PARTIE IV.— CHAPITRE VI
Vaissette a publié, d'après un acte do 122G, un sceau dont le revers représente Jacques d'Aragon monté sur un cheval et portant un bouclier sur lequel on démêle, quoique confusément, les traces de deux pals'. Ces différents exemples confirment la règle posée par les Bénédictins, c'est-à-dire que les armoiries n'étaient pas ordinaires dans la première moitié du xii" siècle, quoique les premiers écus blasonnés paraissent sur les sceaux dès le siècle précédent.
Il n'y a pas non plus d'époque fixe pour la transmission héréditaire des armoiries. Celles des comtes de Toulouse, antérieures à la première croisade, se retrouvent sur les sceaux du xii" siècle; fécu de Flandre porte en 1072 un lion qui ne reparaît qu'en 1 1 63 ^: il est vrai que la face antérieure de fécu n'est pas en évidence surics sceaux des prédécesseurs de Philippe d'Alsace; mais, en admettant que les comtes de Flandre aient eu , comme les comtes de Toulouse, des armoiries héréditaires avant la première croisade, ces deux exemples devraient être considérés comme exceptionnels. Selon les Bénédictins, ce fut seulement sous le règne de S. Louis, et vers le milieu du xiii" siècle, que les armoiries devinrent un peu stables et se conservèrent dans les familles; ils prouvent d'ailleurs que jamais cet usage ne devint tout à fait invariable. « Le sceau « dont Isarn de Lautrec se servait en 1269 portait pour armes, disent-ils, une «croix vidée et pommetée comme celle de Toulouse; au lieu que Pierre de (' Lautrec, son frère, avait une croix de Toulouse et un chef chargé d'un lion « passant, et au cimier une tête d'aigle. On voit dans les monuments de la Mo- « narchie française que Dreux, sire de Trainel en Champagne, et Anseau de « Trainel , sire de Voisines, connétable de Champagne , qui vivaient en 1 2 69 et
«en 1262, n'étaient pas conformes dans leurs armoiries On trouve di-
« verses quittances de Picnaud de Trie, amiral et maître des arbalétriers de «France, des années i38o, i384, 1396, etc., dont le sceau est une bande « chargée de trois annelets avec une merlette au canton sénestre en chef; mais *< dans celle du 8 janvier 1 lioli , il n'y a point de merlette. On a deux quittances « de Jean de Poix, quatrième du nom, seigneur de Fretin et puis de Séclielles, « des 20 septembre i548 et 24 juillet i55o. Le sceau de la première est écar- « télé, au 1 et 4 semé de croix, au 2 et 3 fretté, une cotice brochant sur le tout.
« Celui de la seconde est aux armes de Poix seulement La différence des
« armoiries n'est donc pas toujours une raison de soupçonner de faux les sceaux « d'une même personne. » Il y a plus; les mêmes armoiries ne sont pas toujours
^ Dans la suite, les rois d'Aragon ont porté de la Flandre en 11 57, et depuis ce moment il
d'or à quatre pals de gueules. avait dû avoir un sceau : la date de 11 63, que
^ Philippe d'Alsace ne succéda à son père qu'en nous citons d'après les Bénédictins , peut donc
n68 ; mais il avait été associé au gouvernement être considérée comme exacte.
marquées sur le sceau et sur le contre-sceau : on peut voir d'un côté les armes propres d'un seigneur, et de l'autre celles de sa mère ; une femme alliait souvent les armes de son mari avec celles de son père^ Enfin les nombreuses variations des armoiries des rois de France prouvent que l'on ne se faisait pas scrupule de varier le nombre et la disposition des pièces de l'écu : quoique Cliarles V passe pour avoir fixé définitivement les armes de France en réduisant les fleurs de lis au nombre de trois, on retrouve encore les fleurs de lis sans nombre au revers de l'un des sceaux, que Charles VII employait en l'absence du grand. (Voyez PL J, n°2.)
Les acquisitions de domaines, les alliances, les brisures des puînés, n'étaient pas les seules causes qui pussent faire varier les armoifies d'une famille. « Les princes souverains, disent les Bénédictins, ont souvent donné leurs armes « aux seigneurs qu'ils affectionnaient particulièrement. On met au nombre des « plus anciennes concessions d'armoiries, celle que fit Piicliard P' , roi d'Anglet< terre, en faveur de Geoffroy de Troulart, sire de Joinville. M. de la Curne de « Sainte-Palaye croit que ce seigneur avait mérité d'être fait chevalier de la « main de Piichard, qui en même temps lui avait donné ses armes, et que le « sire de Joinville en avait parti son écu en les joignant à celles de sa famille. «C'est par un semblable motif de reconnaissance et de respect, ajoute le sa- >« vaut académicien , que le prince d'Antioche, âgé de seize ans, suivant Join- « ville , écartela ses armes de celles de S. Louis qui le fit chevalier , et que « plusieurs villes de France portent en chei les armes du roi , comme les car- « dinaux portent aussi celles du pape dont ils sont créatures. » Une action d'éclat amenait souvent un changement dans les armoiries. Les plumes d'autruche et la devise Icli dien (je sers) n'ont paru, dit-on, dans les armoiries des princes de Galles, que depuis la bataille deCrécy, où le fils d'Edouard III s'empara de cet emblème qui formait les armes du roi de Bohême. Le blason d'un seigneur pouvait aussi être altéré en signe de honte et de punition : c'est ainsi que Jean d'Avesnes, qui avait injurié , en présence de S. Louis , sa mère Marguerite, comtesse de Flandre , fut condamné à porter le lion de ses armes morné, c'està-dire sans langue et sans ongles '\ Le P. Ménestrier supposait que les dignités
' Quelquefois elle se contentait de porter les crelum (J. 22/1, an 12 33). La mên\e charte a été
armoiries de son mari ou celles de sa propre fa- scellée par Henri d'Avaugor, dont le contre-sceau
mille. Ce dernier usage est constaté par le contre porte pour légende : Sab scato meo est meuni se-
sceau de Marguerite , femme de Henri d'Avaugor. crelum.
Le champ de ce contre-sceau est occupé par un ^ Un lion qui montre la langue est dit lam-
écu portant six pièces (qui paraissent être des passé; celui qui a des ongles est un lion armé,
écussoqs) rangées trois, deux et une : la légende on se sert dans le même sens du mot ongle. Ces
est ainsi conçue : Sub scato palris mei est meum se- expressions s'appliquent à plusieurs animaux.