DÉMONSTRATIF
Dans les collèges et les académies on ai^^ç^iXe, harangues de vaines déclamations dontlsocrate le premier a donné le mauvais exemple. Une thèse paradoxale, un sujet vague, frivole et vide, mal aperçu , mal énoncé , a été trop souvent la matière de ces harangues. La chose la plus inutile pour l'orateur dans ces discours serait d'avoir raison : c'est de l'esprit qu'on lui demande. Des sophismes bien colorés, des paralogismes hardis et poussés avec véhémence, des antithèses , des hyperboles, des idées fausses , enveloppées dans des phrases harmonieuses , ou revêtues d'images éblouissantes, etçà et là des mouvements factices, de feints élans de sensibilité, une chaleur de tête que l'on prend pour celle de l'âme, font passer pour de l'éloquence cet art; qui n'en est que le singe, et qui consiste à donner au mensonge le masque de la vérité.
L'Académie française a pris un parti sage en proposant pour le prix d'éloquence des éloges d'hommes illustres, et après avoir commencé par ceux que la France a produits, il y a lieu de croire qu'elle continuera par ceux qui ont honoré les autres pays de l'Europe. Les deux Gustave, le prince Eugène, Bacon, Locke, Leibnitï, les deux Nassau , libérateurs de la Hollande , le fameux duc de Lorraine Léopold , le czar Pierre sont de tous les pays.
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Harmonie du style. Elle comprend le choix et le mélange des sons , leurs intonations, leur durée , le discernement et l'emploi du nombre, la texture des périodes, leur coupe , leur enchaînement , enfin toute l'économie du discours, relativement à l'oreille, et l'art de disposer les mots , soit dans la prose , soit dans les vers, delà manière la plus convenable au caractère des idées, des images, des sentiments, que l'on veut exprimer.
Les recherches que je propose sur cette partie mécanique du style , et les essais que l'on fera pour y exercer son oreille et sa plume, doiventêtre, comme les études du peintre, destinés à ne pas voir le jour. Dès qu'on travaille sérieusement, c'est de la pensée qu'on doit s'occuper, et des moyens de la rendre avec le plus de force , de clarté , de précision , qu'il est possible. Fiat quasi structura quœdam^ nec tamen fiât operose : nam esset quum injinitus^ tum puerilis lahor. ( Cic. )
C'est par l'analyse des éléments physiques d'une langue qu'on peut voir à quel point elle est susceptible disharmonie ; mais ce travail est celui du grammairien. Le devoir du poète , de l'historien , de l'orateur, est de se livrer aux mouvements de son âme. S'il possède sa langue, s'il a exercé son oreille au sentiment de Vharmonie^ son style peindra sans qu'il s'en aperçoive ; et l'expression y viendra d'elle-même s'accorder avec la pensée.
Une oreille excellente peut suppléer à la réflexion ; mais avant la réflexion, personne n'est sûr d'avoir l'oreille délicate et juste. Le flétail où je m'engage peut donc avoir son utilité.
Dux, smit res quse permulcent aures , dit Cicéron ; sonus et numerus.
On peut considérer dans les voyelles le son pur, l'articulation, l'intonation.
Les voyelles ne sont pas toutes également pleines et brillantes : le son de l'a est le plus éclatant de tous, et la voix , comme pour complaire à l'oreille , le choisit naturellement ; la preuve en est dans les accents indélibérés d'une voix qui prélude , dcms les cris de surprise, de douleur et de joie. Virgile connaissait bien la prédilection de l'oreille pour le son de l'a , lorsqu'il l'a répété tant de fois dans ce vers si mélodieux :
Mollia luteola pingit vaccinia caltha ;
HABMOKIE DU STYLE. 207
et dacs ceux-ci , plus doux encore :
Vel mixta rubent ubi lilia multa
Alba l'osttj taies virgo dabat ore colores.
Ces vers prouvent que Vossius a tort de reprocher au son de l'a de manquer de douceur {suavifate fej^e destituitar) ; mais il a raison quand il ajoute , magnlficentia aures propemodum percellit.
Le son de Vo est plein , mais grave ; pour le rendre plus clair dans le chant , on y mêle du son de Va , comme lorsqu'on veut éclater sur vole ; l'e, plus faible et moins volumineux , s'éclaircit de même dans Vè ouvert , en approchant du son de Va ; Vi est plus grêle, plus délicat que Vé\ Veu est vague, mais sonore ; Vou est plus grave , mais moins faible que Vu ; Ve muet ou féminin est à peine un son.
0 , sonum quidem habei vaslum et aligna ratione magnifîcum ; longe tamen minusquam A : nulla hac aptior littera ad significandum magnorum animalium et ingentimn corporum, seu l'oceni, seu sonum.
E , non quidein gravem, sed tamen clarum satis et elegantem habet sonum : E, vocalis magis sonora et magnifica quam 0, minus quam A ; quum et somim habeat obscuriorem, et propemodum in ipsis faucibus sepultum.
1 , nulla est clarior voce illa : in levibus et argutis usum habet prœcipuum.
Injimum dignitatis graduin tenetJJ vocalis. (Isa.àc Vossius.) Dans les voyelles doubles, le premier son n'étant que passager , l'oreille n'est sensiblement affectée que du son final , sur lequel la voix se déploie.
L'effet de la nasale est de terminer le son fondamental par un son fugitif et harmonique qui résonne dans le nez : ce son fugitif donne plus d'éclat à la voyelle, il la soutient, il l'élève, et caractérise V harmonie bruyante.
Luctantes ventos tempestatesque sonoras. (Virg.) J'entends l'airain tonnant de ce peuple barbare. ( Volt.)
On voit dans le premier exemple combien Virgile a déféré au
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choix deroreille en employant l'épithète sonoras, qui n'est point analogue à l'image imperio premit, en l'employant, dis-je, préférableiîient à rebelles , frementes , miriaces , que l'image semblait demander. C'est la même raison du volume de Vo , qui lui a fait employer tant de fois dans ce vers ,
Vox qiioque per lucos vulgo exaudita silentes Ingens.
L'abbé d'Oiivet décide brève la voyelle nasale à la fin des mots, comme dans turban^ destin^ Caton. Il me semble au contraire que le retentissement de la nasale en doit prolonger le son ; du moins dans la déclamation soutenue , et partout où la voix a besoin d'un appui.
La résonnance de la nasale est interrompue par la succession immédiate d'une voyelle, à moins que Ton n'aspire celle-ci pour laisser retentir celle-là : ttjr an-inflexible, destin-ennemi ; mais cet hiatus que l'on a permis en poésie, est peut-être le plus dur à l'oreille , et celui de tous qu'on doit éviter avec le plus de soin.
Observons cependant que moins la nasale est sonore, plus il est aisé de l'éteindre , et par conséquent moins l'aspiration de la voyelle suivante est dure à l'oreille : aussi se permet-on plus souvent la liaison d'une voyelle avec les nasales on et un qu'avec les nasales an eien: leçonutile, commun à tous, sont moins durs que main habile, océanirrité. Boileau lui-même a dit :
Le chardon importun hérissa nos guérets.
Racine s'est permis, dans Jndromague,
Pourquoi d'un an entier l'avonsnous différée ?
C'est une négligence.
Dans les monosyllabes en , on , wn , le son de la nasale , pour éviter l'aspiration, se réduit à une voyelle pure, suivie de Vn consonne, qui s'en détache pour se lier avec la voyelle suivante : Vun-et-t autre ^ ron-ainie , en-est-ilP{ Dans ce dernier exemple, Ve qui précède l'/i a pris le son de Va bref.) Toutefois , il est mieux de conserver à la nasalela liberté deretentir, en ne la plaçant devant une voyelle que dans les repos et les sens suspendus.
Il n'y a que la Motte qui n'ait pas senti la dureté de ce vers : Et le mien incertain encore.
C'est peu de consulter, pour le choix , !a beauté des sons en eux-mêmes , il faut encore y observer un mélange , une variété qui nous flatte. La monotonie est fatigante , même dans les passages, à plus forte raison dans les repos. Ce n'est pas que le même son répété ne plaise quelquefois. Quelle douceur, quelle grâce , dit Cicéron , ne sent-on pas dans ces composés, însipientem ^ iniquum , tricipitem ! au lieu qu'il trouve de la rudesse dansmsapientem , inœquum , tricapitem : mais cette exception ne détruit pas la règle qui oblige à varier les sons.
Dans nos vers on a fait une loi d'éviter la consonnance de deux hémistiches ; la même règle doit s'observer dans les repos des périodes : plus ces repos sont variés , plus la prose est harmonieuse. 11 y a une espèce de consonnance symétrique dont les Latins faisaient une grâce de style similiter cadens, similiter desinens : cette symétrie peut avoir lieu quelquefois dans la prose française, mais l'affectation en serait puérile.
Il y a dans la prose, comme dans les vers, des mesures qu'on appelle nombres , composées de deux ou trois sons ; il faut éviter que les nombres voisins l'un de l'autre s'appuient sur les mêmes finales, comme dans ce vers de Boileau :
Du destin des Latins prononcer les oracles.
Les consonnes ne sontpas des sons, mais des articulations de sons.
La parole a des doux et des forts, des sons piqués, des sons appuyés, des sons flûtes, comme la musique; il n'est donc point de consonne qui, mise à sa place, ne contribue à Y harmonie du discours ; mais la dureté blesse partout l'oreille. Or, la dureté consiste, non pas dans la rudesse ou l'âpreté de l'articulation, qui souvent est imitative ;
Tumferri rigor atque argutœ lamina serrœ. (Virg.)
mais dans la difficulté qu'elle oppose à l'organe qui l'exécute. Le sentiment réfléchi de la peine que doit avoir celui qui parle, nous
210 ÉLÉMENTS DE LITTERATUBE.
fatigue nous-mêmes ; et voilà , dans sa cause et dans son effet , ce que nous appelons dureté de style.
Ce vers raboteux queBoileau a fait dans le style de Chapelain,
Droite et roide est la côte , et le sentier étroit ,
ressemble assez à ce qu'il exprime; mais la prononciation en est un travail , et l'organe y est à la gêne : en pareil cas , c'est par le mouYement qu'il faut peindre, et non par le froissement des syl-
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux traînaient un cocbe.
L'équipage suait, soufflait, etc.
La langue la plus douce serait celle où la syllabe d'usage n'aurait jamais qu'une consonne, comme la syllabe physique, car dans une syllabe composée de plusieurs consonnes qui semblent se presser autour d'une voyelle, sphijnx, trop. Grecs, Cécrops , la réunion précipitée de toutes ces articulations en un temps syl labique , rend l'action de l'organe pénible et confuse ; et quoique chaque consonne ait naturellement son e muet pour voyelle, l'intervalle insensible que laisse entre elles ce faible son , ne suffit pas pour les articuler distinctement l'une après l'autre. Cependant ce n'est pas assez qu'une langue soit douce, elle doit avoir de quoi marquer le caractère de chaque idée ; et cela dépend surtout des articulations molles ou fermes , rudes ou liantes, qu'elle nous présente au besoin. Par exemple, la réunion de deux consonnes en une syllabe lui donne quelquefois plus de vigueur et d'énergie, comme de l'/etde Vr dans frémir, frissonner, frapper ; frendere^f rangere ^fragor ; et du t avec l'r, comme dans ces vers du Tasse tant de fois cités ,
Chiama gli dbitator delV omhre eterne Il rauco suon délia tartarea tromha.
Treman le spaziose aire caverne.
et comme dans ce vers de Virgile , que le Tasse admirait luimême :
Convulsum remis t rosiris strideniibus œquor.
Ce n'est point là de la dureté , mais de cette âpreté que le même poëte estimait dans le Dante : Questa asprezza sente un non so che di macjnifico e di grande.
Ce n'est jamais, comme je l'ai dit, que le travail des organes de la parole qui gêne et fatigue l'oreille ; et c'est dans les mouvements combinés de ces organes que se trouve la raison physique de l'espèce de sympathie ou d'antipathie que l'on remarque entre les syllabes. Ployez Articulation.
Si Toreille est offensée delà consonnance des voyelles , par la même raison elle doit l'être du retour subit et répété de la même articulation. Les Latins avaient préféré pour cette raison meridiem à medidiem. Qu'en français l'on traduisît ainsi le début des paradoxes de Cicéron : « Brutus , j'ai souvent remarqué que quand Caton , ton oncle , opinait dans le sénat, » cela serait choquant et risible. La fréquente répétition de Vr et de Vs est dure à l'oreille, surtout dans des syllabes compliquées, où Vs siffle , où Vr frémit à la suite d'une autre consonne. La Motte a corrigé , dans une de ses odes , censeur sage et sincère. Il aurait bien dû corriger aussi :
Avide des affronts d'autrui....
Travail toujours trop peu vanté....
Les rois qu'après leur mort on loue.... L'homme contre son propre vice.... Ton amour-propre trop crédule....
et une infinité de vers aussi durs, sur lesquels il avait le malheureux talent de se faire illusion.
Le s, qui blessait l'oreille de Pindare, adouci dans notre langue , a quelquefois beaucoup de grâce ; mais dans une foule d'écrits modernes on l'a ridiculement affecté.
Les Latins retranchaient Vx des mots composés où il devait être selon l'étymologie , et nous avons suivi cet exemple.
La répétition des dentales mouillées che et ge est désagréable à r oreille.
Mais écoutons ; ce berger joue
Les plus amoureuses chansons. (La Motte.)
Les consonnes les plus favorables à Vharmonie sont celles
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qui détachent le plus distinctement les sons , et que l'organe exécute avec le plus d'aisance et de volubilité : telles sont les articulations simples de la langue avec le palais , de la langue avec les dents , de la lèvre inférieure avec les dents , et des deux lèvres ensemble.
L'/, la plus douce des articulations, semble communiquer sa mollesse aux syllabes dures qu'elle sépare. M. de Fénelon en a fait un usage merveilleux dans son style. « On lit couler, ditïélémaque, des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. » L'/, s'y j'ose le dire, est elle-même comme une huile onctueuse , qui , répandue dans le style , en adoucit le frottement ; et le retour fréquent de l'article le, la, les, qu'on reproche à notr€ langue , est peut-être ce qui contribue le plus à lui donner de la mélodie. Voyez quelle douceur 1'/ communique à ce demi-vers de Virgile :
quœque lacus late Uquidos.
Le gazouillement de r/mouillée peut servir quelquefois à Yharmonîe imitative ; mais on en doit réserver le fréquent usage pour les peintures qui le demandent. L'articulation mouillée qui termine le mot règne serait insoutenable si elle revenait fréquemment.
1:6 mouillé faible de VI, exprimé par ce caractère y, et dont nous avons fait une voyelle , parce qu'il est consonne vocale , est la plus délicate de toutes les articulations : mais cette consonne si douce est trop faible pour soutenir l'emuet, comme dans ces mois, paye , essai/e , au lieu que jointe au son de Va, comme dans paya, déploya , ou à telle autre voyelle sonore, comme dans foyer, citoyefi, rayxjn, elle est sensible et marque assez le nombre.
Par cette analyse des articulations de la langue , on doit voir quelles sont les liaisons qui flattent ou qui blessent l'oreille.
La prononciation est une suite des mouvements variés que l'organe exécute ; et du passage pénible ou facile de l'un à l'autre dépend le sentiment de dureté ou de douceur dont l'oreille est affectée. Collahantur verba ut inier se quam aptissime cohaereant extrema cum prlmis ( Cicéron ). Il faut donc examiner
HABMONIE DU STYLE. 213
avec soin quelles sont les articulations sympathiques ou antipathiques dans les mots déjà composés, afin d'en rechercher ou d'en éviter la rencontre dans le passage d'un mot à un autre. On sait, par exemple , qu'il est plus facile à l'organe de doubler une consonne en l'appuyant, que de changer d'articulation. Si l'on est libre de choisir , on préférera donc pour initiale d'un mot la finale du mot qui précède : Les Grecs-sont nos modèles ; le soc-quifend la terre :
L'hyraen-n'est pas toujours entouré de flambeaux. ( Racine. ) 11 avait de plant vif- fermé cette avenue. (La Font. )
Si la Fontaine avait mis bordé au lieu de fermé , Tarticulation serait plus pénible. Ainsi Virgile ayant à faire entrer le mont Tmolus dans un vers , l'a fait précéder d'un mot qui finit par un t :
None vides, croceos ut Tmolus odores.
On sait que deux différentes labiales de suite sont pénibles à articuler ; onne dira donc point, Alep-fait le comrnerce, Jacobvivait, sep -verdoyant. 11 en est ainsi de toutes les articulations fatigantes pour l'organe, et qu'avec la plus légère attention il est facile de reconnaître, en lisant soi-même à haute voix ce que l'on écrit.
L'étude que je propose paraît d'abord puérile : mais on m'avouera que les opérations de la nature ne sont pas moins curieuses dans l'homme que celles de l'industrie dansleflûteur du célèbre f'aucanson; et qui de nous a rougi d'aller examiner les ressorts de cette machine?
Au choix , au mélange des sons, au soin de rendre les articulations faciles et de les placer au gré de l'oreille, les anciens joignaient les accents et les nombres.
L'accent prosodique est peu de chose dans les langues modernes ( i'o?/ez. Accent ) ; mais elles ont leur accent expressif, leur modulation naturelle : par exemple, chaque langue interroge, admire, se plaint, menace , commande, supplie avec des intonations, des inflexions différentes. Une langue qui dans ce sens là n'aurait point d'accent , serait monotone , froide , inani-
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inée; et plus l'accent est varié, sensible, mélodieux dans une langue, plus elle est favorable à l'éloquence et à la poésie.
L'accent français est peu marqué dans le langage ordinaire , la politesse en est la cause. Il n'est pas respectueux d'élever le ton, d'animer le langage; et l'accent dans l'usage du monde n'est pas plus permis que le geste: mais, comme le geste, il est admis dans la prononciation oratoire , plus encore dans la déclamation poétique , et de plus en plus , selon le degré de chaleur et de véhémence du style; de manière que dans le pathétique de la tragédie et dans l'enthousiasme de l'ode , il est au plus haut point où le génie de la langue lui permette de s'élever. Mais c'est toujours l'âme elle-même qui imprime ce caractère à l'expression de ses mouvements. De là vient , par exemple , que notre poésie, assez vive dans le drame , est un peu froide dans l'épopée. Elle a une mélodie pour les sentiments , elle n'en a point pour les images ; et si mon observation est juste , c'est une nouvelle raison pour nous de rendre l'épopée aussi dramatique qu'il est possible.
V harmonie du style dans notre langue ne dépend pas, autant que dans les langues anciennes , du mélange des sons plus lents ou plus rapides , liés et soutenus par des articulations faciles et distinctes, qui marquent le nombre sans dureté. Mais notre langue même à une oreille délicate offre encore sensiblement cette harmonie élémentaire.
Commençons par avoir une idée nette et précise du rhythme, du nombre et du mètre.
Le rhythme est dans la langue ce que dans la musique on appelle mesure. Le nombre en est communément le synonyme; mais, pour plus de clarté, on en fait l'espèce du rhythme. Ainsi , par exemple , on dit que le vers ïambique et le vers trochaïque ont le même rhythme , et qu'ils sont composés de nombres différents.
Dans le système prosodique des anciens , la mesure avait plusieurs temps , et la syllabe un temps ou deux, selon qu'elle était brève ou longue. On est convenu de donner à la brève ce caractère^, et à la longue celui-ci-. Ces éléments prosodiques se combinaient diversement , et ces combinaisons faisaient tel ou
tel nombre ; en sorte que les nombres se variaient sans altérer la mesure : la valeur des notes était inégale, la somme des temps ne l'était pas, et chacun des pieds ou nombres du vers était l'équivalent des autres. Ainsi , dans le vers hexamètre le rhythme était constant , et le mouvement varié.
Le mètre était une suite de certains nombres déterminés ; il distinguait les espèces de vers.
La mesure ou rhythme à trois temps n'a que trois combinaisons, et ne produit que trois pieds ou nombres; le tribrache, ^^^; le chorée ou trochée, — ^^; et Fiambe, '^-. La mesure à quatre temps se combine de cinq manières : en dactyle, - v^v^ ; spondée, — ; anapeste, ^^--^ amphibrache, ^-^ ; et dipyrrhiche , ^^'-'v-'.
Les anciens avaient bien d'autres nombres , dont il serait superflu de parler ici. Or ces nombres, employés dans la prose, lui donnaient une marche grave ou légère , lente ou rapide , au gré de l'oreille ; et sans avoir, comme le vers, un rhythme précis et régulier , elle avait des mouvements analogues à ceux de rame.
« La prose, dit Cicéron , n'admet aucun battement de mesure, comme fait la musique ; mais toute son action est réglée par le jugement de l'oreille, qui allonge ou abrège les périodes (il pouvait dire encore, qui les retarde ou les précipite ), selon qu'elle y est déterminée par le sentiment du plaisir : c'est là ce qu'on appelle nombre. » Or le même nombre tantôt satisfait pleinement l'oreille, tantôt lui laisse désirer un nombre plus ou moins rapide, plus ou moins soutenu : Cicéron en donne des exemples ; et cette diversité dans les sentiments dont l'oreille est affectée a le plus souvent pour principe l'analogie des nombres avec les mouvements de l'âme, et le rapport des sous avec les images qu'ils rappellent à l'esprit.
Il y a donc ici deux sortes de plaisir , comme dans la musique : l'un, s'il est permis de le dire, n'affecte que l'oreille, c'est celui qu'on éprouve à la lecture des vers d'Homère et de Virgile , même sans entendre leur langue ; il faut avouer que ce plaisir est faible; l'autre, est celui de l'expression : il intéresse l'imagination et le sentiment , et il est souvent très-sensible.
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Cicéron divise le discours en périodes et en incises ; il borne la période à vingt-qualre mesures, et l'incise à deux ou trois. D'abord , sans avoir égard à la valeur des syllabes , il attribue la Jenteur aux incises, et la rapidité aux périodes ; et en effet, plus les repos sont fréquents, plus le style semble devoir être lent dans sa marche. Mais bientôt il considère la valeur des syllabes dont la mesure est composée , comme faisant l'essence du nombre ; et avec raison : car si les repos plus ou moins fréquents donnent au style plus ou moins de lenteur ou de rapidité, la valeur des sons qu'on y emploie ne contribue pas moins à le précipiter ou a le ralentir ; et il est évident qu'un même nombre de syllabes arrivera plus vite au repos s'il se précipite en dactyles, que s'il se traînait en graves spondées. On ne doit donc perdre de vue, dans la théorie des nombres , ni la coupe des périodes ni la valeur relative des sons.
Tous les genres de littérature n'exigent pas un style nombreux ; mais tous demandent, comme je l'ai dit, un style satisfaisant pour l'oreille.
Quamvis enim suaves gravesque sententix, tamen si inconditis verbis efferuntur, offendunt aures, quaruni estjudicium superbissimum. ( Cic. )
La diction philosophique est affranchie de la servitude des nombres : Cicéron la comparée une vierge modeste et naïve qui néglige de se parer. « Cependant rien de plus harmonieux , dit-il, que la prose de Démocrite et de Platon. » C'est un avantage que la raison, la vérité même, ne doit pas dédaigner. Il est incontestable que dans un genre d'écrire où le terme qui rend l'idée avec précision est quelquefois unique , oii la vérité n'a qu'un poii]t qui souvent même est indivisible , il n'y a pas à balancer entre Vharmonie et le sens ; mais il est rare qu'on en soit réduit à sacrifier l'un à l'autre , et celui qui sait manier sa langue trouve bien l'art de les concilier.
Cicéron demande pour le style de l'histoire des périodes nombreuses, semblables, dit-il, à celles d'Isocrate; mais il ajoute que ces nombres fatigueraient bientôt l'oreille s'ils n'étaient pas interrompus par des incises. Ce mélange a de plus l'avantage de donner au récit plus d'aisance et de naturel : or quand on est
obligé, comme l'historien, de dire la vérité et de ne dire que la vérité , Ton doit éviter avec soin tout ce qui ressemble à Tartifîce. Quintilien donne pour modèle à l'histoire la douceur du style de Xénophon, « si éloignée, dit-il, de toute affectation, et à laquelle aucune affectation ne pourra jamais atteindre. »
Il en est du style oratoire comme de la narration historique : la prose n'en doit être ni tout à fait dénuée de nombres , ni tout à fait nombreuse ; mais dans les morceaux pathétiques ou de dignité, Cicéron veut qu'on emploie la période. « On sent bien, dit-il en parlant de ses péroraisons , que si je n'y ai pas attrapé le nombre, j'ai fait ce que j'ai pu pour en approcher. » Cependant il conseille à l'orateur d'éviter la gêne : elle éteindrait le feu de son action et la vivacité des sentiments qui doivent l'animer; elle ôterait au discours ce naturel précieux, cet air de candeur, qui gagne la confiance, et qui seul a droit de persuader.
Quant aux incises, il recommande qu'on les travaille avec soin. « Moins elles ont d'étendue et d'apparence, plus Yhannonie s'y doit faire sentir ; c'est même dans ces occasions qu'elle a le plus de force et de charme. » Or il entend par harmonie la mesure et le mouvement qui plaisent le plus à l'oreille.
On voit combien ces préceptes sont vagues ; et il faut avouer qu'il est difficile de donner des règles au sentiment. Toutefois, les principes de Vharmonie du style doivent être dans la nature ; chaque pensée a son étendue, chaque image son caractère, chaque mouvement de l'âme son degré de force et de rapidité. Tantôt la pensée est comme un arbre touffu dont les branches s'entrelacent; elle demande le développement de la période; tantôt les traits de lumière dont l'esprit est frappé sont comme autant d'éclairs qui se succèdent rapidement, l'incise en est l'image naturelle. Le style coupé convient encore mieux aux mouvements tumultueux de l'âme : c'est le langage du pathétique véhément et passionné; et quoique le style périodique ait plus d'impulsion à raison de sa masse, le style coupé ne laisse pas d'avoir quelquefois autant et plus de vitesse ; cela dépend des nombres qu'on y emploie,
11 est reconnu que dans toutes les langues le style coupé , le style périodique , sont au dioix de l'écrivain, quant aux sus-
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pensions et aux repos ; mais toutes les langues, et en particulier la nôtre, ont-elles des temps appréciables, des quantités relatives, des nombres enfin déterminés? Voyez Prosodie.
II est du moins bien décidé qu'elles ont toutes des syllabes plus ou moins susceptibles de lenteur ou de vitesse; et cette variété suffit à Yharmonie de la prose.
La gêne de notre syntaxe est effrayante pour qui ne connaît pas encore les souplesses et les ressources de la langue : l'inversion , qui donnait aux anciens l'heureuse liberté de placer les mots dans l'ordre le plus harmonieux , nous est presque absolument interdite. Mais cette difficulté même n'a pas rebuté les écrivains doués d'une oreille sensible; et ils ont su trouver, au besoin , des nombres analogues au sentiment, à la pensée, au mouvement de l'âme qu ils voulaient exprimer.
11 serait peut-être impossible de rendre Yharmonie continue dans notre prose : les bons écrivains ne se sont attachés à peindre la pensée que dans les mots dont l'esprit et l'oreille devaient être vivement frappés. C'est aussi à quoi se bornait l'ambition des anciens; et l'on va voir quel effet produisent dans le style des nombres placés à propos.
Fléchier , dans l'oraison funèbre de M. de Turenne , termine ainsi la première période : « Pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant :Machâbëé. » S'il eût dit, du vaillant et sage Machabée; s'il eût dit, pour louer la vie du sage et vaillant Machabée , et pour déplorer sa mort j la période n'avait plus cette majesté sombre qui en fait le caractère : la cause physique en est dans la succession de l'ïambe, de l'anapeste, et du dichorée, qui n'est plus la même dès que les mots sont transposés. On doit sentir en effet que de ces nombres les deux premiers se soutiennent, et que les deux derniers, ens'écoulant, semblent laisser tomber la période avec la négligence et l'abandon de la douleur. «Cet homme, ajoute l'orateur, cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme un mur d'airain, où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie... , venait tous les ans, comme les moindres Israélites, réparer, avec ses mains triomphantes, les ruines du sanctuaire. ■> Il est aisé de voir avec quel soin l'analogie des nombres , relativenïent aux images, est ob-
servée dans tous ses repos : pour fonder un mur d'aîraîn, il a choisi le grave spondée ; et pour réparer les ruines du sanctuaire, quels nombres majestueux il a pris ! Si vous voulez en mieux sentir leffet , substituez à ces mots des synonymes qui n'aient pas la même cadence ; supposez victorieuses à la place de triomphantes ; temple, au lieu de sanctuaire : Il venait tous les ans, comme les moindres Israélites, réparer avec ses mains victorieuses les ruines du temple : vous ne retrouverez plus cette harmonie qui vous a frappé. « Ce vaillant homme, repoussant enfin avec un courage invincible les ennemis , qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. » Que ce soit par sentiment ou par choix que l'orateur a peint cette mort imprévue par deux ïambes et un spondée, reçût le coup mortel, et qu'il a opposé la rapidité de cette chute, comme énsévelï, à la lenteur de cette image, dans son triomphé , où deux nasales sourdes retentissent lugubrement, il n'est pas possible d'y méconnaître l'analogie des nombres avec les l'idées. Elle n'est pas moins sensible dans la peinture suivante : « Au premier bruit de ce funeste accident , toutes les villes de la Judée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent de tousles yeux des habitants ; ils furent quelque temps saisis, muets , immobiles: un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence , d'une voix entrecoupée de sanglots , que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la piété , la crainte, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'israëll A ces cris , Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant, etc. » Avec quel soin l'orateur a coupé, comme par des soupirs , ces mots, saisis , muets , immobiles l Comme les deux dactyles renversés expriment bien Timpétuosité de la douleur, et les deux spondées qui les suivent, l'effort quelle fait pour éclater! Comme la lenteur et la résonnance de sons rendent bien l'image de ce long et morne silence! Comme le dipyrrhiche et le dactyle, suivis d'un spondée, peignent vivement les pleurs de Jérusalem ! Comme le mouvement renversé de l'ïambe et du chorée dans s'ébrânlë-
rëtit, est analogue à l'actiou qu'il exprime ! Combien plus frappante encore est Y harmonie imitative dans ces mots : Le Jourdain se troubla , et ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles !
Bossuet n'a pas donné une attention aussi sérieuse au choix des nombres : son harmonie est plutôt dans la coupe des périodes, brisées ou suspendues à propos, que dans la lenteur ou la rapidité des syllabes; mais ce qu'il n'a presque jamais négligé dans les peintures majestueuses , c'est de donner des appuis ^ la voix sur des syllabes sonores et sur des nombres imposants.
« Celui qui règne dans les cieux , de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, rindépendance, etc. « Qu'il eût placé l'indépendance avant la gloire et la majesté; que devenait l'harmonie"^ « II leur apprend, dit-il ■en parlant des rois, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. ■'> Qu'il eût dit seulement d'une mamière digne de lui, ou d'une manière absolue et digne de lui, S'expression perdait sa gravité : c'est le son déployé sur la pénultième de souveraine qui en fait la pompe.
« Si elle eut de la joie de régner sur une grande nation , dit-il de la reine d'Angleterre , c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir Immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. » Retranchez l'épithète inunense, substituez-y celle d'extrême, ou telle autre qui n'aura pas cette nasale volumineuse, l'expression îie peindra plus rien.
Examinons du même orateur le tableau qui termine l'oraison funèbre du grand Condé. « Nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France , mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage, venez voir le peu qui vous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur , de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts. Voilà tout c^ qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros. Des titres , des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus ; des iîgures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; "des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique
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témoignage de votre néant. « Quel exemple du sty\e harmonieux!' Obscurcies et couvertes de votre douleur n'aurait peint qu'à l'imagination; comme d'un nuage rend le tableau sensible à Toreille. Bossuet pouvait dire , les déplorables restes d'une si auguste naissance ; mais pour exprimer son idée il ne lui fallait pas de grands sons : il a préféré le peu qui reste y et a réservé la pompe de V harmo7iie i^our la naissance^ la grandeur, et la gloire , qu'il a fait contraster avec ces faibles sons. La même opposition se fait sentir dans ces mots , vaines marques de ce qui n'est plus. Quoi de plus expressif à l'oreille que ces figures quisemblent pleurer autour d'un tombeau ! c'est la lenteur d'une pompe funèbre. Et qu'on ne dise pas que le hasard produit ces effets : on découvre partout, dans les bons écrivains, les traces^ du sentiment ou de la réflexion : si ce n'est point l'art, c'est le génie; car le génie est l'instinct des grands hommes. Il suffit delire ces paroles de Fléchier dans la péroraison de Turenne : « Ce grand homme étendu sur ses propres trophées, ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l'a frappé; » il suffit de les lire à haute voix, pour sentir V harmonie qui résulte de cette longue suite de syllabes tristement sonores, terminée tout à coup par ce dipyrrhiche, qui l'a frappe. Dans le même endroit , au lieu de la religion et de la patrie éploréé , que l'on dise , de la religion et de la patrie en pleurs , il n'y a plus aucune harmonie, et cette différence , si sensible pour l'oreille, dépend d'un dichorée sur lequel tombe la période : effet singulier de ce nombre, dont on peut voir l'influence dans presque tous les exemples que je viens de citer, et qui, dans notre langue, comme dans celle des Latins , conserve sur l'oreille le même empire qu'il exerçait du temps de Cicéron.
Je n'ai fait sentir que les effets d'une harmonie majestueuse et sombre, parce que j'en ai pris les modèles dans des discours oii tout respire la douleur. Mais dans les moments tranquilles , dans la peinture des émotions de l'âme, dans les tableaux naïfs et touchants, l'éloquence française a mille exemples du pouvoir et du charme de Vharmonie. Lisez ces descriptions si douces que la plume de Fénelon a répandues dans le Télémaque; lisez les discours enchanteurs que le touchant Massillon adressait à un jeune
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roi ? vous verrez combien la mélodie des paroles ajoute à l'éloquence de la vertu.
Le poëme épique exigerait tous les charmes de Vharmonie^ mais par malheur nous avons peu de poèmes en prose que l'on puisse citer comme des modèle du style harmonieux : il semble que les traducteurs n'aient pas même eu la pensée de substituer à ïharmonie des poètes anciens, les nombres et les mouvements dont notre langue était susceptible : cependant on en trouve plus d'un exemple dans la traduction du Paradis perdu et dans celle de V Iliade ; et quoi qu'en disent les partisans trop zélés de nos vers , lorsque dans Homère la terre est ébranlée d'un coup du trident de Neptune, l'effroi de Pluton qui s'élance de son trône est mieux peint par ces mots de madame Dacier que par Thémistiche de Boileau, Pluton sort de son trône. Et lorsqu'elle dit des enfers ; « Cet affreux séjour, demeure éternelle des ténèbres et de la mort, abhorré des hommes et craint même des dieux, » sa prose me semble , même du côté de ïharmonie, audessus des vers,
....Cet empire odieux Abhorré des mortels et craint même des dieux,
où l'on ne trouve rien de semblable à ces nombres, demeure éternelle des ténèbres et de la mort.
L'auteur du Télémaque excelle dans les situations paisibles : sa prose mélodieuse et tendre exprime le caractère de son àme, la douceur et l'égalité ; mais dans les moments où l'expression demanderait des mouvements brusques et rapides, son style n'y répond pas assez.
C'est surtout dans le récit que le poète doit rechercher les nombres : ils ajoutent au coloris des peintures un degré de vérité qui les rend mobiles et vivantes. Par-là les plus petits objets deviennent intéressants : une paille, une feuille qui voltige dans un vers , nous étonne et nous charme l'oreille.
Sœpe levem paleam et frondes volitare cadueas.
Mais dans le style passionné, c'est à la coupe des périodes qu'il faut s'attacher; c'est de laque dépend essentiellement l'imitation des mouvements de l'âme.
Me me, adsum qui feci : in me couver Me ferrum, 0 Rutulè ! mea fraus omnis ; nihil iste nec ausiis, JVec potuit. (Virgile.)
L'impatience , la crainte de Nisus pouvait-elle être mieux exprimée? Quoi de plus vif, de plus pressant que cet ordre de Jupiter?
Vade, âge, nate, voeazephyros, et lahere permis.
Voyez au contraire dans le monologue d'Armide, l'effet des mouvements interrompus ;
Frappons.... Ciel! qui peut m'airêter?
Achevons.... Je frémis. Vengeons-noiis.... Je soupire.
Est-ce ainsi que je dois me venger aujourd'liui ? Ma colère s'éteint quand j'approche de lui.
Plus je le vois, plus ma vengeance est vaine.
Mon bras tremblant se refuse à ma haine.
Ah ! quelle cruauté de lui ravir le jour ! A ce jeune héros tout cède sur la terre. Qui croirait qu'il fût né seulement pour la guerre? Il semble être fait pour l'amour.
Dans tout ce que je viens de dire en faveur de notre langue, pour encourager les poètes à y chercher la double harmonie des sons et des mouvements, je n'ai proposé que la simple analogie des nombres avec le caractère de la pensée. La ressemblance réelle et sensible des sons et des mouvements de la langue avec ceux de la nature , cette harmonie imitative qu'on appelle onomatopée, et dont nous voyons des exemplesdans les anciens , n'est presque pas permise à nos poètes. La raison en est que dans la formation des langues grecque et latine l'oreille avait été consultée , au lieu que les langues modernes ont pris naissance dans des temps de barbarie où Ton parlait pour le besoin et nullement pour le plaisir. En général, plus les peuples ont eu l'oreille sensible et juste, plus le rapport des sons avec les choses a été observé dans l'invention des termes. La dureté de l'organe a produit les langues âpres et rudes ; l'excessive délicatesse a produit les langues faibles , sans énergie , sans couleur .
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Or une langue qui n'a que des syllabes âpres et fermes , ou que des syllabes molles et liantes, a le défaut d'un monocorde. C'est de la variété des voyelles et des articulations que dépend la fécondité d'une belle harmonie. Dire d'une langue qu'elle est douce ou qu'elle est forte, c'est dire qu'elle n'a qu'un mode; une langue riche les a tous. Mais si les divers caractères de fermeté et de mollesse , de douceur et d'âpreté , de vitesse et de lenteur, y sont répandus au hasard, elle exige de l'écrivain une attention continuelle , et une adresse prodigieuse pour suppléer au peu d'intelligence et de soin qu'on a mis dans la formation de ses éléments ; et ce qu'il en coûtait aux Démosthène et aux Platon , avec la plus belle des langues, doit nous consoler de ce qu'il nous en coûte.
Il n'est facile dans aucune langue de concilier l'^armo/iie avec les autres qualités du style; et si l'on veut imaginer une langue qui peigne naturellement, il faut la supposer, non pas formée successivement et au gré du peuple, mais composée ensemble et de concert par un métaphysicien comme Locke, un poète comme Racine, et un grammairien comme du Marsais. Alors on voit éclore une langue à la fois philosophique et poétique, où l'analogie des termes avec les choses est sensible et constante , non-seulement dans les couleurs primitives, mais dans les nuances les plus délicates; de manière que les synonymes en sont gradués du rapide au lent, du fort au faible , du grave au léger, etc. Au système naturel et fécond de la génération des termes, depuis la racine jusqu'aux derniers rameaux, se joint une richesse prodigieuse de figures et de tours , une variété infinie dans les mouvements, dans les tons, dans le mélange des sons articulés et des quantités prosodiques , par conséquent une extrême facilité à tout exprimer, à tout peindre. Ce grand ouvrage une fois achevé, je suppose que les inventeurs donnassent pour essais quelques morceaux traduits d'Homère , d'Anacréon , de Virgile, de ïibulle, de Milton, de l'Arioste, de Corneille, de la Fontaine : d'abord ce serait autant dégriffés qu'on s'amuserait à expliquer à l'aide des livres élémentaires ; peu à peu on se familiariserait avec la langue nouvelle, on en sentirait tout le prix : on aurait même, par la simplicité de sa méthode , une extrême