GOUTTE. FORME LARVÉE
elles se caractérisent toutes les deux par la soif, la polyurie et une cachexie dans laquelle les symptômes urémiques jouent un rôle important. Seulement dans la première les urines sont sucrées et présentent une pesanteur spécifique exagérée, et dans la seconde elles sont albumineuses et ont une légèreté qui les rapproche de l'eau distillée. Toutes ces affections ont des caractères communs qui permettent d'affirmer qu'elles sont de nature goutteuse ; voici quels sont ces caractères : la marche de ces affections est périodique, elles alternent entre elles, elles alternent avec l'arthrite, elles s'accompagnent de dyspepsie et d'un excès d'acide urique. La plupart d'entre elles se terminent par une mort subite, ce qui constitue l'extrême gravité de la forme anomale.
V. Forme larvée.— Elle est caractérisée par des affections viscérales sans affection arthritique, c'est le pendant delà variole sans éruption. Cette forme est niée par les écoles modernes ; cependant il nous semble impossible de contester la nature goutteuse de ces affections, si l'on considère que ce sont les mêmes que celles qui accompagnent la forme anomale, qu'elles offrent les mêmes caractères de périodicité et d'alternance, qu'elles s'accompagnent de dyspepsie, d'hémorrhoïdes ou d'hypochondrie, que les lésions sont constituées principalement par un excès d'acide urique, des concrétions artérielles d'urates, etc.; qu'enfin l'influence d'une goutte héréditaire est incontestable dans le développement de ces affections. Nous appelons cette forme de la goutte, larvée, parce que l'affection arthritique manquant, la nature de la maladie est pour ainsi dire cachée.
On rencontre, dans la pratique, des cas extrêmement embarrassants, qui peuvent être compris sous cette notion de la goutte larvée. Ce sont des jeunes gens, plus souvent des jeunes filles prises, un peu avant la puberté, de coliques, de céphalalgies, de névralgies, de toux sèches avec granulations du pharynx, de mouvements fébriles irréguliers et intermittents, de leucorrhée, de métrite chronique ; ces affections résistent à Jousset, 2e édit. 2
tous les traitements et coexistent souvent avec toutes les apparences de la santé la plus florissante.
VI. Formé noueuse. — Cette forme est rapportée au rhumatisme par Trousseau et par les auteurs contemporains. On la trouve décrite par les anciens sous le nom de goutte atonique, goutte froide, chronique, etc. Cette forme est caractérisée par une déformation particulière des articulations et par leur ankylose successive. Cette forme débute par les grandes articulations, les poignets, les épaules, les genoux; elles sont toutes prises successivement, et comme chaque arthrite se termine après un temps assez long par une ankylose, les malades finissent par se souder et deviennent complètement impotents. La douleur est ordinairement moindre que dans la forme commune et ne s'accompagne pas de réaction fébrile. Les articulations se déforment ; autour des grandes articulations il se produit des espèces de tophus qui ne durcissent jamais; pour les petites articulations, la déformation est constituée par la tuméfaction des têtes osseuses et par le dépôt d'ostéophites. Ces arthrites s'accompagnent de migraine, d'hypochondrie, d'hémorrhoïdes et des affections goutteuses accoutumées. Les malades, complètement impotents, finissent par tomber dans la cachexie, avec dyspepsie, diarrhée, amaigrissement, rétraction musculaire, etc., etc.
La marche de cette forme est excessivement lente ; elle présente des exacerbations et des rémissions marquées, elle est plus fréquente chez les femmes.
J'ai observé un certain nombre de cas dans lesquels cette forme de la goutte se compliquait d'une atrophie musculaire progressive qui ne pouvait pas s'expliquer par l'immobilité des parties malades. Dans ces cas la distribution des arthrites était, comme l'atrophie musculaire, parfaitement symétrique. Une de mes malades présentait en outre des douleurs fulgurantes très-caractérisées. En sorte que le problème suivant se pose aux pathologistes. Un certain nombre de gouttes noueuses ne doiventelles pas être rattachées à une affection de la moelle épinière?
GOUTTE. — > ÉTIOLOGIE. 19
Anatomie pathologique. — La lésion caractéristique de la goutte est l'excès d'acide urique pendant la vie. Cet excès se constate dans les urines et dans le sang. L'acide urique chez l'homme sain est de 0,2 à 0,6 pour 1000 grammes d'urines,dans la goutte cette proportion s'élève à 1,730. Après la mort on trouve des dépôts d'urate de chaux et de soude dans plusieurs viscères, et en particulier dans-les articulations, dans la peau, dans les artères, dans les tubes urinifères et dans les produits des inflammations goutteuses. Dans les articulations, les dépôts d'urates existent aussi bien en dedans de la synoviale qu'au dehors où ils constituent de3 tophus.Ces tophus se composent de matières animales, d'acide urique, d'urate de soude et de chaux, de chlorure de sodium. Les phosphates se trouvent unis aux urates pour constituer les concrétions calcaires des artères chez les goutteux. Le siège anatomique de ces dépôts est dans les cellules cartilagineuses elles-mêmes , dans les franges synoviales et dans les tissus fibreux qui doublent la synoviale.
Étiologie. — La goutte est une maladie héréditaire ; on a dit qu'elle était plus fréquente chez l'homme, parce qu'on a eu égard seulement à la forme commune de la maladie ; les autres formes sont très-fréquentes chez la femme. Les accès de goutte n'apparaissent guère qu'après la puberté ; puer podagra non laborat ante veneris usum, ils sont fréquents surtout après l'âge de 35 ans ; mais cependant on peut reconnaître la maladie dès l'enfance par les migraines, les dyspepsies, les affections cutanées et une disposition organique, un tempérament particulier caractérisé surtout par l'énergie de toutes les fonctions.
La bonne chère, l'oisiveté, l'abus des plaisirs vénériens {eunuchi podagra non laborant), les travaux de cabinets, l'exci-, tation intellectuelle, sont les causes occasionnelles de la goutte; aussi est-ce la maladie des riches. Cependant remarquons que cette étiologie s'applique principalement à la forme commune et que les autres formes se rencontrent assez fréquemment dans les classes pauvres. C'est dans le Nord et dans la zone tempérée que la goutte s'observe principalement.
Les attaques sont surtout fréquentes en hiver ; des excès, une émotion morale, un refroidissement, sont les occasions ordinaires des attaques.
Traitement. — L'aggravation fréquente des affections viscérales après la disparition des arthrites goutteuses, est un fait d'observation qui a produit, chez beaucoup de médecins, l'opinion qu'on ne devait pas guérir la goutte externe. Il est très-certain qu'on devra s'abstenir de traiter les attaques de goutte par des moyens perturbateurs, et je ne parle pas seulement ici des répercussifs appliqués sur l'articulation malade ; mais encore des émissions sanguines, des purgatifs répétés et même de l'hydrothérapie. On devra s'efforcer de traiter surtout la maladie plutôt que l'affection externe.
Traitement de la forme commune. — lro période. — Pendant l'attaque, six médicaments principaux sont indiqués : bryonia, china, chininum sulfuricum, arnica, sabina et colchicum. China est indiqué par le mouvement fébrile intermittent, par une douleur avec gonflement des orteils ; douleur aggravé par le toucher et par le mouvement ; douleur reparaissant surtout le soir et la nuit. Les autres symptômes de china ayant rapport à la goutte sont : anorexie alternant avec la boulimie ; une dyspepsie flatulente intestinale ; les hémorrhoïdes, les urines rouges, cuisantes, avec dépôt briqueté ; l'asthme avec expiration difficile et sifflante; les palpitations avec anxiété; froid de pied sensible. Chininum indiqué dans les mêmes circonstances que China, me semble plus actif et je n'hésite pas à l'employer quand les douleurs sont très-aiguës et la fièvre très-marquée.
Sabinaest le médicament qui correspond le mieux à l'arthrite goutteuse : gonflement rouge et luisant du gros orteil, avec douleur atroce qui s'aggrave au moindre contact et au plus petit mouvement; pesanteur du pied malade; mouvement fébrile quotidien avec aggravation le soir. La coïncidence de règles trop fortes est encore une indication pour Sabina.
Arnica se rapporte plus à l'affection articulaire qu'à la maladie : gonflement luisant et douleur de luxation dans le gros orteil.