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DES ENCRES, DES COULEURS, DES LETTRES ORNÉES ET DES PEINTURES

L'encre noïre est celle qu'on employait le plus généralement dans les manuscrits, et surtout dans les diplômes. En thèse générale, la teinte de l'encre doit pälir avec le temps; mais on tomberait dans de fréquentes méprises si lon s'attachait à cette circonstance comme à une preuve décisive. Il y a des titres fort récents, où l'encre a pris une teinte pâle et jaunâtre; tandis qu’elle conserve toute sa vivacité dans des actes très-anciens. Souvent même ces différences de teinte se rencontrent dans le corps d’un même acte et dans un même mot. Cela tient à ce que la plume de l'écrivain, n'étant pas toujours également chargée d'encre, déposait des couches de matière colorante d’une épaisseur inégale, et sur lesquelles l’action de l'air, de l'humidité et de la lumière devait être plus ou moins sensible. Les différences de teinte dans les écritures qui n'ont pas été tracées par la même main s'expliquent surtout par la différence dans la qualité des encres, et quelquefois aussi par des circonstances accidentelles qui ont pu multiplier, pour certains actes, les causes d’altération.

Nous avons dit que l'encre noire était employée plus généralement encore dans les diplômes que dans les manuscrits. En effet, l’on trouve à peine quelques chartes qui soient écrites en encre de couleur. I existe à Orléans une charte de Philippe I”, en encre verte; mais la croix qui servait de signature au roi est tracée en noir. On sait que les empereurs grecs avaient coutume de signer en rouge des diplômes dont le texte était d’ailleurs écrit en encre noire : Charles le Chauve, à leur exemple, a donné quelques signatures en cinabre. On rencontre aussi des actes dont les lettres initiales sont rouges, vertes ou bleues. Parmi les diplômes remarquables par des lettres à ornements, on peut citer les deux exemplaires de ordonnance de 1374 sur la majorité des rois de France. Ces deux actes, qui font partie du Trésor des chartes, sont admirablement conservés. La première ligne est tout entière en lettres ornées et coloriées avec autant de recherche que d'élégance. Enfin on trouve aussi en ltalie, en Allemagne et en Angleterre, des diplômes en lettres d'or; mais, à part ces exceptions peu nombreuses, on peut regarder les encres métalliques et les encres de couleur comme étrangères aux diplômes. On les prodiguait au contraire avec une telle magnificence dans les manuscrits, qu'il n'est pas extraordinaire de voir une lettre occuper une page entière. Ce travail

n'était pas en général confié au copiste. En effet, l'on voit beaucoup de manuscrits dont les lettres initiales sont restées en blanc; aïlleurs, ce sont des titres ou des vignettes, dont le trait seul est marqué. Il n'existe qu'un petit nombre de manuscrits qui soient tout entiers en lettres d’or, comme les heures de Charles le Chauve; mais souvent cette encre précieuse a été employée pour tracer les premières pages, les titres, les initiales des alinéa ou les passages remarquables. I peut arriver alors que le vélin soit teint en pourpre dans ces différentes parties. L'encre d'or a été particulièrement employée du vi au x° siècle, et surtout dans les missels et les livres saints. Pour assurer la régularité de ces caractères, on traçait à chaque ligne deux raies blanches, qui fixaient la hauteur des lettres. Dans les manuscrits ordinaires on se contentait d'une seule ligne horizontale, sur laquelle s’appuyait la base de l'écriture. Les lettres d’or, qui avaient été rarement employées du xi° au xrrr' siècle, reprirent faveur dans les trois siècles suivants. Mais alors, au lieu d'encre métallique, on appliquait ordinairement sur le vélin des feuilles d'or, qui servaient aussi pour les ornements. Cet usage remonte au moins jusqu'au xr' siècle.

L'encre d'argent semployait peut-être plus fréquemment que l'encre. d’or sur les vélins pourprés. Les lettres argentées laissent souvent paraître, en s’effaçant, un fond vert sur lequel on découvre à peine quelques traces du métal. Quelquefois elles paraissent noires, soit que l'application de l'encre métallique ait altéré la couleur du vélin pourpré, soit qu'on ait essayé de retracer à l’encre les caractères qui s'effaçaient, soit que la couleur noire ait été employée comme le vert et le rouge, pour servir de base aux écritures métalliques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les Anglo-Saxons peignaient souvent sur un fond noir leurs lettres historiées. Et d’ailleurs la nature des vernis et des encres a pu donner lieu à quelques-unes de ces réactions chimiques qui transforment complétement les couleurs. Le vermillon ou cinabre a été beaucoup plus employé que les encres métalliques, pour distinguer les titres, les initiales, les tables ou les passages remarquables des manuscrits. Cette couleur a quelquefois l'inconvénient de se détacher et de maculer la page opposée. Selon les Bénédictins, un manuscrit dont les quatre ou cinq premières lignes sont en onciale rouge appartient ordinairement au v° ou au vi siècle, tandis que, dans les manuscrits du vi et du var‘ siècle, on écrivait plutôt en rouge les titres que les premières lignes de l'ouvrage.

Ce serait ici l'occasion de parler des lettres ornées qui se rencontrent si fréquemment dans les manuscrits; mais pour traiter clairement ce sujet il aurait fallu mettre sous les yeux du lecteur des modèles, dont la reproduction

aurait entrainé des dépenses considérables. Il règne en effet une grande diver-

PARTIE IIL — CHAPITRE 1. 375 sité dans ces caractères, dont la forme variait suivant le goût du siècle et les caprices du dessinateur. Ces formes étaient si multipliées au moyen âge, qu'on a senti le besoin de leur appliquer une nomenclature spéciale. Nous renverrons au traité de Tory sur l'Art et science de la vraie proportion des lettres es personnes qui seraient curieuses de connaître ce qu’on entendait par cadeaux, lettres de forme, lettres goffes, lourdes, impériales ou bullatiques, lettres de cour ou de cours, lettres torneures, etc. Un fait digne de remarque, c'est qu'une bulle de Grégoire IX renferme un de ces termes techniques : il ÿ est question de lettres tondues (litiere tonsæ), c'est-à-dire de lettres qui n'étaient pas hérissées de ces poils ou traits superflus dont les écrivains surchargeaient certains caractères des bulles et diplômes impériaux. Parmi les lettres ornées, il est facile de distinguer celles que les Bénédictins appellent lettres en marqueterie. En effet, leurs couleurs sont disposées par compartiments, et de manière à représenter une mosaique. On ne peut voir dans ces lettres qu'une imitation de quelques inscriptions monumentales où lon s'est attaché à composer des caractères avec des fragments de pierres de différentes couleurs. Ce genre d'ornements a été surtout employé du vu au 1x° siècle dans les manuscrits du nord de l'Italie, où règne une écriture qu’on est convenu d'appeler lombardique, parce que les caractères qui la distinguent ont commencé à paraître du temps des Lombards. Les jambages massifs des lettres de marqueterie représentent souvent des animaux. Les manuscrits lombardiques ne sont pas d'ailleurs les seuls qui admettent dans la composition des lettres ornées la représentation des objets naturels. Ce genre d’ornements calligraphiques était si fréquemment employé, que les Bénédictins, tout en s'interdisant de rien emprunter aux manuscrits qui n'étaient pas antérieurs au x° siècle, ont pu reproduire une collection à peu près complète d'alphabets à figures d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons, de serpents et de fleurs. Dans les manuscrits du vi, du vin‘ et du 1x° siècle, ces figures servaient à composer le corps même de la lettre; mais dans la suite on les employait plutôt comme des ornements accessoires qui se rattachaient aux caractères, sans en former les contours. On ne doit pas s'étonner que les dessinateurs aient souvent sacrifié la forme des lettres au désir d'y faire entrer ces ornements divers. Les écritures à ornements présentent donc des singularités de tout genre. C'est là qu'on rencontre surtout des caractères d'inégale grandeur, des lettres enclavées ou bizarrement conjointes. Quand les lettres initiales sont d'une grande simplicité et que par leur grandeur elles ne s’éloignent pas beaucoup des caractères qui composent le texte, le manuscrit qui présente ces caractères peut être rapporté au v° ou au vi‘ siècle, si d'ailleurs son écriture ne dément pas

cette supposition. Il arrive même souvent que, dans les manuscrits d'une belle antiquité, les lettres initiales des alinéa ne dépassent pas le texte, en sorte que les grandes lettres ne paraissent guère qu'au commencement des pages. Est-il nécessaire de faire remarquer que les lettres coloriées fournissent à l'artiste et à l’'antiquaire une source inépuisable d'observations curieuses, soit que la mode dans ses caprices leur emprunte des modèles de parure et d'ameublement, soit que le savant lise dans leurs ornements symboliques l'histoire cachée des mœurs d'un autre âge? Quand même on se bornerait à étudier ces monuments sous le rapport de la paléographie, ils fourniraient encore des éléments précieux pour cette science. « Il n'est peut-être point de «caractère plus facile à saisir ni plus propre à déterminer l'âge des manus- «crits, disent les Bénédictins, que celui qui résulte de la forme et du génie «de leurs lettres historiées répondant à nos lettres grises’. En général, leur «rareté dans leurs manuscrits où d’ailleurs on ne s'est point négligé sur l'élévgance, est en proportion avec leur antiquité. Si ce caractère n'était pas «démenti par aucun autre, on pourrait estimer du v° siècle ou du vif au moins, «tout manuscrit où l’on n’en découvrirait aucune. Du reste, on ne prétend pas «fixer au dernier l’origine des lettres historiées : on ne saurait même presque «douter qu'elle ne soit bien plus ancienne. En effet, le vi siècle n'était pas «un temps fort propre à faire éclore des nouveautés si recherchées. Ces «lettres sont appelées capitulaires parce qu'elles étaient placées au commen- «cement des chapitres et des livres. Les lettres en broderie commencent à urelever les manuscrits du vr siècle. Au vu, elles deviennent plus fréquentes «etremplissent quelquefois la dernière page d'un livre. Aux lettres brodées, en «France, succéda la mode des lettres en treillis ou à mailles. Leur massif «commença d'abord par recevoir des chainettes. Bientôt elles se multiplièrent «au point de produire des lettres tressées et entrelacées. Le règne de ce ca- «ractère désigne les vrn* et 1x° siècles. Les arabesques parurent sur les lettres «historiées dès le vin. Leur faveur s'accrut dans la suite : leur crédit se soutint «au moins Jusqu'au xn°; mais depuis le x° ce fut avec un dépérissement sen- «sible du goût... Les lettres historiées anglo-saxonnes se distinguent des autres «parce qu'elles aboutissent en têtes et en queues de serpents; parce qu'elles «sont bordées de points; parce qu'elles paraissent dans leurs massifs garnies «de perles; parce qu'elles portent sur un fond , soit rouge, bleu, jaune, soit «mi-parti ou écartelé de ces couleurs. Ces lettres grises, terminées en têtes ou «en queues de serpents, de dragons, de monstres, où les représentant dans

? On entend par lettres grises les lettres initiales lettres du texte; c'est un terme générique qui dédont la dimension est plus grande que celle des signe toute espèce de grandes lettres.

PARTIE IIL — CHAPITRE I. GA «leurs massifs, ont été moins imitées des autres nations que les précédentes. «Les treïllages et les entortillements ont souvent lieu dans ces formes de «lettres. Les lettres fleuronnées ou fleuries, constamment em ployées dans les «manuscrits, ont passé de là dans les imprimés. Leur variété presque infinie «“ouvrait sans doute un vaste champ à l'imagination des peintres de manus- «crits. Aussi se donnèrent-ils carrière en ce genre. Aux vin‘ et 1x° siècles, ils «diversifèrent prodigieusement leurs lettres historiées. Souvent les couleurs «les plus vives et les plus tranchantes y contrastèrent. Rien dans la nature «dont ces lettres n'aient emprunté la forme. Mais, après l'avoir pour ainsi «dire épuisée, à force de vouloir raffiner les enlumineurs et les peintres tom- «bèrent dans le ridicule et dans l'extravagant. Toutefois, avant le xnr° siècle, «ils s'en préservérent en quelque sorte, si l’on compare leurs productions de «l'imagination la plus égarée avec celles des siècles suivants. On ne vit plus «alors ces lettres garnies que de têtes déplacées avec des nez monstrueux, ou «bien elles se chargèrent de lignes de diverses couleurs, en barbes, en gerbes, «en chevelures bouclées par les extrémités. Souvent leurs extensions postiches «ne se bornèrent pas, soit à remonter au haut, soit à descendre au bas de la

“page, mais se replièrent encore le long des marges supérieures et inférieures. “Cependant le corps de la lettre proprement dite n'avait ordinairement guère “plus d’un pouce de diamètre. Les extensions chevelues affectaient des cou- “leurs opposées à celles du fond de la lettre. Deux filets voisins soutenaient «souvent leur alternative de couleur autant de fois qu'ils étaient répétés. Dans «leurs intervalles, d'autres petites lignes, qui ne tenaient à rien, se trouvaient «placées. Souvent elles étaient en vis ou en volute. Quand les filigranes «n'avaient pas lieu, les échappements des lettres, presque en forme d'antennes, «ne laissaient pas d'occuper autant ou plus de terrain, lors même qu'on leur «donnait pour fond des feuilles d'or. En un mot, tout ce qu’un goût dépravé «peut produire de plus absurde, tout ce qu'un cerveau frénétique peut en- «fanter de chimères, fut presque l'unique apanage des lettres historiées «des xinr°, xIv° et xv° siècles. Cependant c'est au xv° qu'on commence un peu «à se réconcilier avec la belle nature. On en découvre même quelques «faibles préludes dès le xrv°. Ces filigranes et ces échappements de lettres «historiées donnèrent lieu à des vignettes, à des rinceaux où l'on vit «naître des fleurs et des fruits. Les enlumineurs s'exercèrent d'abord beau- «coup sur les fraises, et c’est peut-être en quoi ils réussirent le mieux. Leurs «dessins, au reste, étaient des pièces mal assorties. S'ils s'avisaient d cie les “manuscrits de portraits, leurs personnages étaient roides et sans vie. Mais «peu à peu leurs miniatures devinrent plus douces, plus finies et plus natu-

«relles. Les vignettes et les peintures furent détachées des lettres. Les por- «traits, devenus un peu plus animés sur la fin du xv° et le commencement « du xvr° siècle, ne servirent plus que d'ornements isolés, et les vignettes, de «cadres et de bordures. Les rinceaux de feuillage y paraissent souvent sur un «fond d'argent, et les fleurs sur fond d'or. Des oiseaux, des dragons, des rep- «tiles, etc., faisaient quelquelois un effet assez gracieux dans ces cadres et ces «bordures, quoique la nature n’y füt pas encore tout à fait copiée dans sa «beauté. Les lettres initiales étaient souvent elles-mêmes décorées de plantes, «garnies de feuilles, de fleurs et de fruits. »

Quoique les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique aient jugé avec une excessive sévérité les productions de certains siècles du moyen âge, on voit cependant qu'ils ont considéré cette étude comme intimement liée à la paléographie. Aussi est-il à désirer que, dans un siècle où l’on recherche avec tant de curiosité tous les monuments des temps passés, on arrive à en faire une étude sérieuse et méthodique. M. le comte de Bastard a commencé la publication d'un magnifique recueil dans lequel seront reproduites les peintures des manuscrits les plus curieux qui existent en Europe. Tout fait espérer que cette riche collection réunira de nombreux éléments à l'aide desquels on pourra suivre les progrès de l'art dans chaque siècle et dans chaque contrée. Il est impossible, en effet, que le dessin, le coloris, la nature des ornements n'aient pas varié comme l'écriture, suivant les temps et suivant les peuples. Les ornements des manuscrits peuvent donc être soumis à des règles d'appréciation qui viendront compléter ou corroborer les observations purement paléographiques ; et puisqu'il nous était impossible de résoudre cette question, nous avons cru du moins devoir en signaler l'importance.

ARTICLE IL

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