INTERET
de talents. Mais il s'affaiblirait bientôt s'il n'était pas soutenu par V intérêt de la chose; et tout seul il est trop léger pour valoir la peine qu'il donne. Le poète aura donc soin de choisir des sujets qui, par leur agrément ou leur utilité, soient dignes d'exercer son génie, sans quoi Tabus du talent changerait en un froid dédain ce premier mouvement de surprise et d'admiration que la difficulté vaincue aurait causé.
Vintérêt de la chose n'est pas moins relatif à l'amour de nous-mêmes que l'intérêt de l'art. Soit que la poésie, par exemple, prenne pour objets des êtres comme nous, doués d'intelligence et de sentiment ^ ou des êtres sans vie et sans âme , c'est toujours par une relation qui nous est personnelle que ce sentiment nous saisit. Il est seulement plus ou moins vif, selon que le rapport qu'il suppose de l'objet à nous est plus ou moins direct et sensible.
Le rapport des objets avec nous-mêmes est de ressemblance ou d'influence : de ressemblance, par les qualités qui les rapprochent de notre condition ; d'influence -, par l'idée du bien ou du mal qui peut nous en arriver, et d'où naît le désir ou la crainte. J'ai fait voir, en parlant des mouvements du style et des moyens del'animer, comme la poésie nous met partout en société avec nos semblables , en attribuant à tout ce qui peut avoir quelque apparence de sensibilité une âme pareille à la nôtre. Il n'est donc pas difficile de concevoir par quelle ressemblance deux jeunes arbrisseaux qui étendent leurs branches pour les entrelacer, deux ruisseaux qui, par mille détours, cherchent la pente qui les rapproche, participent à V intérêt que nous inspirent deux amants. Qu'on se demande à soi-même d'où naît le plaisir délicat et vif que nous fait le tableau de la belle saison, lorsque la terre est en amour, comme disent si bien les laboureurs , que l'on se demande d'où naît l'impression de mélancolie que fait sur nous l'image de l'automne , lorsque les forêts et les champs se dépouillent, et que la nature semble dépérir de vieillesse; on trouvera que le printemps nous invite à des noces universelles , et l'automne à des funérailles, et que nous y assistons à peu près comme à celles de nos pareils.
Lorsque la peinture d'un paysage riant et paisible vous cause
une douce émotion, une rêverie agréable , consultez-vous , et vous trouverez que dans ce moment vous vous supposez assis au pied de ce hêtre, au bord de ce ruisseau, sur cette herbe tendre et fleurie, au milieu de ces troupeaux qui, de retour le soir au village, vous donneront un lait délicieux. Si ce n'est pas vous , c'est un de vos semblables que vous croyez voir dans cet état fortuné ; mais son bonheur est si près de vous , qu'il dépend de vous d'en jouir : et cette pensée est pour vous ce qu'est pour l'avare la vue de son or, l'équivalent de la jouissance. Mais à ce tableau que vous présente la nature le poète sait qu'il manque quelque chose. Il place une bergère au bord du ruisseau ; il la fait jeune et jolie , ni trop négligée, de peur de blesser votre délicatesse, ni trop parée, de peur de détruire votre illusion. Il lui donne un air simple et naïf, car il sait que vous demandez un cœur facile à séduire ; il lui donne une voix touchante, organe d'une âme sensible; et il la peint se mirant dans l'eau et mêlant des fleurs à ses cheveux, comme pour vous annoncer qu'elle ace désir de plaire qui suppose le besoin d'aimer. S'il veut rendre le tableau plus piquant, il placera loin d'elle un bocage sombre , où vous croirez qu'il est facile de l'attirer. Il feindra même qu'un berger l'y appelle : vous le verrez entre les arbres, le feu du désir dans les yeux ^ et un mouvement confus de jalousie se mêlera , si elle sourit , au sentiment qu'elle vous inspire.
^ Te suppose au contraire que le poète veuille vous causer une sombre mélancolie , c'est un désert qu'il vous peindra. Le bruit d'un torrent qui se précipite sur des rochers, et qui va dormir dans les gouffres, trouve seul dans ce lieu sauvage le silence de la nature. Vous y voyez des chênes brisés par la foudre, mais que la hache a respectés; des montagnes couronnées de frimas terminent l'horizon ; de tous les oiseaux , l'aigle seul ose y déposer les fruits de ses amours. Il vole , tenant dans ses griffes un tendre agneau enlevé à sa mère, et dont le bêlement timide se fait entendre dans les airs : cependant l'aigle aux ailes étendues arrive joyeux de sa proie , et la présente à ses petits. Plus bas la louve allaite les siens, et dans les yeux de cette bête féroce l'amour maternel se peint avec douceur. Ces deux actions , toutes sim-