DES ABRÉVIATIONS PROPREMENT DITES
«La manière la plus commune d’abréger l'écriture chez les anciens, disent «les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique, est celle où l’on conserve «une partie des lettres qui expriment les mots, en même temps qu'on subs- «titue certains signes à celles qu'on supprime. » Ce système , qui est le plus ordinaire, est aussi le plus commode, sinon pour l'écrivain, du moins pour le lecteur. En effet, le déchiffrement des sigles consiste moins dans une méthode rigoureuse que dans une série de conjectures plus ou moins probables, à l’aide desquelles on peutrétablir les lettres qui sont nécessaires pour compléter chaque mot en particulier et le sens général d’une phrase. Il en résulte que le nombre des interprétations doit augmenter en proportion du nombre de lettres suppri-
PARTIE III. — CHAPITRE III. 127 mées; ainsi, le sigle TTM. peut signifier testamentum ou testimonium ; mais si on le réduit aux lettres TM., il pourra se traduire aussi par amen; et si on n'exprime que le T initial, il pourra s'appliquer aux mots testis, titulus, et à une foule d'autres qu'il est inutile d'énumérer. Les notes üroniennes n'avaient pas entièrement remédié à ces équivoques, parce qu'en exprimant un plus grand nombre de lettres que les sigles, elles en retranchaïent souvent quelques-unes sans les remplacer par d'autres caractères. Dans les abréviations, au contraire, on s'attache autant que possible à diminuer le travail de l'écrivain , sans rendre celui du lecteur trop pénible et trop incertain. Le nombre des lettres conservées suffit le plus souvent pour déterminer avec précision celles qui doivent être suppléées; maïs ce qui distingue surtout les abréviations des notes tironiennes, c’est que, dans les abréviations, les écrivains conservent aux différents éléments de l'alphabet leur forme habituelle, qui est presque toujours profondément altérée dans les notes tironiennes.
Dans les plus anciens manuscrits, les signes abréviatifs sont extrêmement rares ; à l'exception de quelques sigles consacrés par l'usage, on ny trouve guère que la ligne droite, ou courbée en forme d’accent circonflexe grec, pour tenir lieu de TM ou de l'N. Le point a été employé aussi dès la plus haute antiquité, comme signe d'abréviation; aussi, dans le Virgile de Médicis, on trouve Q. pour que. En thèse générale, on peut regarder comme très-ancien un manuscrit qui ne renferme que les abréviations suivantes :
dif pour Dominus. IHS XPS pour Jesus Christus ?. dôn pour Dominum:. b. ou b; pour bus.
df pour Deus. q- Ou q; pour que.
fpf pour Spiritus. .e. ou + pour est.
füf pour Sanctus. ñ pour noster.
Plusieurs manuscrits du vu siècle offrent déjà un bon nombre d'abréviations; elles se multiplièrent ensuite progressivement jusqu'au xrr° siècle : les écrivains en firent alors un tel abus que la lecture des manuscrits présente souvent les plus grandes difficultés. Cette habitude ne fut pas abandonnée pendant les deux siècles suivants, en sorte que l'imprimerie, dans ses premiers essais, reproduisit les signes abréviatifs qui depuis si longtemps avaient été en
1 Das pour Dominus, et Dim ou Düum pour num salvator, comme plusieurs personnes l'ont Dominum, ne sont pas d’une égale antiquité. pensé. Quant à la substitution du P grec à notreR,
? Pour comprendre ces abréviations, qui se on la retrouve sans cesse, non-seulement dans le rencontrent si fréquemment, il faut savoir que mot Chrislus, mais encore dans ses dérivés chris-
lescaractères grecs y sont mêlés aux lettres latines. fianus, Christophorus. Christophe Colomb se ser- L'H et le P sont net le » des Grecs. Les caractères vait du P grec dans sa signature.
[HSsignifient donc Tnooëe, et non pas Jesus homi-
usage dans les manuscrits. La difficulté réelle que présente la lecture de ces vicilles éditions peut expliquer pourquoi elles sont devenues si rares.
Si les manuscrits du v° siècle et du vr° renferment peu d’abréviations, il n'en est pas de même du petit nombre de diplômes qui remontent à cette haute antiquité. Les chartes de Ravenne, par exemple, sont remplies de mots abrégés; comme on suivait sans doute dans ces actes les habitudes des siècles précédents, il est permis de supposer que les Romains, dans leur écriture cursive, faisaient un fréquent usage des signes abréviatifs. Ces caractères, qui paraissent rarement dans les diplômes des Mérovingiens et des Carlovingiens, se multiplièrent dans ceux de la troisième race, surtout pour les noms propres. Heineccius a également-prouvé qu'on en faisait souvent usage dans les inscriptions des bulles de plomb et des sceaux de divers pays. I suffit de jeter un coup d'œil sur la série des planches où sont reproduites les écritures diplomatiques pour reconnaître que la forme des abréviations y est tout autre que dans les manuscrits. «Sous la première race de nos rois, disent les Béné- «dictins, elles avaient communément la forme d’un accent circonflexe ou d’un «c de ces temps-là, c'est-à-dire de deux c l'un sur l’autre, semblables à certains «c de l'écriture courante. {Voy. dans la pl. XI, le c des alphabets n° 5 et n° 6.) «Mais ces figures étaient tantôt placées obliquement, tantôt perpendiculaire- «ment, et tantôt horizontalement, ce qui les fait paraître plus différentes entre «elles qu'elles ne le sont en effet. Sous la seconde race, ces figures ne furent «pas complétement abolies, mais elles se transformèrent en d’autres, appro- «chant de nos &, de nos 3, de nos 8 et de nos s d'écriture courante, mais qui «paraissent quelquefois fort différentes d’elles-mêmes, par les diverses situa- «tions qu'on leur donne. Il y a bon nombre de semblables abréviations dans «le diplôme de Charles le Simple, donné en 908 , en faveur de l'abbaye de la «Grasse, et gardé à la Bibliothèque du Roi. Nous en avons remarqué neuf ou «dix par ligne, dans une charte originale accordée l'an 988 à l'abbaye de «Sainte-Colombe de Sens par Hugues Capet. Ces abréviations se soutinrent «en Allemagne à peu près sur le même pied jusqu'au xnr° siècle; mais en « France, dès la moitié du xr°, elles commencèrent à être si chargées de traits «qu'on a quelqueloïis de la peine à les reconnaître. Les plus simples prirent «la forme d’un 3, ou d’un Ë£ grec assez mal fait et diversement placé. Cepen- «dant quelques-unes des anciennes mains se maintenaient encore. Au xm° «siècle, en Allemagne, on leur fit prendre la figure du 2 arabe. Elle ne pré- «valut pourtant pas sur les anciennes abréviations, qui se sentirent fort de la «décadence de l'écriture. En France, on revint à l'accent circonflexe ou à un ctrait approchant du 7. C'était d'ailleurs une note de Tiron, qui sest con-