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IDYLLE

Idylle. Lorsque Despréaux a peint VîdijUe comme une bergère en habit de fête, il Ta parfaitement définie telle que nous la concevons. Une simplicité élégante en fait le caractère : et c'est par cette élégance ennoblie qu'elle se distingue de l'églogue.

Chaque genre de poésie a son hypothèse distincte ; et c'est ce qui en fait la différence. Or l'hypothèse de Téglogue et celle de Vidylle ne sont pas la même.

Dans des temps et parmi des peuples oii l'excessive inégalité des conditions et des fortunes n'avait pas mis encore entre les hommes cette différence inhumaine, à laquelle il est impossible de réfléchir sans s'attrister; dans des climats surtout où la beauté du ciel , la fertilité de la terre , faisaient de la campagne le plus délicieux séjour; où, d'un côté, l'heureuse ignorance des besoins du luxe , et, de l'autre, la facilité à vivre dans l'aisance avec peu de peine et de soin, rapprochaient si fort l'état des bergers de celui des rois, que l'un touchait à l'autre, l'églogue et Vidylle n'avaient pas deux hypothèses différentes , et ne devaient pas avoir deux noms.

Est venu le temps où dans la poésie champêtre il a fallu, non-seulement distinguer r«V/^//e de l'églogue, mais l'une et l'autre du genre villageois.

Les vices et les ridicules du peuple de la ville transmis au peuple des campagnes, les astuces de l'intérêt, les sottises de l'amour-propre et de la vanité , les intrigues de la galanterie, les duperies réciproques ; et dans tout cela les mœurs paysannes combinées avec les mœurs bourgeoises font le comique de Dancourt : rien ne ressemble moins à l'innocence et à la simplicité pastorale , et les modèles de ce comique on les rencontre à chaque pas dans les environs de Paris.

Mais pour trouver le sujet d'une églogue, il faut aller plus loin : encore sont-ils rares partout; et quant aux sujets de Vidylle, il n'en existe qu'en idée. Celles des idylles de Gesner qui ont

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quelque vérité sont de simples églogues; celles qui ont le plus de noblesse et d'élégance n'ont de modèle dans aucun pays.

Dans les idylles de madame Deshoulières , la scène est ou village; mais la femme sensible et tendre qui parle aux fleurs, aux ruisseaux , aux moutons , n'est pas une de nos bergères , c'est la maîtresse du cbâteau.

Vidylle ne peut donc être prise que dans le système fabuleux ou romanesque. Ce sont les bergers de Tempe, ou des bords du Lignon , que l'on y met en scène ; c'est le langage de l'Aminte , ou du Pastor fido , que parlent ces bergers ; et dans ce système, Vidylle a son merveilleux comme l'épopée; car elle est d'un temps où non-seulement les rois , mais les dieux mêmes , daignaient vivre avec les bergers :

Habitarunt di quoque silvas, Dardaniusque Paris.

C'est ainsi que Vidylle, comme nous l'entendons, sans cesser d'être simple, doit être noble et élégante.

Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, Doit éclater sans pompe une élégante idylle.

Elle ne mêle point des diamants à sa parure , mais elle a un chapeau de fleurs, ^oyez Églogue.

En peinture , Teniers a fait des scènes paysannes ; Berghem , des églogues ; le Poussin , des idylles ; et pour exceller dans ce genre, il ne manquait à celui-ci que de peindre les paysages comme les Breugles et le Lorrain.

Illusion. Dans les arts d'imitation la vérité n'est rien, la vraisemblance est tout: et non-seulement on ne leur demande pas la réalité , mais on ne veut pas même que la feinta en soit l'exacte ressemblance.

Dans la tragédie, on a très-bien observé que V illusion n'est pas complète. 1" Elle ne peut pas l'être, 2» elle ne doit pas l'être. Elle ne peut pas l'être, parce qu'il est impossible de faire pleinement abstraction du lieu réel de la représentation

théâtrale et de ses irrégularités. On a beau avoir l'imagination préoccupée , les yeux avertissent qu'on est à Paris , tandis que la scène est à Rome ; et la preuve qu'on n'oublie jamais l'acteur dans le personnage qu'il représente, c'est que dans l'instant même où l'on est le plus ému , on s'écrie : Ah ! que c'est bien joué! On sait donc que ce n'est qu'un jeu : on n'applaudirait point Auguste, c'est donc Brisard qu'on applaudit.

Mais quand , par une ressemblance parfaite, il serait possible défaire une pleine illusion, l'art devrait l'éviter, comme la sculpture l'évite en ne colorant pas le marbre, de peur de le rendre effrayant.

Il y a tel spectacle dont V illusion tempérée est agréable, et dont Vilhision pleine serait révoltante ou péniblement douloureuse. Combien de personnes soutiennent le meurtre de Camille ou de Zaïre, et les convulsions d'Inès empoisonnée, qui n'auraient pas la force de soutenir la vue d'une querelle sanglante ou d'une simple agonie ? Il est donc hors de doute que le plaisir du spectacle tragique tient à cette réflexion tacite et confuse , qui nous avertit que ce n'est qu'une feinte , et qui par-là modère l'impression de la terreur et de la pitié.

Je sais bien que l'échafaud est la tragédie de la populace , et que des nations entières se sont amusées de combats de gladiateurs ; mais cet exercice de la sensibilité serait trop violent pour des âmes qu'une société douce et voluptueuse amollit, et qui demandent des plaisirs délicats comme leurs organes.

Ce ne sera que lorsque l'habitude de ces plaisirs en aura émoussé le goût et que les âmes seront blasées , qu'on sera obligé d'employer, comme des liqueurs fortes, des moyens violents de réveiller en elles une sensibilité presque éteinte ; et c'est peut-être ainsi que , par la continuité des jouissances et la satiété qui les suit , un peuple poli se déprave et retourne à la barbarie.

Quoi qu'il en soit, il y a deux choses à distinguer dans l'imitation tragique , la vérité absolue de l'exemple , et la ressemblance imparfaite de l'imitation. Orosmane , dans la fureur de sa jalousie, tue Zaïre, et l'instant d'après se tue lui-même de désespoir : voilà V illusion qui ne doit pas être complète. Un amour jaloux et furieux peut rendre féroce et barbare un homme

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naturellement bon, sensible et généreux : voilà la vérité dont rien ne nous détrompe, et dont l'impression nous reste, lors même que Villusion a cessé.

Dans le comique, rien ne répugne à une pleine illusion; et l'impression du ridicule n'a pas besoin d'être tempérée comme celle du pathétique. Mais si dans le comique même Villusion était complète, le spectateur, croyant voir la nature, oublierait l'art, et serait privé, par la force de Villusion, de l'un des plaisirs du spectacle. Ceci est commun à tous les genres.

Le plaisir d'être ému de crainte et de pitié sur les malheurs de ses semblables , le plaisir de rire aux dépens des faiblesses et des ridicules d' autrui, ne sont pas les seuls que nous cause la scène : celui de voir à quel degré de force et de vérité peuvent aller le génie et l'art, celui d'admirer dans le tableau la supériorité de la peinture sur le modèle, serait perdu si Villusion était complète: et voilà pourquoi, dans l'imitation même en récit, les accessoires qui altèrent la vérité, comme la mesure des vers et le mélange du merveilleux, rendent Villusion plus douce; car nous aurions bien moins de plaisir à prendre un beau poëme pour une histoire , qu'à nous souvenir confusément que c'est une création du génie.

Pour mieux m'entendre, imaginez une perspective si parfaitement peinte, que de loin elle vous semble être réellement , ou un morceau d'architecture, ou un paysage éloigné : tout l'agrément de l'art sera perdu pour vous dans ce moment, et vous n'en jouirez que lorsqu en approchant vous vous apercevrez que le pinceau vous en impose. 11 en est de même de toute espèce d'imitation : on veut jouir en même temps et de la nature et de l'art; on veut donc bien s'apercevoir que l'art se mêle avec la nature. Dans le comique même , il ne faut donc pas croire que la vérité de l'imitation en soit le mérite exclusif, et que le meilleur peintre de la nature soit le plus fidèle copiste : car si l'imitation était une parfaite ressemblance , il faudrait l'altérer exprès en quelque chose , afin de laisser à l'âme le sentiment confus de son erreur, et le plaisir secret de voir avec quelle adresse on la trompe. Il est pourtant vrai qu'on a plus à craindre de s'éloigner de la nature, que d'en approcher de trop près;

mais entre la servitude et la licence , il y a une liberté sage, et cette liberté consiste à se permettre de choisir et d'embellir en imitant : c'est ce qu'a fait Molière, aussi bien que Racine. Ni le Misanthrope g ni l" Avare , ni le Tartufe, ne sont de serviles copies : dans les détails comme dans Tensemble , dans les caractères comme dans l'intrigue, ce sont des compositions plus achevées qu'on n'en peut voir dans la nature : la perfection y décèle l'art, et l'on perdrait à ne pas l'y voir : pour en jouir, il faut qu'on l'aperçoive.

Mais jusqu'à quel point cette imitation peut-elle être embellie, sans que l'altération nuise à la vraisemblance et détruise Villusion 7 Cela tient beaucoup à l'opinion, à l'habitude, à l'idée que l'on a des possibles ; et la règle doit varier selon les lieux et les temps. La vérité même n'est pas toujours vraisemblable; et à moins qu'elle ne soit très-connue , elle n'est point admise si la vraisemblance n'y est pas. Dans les choses communes , il est aisé de conserver la vraisemblance ; mais dans l'extraordinaire et le merveilleux , c'est une des plus grandes difficultés de l'art. Ployez Vraisemblance .

Quelle est cependant cette demi- illusio}i, cette erreur continue et sans cesse mêlée d'une réflexion qui la dément , cette façon d'être trompé et de ne l'être pas? C'est quelque chose de si étrange en apparence et de si subtil en effet, qu'on est tenté de le prendre pour un être de raison ; et pourtant rien de plus réel. Chacun de nous n'a qu'à se souvenir qu'il lui est arrivé bien souvent de dire, en même temps qu'il pleurait ou qu'il frémissait, à Mérope : Jh! que cela est beau ! Ce n'était pas la vérité qui était belle ; car il n'est pas beau qu'une femme aille tuer un jeune homme, ni qu'une mère reconnaisse son fils au moment de le poignarder. C'était donc bien de l'imitation que l'on parlait ; et pour cela, il fallait se dire à soi-même, C'est un mensonge; et tout en le disant on pleurait et on frémissait.

Pour expliquer ce phénomène on a dit que V illusion et la réflexion n'étaient pas simultanées, mais alternatives dans l'âme : subtilité gratuite; car sans ces oscillations continuelles et rapides de l'erreur à la vérité , leur mélange actuel s'explique, et l'on va voir qu'il est dans la nature.

L'âme est susceptible à la fois de diverses impressions : par exemple, lorsqu'on entend une belle musique, et qu'en regardant une jolie femme on boit d'un vin délicieux^ ces trois plaisirs sont distinctement et simultanément goûtés. Ils se nuisent pourtant l'un à l'autre ; et moins les impressions simultanées sont analogues, moins le sentiment en est vif : en sorte que si elles sont contraires, le partage de la sensibilité entre elles est quelquefois si inégal, que l'une effleurée peine l'âme, tandis que l'autre s'en saisit et la pénètre profondément.

En vous promenant à la campagne, qu'un objet vous frappe et vous plonge dans la méditation , tous les autres objets que vous apercevrez passeront successivement devant vos yeux sans vous distraire. Vous les aurez vus cependant , et chacun d'eux aura laissé sa trace dans votre souvenir. Que sera-t-il donc arrivé? qu'à chaque instant l'âme aura eu deux pensées, l'une fixe et profonde, l'autre légère et fugitive. Au contraire, je vous suppose plus légèrement occupé : l'idée qui vous suit ne laisse pas d'être continue et toujours présente ; mais l'impression accidentelle de nouveaux objets est d'autant plus vive à son tour, que la première est moins profonde.

C'est ainsi qu'au spectacle deux pensées sont présentes à l'âme. L'une est que vous êtes venu voir représenter une fable , que le lieu réel de l'action est une salle de spectacle , que tous ceux qui vous environnent viennent s'amuser comme vous, que les personnages que vous voyez sont des comédiens, que les colonnes du palais qu'on vous représente sont des coulisses peintes, que ces scènes touchantes ou terribles que vous applaudissez sont un poëme composé à plaisir; tout cela est la vérité. L'autre pensée est Yillusion; savoir, que ce palais est celui de Mérope, que la femme que vous voyez si affligée est Mérope elle-même , que les paroles que vous entendez sont l'expression de sa douleur. Or, de ces deux pensées, il faut que la dernière soit la dominante; et par conséquent le soin commun du poète, de l'acteur, du décorateur doit être de fortifier l'impression des vraisemblances et d'affaiblir celle des réalités. Pour cela, le moyen le plus sûr, comme le plus facile, serait de copier fidèlement et servilement la nature; et c'est là tout ce

qu'on a su faire quand le goût n'était pas formé. Mais je l'ai dit souvent, je le répète encore : la nature a mille détails qui seraient vrais, qui rendraient même limitation plus vraisemblable , et qu'il faut pourtant éloigner , parce qu'ils manquent d'agrément , ou d'intérêt, ou de décence, et que nous cherchons au théâtre et dans l'imitation poétique en général une nature exquise , curieuse et intéressante.

Le secret du génie n'est donc pas d'asservir , mais d'animer son imitation : car plus Villusîon est vive et forte , plus elle agit sur l'âme, et par conséquent moins elle laisse de liberté à la réflexion et de prise à la vérité. Quelle impression peuvent faire de légères invraisemblances sur des esprits émus, troublés d'étonnement et de terreur? IN'avons-nous pas vu de nos jours Phèdre expirante au milieu d'une foule de petits maîtres! IS'avons-nous pas vu Mérope, le poignard à la main, fendre la presse de nos jeunes seigneurs , pour percer le cœur de son fils .^ et Mérope nous faisait frémir, et Phèdre nous arrachait des larmes.

C'est sur ces exemples que se fondent ceux qui se moquent des bienséances et des vraisemblances théâtrales : mais si, dans ces moments de trouble et de terreur, 1 ame, trop occupée du grand intérêt de la scène , ne fait aucune attention à ses irrégularités , il y a des moments plus tranquilles , où le bon sens en est blessé : la réflexion reprend alors tout son empire , la vérité détruit Yillusion : or Villusion, une fois détruite, ne se reproduit pas l'instant d'après avec la même force , et il n'y a nulle comparaison entre un spectacle où elle est soutenue, et un spectacle où à chaque instant on est trompé et détrompé.

Villusiojij comme je l'ai dit, n'a pas besoin d'être complète. On ne doit donc pas s'inquiéter des invraisemblances forcées , et l'on peut se permettre celles qui contribuent à donner au spectacle plus d'intérêt ou d'agrément.

Mais quoi qu'on fasse pour en imposer , il est rare que Villusîon soit trop forte : on fait donc bien d'être sévère sur ce qui intéresse la vraisemblance, et de n'accorder à l'art que les licences heureuses d'où résulte quelque beauté. .. Il faut se figurer qu'il y a sans cesse , dans l'imitation théà-

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traie , un combat entre la vérité et le mensonge : des deux impressions , affaiblir celle qui doit céder , fortifier celle que l'on veut qui domine, voilà le point oii se réunissent toutes les règles de l'art par rapport à la vraisemblance, àonlV illusmi est l'effet.

Quant aux moyens qu'on doit exclure, il en est qui rendent l'imitation trop effrayante et horriblement vraie , comme lorsque sous l'habit de l'acteur qui doit paraître se tuer on cache une vessie pleine de sang, et que le sang inonde le théâtre; il en est qui rendent grossièrement et bassement une nature dégoûtante, comme lorsqu'on produit sur la scène l'ivrognerie et la débauche; il en est qui sont pris dans un naturel insipide et trivial , dont Tunique mérite est une plate vérité, comme lorsqu'on représente ce qui se passe communément parmi le peuple. Tout cela doit être interdite l'imitation poétique, dont le but est de plaire , non pas seulement à la multitude , mais aux esprits les plus cultivés et aux âmes les plus sensibles : succès qu'elle ne peut avoir qu'autant qu'elle est décente, ingénieuse, exquise , digne, en un mot, qu'une raison perfectionnée et un sentiment délicat en chérissent ['illusion.

Image. D'après Longin , on a compris sous le nom d'image tout ce qu'en poésie on appelle descriptions et tableaux. Mais en parlant du coloris du style, on attache à ce mot une idée beaucoup plus précise ; et par image on entend cette espèce de métaphore qui , pour donner de la couleur à la pensée, et rendre un objet sensible s'il ne Test pas, ou plus sensible s'il ne l'est pas assez, le peint sous des traits qui ne sont pas les siens, mais ceux d'un objet analogue.

La mort de Laocoon , dans V Enéide , est un tableau ; la peinture des serpents qui viennent l'étouffer est une description; Laocoon ai^dens est une image.

Il est bien vrai que toute description n'est pas une peinture : l'anatomiste , le mécanicien décrivent et ne peignent pas ; et c'est en faisant cette distinction que Boileau a dit très-injustement : Firgile peint , et le Tasse décrit. Mais nous parlons ici des des-

criptions animées par la poésie ou par l'éloquence. Or, dans ce sens , la description diffère du tableau, en ce que le tableau n'a qu'un moment et qu'un lieu fixe. Ainsi la description peut être une suite de tableaux, le tableau peut être un composé d'^m^^/e^, Yimarje elle-même peut former un tableau. Mais Vimage est le voile matériel d'une idée ; au lieu que la description et le tableau ne sont le plus souvent que le miroir de l'objet même.

Toute image est une métaphore; mais toute métnpliore n'est pas une image. Il y a des translations de mots qui ne présentent leur nouvel objet que tel qu'il est en lui-même, comme, par exemple, la clef d'une voûte, le pied d'une montagne ; au lieu que l'expression qui fait image peint avec les couleurs de son premier objet la nouvelle idée à laquelle on l'attache , comme dans cette sentence d'Iphicrate : Une armée de cerfs conduite par un lion est plus à craindre qu'une armée de lions conduite par un cerf; et dans cette réponse d'Agésilas, à qui l'on demnndait pourquoi Lacédémonen'avait point de murailles : f'oila (en montrant ses soldats ) les murailles de Lacédémone.

V image suppose une ressemblance, renferme une comparaison; et de lajustessede la comparaison dépend la clarté, la transparence de Y image. Mais la comparaison est sous-entendue , indiquée, ou développée : on dit d'un homme en colère, Il rugit ; on dit de même. C'est un lion; on dit encore , Tel qu'un lion altéré de sang., etc. // rugit suppose la comparaison ; c'estunlion, l'indique ; tel qu'un lion, la développe.

Ou demandera peut-être : Quelle ressemblance peut-il y avoir entre une idée métaphysique ou un sentiment moral , et un objet matériel ?

1° Une ressemblance d'effet dans leur'manière d'agir surl'âme» Si, par exemple, le génie d'un homme ou son éloquence débrouille dans mon entendement le chaos de mes pensées, en dissipe l'obscurité , les rend distinctes et sensibles à mon imagination, m'en fait apercevoir et saisir les rapports, je me rappelle l'effet que le soleil , en se levant , produit sur le tableau de la nature ; je trouve qu'ils font éclore, l'un à mes yeux , l'autre à mon esprit, une foule d'objets nouveaux; et je dis dece génie créateur et fécond , qu'il est lumineux, comme je le dis du soleil. Lorsque

je goûte de l'absynthe , la sensation d'amertume que mon âme en reçoit lui déplaît , et lui donne , pour la même boisson , une répugnance presque invincible : s'il arrive donc que le regret d'un bien que j'ai perdu me cause une sensation affligeante et pénible, et une forte répugnance pour ce qui peut me rappeler le souvenir de mon malheur, je dis de ce regret, qu'if est amer ; et l'analogie de l'expression avec le sentiment est fondée sur la ressemblance des affections de Tâme. L'effet naturel, des passions est en nous bien souvent le même que celui des impressions des objets du dehors ; l'amour, la colère , le désir violent, fait sur le sang l'effet d'une chaleur ardente ; la frayeur, celui d'un grand froid. Delà toutes ces métaphores de brûler de colère , d impatience, et d'amour; d'être 'glacé d'effroi , de frissonner de crainte : voilà ce que j'entends par la ressemblance d'effet. C'est sous ce rapport que me semble aussi juste qu'ingénieuse la réponse de Marius , à qui l'on reprochait d'avoir, dans la guerre des Cimbres, donné le droit de bourgeoisie à Rome à mille étrangers qui s'étaient distingués. « Les lois, lui disait-on, défendent pareille chose. » Il répondit que le bruit des armes l'avait empêché d'entendre ce que disaient les lois.

2° Une ressemblance de mouvement. On vient de voir que la première analogie des images porte sur le caractère des sensations. Celle-ci porte sur leur durée et leur succession plus lente ou plus rapide. Si nous observons d'abord une analogie naturelle entre la progression de lieu et la progression de temps, entre l'étendue successive et l'étendue permanente, l'une peut donc être Y image de l'autre, et le lieu nous peindra le temps. Un sourd et muet de naissance, pour exprimer le passé, montrait l'espace qui était derrière lui ; et l'espace qui était devant, pour exprimer l'avenir. Nous les désignons à peu près de même : Les temps reculés. J'avance en âge. Lesannées s'écoulent. Quoi de plus clair et de plus juste que cette image dont se sert Montaigne pour dire qu'il s'occupe agréablement du passé sans s'inquiéter de l'avenir? Les ans peuvent m'entrainer, mais à reculons. Cette analogie est dans la nature, parce que les objets se succèdent* pour moi dans l'espace comme dans la durée, et que ma pensée opère de même pour les concevoir dans leur ordre, soit qu'ils existent en-

IMAGE. 2Gô

semble en divers lieux, ou soit que dans un même lieu ils existent en divers temps.

Il y a de plus une correspondance naturelle entre la vitesse ou la lenteur des mouvements du corps , et la vitesse ou la lenteur des mouvements de l'âme ; et en cela , le physique et le moral , l'intellectuel et le sensible ont une parfaite analogie entre eux , et par conséquent un rapport naturellement établi entre lesidées et les images. Voyez Analogie.

Mais souvent la facilité d'apercevoir une idée sous une image est un effet de l'habitude , et suppose une convention. De là vient que toutes les images ne peuvent ni ne doivent être transplantées d'une langue dans une autre langue ; et lorsqu'on dit qu'une imagene saurait setraduire, ce n'est pas tant la disette des mots qui s'y oppose , que le défaut d'exercice dans la liaison de deux idées. Toute image tirée des coutumes étrangères n'est reçue parmi nous que par adoption ; et si les esprits n'y sont pas habitués, le rapport en sera difficile à saisir. Hospitalier exprime une idée claire en français comme en latin , dans son acception primitive : on dit : Les dieux hospitaliers. Un peuple hospitalier; mais cette idée ne nous est pas assez familière pour se présenter d'abord à propos d'un arbre qui donne asile aux voyageurs : ainsi Yumbram hospitalem d'Horace, traduit à la lettre par un ombrage hospitalier, ne serait pas entendu sans le secours delà réflexion.

Il arrive aussi que dans une langue l'opinion attache du ridicule ou de la bassesse à des images qui , dans une autre langue , n'ont rien que de noble et de décent. La métaphore de ces deux beaux vers de Corneille ,

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau 11 faut passer l'éponge ou tirer le rideau ,

n'aurait pas été soutenable chez les Romains , oii V éponge était un mot sale.

Qîie les araignées fassent désormais leur toile sur nos laïices et sur nos boucliers , disaient les Grecs dans un chœur de tragédie. Ceneimage ne serait plus soufferte dans la poésie héroïque

Les anciens se donnaient une licence que notre langue n'admet pas; dès qu'un même objet faisait sur les sens deux impressions simultanées , ils attribuaient indistinctement l'une à l'autre. Par exemple , ils disaient à leur choix , un ombrage frais , ou une fraîcheur sombre^ frigtis opacum : ils disaient trépidas horror^ une tremblante horreur. Ils disaient d'une forêt, qu'elle était obscurcie d'une noire frayeur, au heu de dire qu'elle était effrayante par son obscurité profonde^ caiigantem nigra for^ midine lucum ; c'était prendre la cause pour l'effet. Nous sommes plus difficiles ; et ce qui pour eux était une élégance serait pour nous un contre-sens.

Nous n'avons pas laissé d'imiter quelquefois cette hardiesse. Racine a dit ,

De ses jeunes erreurs désormais revenu.

Les anciens attribuaient aussi l'action même à ce qui n'en était que le sujet passif. Ils disaient : Le trait fuit de la main , telum manufugit; et nous disons comme eux , Le coup part , la pa rote m'échappe^ le trait lui échappe de la ynain.

Telle image est claire comme expression simple qui s'obscurcit dès qu'on veut l'étendre. S'enivrer de louange est une façon de parler familière : s'enivrer est pris là pour un terme primitif; celui qui l'entend ne soupçonne pas qu'on lui présente la louange comme une liqueur ou comme un parfum. Mais si vous suivez V image, et que vous disiez, Un roi s" enivre des louanges que lui versent les flatteurs , ou que les flatteurs lui font respirer, vous éprouverez que celui qui a reçu s'enivrer de louange sans difficulté, sera étonné d'entendre, verser la louange, respirer la louange , et qu'il aura besoin de réflexion pour sentir quel'unestla suite de l'autre. La difficulté ou la lenteur de la conception vient alors de ce que le terme moyen est sous-entendu : verser et s'enivrer, annonce une liqueur; àd^Tisrespirerei s'enivrer, c'est une vapeur qu'on suppose. Que la liqueur ou la vapeur soit expressément énoncée , l'analogie des termes devient claire et frappante parle lien qui les unit. Un roi s'enivre du poison delà louange qtœ lui versent les flatteurs ; un roi s'enivre du

parfum de la louange que les flatteurs lui font respirer : tout cela n'est-il pas naturel et sensible?

Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre, Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,

C'est la louange, Iris. ( La Fontaine. )

Démosthène a employé le terme moyen lorsqu'il a dit d'Eschine : // vomit contre moi la vieille lie de ses noirceurs ; mais il s'en est dispensé en disant de Philippe : // boit sans peine les affronts. Aujourd'hui, boire les affronts et vomir des injures sont dès images reçues dans les langues modernes , et familières dans la nôtre.

Les langues, à les analyser avec soin, ne sont presque toutes qu'un recueil d'images , que l'habitude a mises au rang des dénominations primitives, et que l'on emploie sans s'en apercevoir. Quem ( usum ) nécessitas genuit^ inopia coacta et angustils; post autem delectatiojucunditasque celebravit. (Cicér.) Il y en a de si hardies , que les poètes n'oseraient les risquer si elles n'étaient pas reçues. Les philosophes en usent eux-mêmes comme de termes abstraits : perception , réflexion , attention , induction , tout cela est pris de la matière. On dit suspendre, précipiter son jugement, balancer les opinions, les recueillir, etc. On dit que Vâme s'élève, que les idées s'étendent, que le génie étincelle, que Dieu vole sur les ailes des vents, qw^W habite en luimême, que 5071 souffle anime la matière, que sa voix commande au néant. Tout cela est familier, non-seulement à la philosophie la plus exacte , mais à la théologie la plus austère. Ainsi, à l'exception de quelques termes abstraits , le plus souvent confus et vagues , tous les signes de nos idées sont empruntés des objets sensibles. 11 n'y a donc , pour l'emploi des images usitées, d'autres ménagements à garder que les convenances du style.

Il est des images qu'il faut laisser au peuple; il en est qu'il faut réserver au langage héroïque ; il en est de communes à tous les styles et à tous les tons. Mais c'est au goût formé par l'usage à distinguer ces nuances.

Quant au choix des images rarement employées, ou nouvellement introduites dans une langue, il faut y ap[K)rter beaucoup

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plus de circonspection et de sévérité. Que les images reçues ne soient point exactes ; que l'on dise de l'esprit, qu'U est solide; de la pensée, quelle est hardie; de l'attention , qu'elle est profonde; celui qui emploie ces images n'en garantit pas la justesse : et si on lui demande pourquoi il attribue la solidité à ce qu'il appelle uwsouffle ( spiritus), la hardiesse à l'action ^^peser ( pensare ), la profondeur à la direction du mou\emen\.{ tendere ad ), car tel est le sens primitif d'esprit, de pensée, et d'attention, il n'a qu'un mot à répondre : Cela est reçu; je parle ma langue.

Mais s'il emploie- de nouvelles images , on a droit d'exiger de lui qu'elles soient justes, claires, sensibles, et d'accord avec ellesmêmes. C'est à quoi les écrivains, même les plus attentifs , ont manqué plus d'une fois.

Je viens de lire dans Brumoi , que la comédie grecque , dans son troisième âge, cessa d'être une Mégère, et devint..,., quoi? un miroir. Quelle analogie y a-t-il entre un miroir et une Mégère ?

Il y a des images qui, sans être précisément fausses, n'ont pas cette vérité sensible qui doit nous saisir au premier coup-d'œil. Vous représentez-vous un jour vaste par le silence , dies per silentium vastus ? Il est vrai que le jour des funérailles de Germanicus Rome dut être changée en une vaste solitude , par le silence qui régnait dans ses murs ; mais après avoir développé la pensée de Tacite , on ne saisit point encore son image.

La Fontaine semble l'avoir prise de Tacite :

Craignez le fond des bois et leur vaste silence.

Mais ici Vimage est claire et juste : on se transporte au milieu d'une solitude immense, oii le silence règne au loin ; et silence vaste , qui paraît hardi , est beaucoup plus sensible que silence profond , qui est devenu si familier.

Tacite lui-même a dit ailleurs , sileniium vastum; et Lucain, après lui :

Cœsar, sollicitoper vasta silentia gressu, Vixfamidis audenda parât.

Traduisez, Tibiridentxqiioraponti de Lucrèce : la mer prend une face riante est une façon de parler très-claire en elle-même,

et qui cependant ne peint rien. La mer est paisible, mais elle ne rit point ; et dans aucune langue rident lie peut se traduire, à moins qu'on ne change limage. Il n'eu est pas de même de la suivante :

Tibi dedala tellus Suhmittit flores.

Distinguons cependant une image confuse d'une image vague. Celle-ci peut être claire, quoique indéfinie : F étendue, t élévation, la profondeur, sont des termes vagues, mais clairs; il faut même bien se garder de déterminer certaines expressions dont le vague faittoutela force. Omniapontus erat, tout n'était qu^ un océan ^Û\i Ovide en parlant du déluge : tout était Dieu, excepté Dieu même, ditBossuet en parlant des siècles d'idolâtrie; je ne vois le tout de rien, dit Montaigne ; et Lucrèce, pour exprimer la grandeur du système d'Épicure :

Extra

Processit longe flammantia mœnia mundi, Atque omne immensum peragravit mente animoque. Du monde il a franchi la barrière endammée , Et son âme a d'un vol parcouru l'infini.

N'oublions pas cet effrayant tableau que fait le P. la Rue du pécheur après sa mort : Environné de Véternité, et n'ayant que •son péché entre son Dieu et lui. N'oublions pas non plus cette réponse d'un moine de la Trappe, à qui l'on demandait ce qu'il avait fait là depuis quarante ans qu'il y était : Cogitavi dies antiquas, et annos seternos in mente habui. C'est le vague et l'immensité de ces images qui en fait la force et la sublimité.

Pour s'assurer de la justesse et de la clarté d'une image en âle-même , il faut se demander en écrivant^ Que fais-je de mon idée? une colonne? un fleuve? une plante ? V image ne doit rien présenterqui ne convienne à la plante, à la colonne, au fleuve, etc. La règle est simple, sûre, et facile ; rien n'est plus commun cependant que de la voir négliger , et surtout par les commençants, qui n'ont pas fait de leur langue une étude philosophique.

L'analogie de Vimage avec l'idée exige encore plus d'attention que la justesse de Vimage en elle-même , comme étant plus dif-

ficile à saisir. J'ai dit que toute /??m^e suppose une ressemblance, ainsi que toute couTparaison; mais la comparaison développe les rapports , ï image ne fait que les indiquer : il faut donc que l'image soit au moins aussi juste que la comparaison peut l'être; quelquefois même Ja justesse n'y suffît pas, si le rapport est trop éloigné, ou s'il n'est pas assez connu. Les Grecs appelaient le poète Alcée la queue du lion, pour exprimer que c'était lui qui les animait aux combats ; et quoique , dans le même sens et par la même allusion , nous disions , se battre les flancs , la queue du lion ne réveillerait pas en nous la même idée. Mais que le bouclier fût ta coupe de Mars , cette image de la discipline est intelligible pour nous. Vimage qui ne s'applique pas exactement à l'idée qu'elle enveloppe, l'obscurcit au lieu de la rendre sensible : il faut que le voile ne fasse aucun pli, ou que du moins , pour parler le langage des peintres, le nu soit bien ressenti sous la draperie.

Après la justesse et la clarté de Vi?7iage^']e place la vivacité. L'effet que l'on se propose étant d'affecter l'imagination, les traits qui l'affectent le plus doivent avoir la préférence.

Tous les sens contribuent proportionnellement au langage figuré. ?sous disons le coloris des idées, la voix des remords^ la dureté de Pâme, la douceur du caractère^ Vodeur de la bonne renommée. Mais les objets de la vue, plus clairs, plus vifs, et plus distincts, ont l'avantage de se graver plus avant dans la mémoire, et de se retracer plus facilement. La vue est par excellence le sens de l'imagination; et les objets qui se communiquent à l'âme par l'entremise des yeux vont s'y peindre comme dans un miroir : aussi la vue est-elle celui de tous les sens qui enrichit le plus le langage poétique. Après la vue, c'est le toucher; après le toucher, c'est l'ouïe; après l'ouie, vient le goût; et l'odorat, le plus faible de tous, fournit à peine une iiuage.entre mille. Parmi les objets du même sens, il en est de p^us vifs, de plus frappants, de plus favorables à la peinture; mais le choix en est au-dessus des règles : c'est au sentiment seul à le déterminer.

Observons seulement que de tous les sens , le seul dont les dégoûts soient insoutenables à la pensée , c'est l'odorat , et que la

réminiscence d'un objet fétide est la seule qui nous répugne invinciblement. Aous supportons

Un horrible mélange

D*os et de chairs meurtris et traînés dans la fange ;

Nous ne supportons pas :

De montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exilaient dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.

C'est peu que Vimage soit une expression juste , il faut encore qu'elle soit une expression naturelle , c'est-à-dire qu'elle paraisse avoir dû se présenter d'elle-même à celui qui l'emploie. Les peintres nous donnent un exemple de la propriété des images : ils couronnent les naïades de perles et de corail ; les bergères, de fleurs ; les ménades, de pampre ; Uranie, d'étoiles, etc.

Les productions , les accidents, les phénomènes de la nature diffèrent suivant les climats. Il n'est pas vraisemblable que deux amants qui n'ont jamais dû voir des palmiers en tirent Vimage de leur union. Il ne convient qu'au peuple du levant , ou à des esprits versés dans la poésie orientale, d'exprimer le rapport des deux extrêmes par Vimage du cèdre et de l'hysope.

L'habitant d'un climat pluvieux compare la vue de ce qu'il aime à la vue d'un ciel sans nuages; l'habitant d'un climat brûlant la compare à la rosée. A la Chine, un empereur qui fait la joie et le bonheur de son peuple est semblable au vent du midi. Voyez combien sont opposées l'une à l'autre les idées que pré- .sente Vimage d'un fleuve débordé, à un berger des bords du Nil, et à un berger des bords de la Loire. Il en est de même de toutes les images locales; et l'on ne doit les transplanter qu'avec beaucoup de précaution.

Les images sont aussi plus ou moins familières , suivant les mœurs , les opinions , les usages , les conditions , etc. Un peuple guerrier, un peuple pasteur, un peuple matelot, ont chacun leurs images habituelles : ils les tirent des objets qui les occupent, qui les affectent, qui les intéressent le plus. Un chasseur amoureux se compare au cerf qu'il a blessé : Portant partout le trait dont je suis déchiré.

Un berger dans la même situation se compare aux fleurs exposées à un vent brûlant qui les consume.

Floribiis austrum

Perditus immisi. (Virgile.)

C'est ce qu'on doit observer avec un soin particulier dans la poésie dramatique. Britan7iicus ne doit pas être écrit comme Athalie^ ni Pol i/ eue fe comme Cinna. Aussi les bons poètes n'ontils pas manqué de prendre la couleur des lieux et des temps, soit de propos délibéré, soit par sentiment et par goût, l'imagination remplie de leur sujet, l'esprit imbu de la lecture des auteurs qui devaient leur donner le ton. On reconnaît les prophètes dans Athalie , Tacite dans Britannicus , Sénèque dans Cinna, et dans Polyeucte tout ce que le dogme et la morale de l'Évangile ont de sublime et de touchant.

C'est un heureux choix d'images inusitées parmi nous , mais rendues naturelles par ces convenances, quifait la magie du style de Mahomet et d'Alz4re, et qui manque peut-être à celui de Bajazet. Croirait-on que les harangues des sauvages de TAmérique fussent du même style que le rôle de Zamoi^e? En voici un exemple frappant. On propose à l'une de ces nations de changer de demeure ; le chef des sauvages répond : « Cette terre nous a nourris, l'on veut que nousTabandonnions! Qu'on la fasse creuser, on trouvera dans son sein les ossements de nos pères. Fautil donc que les ossements de nos pères se lèvent pour nous suivre dans une terre étrangère? » Virgile a dit de ceux qui se donnent la mort :

Lucemque perosi

Projecere animas.

Ils ont fui la lumière et rejeté leur âme.

Les sauvages disent en se dévouant à la guerre , Je jeHe mon corps loin de moi.

On a longtemps attribué les figures du style oriental au climat ; mais on a trouvé des images aussi hardies dans les poésies des Islandais , dans celles des anciens Écossais , et dans les harangues des sauvages du Canada, que dans les écrits des Persans

et des Arabes. Moins les peuples sont civilisés, plusleurlangage est figuré , sensible. C'est à mesure qu'ils s'éloignent delà nature, et non pas à mesure qu'ils s'éloignent du soleil , que leurs idées se dépouillent de cette écorce dont elles étaient revêtues, comme pour tomber sous les sens.

Il y a des phénomènes dans la nature, des opérations dans les arts , qui , quoique présents à tous les hommes , ne frappent vivement que les yeux des philosophes ou des artistes- Ces idées, d'abord réservées au langage des arts et des sciences , ne doivent passer dans le style oratoire ou poétique, qu'à mesure que la lumière des sciences et des arts se répand dans la société. Le ressort de la montre, la boussole, le télescope , le prisme , etc., fournissent aujourd'hui au langage familier des images aussi naturelles, aussi peu recherchées que celles du miroir et de la balance. Mais il ne faut hasarder ces translations nouvelles qu'avec la certitude que les deux termes soient bien connus , et que le rapport en soit juste et sensible.

Le poëtelui seul, comme poète, peut employer les images de tous les temps , de tous les lieux , de toutes les situations de la vie. De là vient que les morceaux épiques ou lyriques dans lesquels le poète parle lui-même en qualité d'homme inspiré sont les plus abondants , les plus variés en images. Il a cependant lui-même des ménagements à garder.

1° Les objets d'où il emprunte ses métaphores doivent être présents aux esprits cultivés.

2° S'il adopte un système , comme il y est souvent obhgé , celui, par exemple, de la théologie ou celui de la mytologie, celui d'Épicure ou celui de Newton, il se borne lui-même dans le choix des images, et s'interdit tout ce qui n'est pas analogue au système qu'il a suivi.

Quoique le Dante ait voulu figurer par l'Hélicon , par Uranie et par le cœur des muses, ce n'est pas dans un sujet comme celui du purgatoire qu'il est décent de les invoquer.

3° Les images que l'on emploie doivent être du ton général de la chose, élevées dans le noble, simples dans le familier, sublime dans l'enthousiasme.

Si cette règle a des exceptions, elles regardent plus la compa-

raison que Vimage : car l'image n'a pas le temps de peindre et d'ennoblir, comme fait la comparaison. 11 faut plus d'un mot pour rendre noble et belle la ressemblance de l'irrésolution d'Énée avec le mouvement de la lumière, réfléchie par la surface de l'eau dont un vase est rempli.

Atgue animum mine hue celerem, nunc dlvidit illuc, In partesque rapit varias^ perque omnia versât. Sieut aquœ tremiUum labris ubl lumen ahenis, Sole repercussum, auiracUantis imagine lunœ, Omnia pervolitat late loca; jamqiie sub auras Erigitury summique ferit laquearia teeti. (Virgile.)

4« Si le poëte adopte un personnage, un caractère, son langage estassujetli aux mêmes convenances que le style dramatique: il ne doit se servir alors, pour peindre ses sentiments et ses idées, que des images qui sont présentes au personnage qu'il a pris.

5° Les images sont d'autant plus frappantes, que les objets en sont plus familiers ; et comme on écrit surtout pour son pays, le style poétique doit avoir naturellement une couleur natale. Cette réflexion a fait dire à un homme de goût, qu'il serait à souhaiter pour la poésie française que Paris fût un port de mer. C'est de toutes ces relations observées avec soin que résulte l'art d'employer les images et de les placer à propos.

Mais une règle plus délicate et plus difficile à prescrire , c'est l'économie et la sobriété dans la distribution ûesimages. Si l'objet de l'idée est de ceux que Timagination saisit et retrace aisément et sans confusion , il n'a besoin pour la frapper que de son expression naturelle; et le coloris étranger de l'image n'est plus que de décoration : mais si l'objet , quoique sensible par luimême , ne se présente à l'imagination que faiblement, confusément, successivement, ou avec peine, Vimage qui le peint avec force, avec éclat, et ramassé commeen un seul point, ç,e.lXQ image vive et lumineuse éclaire et soulage l'esprit autant qu'elle embellit le style. C'est ce qui rend si admirable cette sentence de Bacon : Celai qui a épousé une femme et qui a mis des enfants au jour a donné des otages à la fortune.

On conçoit sans peine les inquiétudes et les soucis dont l'ambitieux est agité ; mais combien l'idée en est plus sensible quand

on les voit voltiger sous des lambris dorés et dans les plis des rideaux de pourpre !

Non enim gazœ, neque consularis Summovet Iktor miseros tamultiis Mentis et curas laqueata circum

Tecta volantes. ( Horace. )

La Fontaine dit, en parlant du veuvage :

Ou fait un peu de bruit, et puis on se console.

Mais il ajoute :

Sur les ailes du temps la tristesse s'envole; Le temps ramène les plaisirs.

Et je n'ai pas besoin de faire sentir ici quel agrément l'idée reçoit de Vimage.

Le choc de deux masses d'air qui se repoussent dans l'atmosphère est sensible par ses effets ; mais cet objet vague et confus n'affecte pas l'imagination comme la lutte des aquilons et du vent du midi, prxcipitem africum decertantem aquilonibus. Cette image est frappante au premier coup-d'œil ; l'esprit la saisit et l'embrasse. Sénèque a critiqué le Ludantes ventos de Virgile : « Ce qui est enfermé , dit-il , n'est pas du vent; ce qui est du vent n'est pas enfermé : « comme si on ne concevait pas bien nettement l'effort que fait l'air comprimé pour s'échapper et pour s'étendre ; et cet effort pouvait-il être plus sensiblement exprimé ?

Quelle collection d'idées réunies et rendues sensibles dans ce démi-vers de Lucain , qui peint la douleur errante et muette !

Erravit sine voce dolor ;

et dans cette image de Rome accablée sous le poids de sa grandeur!

1 Nec se Roma ferens ;

et dans ce tableau de Sénèque ! Non miror si quando impetum capit {Deus) spectandi magnos viros colluctantes ciim aliqua calamitate. Dieu se plaît à éprouver les grands hommes par des

276 ELEMENTS DE LITTEBATDBE.

calamités. Cette idée serait belle encore exprimée tout simplement; mais quelle force ne lui donne pas Yimage dont elle est revêtue ! Les grands hommes et les calamités sont aux prises ; et le spectateur du combat , c'est Dieu.

Quand Vimage donne à l'objet le caractère de beauté qu'il doit avoir, qu'elle le pare, sans le cacher, avec goût et avec décence, elle convient à tous les styles et s'accorde avec tous les tons. Mais pour peu que le langage figuré s'éloigne de ces règles, il refroidit le pathétique , il énerve l'éloquence , il ôte au sentiment sa simplicité touchante, aux grâces leur ingénuité. Les images sont des fleurs, qui, pour être semées avec goût , demandent une main délicate et légère. Cicéron a dit que le style oratoire en devait être comme étoile : Translatum, quoclmaxime tanquam stellis quibusdam notât et illuminât orationem. (De Orat.)

La poésie elle-même perd souvent à préférer le coloris de Vimage au coloris de l'objet ; et l'abbé du Bos me semble s'être mépris dans ce qu'il appelle la poésie de style, lorsqu'il l'a fait consister dans une suite continuelle d'images qui se succèdent rapidement. C'est le mélange du style simple avec le style figuré qui fait le charme de la poésie; celui-ci serait tendu et fatigant s'il était continu : c'est le défaut du style oriental.

En général , toutes les fois que la nature est belle et touchante en elle-même, c'est dommage de la voiler. Il faut animer ce qui manque de vie et de mouvement ; il faut rendre sensible ce qui serait confus et vague ; il faut colorer , embellir ce qui n'a pas assez de couleur et d'éclat; mais il faut ne rien prodiguer, et se souvenir que dans un tableau il y a des ombres et des demiteintes : si toutes les touches en étaient brillantes il n'aurait plus aucun effet.

Ce n'est pas assez que l'idée ait besoin d'être embelUe , il faut qu'elle mérite de l'être. Une pensée triviale, revêtue d'une image pompeuse ou brillante , est ce qu'on appelle du Phœbus : .on croit voir une physionomie basse et commune , ornée de fleurs et de diamants. Cela revient à ce premier principe, que Vimage n'est faite que pour rendre l'idée sensible. Si l'idée ne mérite pas d'être sentie, ce n'est pas la peine de la colorer.

En observant ces deux règles, savoir, de ne jamais revêtir ridée que pour l'embellir, et de ne jamais embellir que ce qui en mérite le soin, on évitera la profusion des images, on ne les emploiera qu'à propos : c'est là ce qui fait la beauté du style de Racine et de la Fontaine ; il est riche , et n'est point chargé : c'est l'abondance du génie , que le goût ménage et répand.

La continuation de la même image est une affectation que l'on doit éviter , surtout dans le dramatique , où les personnages sont trop émus pour penser à suivre une allégorie. C'était le goût du siècle de Corneille, et lui-même il s'en est ressenti.

En changeant d'idée , on peut immédiatement passer d'une image à une autre : mais le retour du figuré au simple est indispensable si l'on s'étend sur la même idée : sans quoi Ton serait obligé de soutenir la première image, ce qui dégénère en affectation; ou de présenter le même objet sous deux images différentes, espèce d'inconséquence qui choque le bon sens et le goût.

Il y a des idées qui veulent être relevées ; il y en a qui veulent que Vimage les abaisse au ton du style familier. Ce grand art n'a point de règles, et ne saurait se raisonner. Entendez Lucrèce parlant de la superstition ; comme Vimage qu'il emploie agrandit son idée !

Humana ante oculosfœde qiiiim vitajaceret In terris, oppressa gravi sub religione, Quœ caput a cœli regionibus ostendebat.

Voyez des idées aussi grandes présentées avec toute leur force sous les traits les plus ingénus. « C'est le déjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand empereur , « dit Montaigne ; et en parlant de la guerre : « Ce furieux monstre à tant de bras et à tant de têtes , c'est toujours l'homme faible , calamiteux et misérable; c'est une fourmilière émue. L'homme est bien insensé ! dit-il encore , il ne saurait forger un ciron , et il forge des dieux par douzaine. » Avec quelle simplicité la Fontaine a peint une mort tranquille !

On sortait de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte et faisant son paquet.

Ce qui rend cette familiarité frappante, c'est l'élévation d'âme qu'elle annonce : car il faut planer au-dessus des grands objets pour les voir au rang des petites choses ; et c'est en général sur la situation de l'àme de celui qui parle que le poète doit se régler pour élever ou abaisser V image.

Dans tous les mouvements impétueux , comme l'enthousiasme, la passion, etc., le style s'enfle de lui-même; il se tempère ou s'affaiblit quand l'âme s'apaise ou s'épuise : ainsi, toutes les fois que la beauté du sentiment est dans le calme, Vimage est d'autant plus belle qu'elle est plus simple et plus familière. Les exemples de cette simplicité précieuse sont rares chez les modernes, ils sont communs chez les anciens; je ne peux trop inviter les jeunes poètes à s'en nourrir Fesprit et l'âme.

Dans l'éloquence, les images ne doivent jamais être forcées ; il faut, dit Cicéron, qu'elles semblent s'être présentées d'ellesmêmes; il porte la sévérité jusqu'à blâmer la voûte des cieux, qui est aujourd'hui une expression commune : Ferecimda débet esse translatio, ut deducta esse in alienum locum, non îrruisse, videatur. ( De Orat. )

Quant à l'abus des images qu'on appelle Jeî^a; de mots, cet abus consiste dans la fausseté des rapports.

Les rapports du figuré au figuré ne sont que des relations d'une image à une image , sans que ni l'une ni l'autre soit donnée pour l'objet réel. C'est ainsi que l'on compare les chaînes de l'amour avec celles de l'ambition , et que l'on dit que cellesci sont plus pesantes et moins fragiles. Alors ce sont les idées mêmes que l'on compare sous des noms étrangers.

Mais c'est abuser des termes que d'établir une ressemblance réelle du figuré au simple : Vîmage n'est qu'une comparaison dans le sens de celui qui l'emploie ; c'est la donner pour l'objet même que de lui attribuer les mêmes rapports qu'à l'objet , comme dans ces vers :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai. (R.\c.)

Elle fuit, mais en Parthe, en me perçant le cœur. (Corneille.)

De la fiction à la réalité les rapports sont pris à la lettre , et

non pas de la métaphore à la réalité. Par exemple , après avoir changé Syrinx en roseau, le poète en peut faire une flûte ; mais quoiqu'il appelle des lis et des roses les couleurs d'une bergère, il n'en fera pas un bouquet. Pourquoi cela? C'est que la métamorphose de Syrinx est donnée pour un fait dont le poète est persuadé ; au lieu que les lis et les roses ne sont qu'une comparaison dans l'esprit même du poète. C'est pour n'avoir pas fait cette distinction si facile, que tant de poètes ont donné dans les jeux de mots, l'un des vices les plus opposés au naturel, qui fait le charme du style poétique.

iMAGiivATiON. On appelle ainsi cette faculté de l'ame qui rend les objets présents à la pensée; elle suppose dans l'entendement une appréhension vive et forte, et la facilité la plus prompte à reproduire ce qu'il a reçu. Quand Vimagination ne fait que retracer les objets qui ont frappé les sens, elle ne diffère de la mémoire que par la vivacité des couleurs. Quand de l'assemblage des traits que la mémoire a recueillis Vimagination compose elle-même des tableaux dont l'ensemble n'a point de modèle dans la nature, elle devient créatrice; et c'est alors qu'elle appartient au génie.

Il est peu d'hommes en qui la réminiscence des objets sensibles ne devienne, par la réflexion, par la contention de l'esprit , assez vive , assez détaillée pour servir de modèle à la poésie. Les enfants même ont la faculté de se faire une image frappante, non-seulement de ce qu'ils ont vu , mais de ce qu'ils ont ouï dire d'intéressant , de pathétique. Tous les hommes passionnés se peignent avec chaleur les objets relatifs au sentiment qui les occupe. La méditation dans le poète peut opérer les mêmes effets ; c'est elle qui couve les idées et les dispose à la fécondité; et quand il peint faiblement, vaguement, confusément, c'est le plus souvent pour n'avoir pas donné à son objet toute l'attention qu'il exige.

Vous avez à peindre un vaisseau battu par la tempête, et sur le point de faire naufrage. D'abord ce tableau ne se présente à

votre pensée que dans un lointain qui Tefface ; mais voulez-vous qu'il vous soit présent , parcourez des yeux de l'esprit les parties qui le composent : dans l'air, dans les eaux , dans le vaisseau même, voyez ce qui doit se passer; dans Tair , des vents mutinés qui se combattent, des nuages qui éclipsent le jour, qui se choquent, qui se confondent, et qui de leurs flancs sillonnés d'éclairs vomissent la foucTre avec un bruit horrible ; dans les eaux, les vagues écumantes qui s'élèvent jusques aux nues, des lames polies comme des glaces , qui réfléchissent les feux du ciel, des montagnes d'eau suspendues sur les abîmes où le vaisseau paraît s'engloutir , et d'où il s'élance sur la cime des flots : vers la terre , des rochers aigus où la mer va se briser en mugissant , et qui présentent aux yeux des nochers les débris récents d'un naufrage, augure effrayant de leur sort : dans le vaisseau, les antennes qui fléchissent sous l'effort des voiles, les mâts qui crient et se rompent ; les flancs mêmes du vaisseau qui gémissent, battus par les vagues, et menacent de s'entr'ouvrir ; un pilote éperdu , dont l'art épuisé succombe et fait place au désespoir; des matelots accablés d'un travail inutile , et qui, suspendus aux cordages , demandent au ciel , avec des cris lamentables, de seconder leurs derniers efforts; un héros qui les ■encourage, et qui tâche de leur inspirer la confiance qu'il n'a plus. Voulez-vous rendre ce tableau plus touchant et plus terrible encore , supposez dans le vaisseau un père avec son fils unique , des époux , des amants qui s'adorent, qui s'embrassent , qui se disent , Noiis allons périr. Il dépend de vous de faire de ce vaisseau le théâtre des passions , et de mouvoir avec cette machine tous les ressorts les plus puissants de la terreur et de la pitié. Pour cela il n'est pas besoin d'une imagination bien féconde ; il suffit de réfléchir aux circonstances d'une tempête pour y trouver ce que je viens d'y voir. Il en est de même de tous les tableaux dont les objets tombent sous les sens; plus on y réfléchit, plus ils se développent. Il est vrai qu'il faut avoir le talent de rapprocher les circonstances et de rassembler des détails qui sont épars dans le souvenir; mais dans la contention de l'esprit la mémoire rapporte, comme d'elle-même, ces matériaux qu elle a recueillis ; et chacun peut se convaincre , s'il

?eut s*en donner la peine, que Y imagination, daos le physique, est un talent qu'on a sans le savoir.

On confond souvent avec V imagination un don plus précieux encore, celui de s'oublier soi-même; de se mettre à la place du personnage que l'on veut peindre; d'en revêtir le caractère, d'en prendre les inclinations, les intérêts, les sentiments; de le faire agir comme il agirait, et de s'exprimer sous son nom comme il s'exprimerait lui-même. Ce talent de disposer de soi diffère autant de Vimagination que les affections intimes de l'âme diffèrent de l'impression faite sur les sens. Il veut être cultivé par le commerce des hommes , par l'étude de la nature et des modèles de l'art : c'est l'exercice de toute la vie ; encore n'est-ce point assez. Il suppose de plus une sensibilité , une souplesse , une activité dans l'âme ^ que la nature seule peut donner. II n'est pas besoin, comme on le croit, d'avoir éprouvé les passions pour les rendre , mais il faut avoir dans le cœur ce principe d'activité qui en est le germe, comme il est celui du génie. Aussi entre mille poètes qui savent peindre ce qui frappe les yeux , à peine s'en trouve-t-il un qui sache développer ce qui se passe au fond de l'âme. La plupart connaissent assez la nature pour avoir imaginé , comme Racine , de faire exiger d'Oreste , par Hermione, qu'il immolât Pyrrhus à l'autel; mais quel autre qu'un homme de génie aurait conçu ce retour si naturel et si sublime.^

Pourquoi l'assassiner ? qu'a-t-il fait ? à quel titre ? Qui te l'a dit.'

Les alarmes de Mérope sur le sort d'Égisthe, sa douleur, son désespoir à la nouvelle de sa mort , la révolution qui se fait en elle en le reconnaissant , sont des mouvements que la nature indique à tout le monde; mais ce retour si vrai, si pathétique :

Barbare , il te reste une mère.

Je serais mère encor sans toi, sans ta fureur.

Cet égarement, oui l'excès du péril étouffe la crainte dans l'âme

d'une mère éperdue :

j Eh bien! cet étranger, c'est mon fils, c'est mon sang.

282 ELEMENTS DE LITTERATUEE.

Ces traits , dis-je, ne se présentent qu'à un poëte qui est devenu Mérope par la force de l'illusion. Il en est de même du Qu'il mouriU du vieil Horace , et de tous ces mouvements sublimes dans leur simplicité, qui semblent, quand ils sont placés, être venus s'offrir d'eux-mêmes. Lorsque le vieux Priam, aux pieds d'Achille, dit , en se comparant à Pelée : « Combien suisje plus malheureux que lui ! Après tant de calamités , la fortune impérieuse m'a réduit à oser ce que jamais mortel n'osa avant moi : elle m'a réduit à baiser la main homicide et teinte encore du sang de mes enfants. » Ou se persuade que, dans la même situation , on lui eût fait tenir le même langage ; mais cela ne paraît si simple que parce qu'on y voit la nature; et pour la peindre avec cette vérité , il faut l'avoir , non pas sous les yeux , non pas dans l'idée , mais au Jond de Tâme.

Ce sentiment, dans son plus haut degré de chaleur, n'est autre chose que l'enthousiasme; et si on appelle ivresse, délire, ou fureur, la persuasion que l'on n'est plus soi-même, mais celui que l'on fait agir, que l'on n'est plus oij Ton est, mais présent à ce qu'on veut peindre , l'enthousiasme est tout cela. ^lais on se tromperait si, sur la foi de Cicéron, l'on attendait tout des seules forces de la nature et du souffle divin , dont il suppose que les poètes sont animés : Poetam natura ipsa valere, et mentes viribus excltari, et quasi divino quodam spiritu afjlari.

Il faut avoir i)rofondément sondé le cœur humain pour en saisir avec précision les mouvements variés et rapides, pour devenir soi-même , dans la vérité de la nature , Mérope , Hermione, Priam, et tour à tour chacun des personnages que l'on fait parler et agir. Ce que Platon appelle manie suppose donc beaucoup de sagesse ; et je doute que Locke et Pascal fussent plus philosophes que Racine et Molière.

Castelvetro défmit la poésie pathétique : Trovamento e essercitamento delta persona iageniosa , e non délia furiosa. ISon , sans doute, l'enthousiasme n'est pas une fureur vague et aveugle; mais c'est la passion du moment , dans sa vérité, sa chaleur naturelle; c'est la vengeance si l'on fait parler Atrée, l'amour si l'on fait parler Ariane, la douleur et l'indignation si

l'on fait parler Philoctète. Il arrive souvent que V imagination du poëte est frappée , et que son cœur n'est pas ému. Alors il peint vivement tous les signes de la passion , mais il n'en a point le langage. Le Tasse, après la mort de Clorinde, avait Tancrède devant les yeux; aussi l'a-t-il peint comme d'après nature :

PaUido,freddo, muto, e quasi privo Di movimento, almarmo gliocchi af fisse; Al fin spargcndo un lagrhnoso rivo, In lin langui do ahime proruppe.

Mais pour le faire parler , ce n'était pas assez de le voir, il fallait être un autre lui-même ; et c'est pour n'avoir pas été dans cette pleine illusion, qu'il lui a fait tenir un langage peu naturel.

Virgile au contraire avait en même temps, et Vimagination frappée , et Tâme remplie de son objet, et l'une et l'autre profondément émues, lorsqu'il a peint et fait parler Didon dans ces beaux vers :

Talia dicenteni jamditdum aversa tuetw,

Hue illuc volvens oculos ; totumqiie pererraf

Luminihus tacitis, et sic acccnsaprofatur :

Nec tibi diva parens, generis nec Dardamis auctor,

Perfide, elc.

L'homme du monde qui pouvait le mieux parler de l'enthousiasme, M. de Voltaire, nous dit que l'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes. Mais comment l'enthousiasme peut-il être gouverné par le raisonnement ? Voici sa réponse : « Un poëte dessine d'abord l'ordonnance de son tableau ; la raison alors tient le crayon. :Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions, alors Y imaginations échauKe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s'emporte dans la carrière, mais sa carrière est régulièrement tracée. » 11 le compare au gi-and Condé , qui méditait avec sagesse et combattait avec fureur.

284 ELEMENTS DE LITTEBATURE.

Imitation. Imiter un écrivain, un orateur, un poëte, ce n'est pas le traduire, le copier servilement; c'est , dans le sens le plus étroit, se pénétrer de sa pensée, et la rendre avec liberté ; c'est , dans le sens le plus étendu , former son esprit , son langage, ses habitudes de concevoir, d'imaginer, de composer, sur un modèle avec lequel on se sent quelque analogie ; étudier ses tours, ses images, ses mouvements, son harmonie, et après s'être frappé l'imagination, enrichi la mémoire , rempli l'âme de ses beautés, s'essayer dans le même genre; prendre, non ses défauts, ses négligences, s'il en a, mais ce qu'ily a de beau, de grand, d'exquis dans le caractère de son génie et de son. style ; tâcher, si l'on est orateur, d'approcher de l'heureuse abondance , de la dignité, de l'élégance, de l'harmonie de Cicéron, de son adresse insinuante ; s'exercer à jeter, comme lui, les filets de la persuasion sur l'auditoire ou sur les juges; ou s'essayer à remuer la massue de Démosthène ,

Ingentts quatiat Demosthenis arma. ( Pétron. )

à manier le raisonnement et la controverse avec la vigueur et le poids de sa dialectique entraînante , à mouvoir les ressorts d'un pathétique austère et grave; et à lancer, comme lui , le rocher d'Ajax dans les mouvements d'indignation. S'il est poëte, il examinera comment Virgile est devenu l'Homère de sou siècle , Racine, le Virgile et en même temps l'Euripide du sien. ( Je dis le Firgile , par le charme des vers, autant que l'a permis sa langue, et V Euripide , en traitant les sujets de ce tragique si touchant et en les traitant mieux que lui. ) Il examinera comment IMolière et la Fontaine ont passé de si loin les auteurs qu'ils ont imités, et par quelle supériorité de génie, s'élevant audessus de tout ce qui les a devancés , ils se sont rendus peut-être inimitables à tout ce qui devait les suivre.

S'il est historien , il se consultera pour imiter ou la plénitude de Thucydide, ou l'élégance de Xénophon, ou la majesté de Tite-Live , ou l'énergie et la profondeur de Tacite.

Les élèves de Raphaël et des Caraches n'en ont pas été les copistes : mais dans leurs tableaux on reconnaît le génie de leur

école , la touche , le dessin , la couleur de leur maître , sa manière de composer.

Ce qui fait des imitateurs un troupeau d'esclaves , servum pecus, c'est l'inertie de leur esprit, et cette basse timidité qui ne sait qu'obéir et suivre. De tous les caractères le plus essentiel à celui qui prend pour modèle un homme de génie , c'est la hardiesse du génie : et comment ressembler à celui qui ose si on n'ose pas comme lui ?

Celui-là seul est digne d'imiter les grands modèles , que l'esprit d'autrui ravit hors de lui-même , comme l'a si bien dit Longin , en comparant l'imitateur à la prêtresse d'Apollon. « Ces grandes beautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens, sont, dit-il, comme autant de sources sacrées, d'où s'élèvent des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'âme de leurs imitateui^s ; si bien que dans ce moment ils sont comme ravis et emportés de l'enthousiasme d'autrui. » Mais, pour exemple , quel est l'imitateur qu'il donne à Homère? Platon. N'avait-il donc pas lu Virgile? Le même auteur nous trace une belle méthode d'imitation, et la voici. « Comment est-ce qu'Homère aurait dit cela? Qu'auraient fait Platon , Démosthène , ou Thucydide même ( s'il est question d'histoire ), pour écrire ceci en style subUme ? Car ces grands hommes, poursuit Longiu, que nous nous proposons d'imiter, se présentant de la sorte à notre imagination , nous servent comme de flambeaux, et nous élèvent l'âme presque aussi haut que l'idée que nous avons conçue de leur génie , surtout si nous nous imprimons bien ceci en nous-mêmes : Que penseraient Homère ou Démosthène de ce que je dis, s'ils m'écoutaient? quel jugement feraient-ils de moi? En effet, nous ne croirons pas avoir un médiocre prix à disputer si nous pouvons nous figurer que nous allons sérieusement rendre compte de nos écrits devant un si célèbre tribunal, et sur un théâtre oii nous avons de tels héros pour juges et pour témoins. »

Voilà certainement , en littérature , la plus belle de toutes les leçons; elle le serait en morale.

« Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter, c'est

de songer, ajoute-t-il, au jugement que toute la postérité fera de nos écrits »

En ceci , je prends la liberté de n'être pas de l'avis de Longin : car l'idée que nous avons de la postérité et de ses jugements est une idée vague et confuse ; au lieu que celle de tel homme de génie et de goût est distincte , claire et frappante. Il nous est donc mille fois plus facile de répoudre en nous-mêmes à cette question : Que diraient de moi Homère ou Démosthène'^ qu'à celle-ci : Que dira de moi la postérité ?

« En se proposant un modèle, dit Cicéron par la bouche d'Antoine, le jeune orateur doit s'attacher à ce qu'il y a d'excellent, et s'exercer ensuite à lui ressembler en cela le plus qu'il lui sera possible. » Tum accédât exercitatio quà illum quem ante delegerit imilando effingat. « J'ai vu souvent, ajoute-t-il, des imitateurs copier ce qu'il y avait de plus facile, et même ce qu'il y avait de défectueux, de vicieux dans leur modèle. Ils commencent par choisir mal ; et si leur modèle , quoique mauvais, a quelque bonne qualité, ils la laissent, et ne prennent de lui que ses défauts. » Qui autem ita faciet ut oportet, primum vigilet necesse estiii deligendo ; deinde, quem probavit, in eo quœ maxime excellent ^ ea diligentissime persequatur. ( De Orat. )

Nos anciens régents avaient tous ces préceptes devant les yeux, et ils appelaient imiter, appliquer à Judas cette apostrophe de Cicéron à Marc-Antoine : O audaciam immaneml ou faire l'exorde d'un sermon de celui du même orateur : Quousque tandem abutere? en y substituant dicina patientia. Rien de plus indécent et de plus puéril que de pareilles translations.

Imiter, ce n'est pas accommoder ainsi à un autre sujet un morceau pris et copié avec des changements de mots; c'est quelquefois,. comme je l'ai dit , traduire librement d'une langue à une autre ; c'est s'emparer d'un ouvrage ancien , et le reproduire, ou sous la même forme, avec de nouvelles beautés, ou sous une forme nouvelle; c'est faire passer dans un nouvel ouvrage des beautés étrangères, anciennes ou modernes, et dont on enrichit sa langue ; c'est, dans sa langue même, recueillir

d'un ouvrage obscur et oublié, des pensées heureuses, mais indignement mises en œuvre par l'inventeur, et les placer, les assortir, les exprimer comme elles devraient l'être; c'est même exprimer en beaux vers ce qu'un historien , un philosophe , un orateur a dit en prose.

Au sortir de la barbarie on commença par vouloir imiter : rien de plus naturel; mais on fit comme les harpies : Contactuque omniafœdant. On déshonora les beaux modèles; on en prit souvent d€ mauvais. Sénèque le tragique eut plus de copistes que Sophocle et Euripide; et ces copistes , sans rendre ses beautés, exagérèrent ses défauts.

Croirait-on que ces vers d'une de nos anciennes farces pieuses :

Père éternel, quel vergogne î Vous dormez là comme un ivrogne.

fussent une imitation.^ Voici le texte qu'on a souillé, en le traduisant avec tant de grossièreté et de bassesse; Excitatus est, tanquam dormieiu, Domtnus, tanquam potans crapiilatus a vino. (Psal. 77.)

Dans le siècle du goût, l'art d' imiter fut l'art d'embellir ses modèles. C'est ainsi que Corneille a imilé Sénèque dans la scène d'Auguste avec Cinna; c'est ainsi que Racine, dans Britannicus et Athalie, a imité Tacite et les prophètes.

M. de Voltaire, dans la Mort de César, a fait d'une ébauche grossière de Shakspeare une statue digne de Michel- Ange. Molière a su tirer des perles précieuses du fumier des plus mauvais comiques. Fléchier a fait d'un mauvais exorde de Lingendes le frontispice incomparable de l'oraison funèbre de Turenne. Corneille a rendu immortelles trois pièces espagnoles , qu'on aurait ignorées, lorsqu'il en a tiré le Cid, Héraclius et le Menteur.

Le plus habile des imitateurs, c'est Virgile. Il a pris dans le poème des Argonautes, d'Apollonius de Rhodes, l'idée de l'épisode de Didon, même avec assez de détails. Le complot de Minerve et de Junon sollicitant le secours de Vénus, et celleci obtenant de l'amour qu'il blesse Médée et Jason; le feu dont Médée brûle en secret; son entretien avec Chalciope, sa sœur^

l'agitation de son âme dans le silence de la nuit; le combat qu'elle éprouve entre la honte de trahir son père et le désir de sauver Jason; tout cela, dis-je, est évidemment l'esquisse d'après laquelle Virgile a peint le plus beau tableau qui nous reste de l'antiquité. Mais on va voir par un exemple combien , en imitant^ il a surpassé son modèle. Voici la version littérale du texte d'Apollonius : « La nuit couvrait la terre de son ombre , et en pleine mer les nochers étaient occupés sur leur navire à observer les étoiles d'Hélice et d'Orion. Les voyageurs et les gardiens des portes étaient endormis. La douleur même de quelques mères qui avaient perdu leurs enfants était suspendue par le sommeil. On n'entendait dans la ville ni le cri des chiens, ni le murmure et le bruit des hommes. Le silence régnait au milieu des ténèbres. Médée elle seule ne connut point les douceurs de cette nuit tranquille, tant son âme était agitée des inquiétudes que lui causait Jason. »

Voici à présent le texte de Virgile :

Nox erat ; et placidiim carpebant fessa soporem Corpora per terras, sylvœque et sœva quierant jEquora : quum medlo volvuntur sidéra lapsu, Quum tacet omnis ager, pecudes, pictœque vohccres, Quœque lacus late liqxùdos, quœque aspera dumis Riira tenent, somno,positœ sub nocte silenti , Lenihant curas et corda ohlita lahorum.

Ai non infelix animl Phœnissa; neque unquam Solvitur in somnos, oculisve aiit pectore noctem Accipit : ingeminant curœ, rursusque resurgens Sœvit amor, magnoque ir arum fluctuât œstu.

On voit ici non-seulement la supériorité du talent, la vie et l'âme répandues dans une poésie harmonieuse et du coloris le plus pur, mais singulièrement encore la supériorité du goût. Dans la peinture du poète grec , il y a des détails inutiles, il y en a de contraires à l'effet du tableau. Les observations des pilotes, dans le silence de la nuit, portent elles-mêmes le caractère de la vigilance et de l'inquiétude , et ne contrastent point avec le trouble de Médée : l'image d'une mère qui a perdu ses enfants est faite pour distraire de celle d'une amante : elle en

affaiblit l'intérêt, etlepoëte, en la lui opposant, est allé contre son dessein : au lieu que , dans le tableau de Virgile , tout est réduit à l'unité. C'est la nature entière dans le calme et dans le sommeil, tandis que la malheureuse Didon veille seule et se livre en proie à tous les tourments de l'amour. Enfin, dans le poète grec , le cri des chiens , le sommeil des portiers sont des détails minutieux et indignes de l'épopée , au lieu que dans Virgile tout est noble et peint à grands traits : huit vers embrassent la nature.

On a cité avec raison comme une imitation heureuse l'usage que Silius Italiens a fait d'un trait de Cicéron. L'orateur, dans l\in de ses plaidoyers, ayant parlé un peu trop avantageusement de lui-même, il s'éleva une clameur; alors, s'interrompant pour répondre à cette huée : Nihil me clamor ille com- ,movet (dit-il ), sed consolatur, quum indicat esse quosdam cives imper itos, sed non multos. Nunquam , mihi crédite, populiis romanus, hic qui silet coiisulem me fecisset si veS' tro clamore perturhatum iri arbitraretur.

Dans le poème de Silius, le dictateur Fabius tient à peu près le même langage à ceux qui , dans son camp , murmurent de sa lenteur ; et rien au monde n'est mieux placé :

Fervida si nobis corda ahruptumque putassent Ingenhcm patres, et si clamoribus, inquit, Turbari facilem mentem , non idtima rerum -Et deplorati mandassent Martis habenas.

' Mais si l'on a donné , avec raison , tant de liberté a l'imitation, afin d'encourager et de faciliter, s'il est permis de le dire, la circulation des richesses littéraires et des productions de l'esprit humain , de siècle en siècle , et d'une langue à l'autre , ou d'un genre de littérature à un genre tout différent ( voyez Plagiat), il y a pourtant une loi de restriction indispensable dans ce commerce : c'est de ne jamais emprunter d'un auteur dans la même langue , à moins de faire mieux que lui : car le public , pour pardonner l'usurpation., veut y gagner; et pour lui, le larcin doit être un accroissement de richesse. Ainsi , quand même Ésope, Phèdre, Pilpai, auraient été contemporains de la

ÉLÉUl. DE UTTÉB. — T. H. i;

Fontaine , ses compatriotes , ses voisins , on aurait applaudi au vol qu'il aurait fait des sujets de leurs fables : et plût au ciel que la Motte lui-même et une foule de fabulistes très-inférieurs à la Motte fussent venus avant la Fontaine, et qu'il eût trouvé leurs sujets dignes d'être mis en œuvre par lui ! Mais ce qui n'est pas permis de même, c'est de dire plus mal ce qu'un autre a mieux dit. Par exemple, après ces vers de la Fontaine , si naturels , si naïfs , si plaisants :

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Piclirocole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux. Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous.

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; Je m'écarte, je vais détrôner le sophi ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime ; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis Gros-Jean comme devant.

Après ces vers , Fontenelle n'aurait pas dû dire , quoiqu'il méprisât le naïf :

Souvent en s'attachant à des fantômes vains, Kotre raison séduite avec plaisir s'égare ; Elle-même jouit des plaisirs qu'elle a feints ; Et cette illusion pour quelque temps répare Le défaut des vrais biens que la nature avare K'a pas accordés aux humains.

Le bel esprit doit s'abstenir surtout de lutter contre le génie.

Insinuation. Tour d'éloquence qui consiste à présenter à l'auditoire , au lieu de l'objet qu'on se propose , et pour lequel on sait qu'il a de la répugnance ou de l'éloignement , un autre objet qui l'intéresse , et qui , par ses rapports avec l'objet dont

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