MERVEILLEUX
dans un poëme; et à la maladresse du Camoëns, de Sannazar. de Saint-Didier, de Chapelain, etc., on peut opposer les exemples du Tasse , de Milton , de l'auteur d'Jthalie et de celui de la Henrlade.
Mais ce qui manque au merveilleux moderne , c'est d'être passionné. La divinité est inaltérable par essence; et tout le génie des poètes ne saurait faire de Dieu qu'un homme : ce qui est une ineptie ou une impiété. Nos anges et nos saints, exempts de passions , seront des personnages froids si on les peint dans leur état de calme et de béatitude , ou indécemment dénaturés si on leur donne les mouvements tumultueux du cœur humain.
Nos démons , plus favorables à la poésie , sont susceptibles de passions, mais sans aucun mélange ni de bonté ni de vertu : une fureur plus ou moins atroce, une malice plus ou moins artificieuse et profonde, en deux mots, le vice et le crime sont les seules couleurs dont on puisse les peindre.
Voilà les véritables raisons pour lesquelles on serait insensé de croire pouvoir substituer, sans un extrême désavantage, le merveilleux de la religion à celui de la mythologie.
Les dieux d'Homère sont des hommes plus grands et plus forts que nature , soit au physique , soit au moral. La méchanceté , la bonté, les passions, les vices, les vertus, le pouvoir et l'intelligence au plus haut degré concevable , tout le système enfin du bien et du mal mis en action par le moyen de ces agents surnaturels; voilà \e merveilleux id.\ovd\AQ a^ la poésie. Mais quel effet produire sur l'âme des hommes avec de pures intelligences , sans passions, ni vices , ni vertus, qui n'ont plus rien à espérer, à désirer, ni à craindre , et dont une tranquillité éternelle est l'immobile élément? Voyez aussi combien est absurde et puéril , dans le poème de Milton,le péril où il met les anges , et leur combat contre les démons.
Les deux magies rapprochent un peu plus le merveilleux de la religion de celui de la fable, en donnant aux deux puissances, infernale et céleste, des ministres passionnés, et dont il semble qu'on peut animer et varier les caractères : mais les magiciens eux-mêmes sont décidés bons ou méchants , par cela seul que le ciel ou que l'enfer les seconde ; et il n'est guère possible de les
peindre que de l'une de ces deux couleurs. Les premiers poètes qui avec succès ont employé cette machine en doivent donc avoir usé tous les ressorts.
Quelle comparaison avec un système religieux où non-seulement les passions, les vertus, les talents, les arts, le génie, toute la nature intellectuelle et morale, mais les éléments, les saisons, tous les grands phénomènes de la nature physique, toutes ses grandes productions avaient leurs dieux , plus ou moins dépendants, mais assez libres pour agir, chacun selon leur caractère !
Cet avantage des anciens sur les modernes est élégamment exprimé dans le poème de l'Anti-Lucrèce.
0 iitinam, dum te regionibus infero sacris, Arenicm in campum liceat deducere fontes Castalios, versis lœta in viridaria dumis; Ac totam in nostros Aganippida fundere versus ! Non mihi , quœ vestro quondam facundia vatl, ISec tam dulce melos, nec pars est gratia cantus. Reddidit ille sua Graïorum somnia lingua, Nostraperigrinœ mandamus sacra loquelœ.
Ille voluptatem et vénères, charitumque choreas Carminé concélébrât ; 7ios veri dogma severum : Triste sonant pulsœ nosfra testudinechordœ. Olli suppeditat dives nalura leporis
Quidquidhabet, lœtos summittens prodiga flores
Mneadum genitrix felicibus imperat arvis, Aeriasque plagas recréât, pelagusqueprofundum.
Quant aux personnages allégoriques , il faut renoncer à en faire jamais la Fiiachine d'un poème sérieux. On pourra bien les y introduire en épisodes passagers , lorsqu'on aura quelque idée abstraite, quelque circonstance morale à présenter sous des traits plus sensibles ou plus intéressants que la vérité nue ; ou que celle-ci aura besoin d'un voile pour se montrer avec décence , ou passer avec modestie : c'est ainsi que dans la Henriade la politique personnifiée est un ingénieux moyen de nous peindre la cour de Rome; c'est ainsi que dans le même poème la peinture allégorique des vices rassemblés aux porter de l'enfer
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est Fexemplele plus parfait de la vérité philosophique, animée. embellie, et rendue sensible aux yeux par la fiction ;
Là gît la sombre Envie , à l'œil timide et louche, Versant sur des lauriers les poisons de sa bouclie : Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étincelants ; Triste amante des morts, elle liait les vivants. Elle aperçoit Henri, se détourne et soupire. Auprès d'elle est l'Orgueil, qui se plaît et s'admire ; La Faiblesse au teint pâle, aux regards abattus, Tyran qui cède au crime et détruit les vertus ; L'Ambition sanglante, inquiète, égarée, De trônes, de tombeaux , d'esclaves entourée ; La tendre Hypocrisie, aux yeux pleins de douceur (Le ciel est dans ses yeux, l'enfer est dans son cœur ) ; Le faux Zèle étalant ses barbares maximes; Et l'Intérêt enfin, père de tous les crimes.
Les anciens ont eux-mêmes allégorisé quelques-uns de leurs épisocles, comme la ceinture de Vénus dans V Iliade , et la jalousie de Turnus dans V Enéide. Mais qu'on se garde bien de compter sur les personnages allégoriques, pour être constamment, comme les dieux d'Homère, les mobiles de l'action. Ces personnages ont deux défauts , l'un d'avoir en eux-mêmes trop de simplicité de caractère, l'autre de n'avoir pas assez de consistance dans l'opinion.
J'oserais comparer un caractère poétique à un diamant , qui n'a du jeu qu'autant qu'il a plusieurs faces ; ou plutôt à un composé chimique , dont la fermentation et la chaleur a pour cause la contrariété de ses éléments. Un caractère trop simple est uniforme : il peut avoir de Ténergie et de l'impétuosité , mais 11 n'a qu'une impulsion, sans aucune révolution en sens contraire et sur lui-même; l'envie sera toujours l'envie , et la vengeance, la vengeance : au lieu que le caractère moral de l'homme est composé, divers et changeant, et des combats qu'il éprouve en lui-même résulte la variété et l'impétuosité de son action.
Quel personnage allégorique peut-on imaginer jamais qui occupe la scène , comme le caractère d'Hermione ou celui d'Orosmane.^
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Les dieux d'Homère, comme je l'ai dit, sont des hommes passionnés : au lieu que les personnages allégoriques sont des définitions personnifiées et immuables par essence.
D'un autre côté, l'opinion n'y attache pas assez de réalité pour donner lieu à l'illusion poétique ; cette illusion n'est jamais complète : mais lorsque le merveilleux a été réellement , parmi les hommes, un objet de créance, nous voulons bien, pour un moment, nous mettre à la place des peuples qui croyaient à ces fables , et dès lors elles ont pour nous une espèce de réalité. Mais les fictions allégoriques n'ont formé le système religieux d'aucun peuple du monde : on les voit naître çà et là de l'imagination des poètes ; et on ne les regarde jamais que comme un jeu de leur esprit, ou comme une façon de s'exprimer symbolique et ingénieuse. L'allégorie ne peut donc jamais être la base du merveilleux de l'épopée , par la raison qu'en un simple récit elle ne fait jamais assez d'illusion. Ce n'est que dans le dramatique , où l'objet présent en impose, qu'elle peut quelquefois acquérir, par l'erreur des yeux, assez d'ascendant sur l'esprit, et de là vient que dans l'opéra d'Jrmide l'épisode de la haine fait toute son illusion.
Il n'y a donc plus pour nous que deux moyens d'introduire le merveilleux dans l'épopée : ou de le rendre épisodique, accidentel et passager, si c'est le merveilleux moderne, et d'employer alors les vices, les vertus; les passions humaines, non pas allégoriquement , mais en réalité, à produire , animer et soutenir l'actioii; ou, si l'on veut faire usage du merveilleux de la mythologie ou de celui de la magie, de prendre son sujet dans les temps et les lieux oii l'on croyait à ces prodiges. C'est ce qu'ont fait les deux hommes de génie à qui la France doit la gloire d'avoir deux poèmes épiques dignes d'être placés à côté des anciens , Fénelon et Voltaire.
Mœurs. Dans un État républicain, presque toutes les habitudes se ressemblent; dans un État monarchique elles diffèrent toutes , entre ce qu'on appelle le grand monde et le peuple. Il fut un temps où la bourgeoisie tenait le milieu entre ces deux
classes, et alors ce qui ressemblait aux mœurs bourgeoises était encore d'assez bon goût pour amuser les esprits les plus délicats. Ce temps n'est plus. Les mœurs, le goût et les usages du grand monde ont passé dans la bourgeoisie. Il n'y a presque plus que deux tons, et il n'est plus permis à celui du peuple de dominer, même dans la comédie. Au théâtre, comme dans le monde , un valet et une soubrette parlent la langue de leurs maîtres. Le bourgeois gentilhomme est un homme bien élevé , madame Jourdain est une femme du monde. Tout s'est poli, et tout s'est émoussé. Mais remontons plus haut.
En morale et en politique on entend par les mœurs des hommes leurs inclinations habituelles , ou la forme que l'habitude a donnée à leur naturel. Mais relativement aux arts d'imitation, et particulièrement à l'égard de la poésie, l'idée qu'on attache aux mœurs est plus étendue : elle embrasse le naturel, l'habi' tude, et les accidents passagers qui se combinent avec l'un et l'autre. Ainsi, dans le système des mœurs poétiques sont comprises les inclinations et les affections de l'âme.
Celui qui veut peindre les mœurs doit donc se proposer ces trois objets d'étude : la nature, l'habitude, et la passion.
Le premier soin d'un peintre qui veut exceller dans son art est de chercher des modèles dans lesquels les proportions , les formes, les contours, les mouvements, les attitudes, soient tels que les donne la nature avant que l'habitude en altère la pureté. Le même soin doit occuper le poète : il est comme impossible que dans l'homme en société le naturel soit pur et sans mélange; mais peut-être, avec un esprit juste et capable de réflexion, n'est-il pas aussi malaisé qu'il le semble de distinguer en soi-même et dans ses pareils ce que le naturel y produit, de ce que la culture y transplante. Le soin de sa vie et de sa défense , de son repos et de sa liberté; le ressentiment du bien et du mal; les retours d'affection et de haine; les liens du sang et ceux de l'amour; la bienfaisance, la douce pitié, la jalousie et la vengeance, la répugnance à obéir et le désir de dominer; tout cela se voit dans l'homme inculte bien mieux que dans l'homme civilisé. Or, plus ces formes primitives seront senties sous le voile bizarrement varié de l'éducation et deThabitude,
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plus ces mouvements libres et naturels s'observeront à travers la gêne où les retiennent le manège des bienséances et l'esclavage des préjugés, plus l'effet de l'imitation sera infaillible ; car la nature est au-dedans de nous-mêmes avide de tout ce qui lui ressemble et empressée à le saisir. Voyez dans nos spectacles avec quels transports elle applaudit un trait qui la décèle et qui l'exprime vivement. Si donc le poète me demande où il doit chercher la nature pour la consulter, je lui répondrai. En vousmême : nosce te ipsum. C'est moi que j'étudie quand je veux connaître les autres, disait Fontenelle ; c'était aussi le secret de l'éloquent Massillon : et sous combien de faces Montaigne nous peint tous tant que nous sommes, en ne nous parlant que de lui !
La différence des climats et des âges est la première qu'il faut étudier dans les mœurs , parce qu'elle tient à la nature.
Le climat décide surtout du degré d'énergie, d'activité, de sensibilité, de chaleur dans le caractère, et des inclinations qui lui sont analogues. Les climats froids produiront des hommes moins ardents que d'autres , mais plus laborieux , plus actifs , plus vigoureux par leur complexion, plus entreprenants par l'impulsion du malaise, plus occupés de leurs besoins, moins délicats dans leurs plaisirs, moins sensibles à la douleur, moins enclins à la volupté , peu susceptibles des passions adhérentes à la faiblesse, doués d'un esprit sérieux et mâle, d'une âme ferme et d'un courage patient. Sévèrement traités par la nature, ils en contractent l'âpreté ; et comme ils attachent peu de prix à la vie, ils comptent pour peu de chose les dangers qu'elle court. Durs pour eux-mêmes, ils le sont pour les autres, sans croire leur faire injustice. L'indépendance, la liberté, le droit de la force , la gloire de l'invasion , et le butin pour prix de la victoire ; voilà leur code naturel. Les climats chauds donnent au caractère plus d'ardeur et de véhémence, mais moins d'activité, de force et de courage. La chaleur est dans les fluides , mais les solides énervés s'y refusent ; en sorte que les hommes sont à la fois amollis et passionnés. Crime et vertu , tout s'y ressent, et de l'ardeur du sang, et de la faiblesse des organes. L'amour, la haine, la jalousie, la vengeance, l'ambition même, y bouillonnent au fond des cœurs; mais les moyens les plus faciles de
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s'assouvir sont ceux que la passion préfère. La trahison y est en usage, non parce qu'elle est moins périlleuse, mais parce qu'elle est moins pénible. La lâcheté n'y est point dans l'âme , mais dans le corps : on y est esclave et tyran par indolence ; on y semble moins attaché à la vie qu'à la paresse ; le besoin seul y fait violence à la nature. Les peuples des climats tempérés tiennent le milieu entre ces deux extrêmes : actifs , mais moins infatigables que les premiers ; voluptueux, mais moins amollis que les seconds , leur volonté , leur force , leur ardeur, leur constance, sont également modérées; l'énergie de l'âme et du corps est la même ; les passions, au lieu de fermenter, agissent, et s'apaisent en s'exhalant. De cet accord des facultés morales et physiques résulte, et dans le bien et dans le mal , un état de médiocrité éloigné de tous les excès ,un caractère mitoyen entre le vice et la vertu , incertain dans son équilibre , également susceptible des inclinations contraires , et aussi variable que le climat dont il éprouve l'influence.
Horace a merveilleusement bien décrit les mœurs des différents âges de la vie qu'Aristote avait analysées , et il serait superflu de transcrire ici ces beaux vers, que tout le monde sait par cœur. Mais à ces deux causes naturelles de la diversité des mœurs se joint l'influence de l'habitude ; et celle-ci est un composé des impressions répétées que font sur nous l'instruction , l'exercice, l'opinion et l'exemple. C'est donc peu d'avoir étudié dans rhomme moral ce que les peintres appellent le nu; il faut s'instruire des différents modes que l'institution a pu donner à la nature , selon les lieux et les temps. Prendendo la poesia ogni sua luce délia lucedelhistoria... senza la quale la poesia camina in oscurissime ténèbre (Le Tasse).
« Celui qui sait ce qu'on doit à sa patrie, à ses amis, à ses parents, quels sont les droits de l'hospitalité, les devoirs d'un sénateur et d'un juge, lesfonctionsd'ungénéral d'armée; celui-là, dit Horace, est en état de donner à ses personnages le caractère qui leur convient. >) Horace parlait des inœuî^s romaines; mais combien de nuances à observer dans la peinture des mêmes caractères pris en divers climats, ou dans des siècles différents! C'est là qu'un poète doit s'instruire en parcourant les annales du monde. Le
culte, les lois, la discipline, les opinions, les usages, les diverses formes de gouvernement, l'influence des mœurs sur les lois, des lois sur le sort des empires ; en un mot , la constitution physique, morale et politique des divers peuples de la terre, et tout ce qui dans l'homme est naturel ou factice , de naissance ou d'institu'ion. doit entrer essentiellement dans le plan des études du poëte : travail immense , mais d'où résulte cette idée universelle, qui, selon Gravina, est la mère de la fiction, comme la nature est la mère de Ja vérité.
Encore cette théorie serait-elle insuffisante sans l'étude pratique des mœurs. Le peintre le plus versé dans le dessin et dans l'étude de l'antique ne rendra jamais la nature avec cette vérité qui fait illusion , s'il n'a sous les yeux ses modèles. Il en est de même du poëte : la lecture et !a méditation ne lui tiennent jamais lieu du commerce fréquent des hommes : pour bien les peindre, il faut les voir de près, les écouter, les observer sans cesse; un mot , un coup d'œil , un silence, une attitude, un geste est quelquefois ce qui donne la vie , l'expression, le pathétique à un tableau qui sans cela manquerait d'âme et de vérité. Mais ce n'est pas d'après tel ou tel modèle que l'on peint la nature dans le moral ; c'est d'après mille observations faites çà et là , et qui, semblables à ces molécules organiques imaginées par un philosophe poëte, attendent au fond de la pensée le moment d'éclore et de se placer:
Respicere exemplar vitœ morumque jubebo Docmm imitatorem, et veras hinc ducere voces.
C'est dans un monde poli , cultivé , qu'il prendra des idées de noblesse et de décence; mais pour les mouvements du cœur humain, le dirai-je? c'est avec des hommes incultes qu'il doit vivre , s'il veut les voir au naturel. L'éloquence est plus vraie, le sentiment plus naïf, la passion plus énergique, l'âme enfin plus libre et plus franche parmi le peuple qu'à la cour : ce n'est pas que les hommes ne soient hommes partout; mais la politesse est un fard qui efface les couleurs naturelles. Le grand monde est un bal masqué.
Je sais combien il est essentiel au poëte de plaire à ce monde
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qu'il a pour juge, et dont le goût éclairé décidera de ses succès ; mais quand le naturel est une fois saisi avec force , il est facile d'y jeter les draperies des bienséances.
La différence la plus marquée dans les mœurs sociales est celle qui distingue les caractères des deux sexes. Elle tient d'un côté à la nature, et de l'autre à l'institution.
Ce qui dérive de la faiblesse et de l'irritabilité des organes : la finesse de perception , la délicatesse de sentiment , la mobilité des idées , la docilité de l'imagination , les caprices de la volonté, la crédulité superstitieuse, les craintes vaines, les fantaisies , et tous les vices des enfants ; ce qui dérive du besoin naturel d'apprivoiser et d'attendrir un être sauvage , fier et fort , par lequel on est dominé : la modestie, la candeur, la simple et timide innocence , ou , à leur place , la dissimulation , l'adresse, l'artifice, la souplesse, la complaisance, tous les raffinements de l'art de séduire et d'intéresser; enfin ce qui dérive d'un état de dépendance et de contrainte , quand la passion se révolte et rompt les liens qui l'enchaînent : la violence , Temportement et l'audace du désespoir; voilà le fonds des mœurs du coté du sexe le plus faible, et par là le plus susceptible des mouvements passionnés.
Du côté de l'homme , un fonds de rudesse, d'âpreté, de férocité même , vices naturels de la force ; plus de courage habituel , plus d'égalité , de constance ; les premiers mouvements de la franchise et de la droiture, parce que, se sentant plus libre, il en est moins craintif et moins dissimulé ; un orgueil plus altier, plus impérieux , plus ouvertement despotique , mais un amour propre moins attentif et moins adroit à ménager ses avantages ; un plus grand nombre de passions , et chacune moins violente , parce que, moins captive et moins contrariée, elle n'a point, comme dans les femmes, le ressort que donne la contrainte aux passions qu'elle retient; voilà le fonds des mœurs du sexe le plus fort.
Viennent ensuite les différences des états de la vie. Les mœvrs d'un peuple chasseur seront sauvages et cruelles ; accoutumé à voir couler le sang, l'habitude le rend prodigue, et du sien et de celui d'autrui : lâchasse est la sœur de la guerre. Les ynœurs
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d'un peuple pasteur sont douces et voluptueuses; il a les vices de l'oisiveté et les vertus de la paix. Les mœurs d'un peuple laboureur sont plus sévères et plus pures : le père et la mère de l'innocence sont le travail et la frugalité. Les mœurs d'un peuple navigateur sont corrompues par la soif des richesses ; car le commerce est l'aliment et le germe de l'avarice; et celui qui passe sa vie à s'exposer pour de l'argent n'est pas éloigné de se vendre.
Nouvelle différence entre le peuple des campagnes et le peuple des villes : dans l'un , les désirs sont bornés comme les besoins, et les besoins comme les idées; dans l'autre , l'imagination , la cupidité, l'envie, sont incessamment excitées parla vue des jouissances qui environnent la pauvreté. Plus de défiance , de ruse , d'opiniâtreté dans le villageois , parce qu'il est sans cesse exposé aux surprises de la fraude et de l'usurpation ; plus de sécurité, de droiture et de bonne foi dans le citadin , parce qu'il est protégé de plus près par les lois , et qu'il n'est pas obligé d'être en garde contre l'injustice et la force.
Parmi les différents ordres de citoyens , encore mille nuances dans les mœurs; chaque condition a les siennes : la noblesse, la bourgeoisie , l'homme d'épée, l'homme de robe, l'artisan, et le financier (je ne parle point de l'Église, quoique la censure poétique ne l'ait pas toujours épargnée), tous les rangs, toutes les professions, forment ensemble un tableau vivant et varié à l'infini, où l'éducation, l'habitude, le préjugé , l'opinion, la mode, et le travail continuel de la vanité pour établir des distinctions , donnent aux mœurs de la société mille et mille couleurs diverses. Yoilà le grand objet des études du poète.
Mais avec ses mœurs générales se combinent les accidents qui les modifient diversement selon les divers caractères , et plus encore selon les circonstances de l'action : d'où résulte une variété inépuisable. Le même caractère a paru dix fois sur la scène, et toujours différent par sa seule position ; c'est comme le modèle d'une école de dessin , qui varie ses attitudes , ou que chacun copie d'un côté différent. Tous les raisonneurs , tous les amoureux de Molière se ressemblent , et tous les amoureux comiques ressemblent à ceux de Molière. Dans Racine tous les
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amants, ou tendres ou passionnés, ne diffèrent que par des nuances, ou plutôt par leur situation : supposez qu'ils changent de place; Britannicus sera Hippolyte, Bajazet sera Xipharès, Hermione sera Roxane , et, pour aller plus loin, Ariane sera Didon; Inès sera Monime ; Monime, Ariane ou Zaïre.
Au lieu que Racine avait fait ses femmes passionnées et ses hommes tendres. Voltaire a fait ses- femmes tendres et ses hommes passionnés ; et de ce seul renversement de la même combinaison il a tiré comme un nouveau théâtre.
A plus forte raison si le poète combine la même passion avec de nouveaux caractères, ou deux passions opposées dans un caractère déjà connu, produira-t-il de nouvelles mœurs. Phocas est un tyran atroce, mais il est père; il désire ardemment de perdre le roi légitime , mais il craint d'immoler son fils : voilà un caractère rare, et pourtant naturel et vrai.
C'est dans la singularité surprenante de ces contrastes que consiste le merveilleux naturel qui convient à l'épopée et à la tragédie. 1:6 modèle le plus parfait dans ce genre, le chef-d'œuvre du génie poétique, est le caractère d'Achille. Pvien de plus extraordinaire que l'extrême sensibilité et l'extrême inflexibilité réunies dans le même homme; mais joignez-y l'extrême fierté, révoltée par une injustice outrageante; dès lors la bonté même et la droiture de son caractère , profondément blessées, doivent le rendre inexorable ; et ce ûe sera que pour venger un ami passionnément aimé qu'il oubliera sa propre injure et son propre ressentiment.
Ce merveilleux naturel consiste aussi à contrarier les mœurs générales par les ynœurs personnelles. Des hommes réputés sauvages, qui ont reçu de la nature les lumières, la^grandenr d'âme, les vertus simples et touchantes de Zamore et d'Alzire, avec ces principes dans l'âme, qu'il est honteux de manquera sa foi, qu'il est affreux d'être ingrat et parjure , qu'il est beau de mourir plutôt que de trahir sa conscience , et qu'il est juste et grand de se venger, sont un composé de cet ordre extraordinaire et merveilleux.
Par la même raison , lorsqu'on voit dans une femme une vigueur de caractère dont l'homme est à peine capable , comme
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dans Pulchérie , dans Viriate , dans Cornélie , dans la Cléopâtre de Rodogune ; ou , mieux encore, lorsque, dans la même femme, on voit le contraste delà faiblesse naturelle à son sexe avec des élans de fierté , de courage et de force héroïque ; ce phénomène doit exciter la surprise et l'étonnement.
Ouest donc alors la vérité de l'imitation? Elle est dans les causes morales, dont l'influence à dû modifier ainsi les mœurs; dans les circonstances de Taction , qui donnent plus ou moins de force à la nature, à l'habitude, à la passion du moment; et c'est là véritablement ce qu'il y a de plus difficile. Un naturel simple et commun est aisé à imiter ou à feindre avec vraisemblance ; mais un naturel extraordinaire et composé de qualités qui semblent se contrarier, quand il est ensemble et d'accord , est le chefd'œuvre de l'invention. C'est laque l'éloquence est nécessaire au poète. Sans la véhémence déCassius et les grands mouvements qu'il oppose à l'horreur naturelle du parricide, quelle apparence y aurait-il que le fils de César, juste, sensible et bon, consentît à l'assassiner ? Quelle apparence y aurait-il qu'une mère comme Cléopâtre eût fait poignarder un de ses fils et voulût empoisonner l'autre, si l'éloquence de sa passion n'avait rendu cette atrocité vraisemblable et comme naturelle , dans une âme où l'ambition s'est changée en fureur ?
Trône, à l'abandonner je ne puis consentir; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.
Le comique a aussi sa façon de renchérir sur la nature. Un caractère dans la société ne se montre pas à chaque instant : l'avare ne se présente pas sans cesse comme avare ; et tous les traits qui le dessinent ne lui échappent pas en un jour. La comédie les rassemble : elle écarte les traits indifférents , elle rapproche ceux qui marquent ; tout ce qu'elle fait dire ou faire au personnage ridicule l'annonce et le caractérise : l'action n'en est que le tableau, et ce tableau, formé de traits pris çà et là , fait un ensemble plus continu et plus complet qu'aucun modèle individuel ne peut l'être. Telle est la sorte d'exagération que se permet la comédie ; et pour la rendre vraisemblable , il faut que tous les incidents qui font sortir le caractère soient naturelle-
ment amenés, de façon que chaque circonstance paraisse naître spontanément pour seconder l'intention du peintre et lui placer le modèle à son gré. C'est le talent sublime de Molière; et au-* cun poète jamais ne l'a porté aussi loin que lui.
Sa grande méthode en imitant les mœurs était d'en marquer les contrastes, en opposant les deux extrêmes l'un à l'autre, et quelquefois à tous les deux un caractère modéré; en sorte que ces deux vers d'Horace,
Est modus in rébus, sunt certï denique fines, Quos ultra citraque nequit consistere rectum^
renferment tout l'art de Molière.
A un père avare il oppose des enfants prodigues, des valets fripons, une intrigante intéressée. Au fourbe hypocrite il oppose d'un côté un bon homme et une bonne femme, crédules, simples, engoués de sa fausse dévotion ; d'un autre côté, un jeune homme impétueux, qui déteste l'hypocrisie, un soubrette fine, adroite et pénétrante , qui dit tout ce qu'elle a dans l'âme ; et au milieu un homme sage et une femme vertueuse , qui, l'un par sa raison, l'autre par sa conduite, pressent le fourbe et le démasquent. Après ce groupe le plus étonnamment conçu, le plus savamment composé qui fut jamais sur aucun théâtre , et qu'on peut regarder comme le prodige du génie comique , il est inutile de citer les contrastes des Femmes savantes , du Misanthrope^ du Bourgeois Gentilhomme , et de t École des Maris. Dans presque toutes ses compositions , Molière a suivi sa méthode ; et c'est bien là vraiment le moule qu'il semble avoir cassé, pour être inimitable.
On ne lit pas sans impatience , dans le discours de Brumoi sur la comédie, que le coloris d'Aristophane est un coloris outré ; celui de Ménandre , un coloris trop faible ; celui de Molière, un vernis singulier, composé de Cun et de Vautre. Molière avait peint Tartufe ; et le vernis de ce tableau ne plaisait pas à tout le monde.
Rapin examine si dans la comédie on peut faire des images plus grandes que le naturel ; un avare plus avare, un fâcheux plus impertinente! plus incommode qu'il ne l'est ordinairement ; et il
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dit : Plante, qui voulait plaire au peuple, l'a fait ainsi ; mais Térence , qui voulait plaire aux honnêtes gens, se renfermait dans les bornes de la nature , et il représentait les vices sa}is les grossir. Ce même Rapin n'aimait pas Molière , et sous le nom de Plante on voit qu'il l'attaquait. Mais qui avait dit à Rapin jusqu'où l'importunité d'un fâcheux et l'avarice d'un harpagon pouvaient aller naturellement? Qui lui avait dit que la comédie dût se borner à l'imitation individuelle de telle ou de telle personne? Pourquoi, si d'une seule action de deux ou trois • heures un poëtea le génie et l'art de faire le tableau d'un vice , présenté sous toutes ses faces et dans tous ses effets , sans que l'intrigue soit trop chargée , sans que les incidents soient trop accumulés, sans qu'en un mot la vraisemblance ou l'air de vérité y manque ; pourquoi ne le ferait-il pas ? Rapin aurait dû savoir qu'imiter ce n'est pas faire une chose semblable , mais une chose ressemblante ; que ce ne serait pas la peine d'aller au théâtre pour ne voir que la copie exacte de ce que l'on voit dans le monde ; que toute espèce de poésie doit embellir la nature ; que l'embellir, dans le comique, c'est rendre la peinture du ridicule plus vive et plus saillante que la réalité, et que cela ne peut se faire qu'en réunissant les traits les plus marqués du caractère que l'on peint, dans le plus grand nombre possible, sans faire violence à la nature et à la vérité.
Quelques observations relatives à la bonté et à la vérité des mœurs achèveront d'en développer la théorie.
J'ai distingué dans les mœurs les qualités et les inclinations de l'âme. Par les qualités de l'âme, le caractère est décidé naturellement tel ou tel : par les inclinations , il obéit , ou à la nature , ou à l'habitude ; et à celle-ci, secondant ou contrariant celle-là : par les affections, il reçoit une forme accidentelle, souvent analogue , quelquefois opposée à son naturel et à ses penchants. « L'homme, dit Gravina, s'éloigne de son caractère quand il est violemment agité, comme l'arbre est plié par les vents. » Cet effet naturel des passions est le grand objet de la tragédie.
Distinguons à présent deux sortes de caractères , les uns destinés à intéresser pour eux-mêmes, les autres destinés à rendre ceux-là plus intéressants.
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Les mœurs du personnage dont vous voulez que le péril inspire la crainte , et que le malheur inspire la pitié, doivent être bonnes , dans le sens d'Aristote. « Il va, dit-il , quatre choses à observer dans les mœurs : qu'elles soient bonnes , convenables , ressemblantes, et égales... La première, et la plus importante, est qu'elles soient bonnes. » Mais comment accorder ce passage avec celui-ci? « L'inclination , la résolution exprimée par les mœurs peut être mauvaise ou bonne; les mœurs doivent l'exprimer telle qu'elle est. » Par la bonté des ??îce«r5, n'a-t-il donc entendu que la vérité ? >'on ; il exige que les mœurs soient bonnes , dans le même sens qu'il a dit qu'un personnage doit être bon : ce qui le prouve , c'est l'exemple que lui-même il en a donné, c Une femme, dit-il, peut être bonne, un valet peut être bon , quoique les femmes soient communément plutôt méchantes que bonnes , et que les valets soient absolument méchants. »
« Je crois, dit Corneille, entachant de fixer l'idée que ce philosophe attachait à la bonté des mœurs , je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle , selon qu'elle est propre et convenable à la personne qu'on introduit. »
Mais si Ton observe qu'Aristote ne s'occupe jamais que du personnage intéressant, il est bien aisé de l'entendre. vSon principe est que ce personnage doit être digne de pitié. Il exige donc en général la bonté poétique des mœurs , c'est-à-dire la convenance, la ressemblance, l'égalité ; mais pour le personnage intéressant, il veut encore une bonté morale, c'est-à-dire un fonds de bonté naturelle , qui perce à travers les erreurs , les faiblesses, les passions.
Il est plus difficile de démêler ce caractère primitif dans le vice que dans le crime : le vice est une pente habituelle , le crime n'est qu'un mouvement. Sur la scène on ne voit pas l'instant où l'homme vicieux ne l'était pas encore; on n'y voit pas même les progrès du vice : ainsi dans le vice on confond l'habitude avec la nature; au lieu que l'homme innocent et même vertueux peut être coupable d'un moment à l'autre ; le spectateur voit le passasse et la violence de l'impulsion. Or plus l'impulsion est forte
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et moralement irrésistible, plus aisément le crime obtient grâce à nos yeux, et par conséquent mieux la crainte qu'il inspire se l'oncilieavec l'estime, la bienveillance et la pitié. Du crime on sépare le criminel , mais on confond presque toujours le vicieux avec le vice.
D'ailleurs le vice est une habitude tranquille et lente , peu susceptible de combats et de mouvements pathétiques ; au lieu que le crime est précédé du trouble et accompagné du remords. L'un ne suppose que mollesse et lâcheté dans l'âme; l'autre y suppose une vigueur qui, dans d'autres circonstances, pouvait se changer en vertu. Enfin la durée de l'action théâtrale ne suffit pas pour corriger le vice; et un instant suffît pour passer de l'innocence au crime, et du crime au repentir : c'est même la rapidité de ces mouvements qui fait la beauté , la chaleur, le pathétique de l'action.
Le personnage qui, dans l'intention du poëte , doit attirer sur lui l'intérêt peut donc être coupable, mais non pas vicieux; et s'il l'a été , on ne doit le savoir qu'au moment qu'il cesse de l'être. C'est une leçon que nous a donnée l'auteur de V Enfant prodigue. Encore le vice qu'on attribue au personnage intéressant ne doit-il supposer ni méchanceté ni bassesse, mais une faiblesse compatible avec un heureux naturel. Le jeune Euphémon en est aussi l'exemple. Voyez Tragédie.
La bonté des mœurs théâtrales, dans le sens d'Aristote, n'est donc que la bonté naturelle du personnage intéressant. Ce personnage était le seul qu'il eût en vue ; et en effet, voulant qu'il fût malheureux par une faute involontaire , il n'avait pas besoin de lui opposer des méchants ; les dieux et la destinée en tenaient lieu dans les sujets conduits par la fatalité; : aussi n'y a-t-il pas un méchant dans VOEdipe; et dans Vlphigénie en Taurlde., il suffit que ïhoas soit timide et superstitieux. Il en est de même des sujets dans lesquels la passion met l'homme en péril, ou le conduit dans le malheur; il ne faut que la laisser agir : pour rendre ses effets terribles et touchants , on n'a pas besoin d'une cause étrangère. Tous les caractères sont vertueux dans la tragédie de Zah^e, et Zaïre finit par être égorgée de la main de son amant. C'est même un défaut dans la fable d'Inès,
que la cause du malheur soit la scélératesse, au lieu de la passion : l'action est plus pathétique, je l'avoue, mais elle en est beaucoup moins morale. La perfection de la fable , à l'égard des mœurs, est que le malheur soit l'effet du crime, et le crime l'effet de l'égarement.
Plus la passion est violente, plus le crime peut être grand, et la peine qui le suit douloureuse et terrible. Alors , en plaignant le coupable , on se dit à soi-même : « Le ciel qui le punit est rigoureux, mais il est juste; » et la pitié qu'on en ressent n'est point mêlée d'indignation. Si, au contraire, une passion faible fait commettre un crime atroce , cela suppose un homme méchant ; si une faute légère est punie par un malheur affreux, cela suppose des dieux injustes ; si un malheur léger est la peine d'un crime horrible , c'est une sorte d'impunité dont l'exemple est pernicieux. Le moyen de tout concilier est donc de commencer par donner à la passion le plus haut degré de chaleur et de force; et puis de la faire agir dans son accès, sans que la réflexion ait le temps de la ralentir et de la modérer. La scélératesse du crime d'Atrée vient, non pas de ce qu'il est atroce, mais de ce qu'il est médité. Oserai -je le dire? il y avait un moyen de rendre Médée intéressante après son crime : c'était de rendre Jason perfide avec audace; de révolter le cœur de Médée par l'indignité de ses adieux; de saisir ce moment de dépit, de rage, de désespoir, pour lui présenter ses enfants : de les lui faire poignarder soudain; de glacer tout à coup ses transports; de faire succéder à l'instant la mère sensible à l'amante indignée; et de la ramener sur le théâtre éperdue , égarée , hors d'elle-même, détestant la vie, et se donnant la mort. Le tableau où l'on a peint les enfants de Médée lui tendant leurs mains innocentes, et la caressant avec un doux sourire, tandis que, le poignard à la main , elle balance à les égorger ; ce tableau, dis-je , est plus touchant, plus terrible, plus fécond en mouvements pathétiques, et plus théâtral que celui que je viens de proposer ; mais j'ai voulu faire voir par cet exemple qu'il n'est presque rien que l'on ne pardonne à la violence de la passion. Toutefois , pour qu'elle soit digne de pitié dans ces mouvements qui la rendent atroce , il faut la peindre avec ce trouble, cet égarement , ce désordre des sens
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et de la raison où l'âme ue se consulte plus , ne se possède plus elle-même.
Les passions les plus intéressantes sont par-là même les plus dangereuses : ainsi la terreur et la pitié naissent d'une même source. La haine est triste et pénible, elle nous pèse et nous importune. L'envie suppose de la bassesse dans l'âme , et porte son supplice avec elle. L'ambition a de la noblesse ; mais comme l'orgueil, l'audace, la résolution, la fermeté qu'elle exige, ne sont pas des qualités touchantes , elle intéresse faiblement. La vengeance , la colère , le ressentiment des injures , sont plus dans la nature des hommes nés sensibles, et disposés à la vertu par la bonté de leur caractère : cette sensibilité, cette bonté même, sont quelquefois le principe et l'aliment de ces passions ; c'est ce qu'Homère a merveilleusement exprimé dans la colère d'Achille.
En général , le même attrait qui fait le danger de la passion fait l'intérêt du malheur qu'elle cause -, et plus il est doux et naturel de s'y livrer, plus celui qui s'est perdu en s'y livrant est à plaindre et son exemple à redouter. Des crimes et des malheurs dont la bonté d'âme, dont la vertu même ne défend pas, doivent faire trembler l'homme vertueux, et à plus forte raison l'homme faible. On méprise,on déteste les passions qui prennent leur source dans un caractère vil ou méchant, et cette aversion naturelle en est le préservatif; mais celles qu'animent les sentiments les plus chers à l'humanité nous intéressent par leurs causes ; leurs excès mêmes trouvent grâce à nos yeux. Voilà celles dont il est besoin que les exemples nous garantissent ; et rien n'est plus propre que ces exemples à réunir les deux fins de la tragédie, le plaisir qui naît de la pitié, et la prudence qui naît de la crainte.
D'où il s'ensuit qu'après les sentiments de la nature , que je ne mets pas au nombre des passions funestes, quoiqu'ils puissent avoir leur danger et leur excès, comme dans Hécuhe, la plus théâtrale de toutes les passions, la plus terrible, la plus touchante par elle-même, c'est l'amour; non pas l'amour fade et langoureux , non pas la froide galanterie, mais l'amour en fureur , l'amour au désespoir , qui s'irrite contre les obstacles , se révolte contre la vertu même, ou ne lui cède qu'en frémissant. C'est
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dans ses emportements , ses transports, c'est au moment qu'il rompt les liens de la patrie et de la nature , au moment quil veut secouer le frein de la honte, ou le joug du devoir ; c'est alors qu'il est vraimenttragique. Mais c'est alors, dit-on, qu'il dégrade et déshonore les héros. Il fait bien plus , il dénature l'homme, comme toutes les passions furieuses ; et il n'en est que plus digne d'être peint avec ses crimes et ses attraits. Il semble que le bannir du théâtre, ce soit le bannir de la nature; mais s'il n'était plus sur la scène, en serait-il moins dans le cœur? « Le théâtre, dit-on, le rend intéressant, et par-là même contagieux. » Le théâtre, puis-je dire à mon tour, le peint redoutable et funeste ; il enseigne donc à le fuir. Mais avec des réponses vagues, on élude tout et l'on n'éclaircit rien : allons au fait. Il est bon qu'il y ait des époux, et il est bon que ces époux s'aiment. Or ce sentiment naturel , cette union , cette harmonie de deux âmes, où se cache l'attrait du plaisir, ce n'est pas l'amitié, c'est l'amour. Il est facile de m'entendre. Cet amour chaste et légitime est un bien; il remplit les vues de la nature, il suppose la bonté du cœur, la sensibilité, la tendresse; car les méchants ne s'aiment pas. L'amour est donc intéressant dans sa cause et dans son principe. « Mais cet amour , si pur et si doux, devient souvent furieux et coupable. » Oui , sans doute, et c'est là ce qui le rend digne d'effroi dans ses effets, comme il est digne de pitié dans sa cause. S'il y a quelque passion en même temps plus séduisante et plus funeste que celle de l'amour, elle mérite la préférence ; mais si l'amour est celle des passions qui réunit le plus de charmes et de dangers , c'est de toutes les passions celle dont la peinture est en même temps la plus tragique et la plus morale.
Les mœurs de l'épopée, je l'ai déjà dit, sont les mêmes que celles de la tragédie, aux différences près qu'exigent l'étendue et la durée de l'action. L'épopée demande que le passage d'un état de fortune à l'autre , ou , si l'on veut, de la cause à l'effet, soit progressif et assez lent pour donner aux incidents le temps de se développer. Les passions qu'elle emploie ne doivent donc pas être des mouvements rapides et passagers, mais des sentiments vifs et durables, comme le ressentiment des injures, l'amour, l'ambition,
le désir de la gloire, l'amour de la patrie , etc. De la vient que le Bossu croit devoir préférer, pour l'épopée, des wœwr* habituelles à des mœurs passionnées ; mais il se trompe, et la preuve en est dans l'avantage du poëme pathétique sur le poëme qui n'est que moral. Les habitudes sont fortes, mais elles sont presque toutes froides si la passion ne s'y mêle et ne les sauve de la langueur.
« La beauté de l'action tragique consiste , dit le Tasse, dans une révolution soudaine et inattendue, et dans la grandeur des événements qui excitent la terreur et la pitié. La beauté de l'action épique est fondée sur la haute vertu militaire, sur la magnanime résolution de mourir pour son pays, etc. La tragédie admet des personnages qui ne sont ni bons ni méchants , mais d'une qualité mixte. Le poëme épique demande des vertus éminentes, comme la piété dans Énée, la valeur dans Achille, la prudence dans Ulysse ; et si quelquefois la tragédie et l'épopée prennent le même sujet, elles le considèrent diversement. Dans Hercule, Thésée, etc., l'épopée considère la valeur et la grandeur d'àme; la tragédie les regarde comme tombés dans le malheur par quelque faute involontaire. »
Cette distinction n'est fondée ni en exemple ni en raison ; et Gravina me semble avoir mieux vu que le Tasse , lorsqu'il demande pour l'épopée, comme pour la tragédie, des caractères mêlés de vices et de vertus. « Homère , dit-il , voulant peindre des mœurs véritables et des passions naturelles aux hommes , ne représente jamais ceux-ci comme parfaits ; il ne leur suppose pas même toujours un caractère égal et sans quelque variation. Quiconque peint autrement que lui a un pinceau sans vérité et qui ne peut faire illusion.
« Les hommes , ajoute-t-il, soit bons, soit mauvais , ne sont pas toujours occupés de malice ou de bonté. Le cœur humain flotte dans le tourbillon de ses désirs et de ses affections, comme un vaisseau battu de la tempête; jusque-là qu'on voit dans le même personnage la bassesse dame succéder à la magnanimité, la cruauté faire place à la compassion, et celle-ci céder à la rigueur. Dans certaines occasions le vieillard agit en jeune homme, et le jeune homme en vieillard. L'homme juste ne résiste pas
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toujours à la puissance de l'or ; et l'ambition porte quelquefois le tyran à un acte de justice. »
On sent bien cependant que cette théorie , mal entendue, détruirait la règle de l'unité des mœurs ; il ne suffirait pas même de donner aux poètes, comme a fait Aristote, l'alternative de peindre des mœwsé^ales ou également inégales ; car à la faveur de cette inégalité constante, il n'est point de composé moral si monstrueux qu'on ne pût former. Le précepte d'Horace, de suivre l'opinion ou d'observer les convenances, est un guide beaucoup plus sûr; mais en suivant le précepte d'Horace, il ne faut point perdre de vue le précepte de Gravina.
Homère est divin dans cette partie; et si l'on examine bien pourquoi il dessine si purement , on en trouvera la raison dans la simplicité de ses caractères. Que dans la tragédie un personnage soit agité de divers sentiments; que dans son âme l'habitude, le naturel, la passion actuelle, se combattent, ces mouvements tumultueux sont favorables aune action qui ne dure qu'un jour : mais si elle doit durer une année, comme il faut plus de consistance, il faut aussi plus de simplicité. Je conseillerais donc aux poètes épiques de prendre des caractères simples, des mœurs homogènes, une seule passion, une seule vertu, un naturel bien décidé , bien affermi par l'habitude , et analogue au sentiment dont il sera le plus affecté.
Les convenances relatives au sexe , à l'âge , à l'état , à la qualité des personnes, ne sont pas une règle invariable. Si l'on en croyait certains critiques, on ne peindrait les femmes qu'avec des vices ; il est cependant injuste et ridicule de leur refuser des vertus : la faiblesse même et la timidité, qui sont comme naturelles à leur sexe, n'empêchent pas qu'elles ne soient bien souvent fortes et courageuses dans le péril et dans le malheur. Ainsi, lorsqu'on peindra une Camille, une Clorinde, une Cornélie , on sera dans la vérité , comme lorsqu'on peindra une Armide, une Didon , une Calypso. J'observerai cependant qu'on a toujours supposé aux femmes des passions plus vives qu'aux hommes ; soit , comme je l'ai dit , que, plus retenues par les bienséances, les mouvements de leur âme en deviennent plus véhéments , soit que la nature leur ayant donné des organes plus déliés, l'ir-
ritation en soit plus facile et plus prompte. On peut voir, à l'égard des passions cruelles , que toutes les divinités du Tartare nous sont peintes par les anciens sous les traits du sexe le plus faible , mais qu'ils croyaient le plus passionné. Comme on lui attribue des passions plus violentes, on lui attribue aussi des sentiments plus délicats ; et ce n'est pas sans raison qu'on a fait les Grâces et la Volupté du même sexe que les Furies.
Aux traits dont Aristote et Horace ont peint les mœurs des différents âges , Scaliger en ajoute encore du côté vicieux ; et ce sont de nouvelles études pour les poètes comiques. « La jeunesse, dit-il, est présomptueuse et crédule; facile à former <les liaisons et à s'y livrer: pleine de sensibilité pour les malheurs d'autrui , et indifférente sur les siens ; fîère , violente , avide de gloire, colère, prompte à se venger, ne pardonnant jamais les mépris qu'elle essuie , et méprisant elle-même tout ce qui ne lui ressemble pas. La vieillesse , dit-il encore, est défiante et soupçonneuse , parce qu'elle a san5 cesse présentes les perfidies et les noirceurs dont elle a été tant de fois ou la victime ou le témoin ; et comme les jeunes gens mesurent tout sur l'espérance de l'avenir, les vieillards jugent de tout sur le souvenir du passé. Ils se décident rarement sur des choses dont ils n'ont pas vu des exemples; plus rarement encore ils se détachent de leur sentiment; ils ne souffrent presque jamais qu'on préfère celui des autres; pusillanimes et opiniâtres, cruels dans leurs haines, tristes dans leurs réflexions , d'une curiosité importune , et prévoyant toujours quelques désastres près d'arriver.
« Quant à l'état des personnes , le villageois , dit le même critique, est naturellement stupide, crédule, timide, opiniâtre , indocile, présomptueux, enclin à croire qu'on le méprise, et détestant ce mépris. L'habitant des villes est lâche , craintif, plein d'orgueil , indolent, plus prompt en paroles qu'en actions, plongé dans le luxe et dans la mollesse, superbe envers ceux qui lui cèdent , bas avec ceux qui lui imposent , de la nature du crocodile. L'homme de guerre, ajoute-t-il, est malfaisant, ami du désordre , se vantant de ses faits glorieux , soupirant après le repos , et le quittant dès qu'il l'a trouvé. «
Ou voit , il est vrai , dans tous ces états des exemples de tous
ces vices , peut-être même sont-ils plus fréquents que ceux des qualités contraires; et la comédie, qui peint les hommes du côté vicieux et ridicule , a grand soin de recueillir ces traits : mais et les vices et les vertus d'état peuvent souffrir mille exceptions, comme les vices et les vertus qui caractérisent les âges ; et en invitant les poètes à ne pas perdre de vue ces caractères généraux , je crois devoir les encourager à s'en éloigner au besoin, surtout dans la poésie héroïque, où l'on peint la nature, non telle qu'elle est communément, mais telle qu'elle est quelquefois.. Achille et Télémaque sont du même âge, et rien ne se ressemble moins. On aime surtout à voir dans les vieillards les vertus opposées aux défauts qu'on leur attribue. Un vrai sage, comme Alvarès , est bien plus intéressant, et n'est pas moins dans la nature qu'un harangueur comme Nestor.
Cette variété dans les ynœurs du même âge ou de la même condition tient au fonds du naturel, qui n'est ni absoluiiient différent , ni absolument le même dans tous les hommes.. Chacun de nous est en abrégé, dans son enfance, ce qu'il sera dans tous les âges de la vie , avec les modifications que les ans doivent opérer. Or C€S modifications diffèrent selon la constitution primitive; eu sorte, par exemple, que le feu de la jeunesse développe, en l'un des vices, et en l'autre des vertus. Les forces augmentent, mais la direction reste, à moins que la contention de l'habitude n'ait fait violence au naturel : ce qui sort de la règle commune.
Il y a aussi des qualités naturelles et corrélatives auxquelles il est important d'avoir égard dans la peinture des mœi^rs : je n'en citerai que quelques exemples. De deux amis , le plus tendre est naturellement le plus âgé : en cela Virgile a bien saisi la nature, lorsqu'il a peint Nisus se dévouant à la mort pour sauver le jeune Euryale. Par une raison à peu près semblable, la tendresse d'un père pour son fils est plus vive que celle d'un fils pour son père. Ainsi lorsque, dans l' O^y.ssee , Ulysse et Télémaque se retrouvent, les larmes de Télémaque sont essuyées quand celles d'Ulysse coulent encore. L'amour d'une mère pour ses enfants est plus passionné que celui d'un père ; et le marquis de Maffei nous en a donné un exemple bien pre-
deux et bien touchant dans sa Mérope. Cette mère , persuadée qu'elle ne reverra plus son fils , s'abandonne à sa douleur; un sujet fidèle et zélé linvite à s'armer d'un courage égal aux malheurs qui l'accablent , et il lui cite l'exemple d'Agameninon , à qui les dieux demandèrent sa fille en sacrifice , et qui eut le courage de la livrer à la mort; à quoi Mérope répond :
O Cariso ! non avrian già mai gli dei Cio commendato ad una madré.
Le marquis de Maffei a eu la modestie de dire à ce sujet : « Ce beau sentiment n'est ni sorti de l'âme du poète, ni emprunté d'aucun écrivain ; il l'a puisé dans le grand livre de la nature et de la vérité , celui de tous qu'il a étudié avec le plus de soin. » 11 raconte donc qu'une mère se montrant inconsolable de la perte de son fils unique , enlevé à la fleur de son âge , un saint homme, pour l'en consoler, lui rappela l'exemple d'Abraham , qui s'était soumis avec tant de constance à la volonté de Dieu, quoique le sacrifice qu'il lui demandait fût celui de son fils unique. Ah! monsieur, lui répondit cette mère désolée. Dieu n'aurait jamais demandé ce sacrifice à une mère. Cette différence est merveilleusement observée dans /'Or/?/?e/iM de la Chine, entre Zamti et Idamé. Fénelon l'a marquée dans un discours pieux , en recommandant à un évêque le peuple que Dieu lui confiait : Soyez pour lui un père , lui dit-il : ce n'est pas assez ; soyez pour lui une mère. Toutefois, la nature même se laisse vaincre quelquefois par la passion ou par le fanatisme ; et une Médée , une Cléopâtre , quoique plus rare dans la nature , n'est pas hors de la vérité.
On peut voir dans l'article Convenance l'art de rapprocher de nos mœurs les mœurs qui nous sont étrangères. J'observerai seulement ici que les mœurs les plus favorables à la poésie sont celles qui s'éloignent le moins de la nature : 1° parce qu'elles sont plus fortement prononcées , soit dans les vices , soit dans les vertus, et que les passions s'y montrent toutes nues et dans leur plus grande vigueur; 2" parce que ces mœurs, affranchies de l'esclavage des préjugés, ont dans leur simplicité noble quelque chose de rare et de merveilleux , qui nous saisit
et nous enlève. Écoutez ce que disait à Cortex l'un des envoyés du peuple du Mexique : « Si tu es un dieu cruel , voilà six esclaves , mange-les, nous t'en amènerons d'autres. Si tu es un dieu bienfaisant, voilà de l'encens. Si tu es un homme, voilà des fruits. « On raconte que le chef d'une nation sauvage amie des Anglais ayant été amené à Londres et présenté à la cour, le roi lui demanda si ses sujets étaient libres. « S'ils sont libres! oui, sans doute, répondit le sauvage ; je le suis bien , moi qui suis leur chef. » Voilà de ces traits qu'on chercherait en vain parmi les nations civilisées de l'Europe : leurs vertus ainsi que leurs vices ont une couleur artificielle qu'il faut observer avec soin pour les peindre avec vérité.
Une qualité essentielle des mœurs, c'est l'intérêt. On en a fait avec raison le grand objet de la tragédie; mais dans l'épopée on l'a trop négligée. Or il n'y a de mœurs bien intéressantes que les mœurs passionnées ; et que ce soit l'amour , la colère , l'ambition, la tendresse filiale, le zèle pour la religion ou pour la patrie, qui soit l'âme de l'épopée, plus ce sentiment aura de chaleur, plus l'action sera intéressante. On a distingué assez mal à propos, ce me semble, le poème épique moral du poème épique passionné , car le poème moral n'est intéressant qu'aulaut qu'il est passionné lui-même. Sijpposons, par exemple, qu Homère eût donné à Ulysse l'inquiétude et l'impatience naturelles à un bon père , à un bon époux , à un bon roi , qui , loin de ses États et de sa famille , a sans cesse présents les maux que son absence a pu causer; supposons, dans le poème de Télémaque, ce jeune prince plus occupé de l'état d'oppression et de douleur où il a laissé sa mère et sa patrie : leurs caractères plus passionnés n'en seraient que plus touchants, et lorsque Télémaque s'arrache aux plaisirs , on aimerait encore mieux qu'il cédât aux mouvements de la nature qu'aux froids conseils de la sagesse. Si ce poème divin du côté de la morale laisse désirer quelque chose , c'est plus de chaleur et de pathétique; et c'est aussi ce qui manque a V Odyssée et à la plupart des poèmes connus.
Je ne prétends pas comparer en tous points le mérite d'un beau roman avec celui d'un beau poème : mais qu'il me soit
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permis de demander pourquoi certains romans nous touchent, nous remuent, nous attaclient, et nous entraînent jusqu'à nous faire oublier (je n'exagère pas ) la nourriture et le sommeil; taudis que nous lisons d'un œil sec , je dis plus , tandis que nous lisons à peine sans une espèce de langueur les plus beaux poèmes épiques. C'est que dans ces romans le pathétique règne d'un bout à l'autre ; au lieu que dans ces poèmes il n'occupe que des intervalles , et qu'il y est souvent négligé. Les romanciers en ont fait l'âme de leur intrigue; les poètes épiques ne l'ont presque jamais employé qu'en épisodes. Il semble qu'ils réservent toutes les forces de leur génie pour les tableaux et les descriptions, qui cependant ne sont à l'épopée que ce qu'est à la tragédie la décoration théâtrale. Or le plus beau spectacle, sans le secours du pathétique, serait froid, languissant, fatigant même, s'il était long ; et c'est ce qui arrive à l'épopée quand la passion ne l'anime pas.
Moralité. Quelle est la fin que la poésie se propose? Il faut l'avouer, le plaisir. S'il est vicieux, il la déshonore; s'il est vertueux , il l'ennoblit; s'il est pur, sans autre utilité que d'adoucir de temps en temps les amertumes de la vie , de semer les fleurs de l'illusion sur les épines de la vérité, c'est encore un bien précieux. Horace distingue dans la poésie l'agrément sans utilité, et l'utilité sans agrément; l'un des deux peut se passer de l'autre, je l'avoue, mais cela n'est pas réciproque, et le poème didactique même a besoin de plaire pour instruire avec plus d'attrait. Mais qu'à l'aspect des merveilles de la nature, plein de reconnaissance et d'amour , le génie aux ailes de flamme se rapproche delà divinité par le désir d'être le bienfaiteur du monde; qu'ami passionné des hommes, il consacre ses veilles à la noble ambition de les rendre meilleurs et plus heureux , que dans l'âme héroïque du poète l'enthousiasme de la vertu se mêle à celui de la gloire, c'est alors que la poésie est digne de cette origine céleste qu'elle s'est donnée autrefois.
Ainsi toute poésie un peu sérieuse doit avoir son objet d'utilité , son but moral ; et la vérité de sentiment ou de réflexion