MAROTIQUE
Marotique. Depuis que Pascal et Corneille , Racine et Boileau , ont épuré et appauvri la langue de Marot et de Montaigne , quelques-uns de nos poètes , regrettant la grâce naïve des anciens tours qu'elle avait perdus , l'heureuse liberté de supprimer l'article , une foule de mots injustement bannis par le caprice de l'usage, et quelques inversions faciles, qui, sans troubler le sens, rendaient l'expression plus vive et plus piquante, essayèrent , en écrivant dans le genre de Marot , d'imiter jusqu'à son langage ; mais comme, pour manier avec grâce un style naïf, il faut être naïf soi-même, et que rien n'est plus rare que la naïveté, la Fontaine est le seul poète qui ait excellé dans cette imitation. Boileau n'accordait guère que ce mérite à la Fontaine. Boileau n'avait pas reçu de la nature l'organe avec lequel on sent les beautés simples et touchantes de notre divin fabuliste. Rousseau , dans l'épigramme, a très-bien réussi à imiter le style de Marot; mais dans l'épître familière , il a fait de ce style un jargon bizarre et pénible, très-éloigné du naturel.
Il est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon vieux temps ; il perpétue le souvenir et il peut ramener l'usage des anciens tours , qui avaient de la grâce , et des anciens mots , qui , doux à l'oreille , avaient un sens clair et précis. La Bruyère en a réclamé quelques-uns : il y en a un bien plus grand nombre ; et l'on ferait un joli dictionnaire de ceux qu'on a eu tort d'abandonner et de laisser vieillir, tels que félon , félonne^ /é' lonie; courtoisie et courtois; loyal, déloyal^ loyauté; servage, alléger , allégeance , discords, perdurable, animeux, trom" peresse, esmoi , char mer es se , oblivieuXj brandir, concéder, dévaler, pâtir, dolent, douloir, blême, blêmir, etc. Foyez Usage.
L'ancienne langue française était un arbre qu'il fallait émonder , mais qu'on a mutilé impitoyablement ; et il n'est personne qui , eu lisant Montaigne , ne reproche à la délicatesse du goût
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(l'avoir été trop loin; d'autant moins excusable dans cet excès de sévérité, qu'elle n'a pas été fort éclairée, et qu'en retranchant des rameaux utiles , elle en a laissé un grand nombre d'infructueux.
MÉMOIRES. Si chacun écrivait ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, ce qui lui est arrivé de curieux , et dont le souvenir mérite d'être conservé , il n'est personne qui ne put laisser quelques lignes intéressantes. Mais combien peu de gens ont droit de faire un livre de leurs mémoires !
Ce n'est pas que si nous voulions en croire notre vanité, les choses même les plus communes ne nous parussent mémorables, dès qu'elles nous seraient personnelles ; mais c'est la première illusion dont il faut savoir se préserver en écrivant ou en parlant de soi.
Il n'y a que des traits de caractère piquants et rares , des situations, des aventures d'une singularité marquée, ou d'une moralité frappante , qui puissent mériter la peine qu'on se donne de raconter sérieusement ce qu'on a fait ou ce qu'on a été.
L'un des plus misérables travers et des plus indignes manèges de Tamour-propre, c'est d'affecter, en parlant de soi , une sincérité cynique , et de mettre une sorte d'ostentation et d'honneur à révéler sa propre honte , soit pour faire dire qu'on a osé ce que nul autre n'avait osé encore, soit pour accréditer , par quelques aveux humiliants , les éloges qu'on se réserve , et par lesquels on se dédommage; soit pour s'autoriser à dire impudemment d'autrui encore plus de mal que de soi-même. Observez attentivement celui qui emploie cet artifice ; vous verrez que dans ses principes il attache peu d'importance à ces fautes dont il s'accuse ; qu'il les fait dériver d'un fonds de caractère dont il se glorifie ; qu'il les attribue à des qualités dont il se pique et dont il s'applaudit; qu'en les avouant, il les environne de circonstances qui les colorent; qu'il les rejette sur un âge, ou sur quelque situation qui sollicite l'indulgence; qu'il se garde bien de confesser de même des torts plus graves, ou des vices plus odieux; qu'en feignant de s'arracher le voile , il ne fait que le soulever