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MEMOIRES

adroitement et par un coin; qu'après avoir exercé sur lui-même une sévérité hypocrite, il en prend droit de ne rien ménager, de révéler, de publier les confidences les plus intimes , de trahir les secrets les plus inviolables de l'amour et de l'amitié, de percer même ses bienfaiteurs des traits de la satire et de la calomnie; et que le résultat de ses aveux sera , qu'il est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. Il n'y a point de succès plus assuré que celui d'un pareil ouvrage ; mais il ne laissera pas d'être une tache ineffaçable pour son auteur ; et il faut espérer que ce moyen d'amuser la malice humaine ne sera jamais employé deux fois.

Il en est un moins odieux d'égayer le tableau d'une vie ordinaire ; c'est celui qu'Hamilton a pris dans les mémoires de Grammont; mais , s'il m'est permis de le dire, plus le badinage en est léger et séduisant, plus il est immoral. Il ne fallait pas moins que le ministère de Mazarin pour mettre l'escroquerie à la mode; et l'on a peine à concevoir que sous le règne de Louis XIV, qui fut celui des bienséances et du point- d'honneur le plus délicat, Hamilton ait eu l'art de faire passer comme des gentillesses les friponneries de son héros. Le succès de ce livre fut un avis pour les gens du bel air, qu'ils seraient dispensés d'avoir des mœurs s'ils avaient de l'audace et de la bravoure, de l'esprit et de l'enjouement; et rien n'était plus dangereux. Les mémoires de madame de Staal sont d'un caractère plus estimable , mais moins léger, moins naturel et moins piquant. La plume d'Hamilton se joue, celle de madame de Staal s'étudie; ses récits ont de l'agrément, mais cet agrément a delà manière. On voit qu'elle a vécu dans une cour oii sans cesse, et à toute force, il fallait avoir de l'esprit.

Du reste, ni les mémoires du comte de Grammont ni ceux de madame de Staal n'ont l'intérêt qu'ils pouvaient avoir, liés comme ils l'étaient avec les circonstances des temps auxquels ils appartiennent ; et en les lisant on regrette qu'une foule de personnalités futiles y tiennent la place des détails instructifs qu'auraient pu nous donner sur les affaires de ces temps-là deux témoins aussi clairvoyants. C'est là le mérite sérieux et durable qu'ont les mémoires de madame de Motteville, dont l'espriln'est

que du bon sens, et dont le naturel ne laisse désirer ni plus d'art ni plus de parure.

Si l'on considère le monde politique et moral comme un spectacle , on y distingue deux parties , ce qui se passe sur la scène, et ce qui se passe derrière la toile; les événements et leurs causes visibles; les premiers mobiles et leurs ressorts cachés. Ces deux objets de la curiosité et de l'attention de l'observateur ne sont pas si absolument distincts dans le partage, entre celui qui écrit l'histoire de son temps et celui qui écrit ses mémoires^ que ce qui est propre à l'un soit étranger à l'autre : celui-ci , quoique plus occupé des épisodes que de l'action, et des détails que de l'ensemble, ne laisse pas de lier ses récits aux grands événements partons les points qui l'intéressent; l'autre, en suivant le cours des fortuiips publiques, ne néglige pas d'observer la mécanique intérieure du jeu des passions humaines, dans les mouvements qu'il décrit ; ainsi l'histoire générale et les mémoires particuliers se communiquent et s'entremêlent toutes les fois que l'intérêt public et l'intérêt privé ont des rapports communs.

Mais ces deux intérêts occupent inégalement l'homme qui écrit l'histoire et celui qui écrit ses mémoires. Le dernier ne songe qu'à dire ce qu'il a fait ou ce qu'il a vu ; et l'objet qui l'occupe le plus essentiellement, c'est lui-même. Le premier, au contraire, ne se compte pour rien dans cette longue suite d'événements publics qui entraînent son attention. L'un s'affecte surtout de ses relations avec les hommes de son temps; et de là sa pénétration à démêler le caractère, le génie, les talents, les vertus, les vices, en deux mots, le fort etle faible de ceux qu'il a vus autour de lui et de plus près , en action ou en situation : l'autre embrasse tout le système de l'intérêt public dans ses rapports les plus étendus, et au dedans et au dehors, et ne considère la morale elle-même que dans ses liaisons avec la politique; de là son attention profonde pour tout ce qui influe essentiellement sur le cours des événements , et sa négligence pour tou? les détails qui n'ont qu'un intérêt de personnalité , ou de société privée.

Parmi les singularités qui distinguent les mémoires écrits par

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des femmes, il en est une qui leur est naturelle, et qu'on retrouve dans leurs mœurs ; c'est que le plus souvent ce n'est ni l'intérêt public ni leur intérêt propre qui les a dominées, mais un intérêt d'affection. Un homme , en parlant des affaires au milieu desquelles il s'est trouvé , comme acteur ou comme témoin , s'oublie rarement lui-même pour ne s'occuper que d'un autre; une femme , au contraire , s'attache à un objet qui n'est pas elle , mais qui dans ce moment est tout pour elle , et c'est de lui, c'est d'après lui , c'est pour lui qu'elle écrit. Les grands événements ne la touchent que par des rapports individuels; et dans les révolutions de la sphère du monde , elle ne voit que les mouvements du tourbillon qui l'environne : son esprit et son âme ne s'étendent point au delà. Il est possible que la passion l'enivre , mais la passion même est rarement aussi aveugle que l'amourpropre ; et comme il arrive souvent que le sentiment dont une femme est préoccupée est assez calme pour lui laisser la liberté de sa raison et son équité naturelle , il ne fait qu'animer son style sans en altérer la candeur. C'est ce qu'on voit dans les mémoires de madame de Motteville et de madame de la Fayette. Mademoiselle de Montpensier , toujours occupée d'elle-même , ne laisse pas de peindre au vif le prince de Condé , Gaston , Mazarin, la régente, tout l'intérieur de la cour, l'esprit et les mœurs de son temps.

Ainsi la préoccupation d'un intérêt particulier parmi les affaires publiques, loin de diminuer la valeur et le poids des mémoires dont nous parlons , ne fait que les rendre plus précieux encore à qui sait comme on doit les lire. De deux témoignages, le moins suspect n'est pas celui que l'on dépose , mais celui qu'on laisse échapper. Ce n'est pas à ce qu'on nous dit, ou de soi ou des autres, directement, expressément, et de propos délibéré, que nous donnons le plus de foi , mais à ce qu'on nous dit sans y avoir réfléchi , sans même vouloir nous le dire. Or, c'est ainsi que dans ses mémoires une femme , en suivant son objet personnel, indique involontairement les motifs, les arrière-causes des révolutions les plus inexplicables, et nous révèle quelquefois des mystères dont ses liaisons, ses relations, les confidences qu'elle a reçues, la familiarité où elle a été admise, l'intimité de Tin-

térieur dont elle a vu les mouvements , le besoin qu'on aura eu d'elle pour se plaindre ou se consoler , s'affliger ou se réjouir, les caractères que sa position lui a fait connaître jusque dans leurs replis, n'auront bien instruit qu'elle seule. Les cabinets des rois sont des théâtres où se jouent continuellement des pièces qui occupent tout le monde : il y en a qui sont simplement comiques , il y en a aussi de tragiques, dont les plus grands événements sont toujours causés par des bagatelles ÇSVoX.teville ). C'est de là que s'échappent les grands secrets : c'est là que les inquiétudes , les craintes, les désirs, les espérances , les passions enfin , ne craignent pas de se trahir, et c'est là qu'elles se trahissent.

La première place entre les mémoires expressément écrits pour servir à l'histoire me semble due à ceux de Commines, pour leur solidité, leur ingénuité, et leur vérité lumineuse. Ce seraient des trésors pour les historiens qu'une suite complète de pareilles instructions. Commines est le Thucydide des Français, comme de Thou en est le Tite-Live. Le cardinal de Retz semblait né pour en être le Tacite , s'il avait eu des mœurs, et si son temps lui eut présenté des faits d'une importance plus sérieuse. Comme écrivain , on le voit s'élever entre tous ceux du même genre, avec une originalité de génie et de style qui les efface tous. Mais la chaleur et l'énergie de ses récits et de ses peintures ne tenaientelles pas à cette inquiétude et à cette fougue de caractère qui, dans l'intrigue et les factions , ne cherchait que le bruit ; et tel qu'il s'est dépeint lui-même , eût-il été plus grand, sur un plus grand théâtre, comme acteur et comme écrivain? C'est de quoi j'oserais douter. La tragi-comédie de la Fronde paraît avoir été faite exprès pour ce caractère héroï-comique : Turenne et Condé y étaient déplacés ; de Retz s'y trouvait dans son centre. Il fallait aux Anglais un factieux comme Cromwel; aux Parisiens , il en fallait un comme le cardinal de Retz. Chacun des deux fut le Catiliua de son temps et de son pays, cujuslibet rei Simulator ac dissimulator , mais chacun des deux à sa manière : Cromwel , en politique sombre , en triste et profond hypocrite; de Retz , en intrigant adroit, hardi, déterminé, habile , prompt à changer de rôle, et jouant toujours au naturel celui qui convenaitle mieux

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au lieu, au moment, à la scène, au caractère des esprits, et au genre d'illusion et d'émotion qu'il avait à répandre. Je ne serais donc pas surpris d'entendre dire que son caractère s'était accommodé aux mœurs de son théâtre; et qu'avec son ardeur, son habileté , son courage , son audace et son éloquence , la prodigieuse activité et la souplesse de son âme , il aurait été , dans ^'autres circonstances, le premier homme de son siècle dans l'art de remuer et de dominer les esprits. Quoi qu'il en soit, ce sera de lui qu'on apprendra comme tout s'anime sous la plume d'un écrivain qui , principal acteur sur la scène du monde, dans des temps de crise et de trouble , ne fait que peindre ce qu'il a vu et raconter ce qu'il a fait.

D'un genre absolument contraire à l'esprit des mémoires du cardinal de Retz, fut celui des mmo/res du sage et vertueux Sully. Ce livre, que l'abbé de l'Écluse a rajeuni et fait revivre, n'a pas moins contribué que la Henriacle à rendre le souvenir du bon roi Henri IV présent et cher à tous les Français. Mais les Économies royales et les servitudes loyales (c'était le titre de ces mémoires ), négligemment écrites et dans un vieux langage, seraient restées ensevelies dans la poussière des cabinets : et les lettres n'ont peut-être rien fait de plus utile que de rendre la lecture de ce précieux ouvrage facile et attrayante pour tous les bons esprits. Avec quelle joie n'y voit-on pas le meilleur des ministres et le meilleur des rois se rencontrer dans l'espace des temps, se reconnaître, et, pour ainsi dire, s'embrasseret se réunir, pour travaillerau bonheur des peuples! Un ancien a dit que si la vertu se rendait visible aux hommes dans toute sa beauté, elle gagnerait tous les cœurs : c'est là ce qu'on éprouve à la lecture de ces mémoires; et la Minerve du Télémaque se présente en réalité dans les mémoires de Sully.

Les mémoires de Torcy , comme leçons de politique , ne sont guère moins intéressants que les mémoires de Sully , comme leçons d*économie. Torcy fut chargé du fardeau des malheurs de Louis XIV ; et dans des temps de calamité et d'humiliation , il fit parler et agir son maître avec modération , mais avec courage et avec dignité ; et le compte qu'il a rendu de sa conduite

dans les conseils et dans les négociations honore également et le ministre et le monarque.

Les mémoires de Villars ont répondu, parle récit des faits , à l'envieuse malignité de ceux qui , de son temps , ne voulaient voir en lui que jactance et que vanité : et l'on a enfin reconnu que ce n'était pas sans de grands talents que Villars avait eu le bonheur de sauver la France. Mais ce qui donne encore plus de valeur à ses mémoires, c'est d'avoir fait connaître le fond de l'âme de ce grand roi , que l'orgueil et la dureté de quelques-uns de ses ministres, comme le Tellieret Louvois, calomniaient aux yeux de la postérité.

Les mémoires du maréchal de Noailles ont aussi ce mérite ; mais il leur manque essentiellement celui d'avoir été rédigés par lui-même. C'est une observation qui n'a point échappé à /homme de lettres estimable qui a fait l'éloge de l'abbé Millot. «11 manquait, dit-il, à cet écrivain une disposition sans laquelle des méynoires particuliers ne sauraient avoir le mérite qui leur est propre. Cette disposition est l'intérêt , qui ne peut se trouver que dans l'acteur ou le témoin. Depuis les Commentaires de César, ajoute M. l'abbé Morellet , que sont tous les mémoires connus, sinon les souvenirs de celui qui les a écrits, et pour ne citer que ceux qui appartiennent à notre nation, Comraines, Montluc , Rohan , la Rochefoucault , Retz , Villeroi , Torcy j ont tous vécu au milieu des événements qu'ils racontent : ils nous intéressent parce qu'ils se peignent eux-mêmes, et ne retracent que des objets dont ils ont été constamment entourés. Leurs regards ont été frappés, leur imagination saisie, leur âme émue ; lorsqu'ils entreprennent d'écrire, ils trouvent toutes leurs idées présentes , toutes leurs passions encore vives , tous leurs sentiments en activité ; et, communiquant à leur style l'intérêt dont ils sont remplis, ils peignent toujours avec énergie ; et ceux même qui nous laissent entrevoir la partialité des passions nous attachent encore à leurs récits, lorsque nous les soupçonnons d'altérer la vérité. »

Ce n'est donc qu'avec défiance et beaucoup de précaution que l'historien doit lire et consulter les mémoires qu'on lui trans-

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met. Ils sont écrits par des témoins , mais par des témoins intéressés et souvent récusables. Les confronter avec eux-mêmes les uns avec les autres, et chacun avec tous ; en étudier le caractère et l'art; choisir avec discernement les mieux instruits et les plus sincères ; examiner quel sentiment, quelle opinion les dominait , de quel œil ils ont vu les hommes et les choses, en quoi leur jugement a été libre de faveur et de haine , en quoi il a été prévenu et séduit ; quels motifs d'adulation, d'inclination, d'amour-propre , ils pouvaient avoir d'altérer, de déguiser les faits , de colorer les uns et de noircir les autres , d'atténuer ou de grossir le mal , d'exagérer, de dépriser le bien , de glisser, d'appuyer sur le blâme ou sur la louange : c'est l'unique moyen de n'être pas surpris , ou de l'être plus rarement par des relations infidèles. On doit prendre garde surtout de ne pas se laisser séduire par cet air de sincérité qui accuse quelques torts légers , pour en pallier de plus graves , et qui accorde au mérite quelques éloges vains, pour se donner le droit de le calomnier. Enfin , lors même qu'on n'a pas à douter de la bonne foi de l'écrivain , l'on doit sans cesse épier en lui cet intérêt personnel et furtif , qui souvent se cache aux yeux même de celui qu'il obsède, et qui le rend injuste à son insu. J'ai vu des mémoires où un homme religieux, et qui se croyait la vérité même, malheureusement dominé par des aversions personnelles , a répandu des flots de fiel et de venin.

C'est une fraude répréhensibleque de publier, sous le nom des personnages les plus illustres , ce que l'on ose appeler leurs ynémoires, et il serait bien à souhaiter que le soin de leur renommée leur fit prendre celui de les rédiger de leur propre main. Combien ceux de Turenne , par exemple , et d'Eugène , seraient précieux, s'ils étaient authentiques ; et quel présent le grand Condé , Luxembourg , Créqui , Catinat , n'auraient-ils pas fait à la postérité, si , comme Montluc et Rohan , Montecuculli et Berwick , ils avaient décrit leurs campagnes ! Si nos généraux ont étudié avec tant de fruit les ïelations de Polybe et les mémoires de César; si, dans la tactique et dans la discipline, ils ont profité de l'expérience des Grecs et des Romains ; s'il ont savamment employé les manœuvres d'Aratus , de Cimon , de

Philopœmen, d'Épaminondas, de Pyrrhus, de Sylla , de Fabius et d'Annibal; si, dans les campements, les marches, l'ordre et l'appareil des batailles, les mouvements et les évolutions des armées; si dans tous les détails enfin de la science militaire ils se sont instruits à l'école de ces grands capitaines, malgré la distance des lieux et la différence des temps , soit du côté des hommes, soit du côté des armes, combien plus lumineuse n'eût pas été pour eux, par sa proximité, l'expérience des généraux qui, dans les mêmes temps, avec les mêmes armes, sur le même terrain, leur avaient comme tracé leurs camps, leurs routes, leurs campagnes, leur avaient indiqué les postes les plus sûrs ou les plus périlleux , et le plus ou moins d'avantage des positions qu'ils avaient prises, des lieux qu'ils avaient occupes?

Dans cette partie , l'histoire générale ne peut jamais qu'imparfaitement suppléer aux ??iemo/re5 particuliers ; et c'est surtout par les détails dont elle serait surchargée que les exemples et les leçons d'un art si compliqué peuvent avoir toute leur étendue et toute leur utilité.

S'il est vrai, comme je l'ai dit en parlant de l'histoire, qu'elle n'a point de style qui lui soit exclusivement propre , et si son langage varie comme les sujets qu'elle traite, à plus forte raison le style des mémoires particuliers et personnels n'aura-t-il point de ton ni de couleur invariable.

Les Commentaires de César sont l'expression la plus naïve du caractère de son âme. Il s'y montre si supérieur à toute vanité, si étranger à sa propre gloire, qu'on a peine à croire que ce soit lui qui ait parlé de lui-même avec tant de simplicité. Dans les périls les plus pressants , dans les résolutions les plus audacieuses , dans les moments où il y va de sa fortune et de celle du monde , il a l'air impassible et inaltérable d'uu dieu. C'est là le style qui convient à des mémoires militaires ; car celui qui dans ses relations n'est pas capable de ce sang-froid , l'aura eu difficilement dans l'attaque et dans la mêlée. Raconter simplement et modestement de grandes choses ; parler de ses fautes et de ses revers avec la même ingénuité que de ses plus iieureux exploits , et de son ennemi avec autant d'impartialité que de soimême; laisser douter lequel des deux a fait le récit de l'action;

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