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dira que ce qu'il aura vu, mais les témoins même les plus fidèles n'auront pas vu la même chose , ou ne l'auront pas vue avec les mêmes yeux. Le moment ou la position , telle circonstance échappée ou saisie, un mot bien ou mal entendu, peut faire seul que deux témoins diffèrent. Rien de plus ingénu que les mémoires deMontpensier, rien de plus sincère que ceux de Motteville ; et souvent l'une blâme ce que l'autre a loué.
Dans la manière de s'affecter de ce qu'on voit , les différences ne sont pas moins sensibles ; et c'est la principale cause de la diversité des styles. Supposez des témoins égalementsincères, égalementinstruits, maisdiversementorganisés ; le même événement consterne l'un, soulève l'autre, n'inspire à celui-ci qu'une molle tristesse, pénètre celui-là d'une douleur vive et profonde; et leur manière de le raconter se ressent de ces impressions. Je crains bien moins ceux qui rougissent que ceux qui pâlissent, disait César. Celui qui aura rougi de colère sera véhément dans sa narration : celui qui aura pâli d'horreur sera terrible dans ses peintures. Mais chacun aura dans son style l'intérêt delà vérité, si, librement et de bonne foi , il a laissé couler sa plume , si son langage porte l'empreinte de son esprit et de son caractère , et si dans toutes les situations il se peint tel qu'il a été , ne disant que ce qu'il a vu , et sans vouloir nous affecter de ses récits plus que l'objet présent n'aura dû l'affecter lui-même.
Merveilleux. On peut distinguer dans la poésie deux espèces de merveilleux.
Le merveilleux naturel es\. pris, si je l'ose dire, sur la dernière limite des possibles : la vérité y peut atteindre , et la simple raison peut y ajouter foi. Tels sont les extrêmes en toutes choses, les événements sans exemple, les caractères, les vertus, les crimes inouis , les jeux du hasard qui semblent annoncer une fatalité marquée , ou l'influence d'une cause puissante qui préside à ces accidents : telles sont les grandes révolutions dans le physique , les déluges, les tremblements de terre , les bouleversements qui ont changé la face du globe, ouvert un passage à l'Océan dans les profondes vallées qui séparaient l'Europe de
l'Afrique ou la Suède de l'Allemagne, rompu la communication du nord de l'Amérique et de l'Europe, englouti peut-être la grande île Atlantique, et mis à sec les bancs de sable qui forment l'archipel de la Grèce et celui de l'Inde , peut-être aussi élevé si haut les volcans de l'ancien et du nouveau monde ; telles sont aussi, dans le moral, les grandes incursions et les- vastes conquêtes, le renversement des empires et leur succession rapide , surtout, lorsque c'est un seul homme dont le génie et le courage ont produit ces grands changements; tels sont par conséquent les caractères et les génies d'une force , d'une vigueur, d'une élévation extraordinaires : tels sont enfin les événements particuliers dont la rencontre semble ordonnée par une puissance supérieure.
Aristote eu donne pour exemple la chute de la statue de Miris sur le meurtrier de Miris. Le théâtre grec est rempli de ces rencontres merveilleuses : tel est le sort d'Oreste, cru meurtrier d'Oreste, et sur le point d'être immolé par Iphigénie sa sœur; tel est le sort d'Egysthe, cru meurtrier d'Égysthe, et sur le point d'être immolé par Mérope sa mère ; tel est le sort d'OEdipe , meurtrier de Laïus, son père, et cherchant lui-même à découvrir le meurtrier de Laïus.
L'histoire présente plusieurs de ces hasards , dont la poésie pourrait , au besoin , faire une sorte de prodige : de ce nombre est la naissance d'Alexandre, le même jour que fut brûlé le temple de Diane à Éphèse; Carthage et Corinthe détruites dans une même année ; Prague emporté d'assaut le 28 novembre 163 1 , par Jean-George, électeur de Saxe, et par escalade le même jour 28 novembre 1641, par son arrière petit-fils; la pluie qui lave le visage de Britannicus à ses funérailles , et y fait découvrir les traces du poison ; l'orage qu'il y eut à Pau le jour de la mort de Henri IV, où l'on dit que le tonnerre brisa les armes du roi sur la porte du château dans lequel ce prince était né, et qu'un taureau, appelé le roi des taureaux, à cause de sa beauté , effrayé de ce coup de foudre , se tua en se précipitant dans les fossés du château : ce qui fit que dans toute la ville le peuple cria : le roi est mort.
Ces circonstances, que l'on remarque dans les événementi
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publics, sont aussi quelquefois assez singulières et assez frappantes dans les événements particuliers , pour y jeter nu merveilleux. Tel serait, par exemple, l'aventure de ce comte de Guiches qui, par amour, portant sur son cœur le portrait d'Henriette d'Angleterre, le jour d'une bataille reçut une balle à l'endroit même où était la boîte qui l'enfermait , et dut la vie à ce bouclier précieux.
De ce même genre de merveilleux sont toutes ces descriptions des poètes où , sans sortir des bornes de la nature, l'imagination renchérit tant qu'elle peut sur la réalité ; ce qui fait de la fiction un continuel enchantement.
Le merveilleux surnaturel est l'entremise des êtres qui , n'étant pas soumis aux lois de la nature, y produisent des accidents au-dessus de ses forces ou indépendants de ses lois.
On a dit, en parlant du merveilleux poétique : « Minerve et Junon, Mars et Vénus, qui jouent de si grands rôles dansr///«^/e etdans r^>iezc/e, ne seraientaujourd'huidansun poëme épique que des noms sans réalité, auxquels le lecteurn'attacherait aucune idée distincte, parce qu'il est né dans une religion toute contraire, ou élevé dans des principes tout différents. » On a dit que la chute de la mythologie entraîne nécessairement l'exclusion de cette sorte de merveilleux , et que l'illusion ne peut être complète qu'autant que la poésie se renferme dans la créance commune. On a dit qu'en vain se fonderait- on , dans les sujets profanes, sur le merveilleux admis dans nos opéras; et que si on le dépouille de tout ce qui l'y accompagne, on ose répondre que ce merveilleux ne nous amusera pas une minute.
Ces spéculations, démenties par l'expérience, ne sont fondées que sur une fausse supposition, savoir, que la poésie, pour produire son effet, demande une illusion complète.
Il est démontré qu'au théâtre, où le prestige poétique a tant de force et de charmes , non-seulement l'illusion n'est pas entière , mais ne doit pas l'être; il en est de même à la lecture : sans quoi l'impression faite sur les esprits serait souvent pénible et douloureuse. Voyez Illusion.
Le lecteur n'a donc pas besoin que le merveilleux soit pour ^ui un objet de créance, mais un objet d'opinion hypothétique
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et passagère. C'est en poésie une donnée dont tous les peuples éclairés sont d'accord : tout ce qu'on y exige , ce sont les convenances , ou la vérité relative; et celle-ci consiste à ne supposer dans un sujet que le merveilleux reçu dans l'opinion du temps et du pays où l'action s'est passée ; en sorte qu'on ne nous donne à croire que ce que les peuples de ce temps-là , ou de ce payslà , semblent avoir dû croire eux-mêmes. Alors , par cette complaisance que l'imagination veut bien avoir pour ce qui l'amuse, nous nous mettons à la place de ces peuples , et pour un moment nous nous laissons séduire par ce qui les aurait séduits.
Ainsi, autant il serait ridicule d'employer le merveilleux de la mythologie ou de la magie dans une action étrangère aux lieux et aux temps où l'on croyait à l'une ou à l'autre, autant il est raisonnable et permis de les employer dans les sujets auxquels l'opinion du temps et du pays les rend comme adhérentes. Eh ! qui jamais a reproché l'emploi de la magie au Tasse, et à l'auteur du Télémaque, l'emploi du merveilleux d'Homère.^ Une piété trop délicate et trop timide pourrait seule s'en alarmer; mais ce que blâmerait un scrupule mal entendu , le goût et le bon sens l'approuvent.
La seule attention qu'on doit avoir est de saisir bien au juste l'opinion des peuples à la place desquels on veut nous mettre , afin de ne pas faire du merveilleux un usage dont eux-mêmes ils seraient blessés. C'est ainsi, par exemple, qu'un poète qui traiterait aujourd'hui le sujet de la Pharsale serait obligé de faire ce qu'a fait Lucain , de s'interdire l'entremise des dieux dans la querelle de César et de Pompée. La raison en est qu'on ne se prête à l'illusion qu'autant qu'on suppose que les témoins de l'événement auraient pu s'y livrer eux-mêmes. Cette convention paraît singulière ; et cependant rien n'est plus réel.
Il s'ensuit que dans les sujets modernes le merveilleux ancien ne peut être sérieusement employé ; et c'est une perte immense pour la poésie épique.
Ce n'est pas que le merveilleux soit réduit pour nous, comme on l'a prétendu, à l'allégorie des passions humaines personnifiées. Avec de l'art, du goût et du génie, nos prophètes, nos anges, nos démons, et nos saints, peuvent agir décemment et dignement