MEMOIRES
OU plutôt donner à penser que ce récit ne vient ni de Tua ni de l'autre , mais d'un témoin fidèle et désintéressé , tel est le mérite éminent des méynoires d'un homme de guerre.
Il eu est à peu près de même des relations qu'un homme d'État nous fait de sa conduite ou des événements qui se sont passés sous ses yeux. Tout y doit respirer cette modération qui est la dignité d'un ministre. Au milieu de l'agitation et du tumulte des affaires, on aime à voir dans son esprit le même calme" que sur le front d'un bon pilote au milieu des orages ; et c'est à lui surtout de s'appliquer ce précepte d'Horace :
jEquam mémento rébus in arduis Servarementem, non secus in bonis.
Mais ce que j'ai dit de la gravité de l'historien , je le dirai de même de la dignité de l'homme d'État : elle n'exclut ni le sentiment, ni l'expression modérée de l'intérêt public; et l'équité , l'humanité, l'amour du bien, comme infus dans son style, en feront l'attrait et le charme.
A l'égard des mémoires où , sans attention pour ces convenances de mœurs , l'auteur n'aura voulu qu'obéir à son propre génie, le ton, le style, la couleur, tout doit s'y ressentir et de son caractère , et de la situation où étaient son esprit et son âme. De là une variété infinie dans ce genre d'écrits , lorsqu'ils sont naturels ; et ils le sont presque toujours , par une raison bien sensible : on y parle de soi, et c'est dans l'amour-propre que le naturel se décèle , lors même qu'il veut se cacher. Rien donc ne sera plus facile que de démêler dans des mémoires quel esprit les aura dictés, quel motif les aura fait écrire, et quel sentiment, quelle passion aura dominé dans l'écrivain. Si c'est la vanité , il attachera de l'importance aux intérêts les plus futiles dès qu'ils lui seront personnels; si c'est l'orgueil, il rabaissera tout ce qui peut lui faire ombrage, et réservera ses éloges pour la médiocrité, dont il n'a rien à craindre, ou pour un mérite qui n'entre avec le sien dans aucune rivalité : si c'est l'envie , toute espèce de gloire, de succès, de prospérité , lui sera importune; il ne souffrira point que de belles actions soient sans tache ; il cherchera , ou dans le fond de l'âme , ou dans l'intérieur de la vie
privée d'un homme illustre, des faiblesses à révéler ; et dans tout ce qu'il y a de plus généreux et de plus magnanime , il épiera quelque motif secret de personnalité et d'intérêt qui le ravale : il voudrait ternir le soleil. Si c'est la haine ou la vengeance, on le verra tantôt flatter et parer sa victime avant de l'immoler, vanter quelque faible mérite, quelque talent sans importance , quelques formes superficielles, et puis, sous ces dehors, montrer les qualités les plus avilissantes , les vices les plus odieux ; tantôt, plus violent et moins perfide, insulter, outrager la cendre de son ennemi, et secouer toute pudeur pour démentir les faits , la renommée , et l'opinion de tout un siècle. Avec la même facilité on reconnaîtra l'homme qui aura porté à la cour un génie étroit et une âme servile; on le reconnaîtra, dis-je, à son attention pour les menus détails de l'étiquette et de l'intrigue : on reconnaîtra l'homme chagrin que la cour aura rebuté , à la sombre misanthropie qui lui fera dépriser ou blâmer tout ce qu'on aura fait sans lui, et n'attribuer les malheurs des temps qu'aux artisans de son propre malheur, et aux causes de sa disgrâce. Au contraire l'homme vendu au crédit et à la fortune se trahira par toutes les bassesses de la complaisance et de l'adulation. Enfin Fhomme immoral, aux yeux duquel rien n'est important que l'utile, et qui regarde et le juste et l'honnête comme des règles à prescrire et à ne s'imposer jamais , décèlera son caractère par son mépris pour la simple droiture, et par son admiration pour l'adresse et l'habileté. Écoutez-le, et voyez quel sera l'objet qui aura captivé son estime : ce sera le fourbe profond qui aura su le mieux intriguer à la cour, ou gagner la faveur du peuple , en imposer aux gens de bien , tromper les plus habiles , surprendre les plus sages , s'insinuer et s'introduire dans la confiance des grands , en abuser à son profit , employer à propos la bassesse et l'audace, la calomnie ou l'adulation , et ne rougir de rien, que d'échouer dans ses entreprises devant un plus fourbe que lui.
Si des mémoires prennent l'empreinte d'un caractère vicieux, ils ne reçoivent pas moins celle d'une âme honnête et vertueuse ; et le commun symbole de ceux-ci sera la probité. Mais quoique la probité soit une , elle se modifie encore selon la trempe de l'esprit et de l'âme. L'homme de bien, dans son témoignage, ne