxe. Ployez Image.

La négligence et la commodité ont fait prendre un mot pour un autre, comme la cause pour l'effet, le signe pour la chose, l'instrument pour l'ouvrage, etc. Ainsi l'on dit qu'un homme est dans le vin, pour dire qu'il est dans Tivresse ; on dit la plume et le pinceau , pour récriture et la peinture ; on dit la charrue et Vépée^ pour le labourage et la guerre \ on dit des voiles, pour des vaisseaux ; et cela s'appelle métonymie. On fait donc une métonymie en disant , tant par tête, tant par homme, tant par feu, tant par maison, tant de charrues pour tant de terre, car métomjmie, en français , veut dire changement de nom.

Est venue ensuite la délicatesse, qui , pour adoucir des idées indécentes ou déplaisantes , a évité le mot obscène , le mot dur et choquant, et a pris un détour. C'est ainsi qu'on a dit avoir vécu, pour être mort ; n'être pas jeune, pour être vieux; qu'on dit d'un homme qu'ilaÉglé, qu'il vit avec Glicère, qn'û est bien avec Sempronie , qu'il a séduit, charmé Lucrèce , qu'il a désaîiné sa rigueur, qu'il e7i a triomphé, etc. C'est ce qu'on appelle euphémisme , ou vulgairement beau langage.

La paresse ou l'impatience de s'exprimer en peu de mots a introduit l'ellipse. Elle a fait aussi qu'on est convenu de s'entendre lorsqu'on dirait, en parlant des espèces collectivement prises , C homme , le cheval , le lion , le chêne , la vigne , Vormeau ; lorsqu'on dirait, en parlant des peuples, le Français , V Anglais , le Germain , la Seine , le Tibre , V Euphi ate ; ou lorsqu'en parlant des armées on ne ferait que nommer leur général ;, ou l'État , ou le roi qu'elles auraient servi : César défit Pompée ; Rome conquit le monde; Louis XIV prit Namur. Ce tour s'appelle synecdoque ,rmmon. de tous en un seul.

FIGUBES. 187

Les figures de pensées ne sont guère moins familières : ce sont , pour ainsi dire , les attitudes , les mouvements de l'esprit et de l'âme; et comme Tâme et l'esprit en action varient, sans s'en apercevoir, leurs mouvements et leurs attitudes , et d'autant plus qu'ils sont plus libres et plus vivement affectés, il a dii naturellement arriver ce que le philosophe Dumarsais a observé dans son livre des Tropes, que les figures de rhétorique ne sont nulle part si communes que dans les querelles des halles. Essayons de les réunir toutes dans le langage d'un homme du peuple, et pour l'animer, supposons qu'il est en colère contre sa femme :

« Si je dis oui, elle dit non; soir et matin, nuit et jour elle gronde ( antithèse). Jamais, jamais de repos avec elle ( 7^épéti- ^iow). C'est une furie, un démon (hyperbole). Mais, malheureuse , dis-moi donc (apostrophe ). Que t'ai-je fait (interrogation)? Oh ciel 1 quelle fut ma folie en t'épousant ( exclamation ) ! Que ne me suis-je plutôt noyé ( optation ) ! Je ne te reproche ni ce que tu me coûtes, ni les peines que je me donne pour y suffire ( prétérition ). Mais , je t'en prie, je t'en conjure, laissemoi travailler en ^d\\(ohsécratîon). Ou. que je meure si

tremble de me pousser à bout ( imprécation et réticence). Elle pleure! ah, la bonne âme! vous allez voir que c'est moi qui ai tort (ironie). Eh bien, je suppose que cela soit. Oui, je suis trop vif, trop sensible (concession). J'ai souhaité cent fois que tu fusses laide. J'ai maudit , détesté ces yeux perfides , cette mine trompeuse qui m'avait affolé ( astéisme , ou louange en reproche). Mais dis-moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux me ramener ( communication ) ? Nos enfants, nos amis , nos voisins, tout le monde nous voit faire mauvais ménage (émimération). Ils entendent tes cris , tes plaintes, les injures dont tu m'accables ( accumulation ). Ils t'ont vue , les yeux égarés, le visage en feu, la tête échevelée , me poursuivre, me menacer ( description ). Ils en parlent avec frayeur : la voisine arrive , on le lui raconte : le passant écoute , et va le répéter ( hypotypose). Ils croiront que je suis un méchant, un brutal , que je te laisse manquer de tout, que jeté bats, que je t'assomme (gradation). Mais non , ils savent bien que je t'aime , que

188 ÉLÉMENTS DE LlTTEfiATURE.

j'ai bon cœur, que je désire de te voir tranquille et contente ( coj^rectioti ). Va , le monde n'est pas injuste : le tort reste à celui qui l'a {sentence). Hélas ! ta pauvre mère m'avait tant promis que tu lui ressemblerais. Que dirait-elle? que dit-elle? car elle voit ce qui se passe. Oui, j'espère qu'elle m'écoute, et je l'entends qui te reproche de me rendre si malheureux. Ah! mon pauvre gendre, dit-elle, tu méritais un meilleur sort {prosopopée ). »

Voilà toute la théorie des rhéteurs , sur \es figures de pensées , mise en pratique sans aucun art, et ni Aristote, ni Carnéade, ni Quintilien , ni Cicéron lui-même , n'en savaient davantage. Ce sont des armes que la nature nous a mises dans les mains pour l'attaque et pour la défense. L'homme passionné s'en sert aveuglément et par instinct; le déclamateur s'en escrime; l'homme éloquent a l'avantage de les manier avec force , adresse et prudence , et de s'en servir à propos.

Finesse. C'est la faculté d'apercevoir dans les objets de l'en* tendement ce que n'y aperçoit pas le commun des hommes. La finesse de l'ouïe et celle de la vue donnent l'idée de celle de l'esprit.

La finesse diffère de la pénétration , en ce que la pénétration fait voir en grand . et la finesse en petits détails. L'homme pénétrant voit loin; l'homme /?« voit clair, mais de près : ces deux facultés peuvent se comparer au télescope et au microscope. Un homme pénétrant, voyant Brutus immobile et pensif devant la statue de Caton , et combinant le caractère de Caton , celui de Brutus, l'état de Rome, le rang usurpé par César, le mécontentement des patriciens, etc. , aurait pu dire, Brutus médite quelque chose cV extraordinaire . Un homme^/i aurait dit : f oilà Brutus qui se complaît à voir les hoiineurs rendus à son oncle, et aurait fait une épigramme sur la vanité de Brutus. Un fin courtisan , voyant le désavantage du camp de M. de Tureune , aurait dit en lui-même, Turenne se blouse; un grenadier pénétrant néglige de travailler à son logement , et répond au général : Je vous connais, nous ne coucherons pas ici.

FINESbE. 189

La ftnesse ne peut suivre la pénétration, mais quelquefois aussi elle lui échappe. Un homme profond est impénétrable à un homme qui n'est que Jin; car celui-ci ne combine que des points superficiels : mais l'homme profond est quelquefois surpris par Vhommejin ; sa vue hardie, vaste , et rapide, dédaigne ou néglige d'apercevoir les petits moyens ; c'est Hercule qui court, et qu'un insecte pique au talon.

La délicatesse est la ^/ie55e du sentiment, qui ne réfléchit point : c'est une perception vive et rapide de ce qui intéresse l'âme.

Malo me Galaiea petit, lasciva puella.

Et /agit adsalices, et se cupit ante videri.

Si la délicatesse est jointe à beaucoup de sensibilité , elle ressemble encore plus à la sagacité qu'à \a finesse.

La sagacité diffère de la finesse , en ce qu'elle est dans le tact de l'esprit , comme la délicatesse est dans le tact de l'âme ; en ce que Xa finesse est superficielle, et la sagacité pénétrante; C€ n'est point une pénétration progressive, mais soudaine, qui franchit le milieu des idées et touche au but dès le premier pas. C'est le coup-d'œil du grand Condé. Bossuet l'appelle illumination; elle ressemble en effet à l'illumination dans les grandes choses.

La ruse se distingue de la finesse^ en ce qu'elle emploie la fausseté. La ruse exige h finesse, pour s'envelopper plus adroitement, et pour rendre plus subtils les pièges de l'artifice et du mensonge. 'La finesse ne sert quelquefois qu'à découvrir et à rompre ces pièges; car la ruse est toujours offensive, et la finesse peut ne pas l'être. Un honnête homme peut être fin, mais il ne peut être rusé. Cependant il est si facile et si dangereux de passer de l'un à l'autre , que peu d'honnêtes gens se piquent d'être fins\ le bon homme et le grand homme ont cela de commun , qu'ils ne peuvent se résoudre à l'être.

L'astuce est une finesse pratique dans le mal, mais en petit ; c'est la finesse qui nuit ou qui veut nuire. Dans l'astuce, la finesse est jointe à la méchanceté, comme à la fausseté dans la

ruse. Ce mot, qui n'est plus d'usage que dans le familier, a pourtant sa nuance ; il mériterait d'être conservé.

La perfidie suppose plus que de la finesse ; c'est une fausseté noire et profonde, qui emploie des moyens plus puissants, qui meut des ressorts plus cachés que l'astuce et la ruse. Cellesci , pour être dirigées, n'ont besoin que delà Jinesse, et hjiîiesse suffit pour leur échapper; mais pour observer et démasquer la perfidie , il faut la pénétration même. La perfidie est un abus de la confiance , fondée sur des garants inviolables , tels que l'humanité, la bonne foi, la sainteté des lois, la reconnaissance, l'amitié , les droits du sang, etc. ; plus ces droits sont sacrés, plus la confiance est tranquille , et plus par conséquent la perfidie est à couvert. On se défie moins d'un concitoyen que d'un étranger , d'un ami que d'un concitoyen, etc. ; ainsi par degrés , la perfidie est plus noire , à mesure que la confiance violée était mieux établie.

Je démêle ces synonymes , moins pour prévenir l'abus des termes dans la langue , que pour faire sentir l'abus des idées dans les mœurs; car il n'est pas sans exemple qu'un perfide, qui a surpris ou arraché un secret pour le trahir , s'applaudisse d'avoir été fin.

On a\:i^A\e finesses d'une langue ses élégances les plus exquises, ses nuances les plus délicates, les tours, les ellipses, les licences qui lui sont propres , les tous variés dont elle est susceptible, les caractères qu'elle donne à la pensée, par le choix, le mélange, l'assortiment des mots. Pascal, la Bruyère, Racine , la Fontaine , madame de Sévigné , ont connu les finesses de notre langue.

On dit dans le même sens les finesses du style, du langage d'un écrivain. Les finesses du style de la Fontaine se cachent sous l'air du naturel le plus naïf. Les finesses du langage de Racine n'ont jamais rien de maniéré ni d'affecté : c'est la grâce unie à la noblesse; c'est la plus élégante facilité; la hardiesse même en est sage; rien n'y décèle l'art, rien n'y marque l'effort.

Dans une phrase particulière , la finesse est tantôt celle de la pensée , tantôt celle de l'expression , quelquefois de l'une et de l'autre.

La Bruyère a dit : L'indulgence pour soi et la dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice. 11 a dit : Une femme oublie d'un homme qu'elle a aimé jusqu''aux faveurs qu'il en a reçues. Il a dit : Un homme est plus Jidèle au secret cTautrui qu'au sienpropre: une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui. Là , Texpression n'a rien que de simple; la finesse est dans le coup-d'œil. Mais lorsqu'il a dit : Il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu et qui ne s'en aide , ce dernier trait, jeté légèrement, ajoute la finesse de l'expression à la finesse de la pensée, lien est de même de cette différence, s\ finement saisie et ^ifinement exprimée : L'on confie son secret dans lamitié, mais il échappe dans l'amour.

Fontenelle disait d'une vieille femme qui avait encore de îa grâce et de la sensibilité : On voit que l'amour a passé par là. Ce mot simple, a passé par là, rend \a finesse de perception plus piquante en la déguisant ; car le talent d'un esprit //z c'est de persuader qu'il ne tend pas à l'être ; et cet artifice est au comble quand la finesse a l'air de la naïveté , comme dans la réponse de cette seconde femme à qui son mari faisait sans cesse l'éloge de la première : Hélas! monsieur., qui la regrette plus que moi?

César avait rempli le sénat de ses plus indignes créatures. Un protégé de Cicéron lui demanda pour son fils une place de sénateur dans une des villes associées. Il répondit : .4 Rome il Faura quand il vous plaira ; mais à Pompéia cela n'est pas aisé. Un de ses amis de Laodicée ayant été député à Rome. Je viens , lui dit-il , solliciter la liberté de mon pays. Fort bien, répondit Cicéron , si vous 7^éussissez , ?ious vous ferons notre ambassadeur.

Il y a des mots naïfs auxquels , pour êirefins , il n'a manqué que l'intention. Tel est celui de cette femme à qui l'on demandait des nouvelles de sa petite-fille , qui avait la fièvre : La pauvre enfant a déraisonné toute la nuit comme une grande personne. Tel est celui de ce mourant à qui son confesseur, jésuite , criait : « Mon frère, en arrivant en paradis , vous direz à saint Ignace que son ordre prospère : v Si je l'y trouve. Je le lui dirai.

192 ELEMENTS DE LITTEiiATURE.

La finesse doit se trahir et se laisser apercevoir sous l'air de la simplicité, comme dans ce mot de Piron à un évêqiie qui lui demandait s'il avait lu son mandement. Non, monseigneur; et vous ? Et fugit, comme Galatée , et se cupit ante videri.

Souvent elle consiste a se ménager le faux-fuyant d'une équivoque, dont l'un des deux sens est malin, et l'autre simple et innocent. Une femme de qualité en passant a Bordeaux y trouva les femmes de robe un peu trop fières : « Monsieur, dit-elle au président de G... , vos femmes font les duchesses. « Madame, lui répondit le président, elles ne sont pas assez impertinentes pour cela.

La malice et l'adulation se donnent également l'air de simplicité , pour reprendre ou flatter avec plus Aq finesse. Une de nos dames voyant à un Anglais des manchettes de point en été, lui en demanda la raison ; Cest , madame, lui dit l'Anglais, que je suis un peu enrhumé. Louis XIV faisant observer sur la carte à l'un de ses courtisans quel petit espace la France occupait dans le monde : Vraiment , sire, lui dit le courtisan, tant vaut r homme, tant vaut sa terre.

Cest cette application détournée et ingénieuse des proverbes et des expressions populaires qui fait la finesse de tant de bons mots.

Fontenelleemployaitfréquemmentce tour plaisant et fin. Mais ce qu'il appelait finesse par excellence , c'est une espèce d'obliquité dans l'expression, qui donne à la pensée un air de fausseté, lorsqu'on dit autre chose que ce qu'on fait entendre, et, s'il m'est permis d'employer cette image , lorsque , sans regarder la vérité en face, on l'indique du coin de l'œil. C'est ainsi que dans une société bruyante , il dit un jour : Messieurs, si vous voulez m'en croire , nous ferons une loi par laquelle il sera défendu de parler plus de quatre à la fois.

Cette tournure d'expression est, en effet, très-fijie lorsqu'elle est employée avec esprit. Les Lacédémoniens s'en servirent dans leur éditpour l'apothéose d'Alexandre: Puisque Alexandre veut être dieu , qu'il soit dieu. Un créancier dont le débiteur déniait la dette, et venait en justice de s'en libérer par serment, cria , dans le temps que son homme avait encore la main levée: N'y a-t-il pas encore ici quelque créancier de monsieur, pendant

qu'il a la main à la bourse^ Une femme à qui un homme faisait froidement une déclaration d'amour très-passionnée dans les termes, et qu'il semblait réciter par cœur, lui demanda tranquillement : Qui est-ce qui disait cela?

La reine Elisabeth demandait à Cécill : « Que s'est-il passé au conseil ? » Quatre heures , maf/awe, répondit le ministre. Dans le Diable boiteux , Asmodée montre un honnête ecclésiastique quia eu quatre procès, pour dépôts à lui confiés, et qui les a gagnés tous quatre. Je n'ai pas besoin d'observer que si les Lacédémoniens avaient dit, Puisque Alexandre veut passer pour un dieu ; si le créancier avait dit. Pendant qu'ila la main lecée; si la femme avait dit, OiL avez-uous appris cela? si l'Anglais avait dit, Quatre heures à ne rien faille; si le diable boiteux avait dit. Que le dépositaire avait perdu les procès, il n'y avait plus àQ finesse.

Mais lorsque la contre-vérité est grossière, ou que la plaisanterie est déplacée et froide , comme dans ce qu'on appelle aujourd'hui persiflage , c'est un tour d'adresse manqué, c'est de l'ironie sdJiS finesse; et l'on a eu raison de dire que le persiflage était l'esprit des sots.

La sorte de finesse dont il me semble qu'on doit faire le plus de cas est celle qui n'exige dans l'expression que la vivacité du trait, la légèreté de la touche , et qui consiste essentiellement dans la sagacité de la perception , dans la subtilité et la justesse de la pensée. Une femme demandait au P. Bourdaloue si c'était un mal d'aller au spectacle : C est à vous, madame, à me le dire, lui répondit le directeur. Voilà de hfi?iesse sans artifice.

Elle tient quelquefois au tour de l'expression , et consiste à ne dire qu'a demi-mot et comme incidemment ce qu'on veut faire entendre. Des jeunes gens à table avaient dit du mal de Pyrrhus, et on le lui avait rapporté. Il leur demanda s'il était vrai. Oui, seigneur, lui répondit l'un d'eux, e^ 7iom5 en aurions bien dit davantage si le vin ne nous eût manqué. Il ne pouvait plus adroitement prendre l'ivresse pour excuse. Le mot de Saint-Aulaire au lit de la mort à son curé : Monsieur , ne vous suis-Jeplus bon à rien ? a ce tour fin et piquant dont je parle. Mais je n'ai donné jusqu'ici des exemples definesse que dans

194 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATUEE.

les mets. Je finis par en donner un de hjînesse dans le style y et je vais le prendre au hasard de la Bruyère , qui en est rempli. « Glycère n'aime pas les femmes ; elle hait leur commerce et leurs visites , se fait celer pour elles , et souvent pour ses amis , dont le nombre est petit, à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre , sans leur permettre rien de ce qui passe l'amitié; elle est distraite avec eux, leur répond par des monosyllables , et semble chercher à s'en défaire ; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et d'Hémery. Une seule, Coryne, y est attendue, y est reçue, et à toutes les heures. On l'embrasse à plusieurs reprises; on croit l'aimer, on lui parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules. On voit quelquefois Glycère à la porte de Canidie , qui a de si beaux secrets , qui promet aux jeunes femmes de secondes noces , qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît ordinairement avec une coiffure plate , et négligée , en simple déshabillé , sans corps, et avec des mules: elle est belle en cet équipage, et il ne lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche attache, qu'elle dérobe avec soin aux yeux de son mari : elle le flatte, elle le caresse, elle invente tous lei; jours pour lui de nouveaux noms ; elle n a pas d'autre lit que celui de ce cher époux , et elle ne veut pas découcher. Le matin elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret : c'est Parmenon, qui est le favori , qu'elle soutient contre l'antipathie du maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité sait mieux connaître des intentions, et rapporter mieux une réponse que Parmenon .î» qui parle moins de ce qu'il faut taire ? qui sait ouvrir une porte secrète avec moins de bruit .^ qui conduit plus adroitement par le petit escalier ? qui fait mieux sortir par où l'on est entré ? » Ce que je retranche de ce caractère me paraît trop marqué, et en altère lâjînesse.

Lorsqu'elle est employée à exprimer un sentiment elle s'appelle délicatesse. Tel est ce mot de madame de Sévigné à sa fille : J'ai mal à votre poitrine; expression de génie , si l'on peut appeler ainsi ce que le cœur a inventé. Celte expression

lîi'en rappelle une plus naturelle encore et plus touchante. Un paysan, après avoir donné tout son bien à ses quatre enfants qu'il avait établis, allait vivre chez eux successivement les quatre saisons de Tannée : « Et vous traitent-ils bien ? lui demanda quelqu'un.» Us me traitent, répondit le bon homme, commf si J étais leur enfant. Y a-t-il rien de plus délicat et de plus sensible que ce mot-là dans la bouche d'un père?

GÉNIE. On demande en quoi le génie diffère du talent : le voici , ce me semble. Le talent est une disposition particulière et habituelle à réussir dans une chose : à Tégard des lettres , il consiste dans l'aptitude à donner aux sujets que l'on traite, et aux idées qu'on exprime, une forme que l'art approuve et dont le goût soit satisfait; l'ordre, la clarté, l'élégance, la facilité, le naturel, la correction, la grâce même, sont le partage du talent. Le génie est une sorte d'inspiration fréquente, mais passagère; et son attribut est le don de créer. Il s'ensuit que l'homme de géîiie s'élève et s'abaisse tour à tour , selon que l'inspiration l'anime ou l'abandonne. Il est souvent inculte, parce qu'il ne se donne pas le temps de perfectionner; il est grand dans les grandes choses , parce qu'elles sont propres à réveiller cet instinct sublime, et à le mettre en activité; il est négligé dans les choses communes, parce qu'elles sont au-dessous de lui, et n'ont pas de quoi l'émouvoir. Si cependant il s'en occupe avec une attention forte, il les rend nouvelles et fécondes, parce que cette attention qui couve les idées, les pénètre , si j'ose le dire , d'une chaleur qui les vivifie et les fait germer, comme le soleil fait germer l'or dans les veines du rocher.

Ce qu'il y aurait de plus rare et de plus étonnant dans la nature, ce serait un homme que son génie n'abandonnerait jamais; et celui de tous les écrivains qui approche le plus de ce prodige, c'est Homère dans V Iliade.

Si Ton demande à présent quelle est la différence de la création du génie et de la production du talent ; l'homme éclairé, sensible, versé dans l'étude de l'art, n'a pas besoin qu'on le lui dise ; et le grand nombre même des hommes cultivés est en état de le sentir. La production du talent consiste à donner la forme; et la création du géjiie ^ à donner l'être; le mérite de l'une est dans l'industrie ; le mérite de l'autre est dans l'invention; le talent veut être apprécié par les détails; le génie nous frappe en masse. Pour admirer le cinquième livre de V Enéide »

GEME. 197

il faut le lire; pour admirer le second et le quatrième , il suffit de s'en souvenir, même confusément. L'homme de talent pense et dit les choses qu'une foule d'hommes aurait pensées et dites ; mais il les présente avec plus d'avantage , il les choisit avec plus de goût, il les dispose avec plus d'art , il les exprime avec plus de finesse ou de grâce : l'homme de génie, au contraire, a une façon de voir, de- sentir, de penser, qui lui est propre. Si c'est un plan qu'il a conçu, l'ordonnance en est surprenante et ne ressemble à rien de ce qu'on a fait avant lui. S'il dessine des caractères , leur singularité frappante , leur étonnante nouveauté , la force avec laquelle il en exprime tous les traits, la rapidité et la hardiesse dont il en trace les contours, l'ensemble et l'accord qui se rencontrent dans ses conceptions soudaines, font dire qu'il a créé des hommes ; et s'il les groupe, leurs contrastes, leurs rapports, leur action, leur réaction mutuelle, sont encore , par leur vérité rare, une sorte de création; dans les détails, il semble dérober à la nature des secrets qu'elle n'a révélés qu'à lui ; il pénètre plus avant dans notre cœur que nous n'y pénétrions nousmêmes avant qu'il nous eût éclairés ; il nous fait décou\Tir, en nous et hors de nous, comme de nouveaux phénomènes. S'il veut agir sur la pensée et subjuguer l'entendement, il donne à ses raisons un poids, une force d'impulsion, à laquelle rien ne résiste. S'il veut agir sur l'âme, il l'attaque, il l'ébranlé , il l'agite en tous sens avec tant de vigueur et de violence , il la tourmente si impérieusement , soit du frein , soit de l'aiguillon , qu'il vient à bout de la dompter. S'il peint les passions, il donne à leurs ressorts une force qui nous étonne , à leurs mouvements des retours dont le naturel nous confond , dans le moment où nous croyons leur force et leur véhémence épuisée , son souffle y ajoute des degrés de chaleur dont le cœur humain est surpris d'être susceptible ; c'est la colère , la vengeance , l'ambition , l'amour, la douleur exaltée à son plus haut point , mais jamais au delà; tout est vrai dans cette peinture, quoique tout y soit surprenant. S'il décrit les objets sensibles, il y fait remarquer des traits frappants qui jusqu'à lui nous avaient échappé , des accidents et des rapports sur lesquels nos regards ont glissé mille fois. Le commun des hommes regarde sans voir; l'honime

198 ELEMENTS DE LITTÉBATURE.

de génie \ Oit si rapidement, que c'est presque sans regarder, S'il creuse le premier dans une mine, il en épuise les grandes veines, et il ne laisse que des filons. S'il se saisit d'un sujet connu, il le pénètre si profondément, que ce champ, que l'on croyait usé, devient une terre féconde. Il fait sortir un fleuve de la même source d'où le talent ne tirait qu'un ruisseau. S'il s'enfonce dans les possibles , il y découvre des combinaisons à la fois si nouvelles et si vraisemblables, qu'à la surprise qu'elles causent, se mêlent en secret le plaisir de penser qu'on a vu ce qu'il feint , ou du moins qu'on a pu l'imaginer sans peine.

Il y a donc en première classe le gé)iie de l'invention, de la composition en grand; c'est ainsi que chez les anciens V Iliade , VOEdipe, les deux Iphigénies; et chez nous, Polyeucte, Héraclius ^ Britannicus, Mahomet, SémiramiSy le Tartufe, le Misanthrope, sont des ouvrages de génie. Il y a de plus, dans les compositions même que le génie n'a pas inventées , des détails qui ne sont qu'à lui ; ce sont des caractères créés , comme celui de Didon ; des descriptions d'une beauté inouïe , comme celle de l'incendie de Troie ; des scènes sublimes dans leur genre, comme la reconnaissance d'OEdipe et de Jocaste dans VOEdipe français; la rencontre de l'avare et de son fils dans Molière, quand l'un va prêter à usure, et que l'autre vient emprunter. Enfin ce sont des traits de lumière et de force qui ressemblent à des inspirations , et qui étonnent l'entendement , pénètrent l'âme , ou subjuguent la volonté. De ces traits , il y en a sans nombre dans les écrits de tous les poètes et de tous les hommes éloquents; mais dans tout cela le style est pour fort peu de chose, c'est la conception qui nous frappe, c'est la pensée qui nous reste, et dont le souvenir confus est , si je l'ose dire , un long ébranlement d'admiration. On se souvient que dans V Iliade Priam vient se jeter aux pieds d'Achille et baiser la main meurtrière , la main encore fumante du sang de son fils ; on se souvient que dans le Tartufe, l'hypocrite accusé se jette aux pieds d'Orgon et lui impose encore en s'accusant lui-même ; on se souvient de même de tous les grands traits d'éloquence de Démosthène , de Cicéron , de Bossuet ; ces peintures , ces mouvements , ces évolutions imprévues , ces ressources inespérées, ces heureuses témérités

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qui ressemblent à celle d'un grand capitaine au moment critique d'une bataille, tout cela, dis -je, nous est présent; mais les paroles sont oubliées , l'impression profonde qui nous reste est l'impression des choses, et non celle des mots. Voilà le génie de la pensée. Presque tous les traits en sont à la fois rares et simples, naturels et inattendus.

Mais il y a aussi l'expression de génie ^ c'est-à-dire l'expression que l'on paraît avoir créée pour rendre avec une force ou une grâce inouïe la penséeou le sentiment. Et celui qui a lu Tacite, Montaigne, Pascal, Bossuet, laFontame, sait, mieux que je ne puis le définir, ce que c'est que cette espèce de création. Ce serait au génie à parler de lui-même: mais les faibles traits que je viens d'indiquer suffisent pour le reconnaître et le distinguer du talent.

Du reste, on a vu plus d'un exemple de l'union et de l'accord du talent avec le génie. Lorsque cet heureux ensemble se rencontre , il n'y a plus d'inégalités choquantes dans les productions de l'esprit; les intervalles du génie sont occupés par le talent; quand l'un s'endort l'autre veille, quand l'un s'est négligé l'autre vient après lui et perfectionne son ouvrage. A peine on s'aperçoit des intermittences du géfiie, parce qu'on est préoccupé par l*îllusion que le talent sait faire ; car c'est à lui qu'appartiennent l'adresse et la continuelle vigilance à nous faire oublier l'absence du génie, en semant de fleurs l'intervalle et le passage d'une beauté à l'autre, en amusant l'esprit et l'imagination par des détails d'agrément et de goût , jusqu'au moment oij le génie reviendra se saisir du cœur, le tourmenter, le déchirer, ou s'emparer de l'âme, l'émouvoir, l'étonner, la troubler, la confondre, la transporter et l'agrandir. Pour voir ces deux fonctions du génie et du talent également remplies on n'a qu'à lire ou Virgile ou Racine ; on distinguera aisément le génie qui les élève, d'avec le talent qui les soutient et qui ne les quitte jamais.

Gbacieux. Le sens de ce mot n'est pas toujours absolument analogue à celui de grâce. On dit bien : Un pinceau gracieux, un style gracieux, un tour gracieux dans l'expression ; et cela signifie un pinceau, un style, un tour qui a de la grâce. Mais

on dit aussi : Un objet gracieux et des images gracieuses ; et alors gracieux signifie ce qui porte à l'esprit, à l'imagination, à l'âme, des idées, des peintures, des sentiments doux et agréables. Le gracieux se compose de l'élégant, du riant et du noble. Un tableau de l'Albane, du Corrége, de Claude Lorrain , est gracieux; un tableau de Téniers, de Rembrandt , de Michel-Ange, ne l'est pas. Une scène du Pastor-Fido ou de VJ?ninfe est g?^acieuse, une scène de Molière est plaisante, une scène de Corneille est sublime. On trouve dans l'Arioste, dans le Tasse, dans le Télémaque, des peintures gracieuses; on en voit peu dans Homère, si ce n'est V allégorie de la ceinture de remis.

Gkaye. On se méprendrait au sens de ce mot , si l'on croyait que dans notre langue les voyelles graves ont un son plus bas que les voyelles claires. Le caractère de nos voyelles graves n'est pas l'abaissement, mais le volume , la qualité du son : par exemple, dans repasser, f/e7rô;2er, goûter. Va, Vo, et Vou son plus renflés et plus sourds que dans placer, raisonner, douter^ mais l'intonnation est la même.

Les sons graves, pour la même cause, sont naturellement longs; mais ce caractère ne les distingue pas des sons clairs, qui peuvent aussi s'allonger, et c'est à quoi l'on s'est mépris : le son grave ne peut pas être bref à cause de son renflement ; mais le son clair peut être long. Par exemple, l'o de voler, dérober, est long, et n'est point grave; et, soit dans la prononciation naturelle, soit dans le chant, rien n'empêche la voix d'appuyer sur l'a de bocage et sur l'o de couronne. Le son clair , en se prolongeant, ne devient pas pour cela plus grave^ parce que l'émission en est toujours égale, et que sa durée n'ajoute rien à son volume naturel. Ainsi en donnant la même durée au son clair et au son grave, à Va de sage., et à celui d'a^e, à l'o de couronne, et à celui de trône, à Yê de tête, et à \'é de 7nusetle, on les distinguera toujours.

HABANGUE HISTORIQUE.- 201

Harangue historique. Est-il permis à l'historien de céder la parole à ses personnages, ou ne doit-il rapporter qu'indirectement ce qu'ils ont dit, sans les faire parler eux-mêmes?

Cela dépend del'idée qu'on attache à la sincérité de l'histoire, et de savoir si on exige d'elle la lettre ou l'esprit de la vérité. Si on exige d'elle la lettre, il est certain que presque toutes les harangues directes sont interdites à l'histoire; et à l'exception de celles qui ont été réellement prononcées dans les conseils, dans les assemblées , dans les cérémonies publiques , et de quelques mots que les rois ou que les capitaines ont réellement adressés à leur peuple ou à leur armée , et que la tradition a conservés , il est rare que l'historien ait des harangues à transcrire.

Celles dont l'histoire ancienne est remplie sont elles-mêmes supposées. Ce n'est pas que l'esprit et le caractère de ceux qui parlent n'y soient fidèlement gardés : dans celles de Thucydide, par exemple, on distingue très-bien le génie des Athéniens et celui des Spartiates; on y reconnaît Périclès, Nicias , Alcibiade, au langage que l'historien leur fait tenir : quant au fond même , il est vraisemblable qu'il en était instruit; mais quant au style, les bons critiques s'aperçoivent qu'il est factice, parce qu'il est toujours le même.

On peut prendre à la lettre les harangues de Xénophon , quand c'est lui-même qui parle à ses compagnons et les encourage dans leur retraite; mais lorsqu'il fait prendre la parole à Cambyse, à Cyrus, à Cyaxare, croira-t-on de même qu'il rende fidèlement ce qu'ils ont dit?

Polybe, en faisant parler Scipion et Annibal dans leur entrevue, a-t-il répété leurs discours? Tite-Live les a-t-il transcrits? Et les belles harangues qu'il met dans la bouche d'Horace le père, de Valérius Publicola, de Camille, de Manlius, de Fabius, d'Hannon, de Scipion, etc., ne sont-elles pas aussi visiblement artificielles que celles de Marins et de Catilina dans Salluste?

Il est plus vraisemblable que Tacite ait recueilli les propres

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discours de Germanicus , de Tibère , de Néron , de Sénèque , de ïiiraséas, d'Othon, surtout d'Agricola: mais si on y reconnaît leur esprit , on n'y reconnaît pas moins la plume de Tacite. Ainsi, dans toute l'histoire ancienne , à l'exception de quelques niots conservés par tradition, tout paraît composé.

Ceux donc qui veulent que l'histoire soit un exposé littéral de la vérité , et qui lui interdisent tout ornement qui ressemble à de l'artifice , doivent rejeter ses harangues.

Mais il y a pour l'historien une autre façon d'être vrai , c'est de garder fidèlement le fond des choses et des faits , et de préférer pour ia forme le tour le plus propre à donner au récit de la chaleur et de l'énergie. S'il est donc vrai, par exemple, que dans les assemblées de la Grèce tel fut l'objet des délibérations , des négociations, des harangues^ tels furent les motifs des résolutions , Thucydide n'a pas été un historien moins fidèle en faisant parler les députés des villes, que s'il avait indirectement résumé ce qu'ils avaient dit.

Il n'est pas vrai que Gracchus et que Marins aient tenu précisément le langage que leur font tenir Tite-Live et Sallustc ; mais il est vrai que tout cela était dans leur âme , et il est plus que vraisemblable qu'ayant de pareils moyens d'émouvoir les esprits et de les soulever, ils étaient trop habiles pour ne pas les faire valoir. S'ils n'ont pas dit les mêmes choses dans les mêmes termes et dans une seule harangue, ce sont des propos détachés qu'ils ont tenus et fait répandre, et que l'historien n'a fait que rassembler, pour leur donner en même temps plus de chaleur, de force et de lumière.

De quoi s'agit-il après tout? Il s'agit de paraître, en écrivant l'histoire , un peu plus ou un peu moins artificiellement arrangé ; car si l'historien prend ce tour usité : Gracchus représenta au peuple que sa situation était pire que celle des esclaves^ quonle frustrait du prix de ses travaux, que le sénat avait tout envahi;— Marius dit à ses concitoyens qiœ si les noblcb le mépri' salent , ils n'avaient qu'à mépriser aussi leurs propres aieux^ dont la vertu avait fait la noblesse; que, s'ils lui enviaient son élévation, ils n'avaient qu'à lui envier aussi ses travaux, son innocence, les dangers qu'il avait courus , dont sa grandeur

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était le prix : ce récit aura, je l'avoue, l'air plus simple, plus naturel , plus sincère qu'une harangue; mais cela même encore n'est pas la vérité littérale, et chaque article du discours, même indirect, ne sera qu'une conjecture fondée sur les caractères, ou autorisée par les circonstances des choses, des lieux et des temps. Il n'y a donc presque jamais , dans l'une et dans l'autre manière de faire parler ses personnages, qu'une vraisemblance plus ou moins approchante de la réalité.

Ainsi la difficulté se réduit à savoir si l'apparence de la vérité est assez détruite par le discours direct , pour que l'on s'interdise, en écrivant l'histoire, ce moyen d'être dans son récit plus vif, plus véhément, plus clair et plus rapide. Or voici, ce me semble, un milieu à prendre pour éviter les deux excès. Que le discours qui n'est qu'un exposé de faits , une accumulation de motifs raisonnes , sensibles par eux-mêmes , et qui n'avaient besoin pour frapper les esprits d'aucun des mouvements de l'éloquence pathétique, soit rappelé indirectement et en simple récit, sa précision fera sa force. Mais s'agit-il de développer les sentiments d'une âme passionnée , et de faire passer dans d'autres âmes la chaleur de ses mouvements, on peut, je crois , sans balancer, employer la manière directe : la vérité même serait trop affaiblie et perdrait trop de son effet si elle était froidement réduite à la simple narration. Le lecteur s'apercevra bien qu'on aura mis de l'art à la lui présenter; mais il sentira bien aussi que cet art n'est pas celui qui la déguise , et qu'en la rendant plus sensible il n'a pas voulu l'altérer.

A l'égard des orateurs, le mot harangue, en parlant des Grecs, s'emploie également pour tous les genres d'éloquence : éloge , invective , accusation, défense, délibération, plaidoyer, oraison funèbre, tout s'appelle harangue. On dit les harangues d'ïsocrate, de Périclès, de Démosthène, de Démétrius de Phalère, etc. En parlant des Latins, on appelle aussi quelquefois harangues les discours oratoires, mais plus communément oraisons ; et l'on ne croirait pas s'exprimer assez bien en donnant indifféremment le nom de harangues à toutes les oraisons de Cicéron : par exemple, on appellera plaidoijers les oraisons pour CéliuSf pour Muréna et pour Milon, et harangues celles pour Marcellus ou pour la loi Manilia,

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Parmi nous le nom de harangue est devenu propre au genre d'éloquence le plus frivole et le plus oiseux. La harangue n'est plus qu'une formule de compliment, de félicitation , ou de condoléance; qu'un hommage rendu à la majesté ou à la dignité des grandes places.

On fait des harangues aux rois, aux princes, aux personnes principales dans les provinces ou dans les villes; mais une singularité de cet usage, c'est que les harangues n'ont presque jamais lieu que dans des circonstances où le mérite personnel n'a aucune part à l'événement. Si un gouverneur de province va prendre possession de son gouvernement, on lui fait des harangues; s'il vient de commander les armées et de gagner des batailles, on ne le harangue i^oixil. L'usage semble vouloir que la harangue soit une cérémonie gratuite et commandée, et non pas un hommage libre. Il serait pourtant bien à désirer que lorsqu'un roi vient de signaler son règne par quelque grande institution, ou par quelque trait de vertu mémorable, les corps les plus distingués de l'État fussent admis à l'en féliciter. Ce privilège serait alors aussi précieux qu'il est honorable. Les États- Unis de l'Amérique septentrionale en ont joui au retour du vénérable et vertueux Franklin dans sa patrie ; il est à souhaiter que cet exemple soit suivi. Un recueil àe harangues faites ainsi marquerait mieux que des médailles les belles époques d'un règne, et ce serait les matériaux de l'oraison funèbre du souverain qu'elles auraient loué, au lieu que des harangues de pure cérémonie il ne résulte presque rien. La seule induction raisonnable qu'on en puisse tirer, c'est que le roi qu'on a loué modérément et délicatement était modeste et ennemi de la flatterie; et que celui auquel on a prodigué l'encens avait beaucoup d'orgueil. Mais il faudrait en avoir à l'excès pour soutenir en face l'embarrasetl'ennui d'entendre un long éloge de soi-même. Après le mérite essentiel et rare d'être juste et mesurée dans les louanges qu'elle donne, la qualité la plus indispensable d'une harangue est d'être courte.

Un seigneur dont le père s'était signalé à la tête des armées, et qui n'avait pas suivi ses traces, venait d'essuyer, dans son gouvernement, la fastidieuse longueur d'un tas de louanges non méritées. Il ne lui restait plus à entendre que la harangue des

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capucins. « Mon père, dit-il au gardien, soyez court; je suis fatigué. xMonseigneur, lui répondit le capucin , nous ne serons pas long : nous venons seulement souhaiter à votre grandeur autant de gloire dans l'autre vie que feu monsieur le maréchal son père en a obtenu dans celle-ci. »

Les meilleures harangues sont celles que le cœur a dictées. C'est à lui seul qu'il est réservé d'être éloquent en peu de mots.

Parmi les anciens il y a peu de haraïujues de simple félicitation ; mais l'oraison de Cicéron pour Marcellus en est un modèle inimitable; car en même temps qu'elle est pour César '.'éloge le plus magnifique et le plus juste, elle est aussi pour lui la plus adroite, la plus courageuse, la plus importante leçon. Foyez

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