HIATUS
facilite à l'apprendre : et bientôt, pour la première fois, on goûterait le plaisir de parler un langage qui n'aurait eu ni le peuple pour inventeur, ni l'usage pour arbitre, et qui ne se ressentirait ni de l'ignorance de l'un ni des caprices de l'autre. Voilà un beau songe, me dira-t-on, je l'avoue; mais ce songe m'a semblé propre à donner l'idée de ce que j'entends par Vharmonie d'une langue, et tout l'art du style harmonieux consiste à rapprocher, autant qu'il est possible, de ce modèle imasinaire la langue dans laquelle on écrit.
?liATUS. Vhiatus est quelquefois doux et quelquefois dur à l'oreille : les Latins, du temps de Cicéron, l'évitaient, même dans le langage familier : les Grecs n'avaient pas tous le même scrupule ; on blâmait Théophraste de l'avoir porté à l'excès. « Si Isocrate, son maître, lui en a donné l'exemple, dit Cicérou, Thucydide n'a pas fait de même; et Platon, écrivain encore plus illustre , a négligé cette délicatesse » ( lui dont l'élocution, dit Quintilien, est crime beauté divine et comparable à celle d'Homère). Cependant ce concours de voyelles que Platon s'était permis , non-seulement dans ses écrits philosophiques , mais dans une harangue de la plus sublime beauté, Démosthene l'évitait avec soin : c'était donc une question indécise parmi les anciens , si l'on devait se permettre ou s'interdire Y hiatus.
Pour nous, à qui leur manière de prononcer est inconnue, prenons l'oreille pour arbitre.
J'ai dit que Vhiatus est quelquefois doux, quelquefois dur; et l'on va s'en apercevoir. Les accents de la voix peuvent être tour à tour détachés ou coulés comme ceux de la fliite, et l'articulation est à l'organe ce que le coup de langue est à l'instrument : or la modulation du style, comme celle du chant, exige tantôt des sons coulés, et tantôt des sons détachés , selon le caractère du sentiment ou de l'image que l'on veut peindre ; donc, si la comparaison est juste, non-seulement Vhiatus est quelquefois permis, mais il est souvent agréable; c'est au sentiment à le choisir, c'est h l'oreille à marquer sa place, ^"ous sommes-
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déjà sûrs qu'elle se plaît à la succession immédiate de certaines voyelles : rien n'est plus doux pour elle que ces mots, Danaé, LaïSy Dea,Leo , [lia y Thoos , Leucofhoé, Phaon, Léandre, Jcféon j etc. Le même hiatus sera donc mélodieux dans la liaison des mots : car il est égal pour l'oreille que les voyelles se succèdent dans un seul mot, ou d'un mot à un autre. Il y avait peut-être chez les anciens une espèce de bâillement dans hiatus; mais s'il y en a chez nous, il est insensible, et la succession de deux voyelles ne me semble pas moins continue et facile dans i/ z/-a, il a-été-à, que dans Ilia.Danaé, Méléagre.
Nous éprouvons cependant qu'il y a des voyelles dont l'assemblage déplaît : a-u, o-i, a-an, a-en^ o-un, sont de ce nombre ; et l'on en trouve la cause physique dans le jeu même de l'organe. Mais deux voyelles dont les sons se modifient par des mouvements que l'organe exécute facilement, comme dans Ilia, Clio, Danaé, non-seulement se succèdent sans dureté, mais avec beaucoup de douceur.
JJhiatus d'une voyelle avec elle-même est toujours dur à l'oreille; il vaudrait mieux se donner, même en prose, la licence que Racine a prise , quand il a dit, j'écrivis en Jrgos , que de à\xe^ J'écrivis à Jrgos. C'est encore pis quand V hiatus est redoublé , comme dans il alla à Athènes.
On voit par-là qu'on ne doit ni éviter ni employer indifféremment Vhiatus dans la prose. Il était permis anciennement dans les vers ; on l'en a banni, par une règle à mon gré trop générale et trop sévère. La Fontaine n'en a tenu compte , et je crois qu'il a eu raison.
Du reste , parmi les poètes qui observent cette règle en apparence, il n'y en a pas un qui ne la viole en effet, toutes les fois que Ve muet final se trouve entre deux voyelles; car cet e muet s'élide,etles sons des deux voyelles se succèdent immédiatement.
Hector tomba sous lui, Troi' expira sous vous.... Allez donc, et portez cette joi' à mon frère. ( Rac.
Il y a peu d'hiatus aussi rudes que celui de ces deux vers : la règle qui permet cette élision et qui défend Y hiatus est
donc une règle capricieuse , et aussi peu d'accord avec ellemême qu'avec l'oreille , qu'elle prive d'une infinité de douces liaisons.
Histoire. Clcéron Ta définie : Le témoin des temps , la lumière de la vérité , la vie de la mémoire , l école de la vie , la messagère de l" antiquité \ Ce n'est là que le développement de l'idée que nous avons tous, au moins confusément, de ce grand moyen de lier par le souvenir les générations et les âges. Mais combien cette idée ne devient-elle pas plus sensible à tous les esprits, et de quelle reconnaissance n'est-on pas ému pour les services que les lettres rendent au genre humain , lorsqu'on jette les yeux sur le tableau de son existence?
On voit d'abord le monde entier couvert de ténèbres impénétrables , et les nations répandues sur la surface de la terre , non- seulement inconnues l'une à l'autre , mais inconnues à elles-mêmes, passer sans laisser de vestiges, et se précipiter successivement, d'âge en âge, dans cet immense abime de l'oubli.
Vient le temps où l'Egypte , la Phénieie, la Chaldée , inventent l'art de conserver de leur existence passée quelques traces de souvenir. Le petit peuple de la Palestine possède aussi , dans les livres saints , les titres de son origine et le récit de ses aventures. Mais ces premières lueurs de Yhistoire n'éclairent çà et là que quelques points isolés de l'espace. Ce n'est que cinq ou six cents ans après Moïse et Josué , que, dans les poëmes d'Homère , Yhistoire commence à répandre quelque clarté faible et douteuse , sur la Grèce , sur la Phrygie , et sur les côtes de l'Orient; et cinq siècles s'écouleront encore avant que dans la Grèce même elle brille avec plus d'éclat.
C'est là qu'elle paraît enfin comme un astre dont les rayons s'étendent sur des régions éloignées. C'est par les Grecs que l'Egypte est connue ; et en même temps que leurs armées pénètrent dans l'Asie, V histoire^ qui les accompagne, révèle au
» Historia teslis temporum, lux veritatis, vita memoriœ , magistra vUœ, mmcia vetustatis. (De Or. 1. II.)
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monde le secret de l'existence des empires qui du jN'il au fond de FEuxin se sont succédé l'un à l'autre, sans que ni leur splendeur, ni le bruit de leur chute ait encore averti l'Europe de ces grandes révolutions. Mais tandis que les entreprises de Xerxès, la campagne de Xénophon, les guerres d'Alexandre, font connaître la Perse et l'Inde, le vaste continent du Nord reste couvert d'une profonde nuit ; et les Bretons, les Germains, les Gaulois, ne savent du passé que ce qui leur en est transmis dans les chansons de leurs poètes. Carminibus antiquis, dit Tacite, quodunumapud illos memorix et annalium genus est. (De Morib. Germ.)
Les lettres passent en Italie. Les conquérants du monde apprennent à dépeindre les usages, les mœurs, la discipline, le génie des nations ; et non-seulement l'Italie , le siège de leur domination , devient illustre dans leurs annales, mais tout ce qui leur est soumis a du moins le triste avantage de participer à leur célébrité. Ils ravagent et ils décrivent; et à mesure que les Scipions renversent Numance et Carthage , que Marins bat les iSumides, que LucuUus et Pompée étendent les conquêtes des Romains en Asie , que César subjugue les Gaules , que les armées d'Auguste réduisent le Dace et le Parthe, et soumettent la Germanie , que celles de Titus , sous la conduite d'Agricola , vont forcer les Bretons dans leurs derniers asiles, ['histoire, qui semble marcher à la suite des armées , éclaire les champs de bataille, et , parmi les ravages et les débris , observe les mœurs des notions vaincues, et ramasse les monuments qui attestent leur antiquité.
Lorsqu'à son tour Rome succombe et qu'elle est la proie des barbares , V histoire éprouve une longue éclipse ; et les ténèbres de l'ignorance, où tout le globe est replongé, semblent avoir éteint tous les rayons de sa lumière. Mais à la renaissance des lettres , on retrouve sous les ruines du bas empire les étincelles du feu sacré : les Grecs ont conseivé le souvenir des révolutions dont l'Orient a été le théâtre; et en même temps tous les peuples du Couchant et du Nord , moins abrutis et plus curieux de savoir ce qu'ils ont été, commencent à se demander à eux-mêmes quelle a été leur origine, par quelles fortunes diverses leurs
aïeux ont passé , et à chercher , dans les archives de leurs pactes et de leurs lois, les traces de leur existence.
Dès lors on voit le flambeau de V histoire éclairer tout notre hémisphère et bientôt porter sa lumière sur un hémisphère inconnu. La Chine et l'Inde transmettent à l'Europe les preuves de cette antiquité attestée dans leurs annales , et qui se perd dans la nuit des temps.
Ainsi , la guerre et le commerce, les conquêtes et les voyages, l'ambition et l'avarice , ont successivement étendu sur le globe les découvertes de Y histoire; et Ton peut dire que c'est en traits de sang qu'elle a tracé sa mappemonde. Mais oublions ce qu'il en a coûté, et ne songeons qu'à rendre utile et salutaire aux hommes cette expérience héréditaire que le présent dépose et lègue aux siècles à venir.
Dans tous les arts, la première règle est d'en bien connaître l'objet : car si l'intention de l'artiste est une fois bien décidée , et dirigée droit à son but, elle sera son guide dans le choix des moyens et dans l'usage qu'il en doit faire. L'objet immédiat de la poésie est de séduire; celui de l'éloquence est de persuader ; celui de la philosophie est de chercher le vérité dans la nature et l'essence des choses ; celui de V histoire est de la démêler dans les faits dignes de mémoire, et d'en perpétuer le souvenir en ce qu'il a d'intéressant.
De tous les attributs , le plus essentiel à ['histoire , c'est donc la vérité , et la vérité intéressante. Mais la vérité suppose l'instruction, le discernement, la sincérité, l'équité. Or Tinstruction est incertaine, le discernement difficile, la sincérité rare; et ce désintéressement absolu, cette liberté de l'esprit et de l'âme, cette pleine impartialité qui caractérise un témoin fidèle ne se trouve presque jamais. Aussi voit-on V histoire d\\.éxièï si souvent et si diversement la vérité de ses récits qu'on est tenté de la définir comme on a défini la Renommée,
La messagère indifférente Des vérités et des erreurs.
Des temps reculés et obscurs , elle aura peu de chose à dire si elle veut être digne de foi ; mais sa ressource est le silence. Des
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temps moins éloignés et plus connus, du présent même, elle a souvent bien de la peine à découvrir, soit dans les faits, soit dans les hommes , la vérité qui l'intéresse; mais sa sauve-garde est le doute. Il est toujours si décent de paraître ignorer ce qu'on ne sait pas !
A regard du discernement, il serait injuste d'imputer à Vhis-r toire les erreurs où elle est induite par l'imposante gravité des témoignages et des indices : l'on sait bien que le plus souvent, soit dans l'intérieur des conseils, soit dans le tumulte des armes, soit dans le labyrinthe des intrigues de cour, soit au fond de l'âme des hommes , en observant même avec soin les ressorts des événements, elle ne peut guère acquérir une certitude infaillible : si dans le calcul des probabilités, dans l'examen des vraisemblances, elle a choisi du moins le plus croyable des possibles, elle a fait tout ce qu'on peut attendre de la prudence humaine en faveur de la vérité.
jMais il est des erreurs qu'aucune apparence de vérité n'excuse , et que Vhistoire ne laisse pas de recueillir et de perpétuer. Tite- Live pouvait avoir à respecter l'opinion pubhque sur les augures et les présages , et sur quelques vieux contes qu'elle avait consacrés, comme le bouclier tombé du ciel , l'aventure de Corvinus , le rasoir de Tarquin , la ceinture de la Vestale; Tacite avait aussi quelque raison de ne pas décrier les miracles de Vespasien et les oracles de Sérapis; mais qui l'obligeait, sous Nerva , de croire au devin de Tibère, et aux leçons qu'il en avait reçues dans l'art de prévoir l'avenir? Qui obligeait Plutarque, sous Trajan, de croire aux songes de Sylla et à l'horoscope de Pyrrhus ? qui l'obligeait de croire que les têtes des bœufs que Pyrrhus venait d'immoler, après avoir été coupées, avaient tiré la langue et avaient léché leur propre sang ? qui l'obligeait de croire que des corbeaux étaient tombés des nues, par la commotion de l'air, aux acclamations de la Grèce assemblée , dans le moment que Flaminius lui annonça la liberté? qui l'obligeait de croire au courage surnaturel de cet enfant de Sparte qui s'était laissé ronger le ventre par un petit renard, sans le lâcher, ni jeter un seul cri? etc., etc.
Nos bons historiens modernes ont eu moins de respect pour
HISTOIBE. 231
la chronique merveilleuse; et cela vient de ce que les forces de la nature et leurs limites sont mieux connues : cela vient aussi de ce que Vhlstoire, chez les anciens, était en même temps religieuse et politique; au lieu que parmi nous , lors même que des fanatiques ou des fourbes ont prétendu associer les choses saintes et les profanes, impliquer Dieu dans leurs querelles , l'attac^ier à leurs factions , s'en faire un allié , l'engager dans leurs guerres et chacun sous ses étendards , en un mot , le rendre complice de leurs passions et de leurs crimes, une saine philosophie est parvenue à démêler les intérêts du ciel d'avec ceux de la terre; et Vhi.stoire a, pour ainsi dire, justifié la Providence, en réduisant les hommes à n'accuser qu'eux-mêmes des maux qu'ils se sont faits entre eux.
Quant à la vanité des origines fabuleuses , Y histoire moderne s'en est guérie; et c'est encore un de ses avantages. Les Italiens n'ont pas eu besoin de se donner des aïeux chimériques pour en avoir d'illustres ; les autres peuples s'en sont passés. Il a suffi aux Espagnols et aux Anglais de savoir qu'autrefois la courageuse résistance des Ibères et des Bretons a longtemps fatigué les armées romaines ; les Germains se sont contentés des titres d'honneur et de gloire que leur a conservés Tacite ; les Français n'ont point appelé du témoignage de César : tous ont mis en oubli le merveilleux absurde dont se repaissaient leurs ancêtres; tous ont reconnu qu'ils avaient pris naissance dans le sein de la barbarie , qu'ils n'avaient été qu'un mélange de brigands étrangers et d'indigènes asservis; et tous sont convenus que jusqu'aux temps où la discipline les a rendus réciproquement redoutables , jusqu'au temps où la politique a combiné et divisé leurs forces pour les égaliser et pour les contenir, leurs plus grandes révolutions ont toutes eu la même cause : savoir que, dans les climats les plus rudes la nature, ayant commencé par endurcir les hommes à la fatigue et aux danr];ers, par les rendre robustes, patients, courageux, elle leur a fait sentir, après, l'avantage d'un ciel plus doux et d'une terre plus fertile , et les y a poussés en foule et par torrents. Ainsi le Nord a toujours pesé et débordé sur le midi ; ainsi les Danois , les Saxons , les Normands , les Cimbres, ,les Goths, les Lombards, les Vandales, ont inondé l'Europe ;
ainsi les Scythes ont inondé l'Asie; ainsi les Tartares ont inondé la Chine. Tout s'est réduit de même, dans les temps éloignés, au mécanisme naturel des causes morales et physiques; et il n'y a plus eu de miracles que ceux du génie et de la vertu.
Il est bien vrai que cette partie reculée de notre histoire est diine sécheresse extrême , en comparaison de V histoire fabuleuse des anciens temps; mais ce n'est ni pour les enfants ni pour le peuple qu'elle est écrite ; et du moins ce qui nous en reste , on peut le croire sans rougir.
Mais il est pour l'histoire un autre genre de superstition , nationale ou personnelle, dont elle n'a jamais assez écarté les illusions. Un historien , pour être impartial et juste, devrait n'être, comme on Ta dit, d'aucun pays, d'aucun système politique, d'aucun parti religieux. Celui qui se passionne, ou poui les intérêts de sa secte ou de sa patrie , ou pour la faction qu'il embrasse, ou pour le caractère du personnage qu'il met en scène ; celui qui se laisse éblouir par des talents, par des exploits, ou par des qualités brillantes ; celui dont l'admiration se range du côté de la bonne fortune et pardonne tout au succès ; celui qui dans le faible ne voit que le jouet du fort, et qui dans les événements oublie le juste et l'honnête, pour tout accorder à l'utile; celui enfin qui n'a pas droit d'écrire, comme Tacite à la tête de ses annales , sine ira et studio, n'est pas digne de la confiance de la postérité ; et il en est peu d'assez libres de toute espèce de préventions ou d'affections personnelles , pour se rendre ce témoignage. La politique a ses préjugés, l'esprit de parti son délire; les intérêts de l'ambition , de l'orgueil , de la fausse gloire, la passion de dominer et d'envahir , enfin le zèle du bien public, l'amour de la cité , l'esprit de corps, ont aussi leurs préjugés superstitieux et leurs maximes fanatiques, dont Vhistorien doit être dégagé pour être impartial et juste. Et qui l'est parmi les modernes.^ Qui le fut parmi les anciens?
Partout V histoire s'est pliée aux mœurs et à l'esprit dutcmps- Un peuple a-t-il voulu primer dans son pays comme les Athéniens; se rendre uniquement guerrier comme les Spartiates, conquérant comme les Romains , maître de la mer et du commerce comme les Carthaginois , V histoire a trouvé juste et
grand tout ce qu'il a fait pour atteindre au but de son ambition. Le système de son gouvernement, ses lois, sa politique, sa morale même , tout a été soumis à la raison d'État. Les crimes nécessaires ou seulement utiles à sa grandeur, à sa puissance , se sont érigés eu vertus. V histoire , ainsi que les nations déprédatrices et conquérantes, semble avoir pris pour règle d'équité le mot de Brennus : Fse victis.
A l'égard des modernes , je veux bien m'interdire toute espèce d'application j mais à parler librement des anciens, voyez, dans V histoire romaine^ si jamais le droit de conquête et de rapine est mis en doute; si aux dévastateurs du monde on a reproché d'autre crime que le péculat, c'est-à-dire le brigandage personnel ; et s'il y a rien de plus honorable que le pillage militaire et que les dépouilles des nations portées en triomphe au Capitole, et entassées dans ce gouffre qu'on appelait le trésor de Saturne, pour exprimer sans doute qu'il dévorait tout comme le temps. Voyez, lorsqu'il s'agit des dissensions du sénat et du peuple, voyez, dis-je, de quel côté se rangera Vhistorien. Il avouera les torts des grands , le despotisme et l'arrogance du sénat, ses usures, ses injustices, son avarice insatiable , son luxe, et son faste insolent, l'état de misère et d'oppression où il tenait le peuple, la mauvaise foi des promesses qu'il lui faisait pour le calmer, sa haine et ses ressentiments contre ceux qui le protégeaient; mais il en reviendra toujours à louer, dans ce sénat même, sa constance, sa dignité, sa fermeté inébranlable à maintenir ce qu'il appellera sa grandeur et sa majesté. Les vrais Romains seront pour lui ceux des patriciens qui auront eu le plus éminemment l'esprit du corps, le despotisme aristocratique; et vous le surprendrez sans cesse à regarder comme les défenseurs , les vengeurs de la liberté, et les pères de la patrie, ceux qui en étaient les tyrans.
Dans Y histoire grecque ou. ne trouve pas la même déférence pour l'aristocratie; mais dans les guerres intestines que la misérable vanité de la préséance alluma entre ces républiques , on voit Vhistorien tout occupé de leur conduite militaire , de leurs^ conférences politiques , de l'éloquence de leurs députés , de l'habileté de leurs capitaines, de leurs combats, de leurs succès di-
vers, oublier la futilité du point d'honneur qui les divise, et y attacher la même importance qu'au péril dont la Grèce a été menacée à l'invasion de Xerxès ; sans même trouver insensée une guerre de vingt-huit ans, qui , pour de folles jalousies entre deux villes ambitieuses, vient d'épuiser de sang toutes les veines de la Grèce, et va la livrer à demi vaincue au tyran delà Macédoine, à ce Philippe, qui, mieux qu'homme du monde, savait diviser pour réduire et corrompre pour asservir.
Dès qu'un écrivain s'est frappé d'admiration pour un peuple ou pour un personnage illustre , il n'est rien qu'il ne lui accorde. L'enthousiaste d'Alexandre, Quinte-Curce , ne veut-il pas faire admirer jusqu'à sa continence au milieu de cent femmes qu'il menait avec lui ?
Rien de plus conséquent que les lois de Lycurgue , relativement au projet de maintenir son peuple libre. Mais tout ce qui €st injuste et louable dans son objet l'est-il dans ses moyens ? Et que n'a pas loué Yhistoîre dans les lois de Lycurgue. Plutarque ne vante-t-il pas la pudeur des filles de Sparte, qui dansaient nues devant les hommes? Ne dit-il pas même que Sparte était le trône de la pudeur? N'y trouve-t-il pas l'adultère merveilleusement établi, pour se donner de beaux enfants? Et n'ajoute-t-il pas qu'il était impossible qu'à Sparte il y eût des adultères PBlâme-t-ill'usage inhumain de jeter dans les fondrières les enfants délicats et faibles? N'excuse et n'approuve-t-il pas ce qu'il y a de plus infâme dans les mœurs, en nous disant que, dans leurs amours , les rivaux 7ie pensaient qu'à chercher, en commun, les moijens de rendre la personne aimée plus vertueuse et plus aimable? Et s'il a condamné la perfidie des Spartiates dans le massacre des Ilotes, a-t-il eu le moindre scrupule sur le dur esclavage où ils étaient réduits? En un mot , tout ce que Lycurgue avait institué pour dénaturer l'homme ne lui semble-t-il pas le chef-d'œuvre de la sagesse?
Combien de fois n'a-t-on pas répété qu'Alexandre, en portant la guerre dans l'Asie, n'avait fait que venger la Grèce et que la mettre en sûreté? On a pu le dire à l'égard de la Perse; mais l'Inde , qu'avait-elle fait à la (jrèce ? Mais les Scythes , qu'avaient-ils fait à Alexandre? quel droit ou quel besoin avait-il de
les attaquer? Prétendait-il régner du Ml au Tanaïs^ du Tanaïs au Gange? Et n'est-ce pas du inoins une ambition insensée, comme une bonne femme le disait à Philippe, que Fambition d'envahir ce que Ton ne peut gouverner? l^' histoire reproche à Alexandre le meurtre de son favori; mais lui reproche-t-ellô d'avoir versé le sang de tant de nations paisibles, qu'il fit égorger à plaisir, pour se faire louer des sophistes d'Athènes, et faire dire à Lacédémone, Puisque Jlexandre veut être Dieu^ qu'il soit Dieu?
Cependant ron conçoit comment , dans un homme extraordinaire , le génie des grandes choses , l'audace, la valeur , la constance dans les travaux, en un mot, cette force d'âme qui justifie en quelque sorte l'ambition de dominer, ont pu en imposer à des h istoriens susceptibles d'enthousiasme; et dans Quinte-Ciirce on pardonne à l'illusion qu'il s'est faite sur son héros : comme elle était sans intérêt, elle est exempte du soupçon de bassesse ; il a manqué de philosophie, et non pas de sincérité. Mais qui condamnait Velléius Paterculus à la plus lâche prostitution oij puisse être réduit le plus vil des esclaves? C'est lui qui nous a dit, semper magnx fortunx cornes est adulatio; et il semble avoir voulu le prouver par son exemple , en rampant aux pieds de Tibère. Encore Tibère , ce monstrueux Protée, par la diversité de ses mœurs et de sa conduite et par le mélange imposant de quelques grandes qualités parmi des vices détestables , donnait-il prise à la flatterie ; mais quel prétexte peut-elle avoir lorsqu'elle veut trouver de l'héroïsme dans un orgueil sans courage, et dans une arrogance oisive et molle, qui ne fait qu'ordonner le crime et le malheur? Jamais un despote indolent, qui du sein de ses voluptés envoie à ses voisins l'effroi , la désolation, le ravage , devrait-il entendre 17iis^oi?'e dire de lui qu'il a dompté des nations , remporté des victoires? La valeur de ses troupes , l'habileté de ses généraux, quelques milliers d'hommes de plus, qui, du côté de l'ennemi , ont péri dans une campagne, quelques champs dévastés et inondés de sang, dont il est resté possesseur jusqu'au premier revers : voilà les titres de sa gloire ; et des guerres injustes , qui ont ruiné ses peuples , lui ont obtenu la même place que si, au péril de sa vie et au mépris de son
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repos , il avait pris et porté les armes pour le salut de son pays.
Ainsi, sans se croire coupable d'adulation , et seulement séduite et entraînée par l'opinion dominante et par l'ivresse populaire , Vhistoire n'a presque jamais apprécié ni les faits ni les hommes à leur juste valeur.
Il y a cependant quelque chose de plus vil et de plus lâche que l'adulation dans un écrivain: c'est la calomnie; et les historiens animés de l'esprit de parti n'en ont été presque jamais exempts. Soit passion, soit complaisance, loin de se faire un scrupule , une honte de noircir ou la secte ou la faction contraire, ils semblent s'en faire un devoir. Louis XIV avait pu mériter l'aversion des protestants ; mais les historiens protestants se sont déshonorés en outrageant Louis XIV. Je m'étonne comment des nations généreuses ont applaudi à la bassesse des écrivains qui, pour leur plaire , se sont faits calomniateurs. On pardonne l'injure aux malheureux en qui l'oppression et la souffrance ont exalté les haines et les ressentiments; mais que les oppresseurs eux-mêmes calomnient les opprimés , que le despotisme, indigne d'une résistance légitime, s'en venge en outrageant ceux qu'il n'aura pu asservir, c'est un genre d'indignité que les anciens ne connaissaient pas. Le fanatisme national en est Texcuse dans la populace , rien ne peut l'excuser dans un historien. La situation de son âme est le calme et la liberté.
Celui-là seul est donc impartial dont on ne peut deviner, en lisant , quels étaient son pays , sa religion , son état ; s'il était Grec ou Romain, ou Samnite, Français , Anglais, ou Américain : s'il était de l'ordre des sénateurs, ou du collège des pontifes , ou de la classe des plébéiens ; s'il tenait pour l'oligarchie, ou pour le gouvernement populaire, celui enfin qui , ne laissant voir l'esprit et l'intérêt d'aucun corps ni d'aucune secte , paraît n'avoir d'autre parti que le parti de la vérité.
Mais si on exige de Vhistoire un désintéressement absolu , une impartialité constante, de quel sentiment sera-t-elle animée? Demanderais-je à l'écrivain une tranquille et froide indifférence entre le crime et la vertu, une insensibilité stupide pour des actions ou des événements qui décident du sort des peuples.^
^'0Il, certes, et un historien apathique me semble un homme dénaturé ; mais Tintérêt dont il doit être ému n'est ni celui de la vanité d'un sénat ou d'un souverain, ni celui des prospérités et de la grandeur d'un empire, ni exclusivement celui de sa patrie : mais celui de l'humanité, de l'innocence, de la faiblesse , de la vertu dans le malheur, de ses semblables, quels qu'ils soient et quelque pays qu'ils habitent, lorsqu'ils souffrent des maux qu'ils n'ont point mérités. Ce n'est pas que je voulusse voirdans ['historien les émotions , les passions de l'orateur ou du |Doëte : tout, dans ses sentiments comme dans son langage, doit être /grave et modéré ; mais il est une manière d'être affecté qui convient à son caractère, et qui elle-même en constitue la décence et la dignité. Tout lecteur qui n'a point perdu le sentiment de la droiture et de l'équité naturelle ne peut souffrir qu'un /iw^o/'i^/z décrive froidement des proscriptions et des massacres ; encore moins peut-il le voir, sans indignation, abjurer le nom d'homme pour n'être plus que ce qu'on appelle patriote ou républicain. Il n'est rien qu'on ne doive à son pays , excepté son aveu pour des actions injustes ; et s'il est honteux d'y donner son consentement , à plus forte raison l'est-il d'y prostituer des éloges. Le crime national, comme le crime personnel, doit être crime sous la plume comme sous les yeux de l'homme de bien. S'il manque de courage, il peut ne pas écrire ; mais s'il écrit , aucun devoir ne peut le forcer à trahir la vérité, la nature et son âme ; et ce qui constitue l'intégrité , la sincérité et la dignité de Vhistoire , contribue aussi naturellement à rendre intéressante la vérité qu'elle transmet.
On peut distinguer dans Vhistoire un intérêt d'instruction et un intérêt d'affection. Quant à l'instruction , il n'est pas difficile , soit dans les faits soit dans les hommes , de discerner ce que Vhistoire doit prendre soin de recueillir; il suffit de se demander quels sont parmi les événements et les exemples du passé ceux qui peuvent être pour l'avenir des avis salutaires ou de sages leçons.
Ce qui, d'un siècle à l'autre, peut instruire les hommes, ce sont d'abord les diversités de l'espèce humaine elle-même , si bizarrement variée et dans son naturel et dans les accidents qui
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l'ont modifiée : les premières aggrégatious ; la condition primitive; les manières de vivre, les moyens d'exister; le mélange des colonies avec les peuples aborigènes; l'organisation de la société ; les différences de génie et de caractère des peuples ; les vices et les avantages des constitutions et des formes que la société s'est données, ses mœurs, ses coutumes, ses lois, les progrès de son industrie et de sa civilisation, les sources plus ou moins fécondes de sa force et de sa richesse ; ce qui a le plus contribué à son accroissement et à sa décadence ; les causes des événements qui ont marqué sa durée et des changements qu'elle à subis ; surtout le caractère , le génie , les talents , les vertus , les vices des hommes qui ont le plus agi et pesé sur ses destinées : tels seront , au premier coup-d'œil , les objets d'une curiosité sérieuse, digne de la postérité.
Les points principaux sur lesquels semble , dans tous les temps, avoir roulé le monde, sont la religion et la politique : ses premiers mobiles furent le besoin , l'inquiétude du malaise, et l'espérance d'un meilleur sort; les fruits de sa civilisation ont été l'agriculture, le commerce, la police, sa discipline, les mœurs , les lois, les arts, l'abondance, et la sûreté ; les semences de ses discordes , l'ambition , l'avarice , et l'envie ; ses fléaux , la guerre et le luxe , la superstition et le fanatisme , les dissensions domestiques, les jalousies nationales, le^ rivalités personnelles, les intérêts et l'ascendant de quelques hommes extraordinaires^ et la docilité stupide , l'ardeur aveugle de la multitude à servir les passions ou d'un seul, ou d'un petit nombre. C'est donc là bien évidemment ce que le présent et l'avenir ont intérêt de savoir du passé, pour en tirer les fruits d'une expérience anticipée, et se rendre, s'il est possible, meilleurs, plus sages et plus heureux.
Réduite à ces points principaux , Vhistoire serait dégagée d'une multitude de détails oiseux , stériles et frivoles, que la vanité seule, ou d'une ville, ou d'une province, ou d'un corps, ou d'une famille, rend importants pour elle, et qui pour le reste du monde ne sont dignes que de l'oubli.
Alais il est dans les causes des événements mémorables, un intérêt d'affection qui est comme l'âme de Vhistoire , et qui
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rapproche et réunit tous les lieux , tous les temps , tous les peuples du monde , parce qu'il les met en société de périls et de craintes , et que dans le passé il leur fait voir l'image du présent et de l'avenir. Posteri, posferi, vestra res agitur, est la devise de Vhistoire; c'est parces relations et par ces ressemblances qu'elle nous rend , comme on l'a dit,
Contemporains de tons les âges Et citoyens de tous les lieux.
Or , si cet intérêt tient essentiellement à la nature et des faits et des hommes , il lient aussi à la manière dont les hommes sont peints et dont les faits sont racontés. Le même événement, retracé par deux écrivains également instruits, mais inégalement doués de sensibilité, de chaleur, d'éloquence, sera stérile et froid sous la plume de l'un , fécond et pathétique sous la plume de l'autre ; et c'est ici que se fait sentir la différence que j'ai déjà marquée entre un témoin comme Suétone et un témoin comme Tacite. L'^zstor/ew, je le répète, n'est ni poète ni orateur ; son style ne sera donc ni aussi coloré ni aussi véhément que le style oratoire et que le style poétique ; ce n'est ni l'imagination ni la passion qui le doit dominer, c'est la vérité simple : mais la vérité simple a sa couleur, comme elle a sa lumière , et sa lumière n'est dénuée ni de force ni de chaleur. Vhistorien est un témoin fidèle, grave, ingénu, mais sensible; et son style n'en est que plus sincère lorsqu'il porte l'impression que les objets ont dû laisser dans son esprit et dans son âme. Or ces impressions se font sentir, ou à chaque trait, comme dans Tacite, ou seulement par des traits échappés, comme dans cet exemple cité par Montesquieu à la louange de Suétone. Suétone, après avoir froidement décrit les atrocités de Néron , change de ton tout à coup, et dit : « L'univers entier ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans enfin l'abandonna. » Taie monstrum per quatuordecim annos perpessiis terrarum orbis tandem deseruît. Ce changement de style , cette découverte soudaine de la manière de penser de l'écrivain , cette façon de rendre en aussi peu de mots une si grande révolution , excite sans
doute dans l'âme , comme l'observe Montesquieu , l'émotion de la surprise.
Mais quelque frappants que soient de pareils traits répandus dans V histoire j ce contraste d'une froideur continue avec un mouvement de sensibilité soudain , rapide et passager , ne paraîtrait pas assez naturel s'il était trop fréquent ; et s'il était rare , il ferait peu d'honneur au caractère de l'écrivain qui , de sang-froid , pourrait décrire un long tissu d'atrocités , sans aucun signe d'émotion. J'aime donc mieux la manière ingénue et simple de Tacite , qui , à chaque trait de burin , nous fait sentir ce qu'il a éprouvé lui-même , comme lorsqu'il décrit les commencements insensibles de la domination d'Auguste. Posito triumviri nomine , coyisulem se ferens, et ad tuendam plehem tribunitio jure contentum; ubi militem donis , populum annona, cunctos dulcedine otiipellexit , insurgere pautaUm , munia sénat us , magistratuum , legum , in se trahere ^ nullo adversante : quum ferocissimi per acies aut proseriptione cecidis- MntyCeterinobiliumj quantoquis servitio prompt ior, opibus £thonoribus extotlerentur, ac novis ex rébus aucti, tuta et prxsejitia qvam vetera et periculosa mallent. Neque provi}idas illum rerum statum abnuebant, suspecta seiiatus populique imperio, ob certamina potentium, et avaritiam magistratuum., invalido legum auxilio, quse vi, aynbitu, postremopecunîa turbabantur '. Dans ce peu de mots, le caractère d'un oppresseur adroit , d'un peuple avili , d'un sénat corrompu , et l'impression que cet état de Rome fait sur l'âme de V historien,
' « Auguste ayant déposé le nom de triumvir, et n'affectant que celui de consul, parut d'abord se contenter de l'autorité de tribun, afin de protéger le peuple ; mais dès qu'il eut gagné les soldats par des dons , la multitude par l'abondance, tous par l'attrait d'un doux repos, on le vit s'élever insensiblement, en attirant à lui le pouvoir du sénat, des magistrats, et des lois, sans que luersonne y mit obstacle. Les plus intraitables avaient péri dans les combats ou dans la foule des proscrits. Le reste des nobles voyait que les richesses et les honneurs se mesuraient à l'empressement que chacun témoignait pour la servitude ; et aggrandis par le nouvel état des choses, ils préféraient, a la périlleuse incertitude de leur situation passée, des biens assurés et présents. Ce changement ne déplaisait pas même aux provinces, à qui les dissensions des grands et l'avarice des magistrats avaient rendu suspecte la domination du sénat et du peuple, et qui n'attendaient plus aucun secours des lois, que la force, la brigue et la cupidité, avaient anéanties. »
percent d'autant plus vivement, que l'énergie de l'expression n'en est que la vérité pure.
De même, soit que Tacite nous dévoile les profondes noirceurs de l'âme de Tibère , les turpitudes d'Agrippiue , la férocité de Néron; soit qu'il nous représente la stupide insensibilité de Claude; soit qu'il nous décrive la mort philosophique de Sénèque, la mort héroïque de Thraséas, la mort plus philosophique et plus héroïque d'Othon , ou celle de Pétrone , si singulièrement mêlée d'une indolence épicurienne et d'une constance stoïque; le vice, le crime, la vertu, leur mélange, tout dans son style porte le double caractère de l'objet et de l'écrivain. Il semble avoir un fer brûlant pour flétrir le vice et le crime, et les couleurs les plus suaves pour représenter la vertu. Voyez sur un même tableau la peinture de l'âme de Domitien et de celle d'Agricola.
Nerotamen subtraxlt oculos y jussitque scelera , non spectavit. Prsecipua sub Domitiano mîserianim pars erat mdere et aspici : quum suspiria nostra subscriberentur ; quum clenotandis tôt hominum palloribus sufficeret sxvus ille vultus, et rubor a quo se contra pudorem munîebat. Ta vero , felix Jgricola, non tantum vif se claritate , sed opportunitaie
moriis Si quis piorum manibus locus; si, ut sapientibus
placet, non cum corpore extinguntur magnx animse , placide quiescas; nosque, domum tuam, ab injirmo desiderio etmuliebribus lamentis ad contemplât ionem virtutum tua non voces, quas neque lugeri neque plangifas est... Idjiliœ uxorique praeceperim, sic pafris^ sic mariti memoriam venerari, ut oninia facta dictaque ejus secum revolvant^ famamque ac figurant animi magis quam corporis compte ctantur... Forma mentis œterna ; quam tenere et exprimere , non per alienam. mafetiam et artem^ sed tuis ipse moribus possîs. Quidquid ex Agricola amavimiis , quidquid mirati sumus, manet, mansurumque est in animis hominum , in xternitate temporum , infama rerum '.
I «Néron du moins détournait les yenx. Il ordonnait le crime, il ne le regardait pas. Sous Domitien , un surcroit de supplice pour les mourants était de !e voir et den être vus. Il tenait registre de nos soupirs ; et pour épier et no-
24^ ELEMENTS DE LITTERATUHE.
Ce ne fut pas sans de lents progrès que V histoire ancienne parvint à ce degré de perfection inimitable. Les premières annales des Romains n'étaient qu'un registre public, où étaient inscrits , sans aucun art, les événements de l'année. C'est d'après ce modèle qu'écrivirent V histoire Fabius Pictor et Pison ". Il en avait été de même parmi les Grecs ; et c'était ainsi que Phérécide, Hellanicus , Acufilas avaient écrit. Mais au lieu que dans Rome, jusqu'au temps de Salluste, Vhistoire fut réduite à cette sécheresse, à cette nudité d'expression, où l'écrivain ne recherchait pour toute gloire que la brièveté et la clarté ^ ; dans la Grèce , elle avait de bonne heure formé son génie et sou style aux écoles de l'éloquence et à celle de la philosophie : c'était de là qu'était sorti cet Hérodote , dont l'élocution ravissait Cicéron lui-même; ce Thucydide, qui, dans l'art de parler , passa de loin , dit-il , tous ses rivaux ; dont le style est si plein de choses , que le nombre des pensées y égale presque le nombre des paroles, et qui réunit tant de précision avec tant de justesse , que l'on ne sait si c'est l'expression qui orne la pensée , ou la pensée l'expression 3. Delà même école sortirent Éphore et Théopompe ,
ter tant de malheureux , il suffisait de ce visage atroce , que sa rougeur prémunissait contre celle de la pudeur.
Tous, Agricola, vous avez été heureux et par l'éclat de votre vie , et par une mort qui vous a épargné le spectacle de tant de maux. S'il est un asile pour les mânes ; si , comme le disent les sages, les grandes âmes ne sont pas éteintes au même instant que périssent les corps, homme juste, reposez en paix ; et nous, votre famille , enseignez-nous à vous regretter sans faiblesse, et à cesser de vaines plaintes, en contemplant ces rares vertus qui nous défendent de vous pleurer. Ce que vous doivent aujourd'hui et votre fille et votre épouse , c'est de conserver si présente et de révérer si tendrement la mémoire d'un père et d'un époux, qu'elles soient sans cesse occupées de ses actions et de ses paroles, c'est d'embrasser plutôt l'image de son âme que celle de son corps. L'âme est douée d'une forme immortelle que nul objet matériel, nul art étranger ne peut rendre; et la vôtre a pu seule se peindre dans vos mœurs. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré dans Agricola , nous reste , et revivra sans cesse dans l'éternité des temps et dans la mémoire des hoimnes. »
« Hanc similitudinem scribendi muliisecutisuni, qui sineullis ornamen- Us, monumcnta solujn temporum, hominum, locorum, gestarumque rcrnm reliquerunt. ( Cic. deTJr.' l. II. )
2 Et dum intelligatnr quid dicant, unam dicendi laudem putant esse, hrevitatem ( De Or. 1. II. )
3 Qui ita creber rerum frequentia, uiverborum prope numerum sententiariim numéro consequatur ; ita porro verbis aptus et pressus, ut
deux hommes de génie, tous deux disciples d'Isocrate. Enfin parut, ajoute Cicéron , le digne élève de Socrate, le prince des historiens , Xénophon ^
Le premier des Latins qui appliqua l'éloquence à V histoire, ce fut Salluste. Tite-Live l'y déploya , et avec autant de magnificence que Thucydide et Xénophon lui-même , mais , comme eux , avec la réserve convenable au témoin des temps. Dans ses récits comme dans ses harangues il est toujours près des limites qui doivent séparer Vhisforien ûe Y orateur et du poète; mais il ne les passe jamais , et pour le charme et la dignité du style de V histoire , pour le degré d'élévation et de couleur qui lui convient, l'ampleur, la pompe et l'harmonie dont il est susceptible, je ne crois pas qu'il y ait de modèle plus accompli que Tite- Ijve.
Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas même assez pour V histoire d'être éloquente : il lui est surtout recommandé d'être philosophique; et pour ce dernier caractère, que j'appellerai sa vertu, rien n'est comparable à Tacite. Plus pressé, plus concis, plus vigoureux que Tite-Live du côté de l'expression , il est aussi, du côté des pensées , plus énergique et plus profond ; et du côté des mœurs, plus grave et plus austère. Qu'un peintre, d'après leur génie, essaye de se figurer et de nous peindre leur image, il va donner à Tite-Live un air calme et majestueux , mais à Tacite un air mélancolique , mêlé de sensibilité , de sévérité, de bonté.
« Qu'on ne compare pas , dit-il, nos annales avec ces anciennes histoires de la république romaine. Là , des guerres et des travaux immenses , des rois vaincus et captifs; et au dedans, des dissensions des consuls avec les tribuns, des lois pour le partage des terres, ou pour assurer l'abondance , les débats des grands et du peuple , sont décrits avec liberté. Ici c'est un travail obscur et resserré dans des bornes étroites. » Et cependant c'est cette obscurité d'une paix triste et sombre , intérieurement troublée par la fermentation de tous les vices et de toutes les passions
nescias utrum res oratione , an verba sententiis illustrentur. ( De Or. 1. II. )
^ Deinde etiam a philosophia profectus princeps Xénophon, socraticus illc.
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d'une foule de mauvais princes, environnés d'une cour dépravée, c'est là le grand intérêt de Tacite. Son histoire même , où il annonce de si tragiques événements • , n'est pas aussi attachante que ses annales , parla raison que dans celles-ci ce sont les hommes encore plus que les choses qu'il creuse et qu'il approfondit. Avec quels traits il peint la violence et l'atrocité de ce Métellus, l'accusateur de Thraséas ! quel charme il prête à l'éloquence de la fille de Séranus ! comme il est toujours l'ami ardent de la vertu , l'ami tendre de l'innocence dans le malheur, et l'ennemi austère et inflexible du crime heureux !
Or c'est ce caractère de moralité répandu di<ix\sV histoire et surtout dans les Annales de Tacite, qui en fait le prix inestimable. Nul homme , depuis que l'on a peint le sentiment et la pensée , n'a plus profondément gravé dans ses écrits l'empreinte de son âme. C'est, selon moi, de lui qu'on doit apprendre à quel degré de chaleur et d'intérêt le style de V histoire peut être poussé, sans rien perdre de son impartialité, et sans rien ôter à l'écrivain de son intégrité de juge. Dans ses harangues , nulle emphase ; dans ses portraits, nulle manière, dans ses descriptions , nul appareil; dans ses réflexions, même les plus profondes, nulle ostentation de pensée; dans ses expressions les plus hardies et les plus énergiques , nulle contention , nul effort : partout la vérité sans fard , et toujours ce qu'un témoin attentif et sévère , un observateur sérieux et pénétrant a vu de plus caché dans le fond de l'âme des hommes , lorsque les situations et les événements lui en ont révélé le secret. Lisez le règne de Tibère ou celui de Néron ; ces deux terribles et longues tragédies , dont Rome est le théâtre, et où Tacite a porté si loin l'art d'émouvoir : l'éloquence
' Opus aggrcdior opimum casibus, atrox prœliis, discois seditionibus, ipsa eihnn pacc sœvum : quatuor principes ferro interempli, triahella civilia, plura externa, ac plerumque proxima... Italianovis cladibus, vel post lonrjorum sœculorum seriem repetilis, afflicla : haustœ aut obrutœ urhes, fecundissima Campaniœ ora et urbs iiicendiis vastata , consun^ptisantiquissimis deîubris, ipso CapitoUo manibus civium incenso : pollulœ cœrimoniœ : magna adulteria: plénum exilii s mare , infesti cœdibus scopuli: atrocius in urbe scevitum : nobilitas, opes, omissi gestique honores pro crimine, et ob virtutes certissimum exilium : nec minus prœmia delatorum invisa quam scelera.... odio et terrore corrnpti in dominos servi, in paironos liberti, et quibus descrat inimicus per amicos opprcssi . [ Hist.i. I. )
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artiflcielle, le soin d'orner et d'agrandir n'y entre pour rien. Mais en même temps qu'il est impossible d'y apercevoir un trait exagéré ou superflu, iJ est impossible d'y désirer un trait sensible et intéressant qu'il ait manqué ou qu'il ait affaibli.
Je suis cependant très-éloigné de vouloir que Vhistoire n'ait qu'un modèle, ou que le même soit toujours préférable ; et je commence par distinguer deux hypothèses qui demandent deux manières très-différentes : l'une, ohV historien suppose des lecteurs quine savent rien de ce qu'on valeur raconter, et l'autre qui suppose des lecteurs vaguement , confusément instruits des événements qu'on rappelle. A la première doit s'appliquer la méthode que Cicéron nous trace • pour Vhistoire développée; c'est la manière de Tite-Live ; à la seconde, il convient de serrer le tissu des événements , d'approfondir au lieu d'étendre: c'est la manière de Tacite. Que tous les historiens romains eussent péri dans un incendie, et que Tite-Live lui seul eût été conservé, nous aurions su Vhistoire romaine. Mais qu'un écrivain comme Tacite nous fût resté seul à la place de Tite-Live ; ces faits indiqués d'un seul trait, ces détails si rapidement, si brièvement accumulés, seraient à chaque instant des énigmes inexplicables.
Le style, sijel'ose dire, substantiel et condensé, qui convient à des faits déjà connus , et où la pensée aide à la lettre , n'est donc pas celui qui convient à des récits dont le fond, les détails les circonstances, tout est nouveau.
Deux autres hy4)othèses, relatives aux temps, peuvent encore exiger de Vhistoire plus ou moins de détails ; ce sont les points de perspective que les écrivains se proposent. Plus la postérité pour laquelle on écrit est reculée, plus l'intérêt des détails diminue; et si à chaque trait Yhistorien se demande, qiCimporte à l'avenir, à un avenir éloigné'? le volume des faits qu'il aura recueillis se réduira souvent à peu de chose. Il n'y a ({i.e ies
' In rébus magnU memoriaqxie dignis, consilia primiim, deinde acfa, postea evenlus exspcclantur : et de consilio signiftcari guid scrip/or protêt ;etiii rehus gesiis declarari, nonsoUnn quid actum aut dictum sit , scd btiam quo modo; et guum de eventu dicatur, ut causœ explkentur ovines velcasus, vel sapientiœ, vcl temeritatis ; hominumquc ipsorum non solum res gesiœ^ sed ctiam quifama ac nomine excellant, de cujusque vifa atque natura. [ De Or. I. II. )
peuples célèbres et les hommes vraiment illustres dout les particularités domestiques soient intéressantes encore à une certaine distance. Mais ce qui pour une postérité éloignée n'a rien de curieux, le temps auquel on touche, le pays où l'on est peut désirer de le savoir. C'est là , pour le discernement et pour le choix de l'écrivain, l'une des grandes difficultés. Il est presque assuré d'être prolixe à l'égard des siècles à venir s'il accorde au sien les détails qu'il a droit de lui demander; et s'il néglige ces détails il s'expose au reproche de n'avoir pas rempli sa tâche : car ces détails ne sont pas tous frivoles, et la proximité des temps peut leur donner une influence et des rapports d'utilité qui les rendent indispensables.
Vhistorien qui ne s'occupera que de sa propre gloire évitera aisément cet écueil, en choisissant parmi les siècles écoulés celui qui luiprésenteleplusdesommités brillantes et d'événements susceptibles d'un intérêt universel. L'histoire des révolutions aura toujours cet avantage. Mais s'il se borne, pour être utile , à raconter fidèlement ce qu'il a vu de près, on doit s'attendre qu'en écrivant Vhîstoire de son siècle , il n'aura ni la précision ni la rapidité d'un écrivain qui, dans l'éloignement , ne cherche que des points éminents à tracer, et que de grands tableaux à peindre.
Enfin , dans l'hypothèse la plus commune, il peut arriver que le nombre des objets importants dont V histoire est chargée ; que la difficulté de les lier ensemble , de les distribuer, de les mêler sans les confondre ; que la difficulté plus grande encore de donner à chacun toute son étendue, sans ralentir, suspendre, intervertir le cours et l'ordre des événements ; en un mot , que la complication de la machine politique oblige V histoire à la décomposer, à se diviser elle-même en autant de parties qu'elle a d'objets divers ; et c'est ce qu'elle a fait souvent. Ainsi la guerre, les finances, le commerce, les arts, les lois, les négociations, ont eu leur histoire distincte ; et de cette division naît la différence des styles convenables à leur objet.
L'art militaire, la marine, l'économie, le commerce, les lois, ont une langue sévèrement exacte. Celle de la politique est plus affilée et plus subtile : dans les affaires du cabinet elle est vague, mystérieuse et réservée , ^Moutaigne dirait cauteleuse. Celle des
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intrigues de cour est plus raffinée, encore et plus flexible. Mais lorsque dans les factions , les troubles domestiques , les révolutions, les désastres , ou a de grands caractères à développer, de grandes passions à faire agir, de grandes scènes à décrire, la langue de Vhisiolre devient presque celle de l'éloquence ou de la poésie. Voyez, dans Tacite, l'incendie de Rome ; dans Tite-Live , le combat des Horaces et la conjuration des Gracches; dans Plutarque, le triomphe de Paul- Emile : c'est tour à tour Homère ou Corneille qu'on croit entendre.
Ainsi, lors même que l'écrivain s'impose la tâche pénible d'embrasser d'un coup d'oeil tout ce qu'un siècle lui présente d'intéressant pour l'avenir, et qu'il considère le corps politique dont il décrit les révolutions comme une machine dont le mouvement est le résultat d'une foule d'impulsions données par différents ressorts liés et combinés ensemble ; alors même non-seulement il n'est pas permis à son style d'être uniforme, mais il a besoin d'être souple et varié plus que jamais. Une négociation, une campagne militaire, une intrigue de cour, une conspiration, un détail important de police ou de discipline , un code de législation, demandent un esprit et une plume différente; et V historien dont le génie aurait cette heureuse facilité à recevoir l'empreinte des objets qui s'offriraient à sa mémoire serait peut-être de tous les écrivains le plus rare et le plus merveilleux dans sa perfection.
Pour en approcher autant qu'il est possible , le vrai moyen , à ce qu'il me senible , est de n'affecter aucun style , de ne jamais se tendre et se roidir, et de livrer son esprit et son âme à l'impression des objets qui doivent successivement agir sur la pensée, modifier le sentiment, et s'approprier l'expression.
Ainsi V histoire diffère d'elle-même par ses tons, ses couleurs, ses caractères différents, selon lesobjets qu'elle exprime. Quelqu'un a dit que pourV histoiieiile meilleur style était celui qui ressemblait à une eau limpide. Mais s'il n'a point de couleur à soi, il prendra naturellement celle de son sujet , comme le ruisseau prend la teinture du sable qui forme son lit. V histoire politique et morale, la plus féconde en réflexions; V histoire des cours, la plus curieuse dans ses détails ; celle des révolutions , la plus dramatique de toutes; V histoire générale , ou celle d'un pays; celle
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d'un empire, ou d'un règne ; des annales , ou des mémoires, demandent plus ou moins de développement ou de précision, d'ampleur ou de rapidité, de philosophie ou d'éloquence; et pres^ crire à V historien d'avoir toujours un même style, ce serait comme prescrire au peintre de n'avoir jamais qu'un même pinceau.
Jen'ajouteraiplusqu'une observation, quiintéresseles écrivains modernes. C'est qu'on se méprend quelquefois au caractère de simplicité et de gravité qui convient en effet au style de Vhistoire. Simple et grave , dans ce sens-là, signifie éloigné de toute affectation dans la manière , de toute recherche dans la parure. Mais comme en peinture, en sculpture, l'expression de la force, de la fierté , de la majesté, peut être simple, et c'est réellement lorsqu'elle a toute sa beauté, if en est de même dans l'art d'écrire. La gravité n'exchit que les mouvements passionnés. C'est dans le sourcil de Jupiter, c'est dans le regard de Neptune que la colère est exprimée; c'est dans les traits ,non dans le geste , que l'artiste fera sentirle caractère ou de Caton ou de Brutus, et la situation de leur ame, soif au moment que l'un a résolu sa mort, soit au moment que l'autre délibère d'assassiner son ami, peutêtre son père. Telle est l'expression, presque immobile, du style grave. Aucun des grands mouvements oratoires ne lui convient; mais dans sa chaleur concentrée et retenue il a son énergie. Nulle emphase, nulle figure, nulle épithète ambitieuse; mais le mot propre , le plus vif et le plus pénétrant, lui communique sa vigueur.
Le tribun qui vient de poignarder Messaline paraît devant Claude au moment qu'il est à table , et lui dit qu'elle est morte. Tacite, en traçant le tableau de cette scène, n'y ajoute rien qui marque l'impression qu'elle fait sur lui; et sans l'énoncer tout l'exprime. Nuntiatum Claudio epulanti periisse Messalinam, non clistincto sua an aliéna manu ; nec ille quœsirit ; propos- Clique poculum , et solita convivio celebravit. JSec secutis quidem diebus, odii, gaudii, iras, tristiliœ, ullius denique humani affectas signa dédit j non quuni Ixtantes accusatores aspiceret , non quumfilios mœrenfes '.
' « Claude était encore à table lorsqu'on vint lui annoncer que Mcssaline était morte, sans lui dire si elle avait péri de sa propre main 6u de celle d'un
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Le même historien nous peint le deuil de Rome à la mort de Germanicus ; et sans qu'un mot de plainte ou de regret indique la tristesse dont ce tableau l'affecte, on voit qu'il en est pénétré. Consules... et seiiatus i ac magna pars popidi viam coniplevere; disjecti, et, ut cuique libitum , fientes : aberat quippe adulalio gnaris omnibus Ixtam Tiberio Germanici moriem maie dissimulari. Tiberius atque Augusta publico abstinuere, inferius majestate sua rati, si palam lamentarentur ; an ne omnium oculis vidtum eorum scrutantibus falsi intelligeren-
tur Diesquo reliquix tuynulo Augusti inferebaniur , modo
per silentium vastus , modo ploratibus inquies : plena urbis itinera : conlucentes per campum Mariis faces. lUic miles cum armis, sine insignibus magistrat us , populus per tribus , cecidisse rempublicam, nihil spei reliquum clamitabant : promptius apertiusque quam ut meminisse imperitantium crederes. Nihil tamen Tiberium magis penetravlt quam studia hominum accensa in Jgrippinam ; quum decus patrise , solum Augusti sanguinem , unicum antiquitatis spécimen appellarent , versique ad cœlum ac deos integram illi sobolem, ac superstitem iniquorum precarentur '. Voilà le modèle du
autre; et il ne s'en informa point. II demanda à boire; et il acheva, comme de coutume, son repas avec ses eonvives. Les jours suivants, il ne donna auctm signe de haine, ni de joie, ni de colère, ni d'affliction, ni d'aucun sentiment humain ; soit en voyant les accusateurs de MessaUne se réjouir, soit en voyant la douleur et les larmes de ses enfants. «
' « Les consuls, le sénat et la plus grande partie du peuple , remplirent le chemin par ou le convoi devait passer, dispersés ra et là sans ordre, et pleurant tous en liljerté ; car il n'y avait dans leur douleur aucune espèce d'adulation, tout le monde étant bien instruit que la mort de Germanicus était agréable à Tibère. Tibère et Livie s'abstinrent de se montrer , soit qu'ils crussent indigne de la majesté de se lamenter en public, soit de peur que tant d regards pénétrants, observant leur visage, n'y découvrissent la fausseté de leur affliction Le jour que les restes de Germanicus furent portés dans le tombeau d'Auguste, on vit Rome, tantôt semblable à une solitude où régnait un vaste silence, tantôt remplie de trouble et de gémissements. Toutes les rues de la ville étaient rempUes ; des flambeaux funèbres éclairaient le champ de Mars. Les soldats y étaient sous les armes, les magistrats sans les marques de leurs dignité, le peuple divisé par tribus. Toas criaient que la république était perdue, qu'il ne restait plus d'espérance ; et ces cris éclataient aussi ouvertement et aussi librement que si on eût oubhé que l'on avait des maîtres. Rien cependant ne pénétra si vivement Tibère que le zèle enflammé qu'on témoignait pour Agripi)ine : on l'appelait l'unique reste du sang d'Auguste, le seul exemple
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style grave , et toutefois d'un style si pittoresque et si haut en aouleur que le poëte avec ses hardiesses et l'orateur avec ses figures atteindraient difficileiDent à ce degré d'expression. Or il me semble que ce qu'un très-grand nombre ^'historiens , parmi les modernes, ont négligé de se donner, c'est cette précision nombreuse, cette simplicité énergique, cette plénitude de pensées et d'affections profondes, cette gravité plus éloignée encore de la froideur que de l'emportement. On a écrit simplement V histoire ; mais trop souvent cette simplicité a été négligée, inculte, et sans noblesse. Tantôt on a voulu prendre un style développé : il a été faible, traînant, et lâche; tantôt un style concis et serré : et il a été sec et dur; tantôt un style abondant et pompeux : et il a été emphatique; tantôt un style familier : et il a été rampant. On s'est dit que Vhistoire n'était pas l'éloquence, on s'est trompé ; c'est l'éloquence même , mais retenue comme un coursier fougueux que le frein réduirait au pas , et qui , dans son allure , conserverait encore et sa vigueur et sa beauté. C'est ainsi que dans Thucydide , dans Xénophon , dans Tite-Live , dans Tacite , et parmi nous dans Bossuet et dans Voltaire, on reconnaît toujours une abondance qui se ménage, une chaleur qui se tempère, une force qui se contient et qui règle ses mouvements; au lieu que dans les écrivains à qui manquent le nerf et la vigueur de l'éloquence, ce qu'ils appellent sobriété dans l'expression n'est que de l'indigence, ce qu'ils appellent retenue n'est souvent rien que mollesse et langueur.
Le vrai mérite du style de Vhistoire sera donc de s'accommoder à son sujet et à son objet. Ces détails si intéressants des vies de Plutarque seraient insoutenables dans une histoire générale de la Grèce ou de l'Italie. Cette belle simplicité des commentaires ,de César aurait été de la sécheresse dans les décades de Tite-Live. La somptuosité du langage de Tite-Live aurait été du faste dans les mémoires de César. Le cardinal de Retz eût été ridicule s'il eût pris le ton grave et sentencieux du
des mœurs antiques et, les yeux levés au ciel, on suppliait les dieux de conserver sa race, et de la faire survivre aux méchants. »
HISTOIBE. 251
président de Thou , ou s'il nous eût décrit la fronde du style qui convient aux révolutions romaines.
En un mot, dans son tissu même le plus uni , le style de ['histoire doit être simple avec dignité , et d'un naturel également éloigné de l'affectation et de la négligence , de l'enflure et de la bassesse; et autant il rejette ces hyperboles de Florus, lorsqu'il nous dit que les vaisseaux d'Antoine faisaient gémir la mer et fatiguaient les vents ' ; et de César , que l'Océan , plus tranquille et plus favorable, l'avait laissé passer , d'Angleterre aux bords de la Gaule, comme en reconnaissant qu'il ne pouvait lui résister =•; et de Lucullus, qu'il semblait qu'ayant fait alliance avec la mer et les tempêtes, il leur eût donné la flotte de Mithridate à combattre et à disperser ^ ; et de Camille , que l'inondation du sang gaulois avait éteint dans Rome tous les restes de l'incendie 4 : aut/int, dis-je, la gravité du style de Vhistoire rejette ces extravagances, autant sa dignité rebute le langage commun , le ton bourgeois , les phrases proverbiales des écrivains qui , parmi nous , semblent avoir travesti Vhistoire à dessein de la dégrader , comme dans ces expressions que Voltaire a notées : Le général poursuit sa pointe. Les ennemis furent battus à plate couture. Ils s'enfuirent à vau de route. Il se prêta à des propositions de paix après avoir chanté victoire. Les légions vinrent au devant de Drusus par manière d'acquit. Un soldat romain se donnait à dix as par jour, corps et âme. Certes , ce n'était pas ainsi que les anciens écrivaient Vhistoire : non-seulement dans les choses les plus communes, ils s'énonçaient avec décence, mais souvent dans les grandes choses, sollicités parle besoin d'exprimer vivement un trait de caiactère, une pensée neuve et hardie, leur style s'élevait jusqu'au ton le plus haut : c'est ainsi que Tacite a peint l'effroi de Caligula lorsque Tibère, que l'on croyait mourant,
' Non sine gémitu maris et labore veniorum ferebaniur.
' Ipso quoqxie Oceano tranquillo magis etpropitio, quasi imparem se/aleretur.
^ Plane quasi Lucullus , quodam ciim fltictibus procellisque commercio , debellandum tradidisse regem ventisvideretur.
^ Ut omnia incendiorum vestigia gallici sangninis inundatione deleret.
revint un moment à la vie : Cxsar in silentio fixas a summa spe noi'issima exspectabat. C'est ainsi qu'il a peint le deuil de Rome aux funérailles de Germanicus : Dies modo per silentium vas tus, modo ploratibus mquies. Plutarque a de même exprimé en poète Textrémité où Rome était réduite à l'arrivée de Camille : Rome était dans la balance avec Vépée de Brennus ; et la révolution qu'opéra son retour : // ramena Rome dans Rome.
Je ne me lasse point de citer ces modèles tout désespérants qu'ils me semblent; et à commencer par moi-même, je ne cesserai de dire à ceux qui veulent , en écrivant ^histoire , se rendre intéressants pour la postérité, ce qu' Horace disait aux poètes Latins en parlant des Grecs :
Nocturna versate manu, versate diurna.
Hymne. Vhymne sacré, dans sa sublimité, est l'expression solennelle de l'enthousiasme de tout un peuple , le concert et l'accord d'une multitude d'âmes qui s'élèvent à Dieu , soit en admiration des merveilles de la nature , soit en adoration des prodiges de la grâce, soit dans un transport unanime de reconnaissance et d'amour , ou dans un mouvement de crainte , d'étonnement, et de respect.
Ainsi, dans V hymne, tout doit être en sentiments et en images. L'élévation en est le caractère : car toutes les pensées, toutes les relations en sont de l'homme au Créateur; et ce n'est pas en disant de l'Étre-Suprême, comme dans Vhymne attribué à Orphée , qu'à son aspect les plus hautes montagnes tremblent, et que les mersfrissonnent dans leurs profonds abîmes; ce n'est pas non plus en lui disant , comme dans Vhymne attribué à Cléanthe , Fous voulez les biens et les maux dans les conseils de votre loi; (te, n'est pas, dis-je, ainsi qu'on louera l'Éternel : car il ne résulte de ce galimatias oriental ni une haute idée de sa puissance, ni une haute idée de sa justice. La goutte d'eau de l'Océan, le grain de sable des montagnes, ne sont rien en parlant de celui qui d'un souffle a créé les mondes ; et dire