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pics,- concourent avec l'image du lieu à exciter dans l'âme cette crainte que les enfants aiment si fort à éprouver, et dont l'homme, qui est toujours enfant par le cœur, ne dédaigne pas de jouir encore.
Le désir d'être auprès de la bergère vous attachait au premier tableau; le plaisir secret de n'être pas au bord de ce torrent , au pied de ces rochers, parmi ces animaux terribles, vous attache au second , car il n'est pas moins doux de contempler les maux dont on est exempt que de voir les biens dont on peut jouir.
Dans l'un et l'autre de ces tableaux , on voit la nature intéressante; mais lequel des deux est celui de la belle nature? C'est ce qui n'importe guère au poète; car la beauté poétique n'est autre chose que Vintérêl ; et pour lui la belle nature est celle dont l'imitation nous émeut conune nous voulons être émus. Et dans quel autre sens dirait-on que ce désert est un beau désert , que ce paysage est un beau paysage ? Lorsqu'on lit dans Homère que le prêtre d'Apollon , à qui les Grecs avaient refusé de rendre sa fille, s'en allait, en silence, le long du rivage de la mer, dont les flots faisaient un grand bruit : à la sensation que fait le vague de cette peinture, chacun s'écrie. Cela est beau ! Et certainement on ne veut pas dire que ce rivage est un beau rivage, que cette mer est une belle mer; car si l'on écarte l'image de ce père affligé qui s'en allait en silence, le reste du tableau n'est plus rien. Il est donc vrai qu'en poésie rien n'est beau que parles rapports des détails avec l'ensemble, et de l'ensemble avec nous-mêmes.
D'où vient que la nature, embellie dans la réalité, devient si souvent insipide à l'imitation? d"où vient que la nature inculte et brute nous enchante dans l'iniitation, et nous déplaît dans la réalité? Que Ton représente, soit en peinture, soit en poésie, ce palais dont vous admirez la symétrie et la magnificence, il ne vous cause aucune émotion; qu'on vous retrace les ruines d'un vieil édifice , vous êtes saisi d'un sentiment confus que vous chérissez, sans même en démêler la cause. Pourquoi cela.^ Pourquoi ? c'est que l'un de ces tableaux est pathétique , et que l'autre ne Test pas ; que celui-ci ne réveille en vous aucune idée
qui vous émeuve, et que celui-là tient à des choses qui vous donnent à réfléchir. Des générations qui ont disparu de la terre , les ravages du temps auquel rien n'échappe , les monuments de l'orgueil qu'il a ruinés, la vieillesse, la destruction, tout cela vous ramène à vous-même. On ne lit pas sans émotion la réponse de Marins à l'envoyé du gouverneur de Libye : « Tu diras à Sextilius que tu as vu Marins fugitif assis sur les ruines de Carthage. » Je demandais à un voyageur qui avait parcouru cette (jrèce, encore célèbre par les débris de ses monuments, je lui demandais, dis-je, si ces lieux étaient fréquentés : « Nous n'y avons trouvé, me dit-il, que le temps qui démolissait en silence. » Cette réponse me saisit.
Examinez tout ce qu'on appelle tableaux pathétiques dans la nature , il semble qu'on y lise la même inscription qui fut gravée sur une pyramide élevée en mémoire d'une éruption du Vésuve : Posteri, posteri, vestra res agitur. C'est à ce grand caractère qu'on distingue ce qui porte avec soi un intérêt universel et durable.
QuœqiieoUm jiibeant natos meminisse parentes.
(Ovide.
En général la nature qui ne dit rien à l'âme, qui n'y excite aucun sentiment, ou qui la rebute et la révolte par des impressions qu'elle fuit, va contre l'intention du poète, et doit être bannie de la poésie. Celle au contraire dont nous sommes émus, comme il veut que nous lé soyons et comme nous aimons à l'être, est celle qu'il doit imiter. Si donc il veut inspirer la crainte ouïe désir, l'envie ou la pitié , la joie ou la mélancolie , qu'il interroge son âme ; il est certain que pour se bien conduire, il n'a qu'à se bien consulter.
Cette règle est encore plus sûre dans le moral que dans le physique ; car celui-ci ne peut agir sur l'a me que par des rapports éloignés et qui ne sont pas également sensibles pour tous le: esprits ; au lieu que dans le moral l'âme agit immédiatement sur l'âme : rien tf est si près de l'homme que l'homme même.
Qu'un poète décrive un incendie , l'image des flammes et des débris nous affectera plus ou moins , selon que nous avons l'i-
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maginationplus ou moins vive, et le plus grand nombre même en sera faiblement ému; mais qu'il nous présente simplement, sur un balcon de la maison qui brûle , une mère tenant sou enfant dans ses bras, et luttant contre la nature pour se résoudre à le jeter, plutôt que de le voir consumé avec elle par les flammes qui l'environnent; qu'il la présente mesurant tour à tour, avec des yeux égarés , l'effrayante bauteur de la cbute, et le peu d'espace, plus effrayant encore, qui la sépare des feux dévorants; tantôt élevant son enfant vers le ciel avec les regards de l'ardente prière , tantôt prenant avec violence la résolution de le laisser tomber, et le retenant tout à coup avec le cri du désespoir et des entrailles maternelles ; alors le pressant dans son sein et le baignant de ses larmes, et dans l'instant même se refusant à ses innocentes caresses, qui lui déchirent le cœur : ah! qui ne sent l'effet que ce tableau doit faire s'il est peint avec vérité.
Combien de peintures physiques dans V Iliade ! en est-il une seule dont l'impression soit aussi générale que celle des adieux d'Hector et d'Andromaque , et de la scène de Priam aux pieds d'Achille, demandant le corps de son fils ?
Il arrive quelquefois au théâtre qu'un bon mot détruit l'effet d'un tableau pathétique ; et le penchant de certains esprits, de la plus vile espèce, à tourner tout en ridicule, est ce qui éloigne le plus nos poètes de cette simplicité sublime , si difficile à saisir et si facile à parodier; mais il faut avoir le courage d'écrire pour lésâmes sensibles, sans nul égard pour cette malignité froide et basse qui cherche à rire où la nature invite à pleurer.
Lorsque pour la première fois on exposa sur la scène le tableau des enfants d'Inès aux genoux d'Alphonse , deux mauvais plaisants auraient suffi pour en détruire l'illusion. Un prince qui connaissait la légèreté de l'esprit français avait même conseillé à la flotte de retrancher cette belle scène ; la Motte osa ne pas l'en croire. Il avait peint ce que la nature a de plus tendre et de plus touchant ; et toutes les fois qu'on n'aura que les parodistes à craindre , il faut avoir, comme lui, le courage de les braver.
Il en est des objets qui élèvent l'âme comme de ceux qui l'attendrissent : la générosité, la constance, le mépris de l'infortune,
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delà douleur et de la mort ; le dévouement de soi-même au bien de la patrie, à l'amour ou à Tamitié ; tous les sentiments coura-. geux , toutes les vertus héroïques, produisent sur nous des effets infaillibles ; mais vouloir que la poésie n'imite que de ces beautés, c'est vouloir que la peinture n'emploie que les couleurs de l'arc-en-ciel. Que les partisans de la belle nature nous disent donc si P^acine et Corneille ont mal fait de peindre ]N'arcisse et Félix, Malhan et Cléopâtre dans Rodogune? Il peut y avoir quelques beautés naturelles dans Cléopâtre , dont le caractère a de la force et de la hauteur ; mais dans l'indigne politique et la dureté de Félix , dans la perfidie et la scélératesse de Mathan , dans la fourberie, la noirceur et la bassesse de Narcisse, où trouver la belle nature? Il faut renoncer à cette idée, et nous réduirek rinteniioii du poète ; règle unique, règle universelle, et qui ramène tout au but de V intérêt.
Mais V intérêt le plus vif, le plus attachant, le plus fort, est celui de l'action dramatique. Foy. Action, Intrigue, Pathétique, Unité, Tragédie.
Intrigue. Dans l'action d'un poëme, on entend, par Yîntrigue, une combinaison de circonstances et d'incidents, d'intérêts et de caractères , d'où résultent, dans l'attente de l'événement, l'incertitude, la curiosité, l'impatience, l'inquiétude, etc.
La marche d'un poëme , quel qu'il soit, doit être celle de la nature , c'est-à-dire telle qu'il nous soit facile de croire que les choses se sont passées comme nous les voyons. Or dans la nature les événements ont une suite, une liaison, un enchaînement : V intrigue d'un poëme doit donc être une chaîne dont chaque incident soit un anneau.
Dans la tragédie ancienne , Yintrigue était peu de chose. Aristote divise la fable en quatre parties de quantité : le prologue, ou l'exposition, l'épisode , ou les incidents; l'exode , od la conclusion; et le chœur, que nous avons supprimé, otiosus curator rerum. Il parle du nœud et du dénouement; mais le nœud ne l'occupe guère. Il distingue les fables simples et les fables im-
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plexes. 11 appelle 5 w2^/e5 les actions qui, étant continues et unies, finissent sans reconnaissance et sans révolution ; il appelle ini' plexes celles qui ont la révolution ou la reconnaissance, ou mieux €ncore toutes les deux. Or la seule règle qu'il prescrive à l'un et à l'autre espèce de fable, c'est que la chaîne des incidents soit continue; qu'au lieu de venir l'un après l'autre, ils naissent naturellement les uns des autres, contre l'attente du spectateur, et qu'ils amènent le dénoûment. Et en effet , dans ses principes, il n'en fallait pas davantage, puisqu'il ne demandait qu'un événement qui laissât le spectateur pénétré de terreur et de compassion. Ce n'est donc qu'au dénoûment qu'il s'attache ; mais quel sera le pathétique intérieur de la fable ? C'est ce qui l'intéresse peu.
On voit donc bien pourquoi , sur le théâtre des Grecs , la fable n'ayant à produire qu'une catastrophe terrible et touchante, elle pouvait être si simple; mais cette simplicité qu'on nous vante n'était au fond que le vide d'une action stérile de sa nature. En effet, la cause des événements étant indépendante des personnages, antérieure à l'action même, ou supposée au dehors, comment la fable aurait-elle pu donner lieu au contraste des caractères et au combat des passions ?
Dans Y Œdipe ^ tout est fait avant que l'action commence. Laïus est mort; OEdipe a épousé Jocaste ; il n'a plus, pour être malheureux, qu'à se reconnaître incestueux et parricide. Peu à peu le voile tombe, les faits s'éclaircissent; OEdipe est convaincu d'avoir accompli l'oracle, et il s'en punit. Voilà le chef-d'œuvre des Grecs. Heureusement il y a deux crimes à découvrir; et ces éclaircissements, qui font frémir la nature, occupent et remplissent la scène. Dans VHécube^ dès que l'ombre d'Achille a demandé qu'on lui immole Polyxène, il n'y a pas même à délibérer ; Hécube n'a plus qu'à se plaindre, et Polyxène n'a plus qu'à mourir. Aussi le poète, pour donner à sa pièce la durée prescrite , a-t-il été obligé de recourir à l'épisode de Polydore. Dans ïlphigénie en Tauride^ il est décidé qu'Oreste mourra , même avant qu'il arrive : sa qualité d'étranger fait son crime ; mais comme la pièce est implexe, la reconnaissance prolongée remplit le vide et supplée à l'action.
Comment donc les Grecs, avec un événement fatal, et dans
lequel le plus souvent les personnages n'étaient que passifs , trouvaient-*! (s le moyen de fournir à cinq actes ? Le voici : i " L'on donnait sur leur théâtre plusieurs tragédies de suite dans le même jour : Dacier prétend qu'on en donnait jusqu'à seize ; 2" le chœur occupait une partie du temps, et ce qu'on appelle un acte n'avait besoin que d'une scène; 3° des plaintes, des harangues, des descriptions , des cérémonies, des déclamations , des disputes philosophiques ou politiques, achevaient de remplir les vides ; et au lieu de ces incidents qui doivent naître les uns des autres et amener le dénoûment , l'on entremêlait l'action de détails épisodiques et superflus. L'Ores^e d'Euripide va donner une idée de la construction de ces plans.
Oreste , meurtrier de sa mère et tourmenté par ses remords, paraît endormi sur la scène; Electre veilleauprèsdelui ; survient Hélène , qui gémit sur les malheurs de sa famiile ; Oreste, après un moment de repos , s'éveille et retombe dans son égarement : Electre tâche de le calmer ; le chœur se joint à elle, et conjure les furies d'épargner ce malheureux prince. Voilà le premier acte. Dans le second , Oreste implore la protection de Ménélas contre les Argiens , déterminés à le faire périr ; arrive Tyndare , père de Clytemnestre, qui accable Oreste de reproches ; Oreste se défend, et presse de nouveau Ménélas de le protéger ; mais celui-ci ne lui promet qu'une timide et faible entremise auprès de Tyndare et du peuple. Pylade arrive, et, plus courageux ami, jure de le défendre et de le délivrer, ou de mourir avec lui. Cet acte est beau et bien rempli , mais c'est le seul. Le troisième n'est que le récit fait à Electre du jugement qui les condamne elle et son frère à se donner la mort. Que restait-il pour les deux derniers actes ? La scène où Oreste , Electre et Pylade , veulent mourir ensemble, et l'apparition d'Apollon pour les sauver et dénouer Y intrigue. Il a donc fallu y ajouter, et quoi? le projet insensé, atroce , inutile , étranger à l'action, d'assassiner Hélène , et s'ils manquaient leur coup, démettre le feu au palais; épisode absolument hors d'œuvre, et plus vicieux encore, en ce quil détruit l'intérêt et change en horreur la compassion qu'inspiraient ces malheureux , devenus coupables.
La grande ressource des poètes grecs était la reconnaissance.
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moyen fécond en mouvements tragiques , singulièrement favorable au génie de leur théâtre, et sans lequel leurs plus beaux sujets, comme ÏOEcUpe, ïlphigénle en Tauride, {'Electre, le Cresphonte, le Phitoctète, se seraient presque réduits à rien. Foye:, Reconnaissance.
iS'os premiers poètes , comme le Sénèque des Latins , ne savaient rien de mieux que de défigurer les poèmes des Grecs en les imitant, lorsqu'il parut un génie créateur qui, rejetant comme pernicieux tous les moyens étrangers à rhomme,les oracles, la destinée , la fatalité, fît de la scène française le théâtre des passions actives et fécondes, et de la nature livrée à elle-même l'agent de ses propres malheurs. Dès lors le grand intérêt du théâtre dépendit du jeu des passions : leurs progrès, leurs combats, leurs ravages, tous les maux qu'elles ontcausés, les vertus qu'elles ont étouffées comme dans leurs germes, les crimes qu'elles ont fait éclore du sein même de l'innocence, du fond d'un naturel heureux : tels furent, dis-je, les tableaux que présenta la tragédie. On vit sur le théâtre les plus grands intérêts du cœur humain combinés et mis en balance , les caractères opposés et développés l'un par l'autre, les penchants divers combattus et s'irritant contre les obstacles, l'honmie aux prises avec la fortune^ la vertu couronnée au bord du tombeau , et le crime précipité du faîte du bonheur dans un abîme de calamités. 11 n'est donc pas étonnant qu'une telle machine soit plus vaste et plus compliquée que les fables du théâtre ancien.
Pour exciter la terreur et la pitié dans le système ancien, que fallait-il? On vient de le voir : une simple combinaison de circonstances d'où résultât un événement pathétique. Pour peu que le personnage mis en péril allât au-devant du malheur, c'était assez : souvent même le malheur le cherchait , le poursuivait, s'attachait à lui, sans que son âme y donnât prise ; et plus la cause du malheur était étrangère au malheureux , plus il était intéressant. Ainsi, dès la naissance d'OEdipe , un oracle avait prédit qu'il serait parricide et incestueux; et en fuyant le crime, il y était tombé. Ainsi Hercule , aveuglé par la haine de Junon, avait égorgé sa femme et ses enfants; ainsi Oreste avait été condamné par un dieu à tuer sa mère pour venger son père. Rien de^
tout cela ne supposait ni vice, ni vertu, ni caractère décidé dans riiomme, jouet de la destinée; et Aristote avait raison de dire que la tragédie ancienne pouvait se passer de mœurs. Mais ce moyeu , qui n'était qu'accessoire, est devenu le ressort principal. L'amour , la haine , la vengeance, l'ambition, la jalousie, ont pris la place des dieux et du sort : les gradations du sentiment, le flux et le reflux des passions, leurs révolutions, leurs contrastes, ont compliqué le nœud de l'action, et répandu sur la scène des mouvements inconnus aux anciens. La nécessité était un agent despotique, dont les décrets absolus n'avaient pas besoin d'être motivés : la nature au contraire a ses principes et ses lois ; dans le désordre même des passions règne un ordre caché mais sensible, et qu'on ne peut renverser sans que la nature, qui se juge elle-même, ne s'aperçoive qu'on lui fait violence , et ne murmure au fond de nos cœurs.
On sent combien la précision, la délicatesse, et la liaison des ressorts visibles de la nature les rend plus difficiles à manier que les ressorts cachés de la destinée. ]Mais de ce changement de mobiles naît encore une plus grande difficulté, celle de graduer l'intérêt par une succession continuelle de mouvements, de situations et de tableaux de plus en plus terribles et touchants. Voyez dans les modèles anciens, voyez même dans les règles d' Aristote, en quoi consistait le tissu de la fable : l'état des choses dans l'avant-scène, un ou deux incidents qui amenaient la révolution et la catastrophe,ou la catastrophe sans révolution; voilà tout. Aujourd'hui, quel édifice à construirequ'un plan de tragédie, où l'on passe sans interruption d'un état pénible à un état plus pénible encore; oi^i l'action, renfermée dans les bornes de la nature , ne forme qu'une chaîne ; où tous les événements, amenés l'un par l'autre, soient tirés du fond du sujet et du caractère des personnages! Or telle est l'idée que nous avons de la tragédie à l'égard de l'intrigue. Une fable tissue comme celle de Polyeucte, d'Héracllus, et (\\4lzire , aurait, je crois, étonné Aristote : ileûtreconnu qu'il y a un art au-dessus de celui d'Euripide et de Sophocle ; et cet art consiste à trouver dans les mœurs le principe de l'action.
Dans la tragédie moderne , Vintrigue résulte non-seulement
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du choc des incidents , mais du combat des passions ; et c'est par-là que , dans Tattente de l'événement décisif, l'espérance et la crainte se succèdent et se balancent dans l'âme des spectateurs.
Ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir absolument de l'intérêt sans cette alternative continuelle d'espérance et de crainte : la seule incertitude et l'attente inquiète, prolongées avec art dans une action d'une grande importance, peuvent nous émouvoir assez : OEdipe va-t-il être reconnu pour le meurtrier de son père, pour le mari de sa mère, pour le frère de ses enfants, pour le fléau de sa patrie? Ce doute suffit pour remuer fortement l'âme des spectateurs. Ainsi tous les grands sujets du théâtre ancien se sont passés d' intrigue. }>lms lorsqu'il n'y a eu rien à attendre du dehors, et qu'il a fallu soutenir par le jeu des passions et des caractères une action de cinq actes, V intrigue, plus simple et mieux combinée, a demandé infiniment plus d'art. T'oyez Tragédie.
La comédie grecque, dans ses deux premiers âges, n'était pas mieux intriguée que la tragédie ; l'on en va juger par l'esquisse de l'une des pièces d'Aristophane, et de l'une des plus célèbres; elle a pour titre les Chevaliers.
Cléon , trésorier et général d'armée, fils de corroyeur et corroy eur lui-même, arrivé parla brigue au gouvernement de l'État, actuellement en place et en pleine puissance, fut l'objet de cette satire, dans laquelle il était nommé et représenté en personne.
Démosthène et j\icias ( ce Démosthène n'est pas l'orateur ) , esclaves dans la maison oij Cléon s'est introduit, ouvrent la scène : « Nous avons, disent-ils , un maître dur, homme colère et emporté, vieillard difficile et sourd ( ce personnage, c'est le peuple ); il y a quelque temps qu"il s'est avisé d'acheter un esclave corroyeur, intrigant, délateur fieffé. Ce fripon, connaissant bien son vieillard , s'est étudié à le flatter, à le gagner, à le séduire. Peuple cV Athènes j lui dit-il, reposez-vous après vos assemblées, buvez , mangez, etc. Il s'est insinué dans les bonnes grâces du vieillard ; il nous pille tous , et il a toujours le fouet de cuir en main, pour nous empêcher de nous plaindre. » Ils veulent donc s'enfuir chez les Lacédémoniens; mais trouvant Cléon endormi
et dans l'ivresse , ils lui volent ses oracles , c'est-à-dire les réponses que lui ont faites les oracles qu'il a consultés. Dans ses réponses , il est dit qu'un vendeur de boudin et d'andouilles succédera au vendeur de cuir. Nicias et Démosthène cherchent ce libérateur : Agatocrite ( c'est le charcutier ), fort étonné du sort qu'on lui annonce , ne sait comment s'y prendre pour gouverner l'État. « Pauvre homme, lui dit Démosthène, rien n'est plus facile : tu n'auras qu'à faire ton métier, tout brouiller, allécher le peuple, et le duper; voilà ce que tu fais. N'as-tu pas d'ailleurs la voix forte, l'éloquence impudente, le génie malin, et .la charlatanerie du marché ? C'est plus qu'il n'en faut , crois-moi, pour le gouvernement d'Athènes. » Ils l'opposent donc à Cléon sous la protection des chevaliers ; et voilà un général d'armée et un marchand de saucisses qui se disputent le prix de l'impudence et de la force des poumons. Il n'est point de crimes infâmes qu'ils ne s'imputent l'un à l'autre ; et pour finir l'acte, ils s'appellent réciproquement devant le sénat ^ où ils vont s'accuser.
Dans le second acte , Agatocrite raconte ce qui s'est passé au tribunal des juges, oii Cléon a été vaincu. Celui-ci arrive : nouveau combat d'impudence ; et Cléon en appelle au peuple. Le peuple paraît en personne : « Venez , lui dit Cléon , mon cher petit peuple , venez , mon père. » Le vieillard gronde et paraît imbécile ; les deux concurrents le caressent. Le peuple incline pour le vendeur de chair. Cléon a recours à ses oracles : Agatocrite lui oppose les siens. Le peuple consent à les entendre.
La lecture de ces oracles fait le sujet du troisième acte. Le peuple paraît indécis; Cléon, pour dernière ressource, invite le peuple à un festin ; Agatocrite lui en offre autant. Ce régal , où chacun présente au peuple ses mets favoris, remplit le quatrième acte. Agatocrite propose au peuple de fouiller dans les deux mannes où étaient les viandes : la sienne se trouve vide, il a donné au peuple tout ce qu'il avait ; celle de Clécn est encore pleine. Le peuple , indigné contre Cléon , veut lui ôter la couronne pour la donner à son rival ; mais Cléon allègue un oracle de Delphes qui désigne son successeur. 11 récite l'oracle , et à chaque trait de ressemblance, il reconnaît qu'il s'accomplit : car, selon l'oracle , le digne successeur de Cléon doit être un homme vil , un
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vendeur de chair, un voleur, un parjure, un imposteur, etc. Alors Cléon s'écrie : Adieu , chère couronne, je te quitte à regret ; un autre te portera, sinon plus grand voleur, du moins plus fortuné.
Dans le cinquième acte , Agatocrite a rajeuni le peuple : « Il est , dit- il , redevenu tel qu'il était du temps des Miltiade et des Aristide. » Le peuple rajeuni paraît. Il a perdu la mémoire , il demande qu'on l'instruise des sottises qu'il a faites du temps de Cléon : Agatocrite les luiraconte; le peuple en rougit. Agatocrite l'interroge sur la façon dont il se comportera à l'avenir. Il répond : En personne sage. Agatocrite produit deux femmes, qui sont les anciennes alliances de Lacédémone et d'Athènes, que Cléon retenait captives y et on leur rend la liberté.
Indépendamment de la grossièreté, de la bassesse et de l'âcreté satirique de cette farce, très-utile d'ailleurs sans doute dans un État républicain, on voit combien V intrigue en est bizarrement tissue : c'est la manière d'Aristophane.
La comédie du troisième âge , celle de Ménandre, était mieux composée. Il fallait que Vintrigue en fût bien simple, puisque Téreuce,dont les pièces ne sont pas elles-mêmes fort intriguées, était obligé, en l'imitant, de réunir deux de ses fables pour en faire une , et que pour cela ses critiques l'appelaient un demi- Ménandre.
Plaute, si inférieur àTérence du côté de l'élégance , du naturel et de la vérité des mœurs, est supérieur à lui du côté de Vin- Irigiie ; son action est plus vive , plus animée , et plus féconde en incidents comiques.
C'est le genre de Plaute que les Espagnols semblent avoir pris, mais avec un fonds de mœurs différentes. Les Italiens, à l'exemple des Espagnols, et les Anglais, à l'exemple des uns et des autres, ont chargé d'incidents Vintriguede leurs comédies. Comme eux , nous avons été longtemps plus occupés du comique d'incidents que du comique de mœurs : des fourberies, des méprises, des rencontres embarrassantes pour les fripons ou pour les dupes, voilà ce qui occupait la scène : et Molière lui-même, dans ses premières pièces , semblait n'avoir connu encore que ces sources du ridicule.
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Mais lorsqu'une fois il eut reconnu que c'était aux mœurs qu'il fallait s'attacher; que la vanité , l'amour-propre, les prétentions manquées et les maladresses des sots, leurs faiblesses, leurs duperies, leurs méprises et leurs travers, les maladies 3e l'esprit et les vices du caractère, j'entends les vices méprisables , plus importuns que dangereux, étaient les vrais objets d'un comique à la fois plaisant et salutaire, ce fut à la peinture et à la correction des mœurs qu'il s'attacha sérieusement ; subordonnant Vintricjue aux caractères, et n'employant les situations qu'à mettre en évidence le ridicule humiliant qu'il voulait livrer au mépris. Dès lors Y'mtrigue comique ne fut que le tissu de ces situations risibles où l'on s'engage par faiblesse, par imprudence, par erreur, ou par quelqu'un de ces travers d'esprit ou de ces vices d'âme , qui sont assez punis par leurs propres bévues et par l'insulte qui les suit. C'est dans cet esprit et avec ce grand art que fut tissue Yintrigue de F Avare , de l'École des femmes, de V École des maris, de George Dandin, du Tartufe .-modèles effrayants, même pour le génie, et dont l'esprit et le talent médiocre n'approcheront jamais.
Invention Poétique. Pour concevoir l'objet de la poésie dans toute son étendue , il faut oser considérer la nature comme présente à l'intelligence suprême. Alors tout ce qui , dans le jeu des éléments, dans l'organisation des êtres vivants, animés, sensibles , a pu concourir, soit au physique , soit au moral, à varier le spectacle mobile et successif de l'univers, est réuni dans le même tableau. Ce n'est pas tout : à l'ordre présent, aux vicissitudes passées, se joint la chaîne infinie des possibles, d'après l'essence même des êtres ; et non-seulement ce qui est , mais ce qui serait dans l'immensité du temps et de l'espace, si la nature développait jamais le trésor inépuisable des germes renfermés dans son sein. C'est ainsi que Dieu voit la nature; c'est ainsi que, selon sa faiblesse, le poète doit la contempler. S'emparer des causes secondes , les faire agir, dans sa pensée , selon les lois de leur harmonie, réaliser ainsi les possibles ; rassembler les débris du passé; hâter la fécondité de l'avenir; donner une existence
apparente et sensible à c^ qui n'est encore et ne sera peut-être jamais que dans l'essence idéale des choses : c'est ce qu'on appelle inventer. Il ne faut donc pas être surpris si Ton a y?z: rdé le génie poétique comme une émanation de la divinité même, îjigenium cui sit, oui mens divînior; et si l'on a dit de la poésie, qu'elle semblait disposer les choses avec le plein pouvoir d'un Dieu : videtur sane î^es ipsas veluil aller Deus condere , on voit par-là combien le champ de la fiction doit être vaste, et combien Vînventeur qui s'élance dans la carrière des possibles laisse loin de lui l'imitateur fidèle et timide qui peint ce qu'il a sous les yeux.
Ramenons cependant à la vérité pratique ces spéculations transcendantes. Tout ce qui est possible n'est pas vraisemblable , tout ce qui est vraisemblable n'est pas intéressant. La vraisemblance consiste à n'attribuer à la nature que des procédés conformes à ses lois et à ses facultés connues : or cette prescience des possibles ne s'étend guère au delà des faits. Notre imagination devancera bien la nature à quelques pas de la réalité ; mais à une certaine distance, elle s'égare et ne reconnaît plus le chemin qu'on lui fait tenir. D'un autre côté , rien ne nous touche que ce qui nous approche; et l'intérêt tient aux rapports que les objets ont avec nous-mêmes : or des possibles trop éloignés n ont plus avec nous aucun rapport, ni de ressemblance , ni d'influence. Ainsi, le génie poétique, ne fût-il pas limité par sa propre faiblesse et par le cercle étroit de ses moyens , il le serait par notre manière de concevoir et de sentir. Le spectacle qu'il donne est fait pour nous : il doit donc , pour nous plaire , se mesurer à la portée de notre vue. On reproche à Homère d'avoir fait des hommes de ses dieux ; pouvait-il en faire autre chose ? Ovide, pour nous rendre sensible le palais du dieu de la lumière , n'a-t-il pas été obligé de le bâtir avec des grains de notre sable les plus luisants qu'il a pu choisir? Inventer, ce n'est donc pas se jeter dans des possibles auxquels nos sens ne peuvent atteindre; c'est combiner diversement nos perceptions , nos affections, ce qui se passe au milieu de nous , autour de nous , en nous-mêmes.
Le froid copiste, je l'avoue, ne mérite pasle nom d'inventeur; mais celui qui découvre, saisit, développe dans les objets ce que
n'y voit pas le commun des hommes ; celui qui compose un tout idéal, intéressantetnouveau, d'un assemblage de choses connues, ou qui donne à un tout existant une vie , une grâce , une beauté nouvelle ; celui-là , dis-je , est poëte , ou Corneille et Homère ne le sont pas.
L'histoire, la scène du monde, donne quelquefois les causes sans les effets , quelquefois les effets sans les causes, quelquefois les causes et les effets sans les moyens ; plus rarement le tout ensemble. Il est certain que plus elle donne, moins elielaisse de gloire au génie. Mais en supposant même que le tissu des événements soit tel , que la vérité dérobe à la fiction le mérite de l'ordonnance; pourvu que le poëte s'applique à donner aux mœurs, aux descriptions, auxtableaux qu'il imite, cette vérité intéressante qui persuade, touche, captive , et saisit l'âme des lecteurs; ce talent de reproduire la nature, de la rendre présente aux yeux de l'esprit, surtout de l'agrandir, ne suffit-il pas pour élever l'imitateur au-dessus de l'historien, du philosophe, et de tout ce qui n'est pas poëte?
Si la matièrede lapoésieétait la même quecelle de rhistoire, dit Castelvetro , elle ne serait plus une ressemblance , mais la réalité même ; et c'est d'après ce sophisme qu'il refuse le nom Aq poëte à celui qui, comme Lucain, s'attache à la vérité historique.
Assurément si le poëte ne faisait dire et penser à ses personnages que ce qu'ils ont dit et pensé réellement ou selon l'histoire par exemple, si Fauteur de Rome sauvée avait mis dans la bouche de Catilina les harangues mêmes de Salluste, et dans la bouche du consul des morceaux pris de ses oraisons , il ne serait poëte que par le style. Mais si, d'après un caractère connu dans l'histoire ou dans la société, l'auteur invente les idées, les sentiments , le langage qu'il lui attribue ; plus il persuade qu'il ne feint pas, et plus il excelle dans l'art de feindre. INous croyons tous avoir entendu ce que disent les acteurs de Molière , nous croyons les avoir connus : c'est le prestige de sa composition, et c'est à force d'être poëte qu'il fait croire qu'il ne l'est pas. Montaigne donne le même éloge à Térence. « Je le trouve admirable, dit-il , à représenter au vif les mouvements de l'âme et la condi-
tiou de nos mœurs. A toute heure nos actions me rejettent à lui. Je ne puis le lire si souvent, que je n'y trouve quelque beauté et grâce nouvelle. »
Ainsi les sujets les plus favorables , comme les plus critiques , sont quelquefois ceux que la nature a placés le plus près de nous, mais que nous voyons, comme on dit, sans les voir, et dont l'imitation réveille en nous le souvenir, par l'attention qu'elle attire. Je dis, les plus favorables , parce que la ressemblance en étant plus sensible, et le rapport avec nous-mêmes plus immédiat, plus touchant, nous nous y intéressons davantage : je dis aussi, les plus critiques f parce que la comparaison de l'objet avec l'image étant plus facile, nous sommes des juges plus éclairés et plus sévères de la vérité de l'imitation.
Ce qu'appréhendent les spéculateurs, c'est que la gloire de l'invention ne manque au génie du poète ; et afin qu'il ne soit pas dit qu'il n'a rien mis du sien dans sa composition , ils l'ont obligé à ne prendre des historiens et des anciens poètes que les faits , et à changer les circonstances des temps , des lieux et des personnes. C'est à ce déguisement facile et vain qu'on attache le mérite de Vinvention, le triomphe de la poésie; et tandis qu'on attribue à un plagiaire adroit toute la gloire du poète, on refuse le titre depoême aux Géorgiques de Virgile, et à tout ce qui ne traite que des sciences et des arts : « N'y ayant rien, dans ces compositions , dit Castelvetro , par oui l'auteur se puisse vanter d'être poète, quand même il serait inventeur , ajoute-t-il; car alors il n'aurait fait que découvrir la vérité qui était dans la nature des choses. Il serait artiste , philosophe excellent ; mais il ne serait pas poète. » Voilà où conduit une équivoque de mots, quand les idées n'ont pour appui qu'une théorie vague et confuse. « La poésie est une ressemblance ; donc tout ce qui a son modèle dans l'histoire ou dans la nature n'est pas de la poésie. » Ainsi raisonne Castelvetro. Quintilien avait le même préjugé, quand il croyait devoir placer Lucain au nombre des rhéteurs , plutôt qu'au nombre des poètes. Scaliger s'y est mépris d'une autre façon, en n'accordant la quahté de poète à Lucain que parce qu'il a écrit en vers, et en faveur de quelques incidents merveilleux dont il a orné son poème. Ces critiques auraient dû voir que la
difficulté n'est pas de déplacer et de combiner diversement des faits arrivés mille fois, comme un massacre, une tempête, un incendie , une bataille , et tous ces événements si communs dans les annales de la malheureuse humanité; mais de les rendre présents à la pensée par une peinture fidèle et vivante. C'est là le vrai talent du poëte, et le mérite de Lucain. Il ne fallait pas beaucoup de génie pour imaginer que la femme de Caton, qu'il avait cédée à Hortensius , vint , après la mort de celui-ci , supplier Caton de la reprendre ; mais que l'on me cite dans Tantiquité un tableau d'une ordonnance plus belle et plus simple, d'un ton de couleur plus rare et plus vrai , d'une expression plus naturelle et plus singulière eu même temps, que ce triste et pieux hyméiiée.
C'est aussi le talent de peindre qui caractérise le poëme didactique , et qui le distingue de tout ce qui ne fait que décrire sans imiter.
Le Tasse, se laissant aller au préjugé que je viens de combattre, définit la poésie, V imitation des choses humaines^ et se trouve par-là obligé d'en exclure un des plus beaux morceaux de Virgile : Ne poeta f^irgilio descrivendoci i costumi , e le leggi , e le guerre delV api Mai5 bientôt il franchit les limites qu'il vient de prescrire à la poésie , et il lui donne pour objet la nature entière. Voilà donc les Géorgiques de Virgile rétablies au rang des poèmes. Et le moyen de leur refuser ce titre, quand même elles seraient réduites aux préceptes les plus communs , et n'y eût-il que la manière dont ces préceptes y sont tracés ? Que Virgile prescrive de laisser sécher au soleil les herbes que le soc déracine ,
Pulvendenta coquat maturis solibus œstas; d'enlever le chaume après la moisson ,
Susluleris fragiles calamos silvamque sonantem; de le brûler dans le champ même ;
Atque levem stïpidam crepdantihus urere flammis; de faire paître les blés en herbe, s'ils poussent avec trop de vigueur ,
Luxuriem segetum tenera depascit m herba:
Quel coloris ! quelle harmonie ! Voilà cette poésie de style , cette invention de détail, qui seule mériterait aux Géorgiques le nom de poème inimitable : et si Castelvetro demande à quel titre, je répondrai , parce que tout s'y peint ; et si ce n'est point assez des images détachées, je lui rappellerai ces descriptions si belles du printemps , de la vie rustique , des amours des animaux , etc. , tableaux peints d'après la nature. Toutefois n'ahons pas jusqu'à prétendre que la poésie de style, qui fait le mérite essentiel du poème didactique, l'élève seul au rang des poèmes où Vinven-' tien domine. Il y a plus de génie poétique dans l'épisode d'Orphée que dans tout le reste du poème des Géorgiques; plus de génie dans une scène de Britannicus , du Misanthrope , ou de Rodogiine, que dans tout V Art poétique de Boileau.
Les divers sens qu'on attache au mot di'invention sont quelquefois si opposés , que ce qui mérite à peine le nom de poème aux yeux de l'un est un poème par excellence au gré de l'autre. D'un côté , Ton refuse à la comédie le génie poétique , parce qu elle imite des choses familières et qui se passent au miheu de nous ; de Tautre, on lui attribue la gloire d'être plus inventive que l'épopée elle-même. ra/i^w??i abest utcomxdia poema non sit, ut pêne omnium et primum etverum existimem. In eo enim Jicta omnia et materia qusesita tota. (Scal, ) Ainsi chacun donne dans l'excès. Je suis bien persuadé qu'il n'y a pas moins de mérite à former dons sa pensée les caractères du Misanthrope et du Tartufe, qu'à imaginer ceux d'Ulysse, d'Achille, et de ^Nestor; mais pour cela Molière est-il plus vraiment poète qu'Homère?
Que le sujet soit pris dans l'ordre des faits ou des possibles, près de nous ou loin de nous, cela est égal quant di\ invention; mais ce qui ne l'est pas , c'est que le fond en soit heureux et riche : de là dépend la facilité , l'agrément du travail , le courage et l'émulation du poète, et souvent le succès du poème.
Il est possible que l'histoire , la fable , la société vous présentent un tableau disposé à souhait; mais les exemples en sont bien rares. Le sujet le plus favorable est toujours faible et défectueux par quelque endroit. Il ne faut pas se laisser découra-
ger aisément par la difficulté de suppléer à ce qui lui manque ; mais aussi ne faut-il pas se livrer avec trop de confiance à la séduction d'un côté brillant.
Un poème est une machine dans laquelle tout doit être combiné pour produire un mouvement commun. Le morceau le mieux travaillé n'a de valeur qu'autant qu'il est une pièce essentielle de la machine, et qu'il y remplit exactement sa place et sa destination. Ce n'est donc jamais la beauté de telle ou telle partie qui doit déterminer le choix du sujet. Dans l'épopée, dans la tragédie, le mouvement que l'on veut produire, c'est une action intéressante , et qui dans son cours répande l'illusion , l'inquiétude , la surprise , la terreur et la pitié. Les premiers mobiles de l'action , chez les Grecs , ce sont communément les dieux et les destins , chez nous les passions humaines : les roues de la machine, ce sont les caractères; l'intrigue en est l'enchaînement; et l'effet qui résulte de leur jeu combiné, c'est l'illusion , le pathétique, le plaisir et l'utilité. On dira la même chose de la comédie , en mettant le ridicule à la place du pathétique. Il en est ainsi de tous les genres de poésie , relativement à leur caractère et à la fin qu'ils se proposent. On n'a donc pas inventé un sujet lorsqu'on a trouvé quelques pièces de cette machine , mais lorsqu'on a le système complet de sa composition et de ses mouvements.
Il faut avoir éprouvé soi-même les difficultés de cette première disposition, pour sentir combien sont frivoles et puérilement importunes ces règles dont on étourdit les poètes , di' inventer la fable avant les personnages , et de généraliser d'abord son action avant d'y attacher les circonstances particulières des temps, des lieux , et des personnes.
Il est certain que s'il se présente aux yeux du poète unefable anonyme qui soit intéressante, il cherchera dans l'histoire une place qui lui convienne, et des noms auxquels l'adapter; mais fallait-il abandonner le sujet de Cinua, deBrutus, delà mort de César, parce qu'il n'y avait à changer ni les noms , ni l'époque . ni le Keu de la scène ? Il est tout simple que les sujets comiques se présentent sans aucune circonstance particulière de lieu , de temps €t de personne ; mais combien de sujets héroïques ne viennent
dans l'esprit du poète qu'à la lecture de l'histoire ? Faut-il , pour les rendre dignes de la poésie , les dépouiller des circonstances dont on les trouve accompagnés? Je veux croire possible , avec le Bossu, qu'Homère, comme la Fontaine, commença par inventer la moralité de ses poèmes, et puis l'action, et puis les personnages. Mais supposons que de son temps on sût par tradition qu'au siège de Troie les héros de la Grèce s'étaient disputé une esclave , qu'un sujet si vain les avait divisés, que l'armée en avait souffert, et que leur réconciliation avait seule empêché leur ruine ; supposons qu'Homère se fut dit à lui-même : roilà comme les peuples sont punis des folies des rois; il faut faire de cet exemple une leçon qui les étonne. Si c'était ainsi que lui fut venu le dessein de V Iliade, Homère en serait-il moins poète? V Iliade en serait-elle moins un poème , parce que le sujet n'aurait pas été conçu par abstraction et dénué de ces circonstances ? En vérité les arts de génie ont assez de difficultés réelles sans qu'on leur en fasse de chimériques. Il faut prendre un sujet comme il se présente , et ne regarder qu'à l'effet qu'il est capable de produire. Intéresser, plaire, instruire, voilà le comble de l'art; et rien de tout cela n'exige que le sujet soit inventé de telle ou telle façon.
Il y a pour le poète , comme pour le peintre , des modèles qui ne varient point. Pour se les retracer fidèlement , il faut une imagination vive , et rien de plus : pour les peindre, il suffît de les avoir présents , et de savoir manier la langue , qui est le pinceau de la poésie. Mais il y a des détails d'une nature mobile et changeante , dont le modèle ne tient point en place : l'artiste alors est obligé de peindre d'après le miroir de la pensée ; et c'est là qu'il est difficile de donner à l'imitation cet air de vérité qui nous séduit et qui nous enchante. Aussi la peinture et la sculpture préfèrent-elles la nature en repos à la nature en mouvement, et cependant elles n'ont jamais qu'un moment à saisir et à rendre; au lieu que la poésie doit pouvoir suivre la nature dans ses progrès les plus insensibles , dans ses mouvements les plus rapides , dans ses détours les plus secrets. Virgile et Racine a valent supérieurement ce génie inventeur des détails : Homère et Cor-
314 ELEMENTS DE LITTÉHATURE.
neille possédaient au plus haut degré le génie mventeur de V ensemble.
Mais un don plus rare que celui de V invention, c'est celui du choix. La nature est présente à tous les hommes , et presque la même à tous les yeux. Voir n'est rien, discerner est tout; et l'avantage de l'homme supérieur sur Thomme médiocre est de mieux saisir ce qui lui convient.
L'auteur du poëme sur l'art dépeindre, ^Yatelet, a fait voir que la belle nature n'est pas la même dans un Faune que dans un Apollon , et dans une Vénus que dans une Diane. En effet, l'idée du beau individuel dans les arts varie sans cesse , par la raison qu'elle n'est point absolue , et que tout ce qui dépend des relations doit changer comme elles. Qu'on demande à ceux qui ont voulu généraliser l'idée de la belle nature, quels sont les traits qui conviennent à un bel arbre ? pourquoi le peintre et le poète préfèrent le vieux chêne brisé parles vents, brûlé, mutilé par la foudre, au jeune orme dont les rameaux forment un si riant ombrage.^ pourquoi l'arbre déraciné, qui couvre la terre de ses débris,
Spargendo a terra le sue spoglie eccelse, Monstrando al sol lasua squallida sterpe. ( Dante.)
pourquoi cet arbre est plus précieux au peintre et au poète que l'arbre qui, dans sa vigueur, fait rornemenf d'une campagne ?
Il y a des choses qu'on est las de voir, et dont l'imitation est usée : voilà celle quil est bon d'éviter. Mais il y a des choses communes sur lesquelles nos esprits n'ont jamais fait que voltiger sans réflexion , dont le tableau simple et naïf peut plaire, toucher, émouvoir. Le pocte qui a su les tirer de la foule , les placer avec avantage , et les peindre avec agrément , nous fait donc un plaisir nouveau ; et pour nous causer une douce surprise, ce vrai , quoi qu'en ait dit Louis Racine , n'a besoin d'aucun mélange de grandeur ni de merveilleux. Lorsqu'un des bergers de Théocrite ôte une épine du pied de son compagnon , et lui conseille de ne plus aller nu-pieds , ce tableau ne nous fait aucun plaisir, je l'avoue ; mais est-ce à cause de sa simplicité? jN'on : c'est qu'il ne réveille en nous aucune idée , aucun sentiment qui
nous plaise. L'idylle de Gesner où un berger trouve son père endormi n'a rien que de très-simple ; cependant elle nous plaît, parce qu elle nous attendrit. Ce n'est point une nature prise de loin, c'est la piété d'un fils pour un père; et heureusement rien n'est plus commun. Lorsqu'un des bergers de Virgile dit à son troupeau :
Ile, 7neœ,felix quondampecus, ite capellœ : Non ego vos posthac, viridi projecius in antro, Dumosa penderre procul de nipe videbo.
ces vers, le plus parfait modèle du style pastoral , nous font un plaisir sensible; et cependant où en est le merveilleux? d'est le naturel le plus pur; mais ce naturel est intéressant, et la simplicité même en fait le charme.
Le vrai simple n'a donc pas toujours besoin d'être relevé par des circonstances qui l'ennoblissent. Mais en le supposant , au moins faut-il savoir à quel caractère les distinguer, pour les recueillir ; et celte nature idéale est un labyrinthe dont Socrate lui seul nous a donné le fil. « Pensez-vous, disait-il à Alcibiade, que ce qui est bon ne soit pas beau? iS'avez-vous pas remarqué que ces qualités se confondent? La vertu est belle dans le même sens qu'elle est bonne... La beauté des corps résulte aussi de cette forme qui constitue leur bonté , et dans toutes les circonstances de la vie, le même objet est constamment regardé comme beau lorsqu'il est tel que l'exige sa destination et son usage. « Voilà précisément le point de réunion de la bonté et de la beauté poétique, le parfait accord du moyen qu'on emploie avec la fin qu'on se propose. Or les vues dans lesquelles opère la poésie ne sont pas celles de la nature : la bonté , la beauté poétique n'est donc pas la beauté, la bonté naturelle. Ce qui même est beau pour un art peut ne l'être pas pour les autres : la beauté du peintre ou du statuaire peut être ou nétre pas celle du poète , et réciproquement. Enfin ce qui fait beauté dans un poëme,ou dans tel endroit d'un poëme, devient un défaut, même en poésie, dès qu'on le déplace et qu'on l'emploie mal à propos. Il ne suffit donc pas, il n'est pas même besoin qu'une chose soit belle dans la nature pour qu'elle soit belle en poésie;
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il faut qu'elle soit telle que l'exige l'effet qu'on veut produire. La nature, soit dans le physique, soit dans le moral, est pour le poète comme la palette du peintre, sur laquelle il n'y a point de laides couleurs. Le rapport des objets avec nous-mêmes , voilà le principe delà poésie; r intention du poëte, voilà sa règle et Tabrégé de toutes les règles.
(i II n'est pas bien mal aisé, medira-t-on, de savoir l'effet qu'on veut opérer, mais le difficile est d'en inventer, d'en saisir les moyens. » Je l'avoue : aussi le talent ne se donne-t-il pas. Démêl r dans la nature les traits dignes d'être imités , prévoir l'effet qu'ils doivent produire, c'est le fruit d'une longue étude ; les recueillir, les avoir présents , c'est le don d'une imagination vive; les choisir, les placera propos, c'est l'avantage d'une raison saine et d'un sentiment délicat. Je parle ici de l'art, et non pas du génie ; or toute la théorie de l'art se réduit à savoir quel est le but où l'on veut atteindre, et quelle est dans la nature la route qui nous y conduit. Avec le moins obtenir le plus, c'est le principe des beaux-arts, comme celui des arts mécaniques.
En poésie, une des opérations du génie est Yinvention du sujet ; c'est-à-dire cette grande et première pensée qu'il s'agit de développer, et qui, d'abord vague et confuse, ne laisse pas de porter avec elle , dès sa naissance , le pressentiment des beautés qu'elle produira. Cette pensée, qu'on peut appeler mère , puisqu'elle engendre toutes les autres, a plus ou moins de fécondité, selon le caractère des esprits auxquels l'étude , le hasard , ou la réflexion la présente. Tout paraît stérile à des esprits stériles; tout n'a que des superficies pour des esprits superficiels; et pour des esprits naturellement obscurs tout est chaos : de là vient qu'en se fatiguant à chercher des sujets le commun des écrivains passe et repasse mille fois sur des mines d'or sans en soupçonnerai' existence. Le génie seul a l'instinct qui avertit que la mine est riche, comme il a seul la force delà creuser jusque dans ses entrailles, et d'en arracher des trésors.
Mais cet instinct n'est infaillible que dans des hommes qui se sont fait une idée juste et approfondie de l'objet, des moyens et des procédés de l'art. L'ardeur de la jeunesse , l'impatience de produire , l'éblouissement causé par quelque beauté apparente,
INVEiXTlON POETIQUE, 317
ont, comme je l'ai dit, trompé plus d'une fols des talents qui n'étaient pas mûris par l'étude et l'expérience.
Il en est de même à l'égard des genres d'éloquence où l'orateur invente son sujet : il y a des superficies trompeuses qui aimonnent la fertilité, etdont le fond n'est qu'un sable aride ; il y a des terrains incultes, qui n'ont qu'à être défrichés et approfondis pour devenir féconds.
Ainsi Vinventlon du sujet demande un commencement de travail pour le sonder et en pénétrer les ressources. Un sculpteur habile voit dans un bloc de marbre les dimensions de sa statue ; mais il en peut faire à son gré un Hercule , une Diane, un Apollon. L'orateur, le poète, doit voir de même l'étendue de son sujet; mais son sujet n'est pas indifférent aux formes qu'il peut recevoir: il en est une qui lui est propre, et l'artiste doit l'y trouver avant de commencer l'ouvrage.
Cette première invention suppose la liberté du choix , et l'orateur ne l'a pas toujours.
L'éloquence qui ne s'exerce que sur des questions générales , comme celle des anciens sophistes , ou sur des points de morale pratique, comme fait l'éloquence de nos prédicateurs, est aussi libre que la poésie dans Vinvention de ses sujets; mais l'éloquence de la tribune et du barreau est commandée , et ses sujets lui sont donnés. U invention , dans cette partie , se réduit donc à trouver les moyens propres à la question ou à la cause qui s'agite. Lesrhéteurs en ont fait le grand objet de leurs leçons; mais leurs leçons ne peuvent être qu'une étude préliminaire ; c'est la recherche réduite en méthode ; ce n'est pas encore Vinvention. Celle que Cicéron appelle Vinvention rhétorique ne fait qu'indiquer vaguement les moyens généraux de disposer favorablement un auditoire, de le rendre attentif, docile, bénévole ; de gagner l'affection des juges , si on les trouve indifférents ; de changer leur inclination , s'ils sont aliénés ou contraires ; de les intéresser eux-mêmes au succès de la cause ; de la leur présenter du côté le plus favorable, avec une clarté qui du premier coup d'œil fasse voir quel en est l'état , d'en tirer, si elle est étendue ou compliquée, une division qui repose l'esprit et dirige son attention; d'employer à déterminer l'opinion , la résolution , le ju-
318 ELEMENTS DE LITTEBATURE.
gement de l'auditoire, d'y employer, dis-je, les arguments qui résultent des faits, des indices, des témoignages, des vraisemblances, des autorités, des exemples, des coutumes, des lois, des règles de morale, des maximes de politique, des principes de droit, enfin des qualités personnelles des deux parties, ou de la nature de l'homme en ce qui nous est commun à tous; de donner à ces arguments toute la force et l'énergie d'une dialectique pressante, toute la chaleur et la véhémence d'une éloquence passionnée; de réfuter avec vigueur les preuves, les moyens, les raisonnements de l'adverse partie; de l'attaquer par l'endroit faible, en ne lui présentant soi-même que le côté le plus fort; de tirer de la réfutation un nouvel avantage en faveur de sa cause , et d'en fortifier encore les moyens en les résumant ; eutin d'appeler les passions au secours de la raison, si elle n'est pas victorieuse ; d'agir sur l'âme des auditeurs pour l'exciter ou la calmer, l'élever ou l'abattre , la pousser ou la retenir, l'ébranler, l'incliner, l'entraîner malgré elle du côté qu'on veut qu'elle penche, et contraindre la volonté ou soumettre l'entendement.
Voilà les sources que les rhéteurs anciens ont indiquées à l'éloquence, et qu'ils ont divisées en une infinité de ruisseaux. Toutes les formules générales d'adulation, de séduction, d'insinuation, d'induction ; toutes les manières de définir, d'analyser, d'amplifier, d'exagérer, depallier, d'atténuer, de dissimuler, d'éluder; tous les ressorts du pathétique, tous les secrets d'intéresser la vanité, l'orgueil, la sensibilité des juges, d'exciter leur envie, leur indignation , leur haine, leur bienveillance , ou leur commisération; et parmi ces moyens l'art de donner à la parole le caractère convenable à l'effet quel'on veut produire, par l'heureux choix des mots, leur coloris , leur harmonie; par la variété des tons, des figures, des mouvements; par le charme du nombre et celui des images , afin que la séduction se saisisse à la fois des sens, de l'esprit et de l'âme; c'est là ce que les professeurs de l'ancienne éloquence ont enseigné , et ce que Gicéron , dans sa jeunesse, a recueilli dans son livre appelé de r Invention rhétorique .
Une étude encore préliminaire, mais plus immédiatement adhérente à l'exercice de l'éloquence , est celle des lois du pays ,
de la jurisprudence des tribunaux , des mœurs locales , et singulièrement de la façon de voir, de penser, de sentir, de l'auditoire ou des juges devant lesquels on doit parler; car c'est de là qu'on tire les plus puissants moyens de les persuader ou de les émouvoir.
Ces sources ouvertes à Vlnvetitlon, il en reste une encore plus abondante, et à laquelle l'orateur doit toujours remonter; c'est son sujet , sa cause , la question qu'il agite : c'est en la méditant qu'il la rendra féconde; et en comparaison du fleuve d'éloquence qui coulera de cette source, toutes les autres ne paraissaient, dit Cicéron, que de faibles ruisseaux.
L'homme de génie est celui qui enfonce le soc de la charrue dans un terrain qu'on n'a qu'eflleuré avant lui , et qui sait par-là rendre fécond un sol que l'on croit épuisé.
Celui qui sait trouver dans une cause des ressources inespérées, dans un raisonnement, des forces inconnues ; qui sait tirer d'un moyen pathétique des mouvements soudains qui bouleversent l'auditoire , ou des traits imprévus qui déchirent l'àme des juges; qui, lorsque les forces de la raison ou la chaleur de l'âme semblent épuisées, les redouble avec une énergie et une véhémence qui nous étonne et qui nous entraîne; celui qui, après s'être saisi de l'esprit et de l'âme des auditeurs , ne lâche prise qu'après les avoir subjugués, etn'abandonne son adversaire qu'après l'avoir terrassé ; qui,dausla réplique, fait jaillir des flammes d'un choc d'opinions, d'où le simple talent n'eut tiré que des étincelles; qui, dans une éloquence simple et dénuée d'ornements, déploie les muscles d'un Hercule ; et qui d'un mot , ou d'une circonstance qui échapperait à un homme médiocre, tire un moyen victorieux, un mouvement irrésistible; c'est là l'inventeur en éloquence, royez, dans l'article Orateur, l'exemple que j'en ai cité , de ce Lemaître , que le mauvais goût de son siècle avait gâté, mais que la nature avait fait éloquent, royez aussi Rhétorique , Exorde , Preuve , Péroraiso:n , Pathétique , etc.
Ieoînie. C'est un tour d'expression si familier et si commun , qu'il est presque inutile d'expliquer en quoi il consiste. Chacun sait que l'on parle par iro?iie lorsque, d'un air moqueur ou badin , on dit le contraire de ce que l'on pense. Vironie où l'on blâme en louant, où en admirant on déprise, revient à chaque instant dans le langage ordinaire.
Oh ! oh ! V homme de bien, vous m'en vouliez donner !
( Orgon, à Tartîife.)
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
{Le valet du Menteur.)
Un moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps!
( La mouche du Coche. )
C'était un beau sujet de guerre, Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant !
{La Belette au Lapin. )
Mais ce qu'il est intéressant d'observer, c'est que cette espèce de contre-vérité en dérision n'est pas si exclusivement propre au style plaisant ou comique ;, et au ton de la société, qu'il soit indigne de la haute éloquence et de la haute poésie , et qu'il n'exprime avec autant de noblesse que d'amertume le mépris ou l'indignation qui se mêle au ressentiment, au dépit, à la colère, à la fureur même. Rien de plus énergique dans la bouche d'Oreste que cette apostrophe ironique :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ; Et je te louCf ô ciel ! de ta persévérance.
Rien de plus sanglant que Vii^onie dans la bouche d'Hermione en parlant à Pyrrhus :
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse ? Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi! sans que ni serment ni devoir vous retienne, Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne;
IBONIE. 32J
Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector; Couronner tour à tour l'esclave et la princesse ; Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce ; Tout cela part d'un cœnr toujours maître de soi, D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller, dans ses bras, rire de ma douleur. Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie; Mais, seigneur, en un jour ce serait trop de joie; Et sans chercher ailleurs des litres empruntés, Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez? Du vieux père d'Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue. Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Ciierche un reste de sang que l'âge avait glacé ; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous ; Que peut-on refuser à ces généreux coups?
On voit, dans le neuvième livre de V Iliade, un bel exemple dHroîiiej à travers la franchise avec laquelle Achille répond à Ulysse, qui, de la part d'Agamemnon, vient solliciter son retour. « Qu'il n'espère pas me tromper encore, lui dit-il; je le connais trop , et il ne viendra pas à bout de me persuader. U n'a qu'à chercher avec vous, prudent Ulysse, et avec les autres rois, les moyens de garantir ses vaisseaux des flammes dont ils sont ■menacés. Sans moi il a déjà fait de si grandes choses ! Il a fermé son camp d'une grande muraille , il a environné cette muraille d'un large fossé, il a fortifié ce fossé d'une bonne palissade; et avec tous ces retranchements il ne peut encore repousser l'homicide Hector! »
Les siècles les plus raffinés n'ont certainement rien de plus adroit que cette manière de reprocher au fier Agamemnon les timides soins qu'il se donne pour se tenir renfermé dans son camp.
322 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATURE.
C'est une chose digne d'admiration que les diverses tentatives qu'a faites le génie de Corneille, en créant parmi nous la tra:ïédie , pour en étendre et varier le genre. Il a tout osé , jusqu'à risquer au théâtre un héros moqueur; et si , dans le langage ?ronique qu'il a mis dans la bouche deNicomède, il a souvent manqué dégoût, il n'en est pas moins vrai que l'invention, le dessein, la physionomie de ce caractère, ont quelque chose de surprenant dans leur originalité.
ATTALE , à Laodice.
Rome, qui m'a nourri, vous parlera pour moi.
nicomï;de.
Rome , seigneur !