PARTIE III — CHAPITRE IIL
«servée en tout lieu et en tout temps dans les diplômes, pour signifier et.»
L'abus des abréviations avait été porté si loin, pendant le xmr° siècle, que Philippe le Bel tenta d'y remédier dans son ordonnance de juillet 1304, relative aux tabellions et aux notaires. L'article m1 était ainsi conçu : « Quôd notas «suas faciant intelligibiliter et non apponant abbreviationes, obligationes, «renunciationes consimiles, non intelligibiles, maximè ubi esset propter abre- «viationes de facili periculum.» L'obscurité qui doit nécessairement résulter du nombre excessif des abréviations s’accrut encore, pendant le xv° siècle et le xvr*, de toutes les difficultés que peut présenter l'écriture la plus confuse et la plus irrégulière. On rencontre alors dans une multitude d'actes un griflonnage pour ainsi dire illisible, et dont le 7° fac-sinule de la planche XVII fournit un échantillon. Il n'y a pas de théorie qui puisse guider dans le déchiffrement d’une écriture aussi irrégulière, ou du moins, pour en tirer quelque chose, il faut joindre à la connaissance des règles beaucoup de patience et d'habitude.
Un recueil complet des différentes formes d'abréviations qui se présentent, soit dans les manuscrits, soit dans les diplômes, aurait exigé un nombre considérable de planches; les Bénédictins eux-mêmes ont dû se contenter de reproduire quelques-unes des plus anciennes et des plus singulières. En effet, ils auraient été entraînés beaucoup trop loin, s'ils avaient voulu transporter dans un Traité général sur la Diplomatique des détails qui ne peuvent être donnés que dans des ouvrages spéciaux. Les abréviations publiées par Baringius, dans son livre intitulé Clavis diplomatica, remplissent 18 pages in-4°, quoiqu'elles ne remontent pas plus haut que le xurr siècle. « Celles des chartes «d'Écosse, disent les Bénédictins, occupent 4o pages in-f, dans le Trésor «choisi des Diplômes et des Médailles, publié par M. Anderson. Ce beau re- «cucil d'abréviations , représentées suivant l'ordre alphabétique, ne commence «qu'à la fin du xr siècle. Mais on n'a rien de plus étendu ni de plus parfait «en ce genre que le Lexicon diplomatique de M. Walter, où sont renfermées «225 planches d'abréviations expliquées. Le savant diplomatiste a marqué le «siècle où chacune d'elles était en usage, en commençant au vu siècle, et «en finissant au xvi°.» Tout en reconnaissant qu'ils ne pouvaient traiter d’une manière complète une matière aussi vaste, les Bénédictins n’ont pas voulu se borner à reproduire le petit nombre de signes abréviatifs que renferme une des subdivisions de leur LX° planche; ils ont essayé de figurer, à laide des caractères typographiques, un alphabet des abréviations les plus récentes employées dans les manuscrits et dans les titres. À la fin du siècle dernier, on a entrepris en Angleterre de publier le Domesday book tout entier avec des
caractères spéciaux destinés à reproduire autant que possible l'aspect des abréviations que renferme l'original. La Commission des archives d'Angleterre continue, d'après le même système, une série de publications relatives à l'histoire de son pays. On serait tenté de croire d'abord qu'il est impossible, avec des caractères d'une forme régulière et invariable, de préparer au déchiffrement des écritures qui, sous la plume des différents copistes, doivent nécessairement prendre des aspects toujours nouveaux. Mais il ne faut pas confondre ce qui tient aux habitudes particulières de l'individu , à l'élégance ou à la régularité de sa main, avec les formes générales et pour ainsi dire abstraites qui ont dû lui servir de type et qu'il a rendues avec plus ou moins d'exactitude. Ainsi, qu'une écriture soit fine ou massive, régulière ou confuse, élégante ou grossière, elle pourra cependant conserver le même type, et pour chacune des lettres de l'alphabet, et pour les signes accessoires qui sy rattachent. C'est sous ce point de vue qu'il peut être utile d'exécuter un recueil d’abréviations avec des caractères typographiques. Il ne faudrait pas sans doute y chercher le fac-simile de telle ou telle écriture en particulier, mais seulement une imitation approximative qui, en négligeant les différences de détail, reproduit ce qu'il y a d’essentiel dans la forme de chaque caractère. I est bon de faire observer d’ailleurs que si la lecture des abréviations présente de grandes difficultés, ce n'est pas seulement lorsqu'il s'agit de déterminer d’après la forme d'un signe la valeur qu'il représente. En effet, lorsque la valeur d’un signe est spéciale, et qu'au lieu d'indiquer une suppression de lettres en général, il représente nécessairement telle ou telle syllabe, telle ou telle terminaison, il suffit en quelque sorte de constater l'identité de ce caractère conventionnel pour en trouver l'interprétation. Mais il y a des signes dont la valeur est essentiellement variable, et qui, sans changer de forme, remplaceront tantôt une voyelle, tantôt une consonne; ou qui, après avoir tenu lieu d’une seule lettre, pourront en représenter deux, trois et même davantage. Les difficultés qui arrétent dans ce genre de déchiffrement sont à peu près indépendantes de la forme du signe, puisque cette forme peut tout au plus indiquer aux lecteurs qu'il s'agit d'un signe qui n’a pas de valeur spéciale; ou, en d’autres termes, qu'ils doivent chercher indistinctement parmi les différentes lettres de l'alphabet celles qui peuvent compléter le sens. Il est facile de concevoir que si l'on fait choix dans un manuscrit de quelques passages renfermant des mots abrégés de cette manière, c'est-à-dire des mots dans lesquels une ou plusieurs lettres sont retranchées et remplacées par des signes d'une valeur variable, on pourra reproduire, à l'aide de la typographie, les éléments qui sont réellement essentiels dans ce problème paltographique, et qui consistent dans une
PARTIE QUIL. — CHAPITRE III. 131 série de mots incomplets dont certaines lettres sont remplacées par un signe à peu près arbitraire. Que dans certains manuscrits ce signe prenne tantôt la forme de l'accent circonflexe des Grecs, tantôt celle d'une ligne droite, tantôt celle d'une courbe du genre de celles que l’on place au-dessus des syllabes brèves dans les ouvrages de prosodie; que dans les diplômes, au contraire, il ressemble tantôt à un £ grec, tantôt à certains chiffres arabes, ou qu'il se compose de traits plus ou moins bizarres, plus ou moins compliqués; ces varations accidentelles ne changeront rien au fond de la difficulté : en choisissant parmi les différentes formes sous lesquelles on rencontre cette abréviation celle qui paraît la plus ordinaire, ou qui s'accorde le mieux avec l'ensemble des procédés typographiques, on pourra transporter dans les livres imprimés une imitation suffisamment exacte des signes abréviatifs, et familiariser le lecteur avec une des principales difficultés qui arrêtent dans le déchiffrement des anciennes écritures.
M. le Directeur de l'Imprimerie royale a bien voulu prescrire, dans l'intérêt de cet ouvrage, la gravure et la fonte d’une collection de caractères destinés à reproduire les abréviations qui se rencontrent Île plus ordinairement dans les manuscrits. M. Marcellin Legrand, chargé de l'exécution de ce travail, a conservé à ces caractères la régularité qu'exige la typographie, tout en imitant avec autant d'habileté que d'exactitude les modèles qu'il avait sous les yeux. La création de ce corps de caractères était d’une utilité évidente pour un ouvrage de paléographie; mais si l'essai qui vient d'être tenté obtient l'approbation des personnes qui ont approfondi cette science, elles penseront sans doute que l'emploi des signes abréviatifs dans la typographie peut avoir de grands avantages dans la publication des textes originaux. Il peut y avoir de l'inconvénient sans doute, et cette critique a été adressée à la Commission des archives d'Angleterre, à transporter dans toute l'étendue d’un ouvrage les difficultés paléographiques des anciennes écritures. En effet, un livre imprimé en entier avec des caractères abréviatifs sera indéchiffrable pour un grand nombre de personnes. Mais si l'on se borne à faire usage de ces caractères pour reproduire les passages les plus difficiles, un éditeur consciencieux pourra, tout en proposant l'interprétation qui lui paraîtra la plus convenable, mettre sous les yeux des hommes spéciaux, dans des notes rejetées au bas des pages, les éléments du problème qu'il a résolu à sa manière. Si cette précaution n'avait pas été négligée dans la publication de la plupart des textes originaux, n'aurait-on pas fourni le moyen de corriger dès le principe une foule d’erreurs que des réimpressions successives ont perpétuées jusqu’à nos jours ?
La Commission des archives d'Angleterre a pris le type de ses caractères abré-
ANT Se
viatifs dans l'écriture diplomatique, ou du moins on y trouve beaucoup d'abréviations qui tiennent essentiellement à ce genre d'écriture. Ce choix aura été probablement déterminé par la nature des originaux qui devaient être publiés et dont il fallait donner la représentation la plus exacte possible. Comme nous étions libre de choisir entre la minuscule et la cursive, nous avons dû préférer les abréviations dont la forme s’accordait le mieux avec celle des caractères typographiques; c'était d'ailleurs se conformer à la méthode suivie dans les plus belles éditions du xv° siècle. On a évité ainsi les difficultés qu'aurait présentées la reproduction des abréviations cursives. Leurs traits, toujours plus compliqués et souvent moins distincts, viennent se rattacher à un grand nombre de lettres par des liaisons dont l'étendue et l'irrégularité contrastent avec l'ensemble des formes typographiques. L'écriture cursive présente d’ailleurs beaucoup plus de diversité que la minuscule, par cela seul qu'elle est moins régulière. En effet, il y a mille manières de mal copier un modèle; il n’y en a qu'une seule de le copier exactement. Or la minuscule qui est une écriture posée, distincte, devait nécessairement reproduire les formes des différents caractères avec plus d’exactitude que l'écriture courante et liée que l'on rencontre habituellement dans les diplômes. Enfin, quand on examine les diplômes du xv° et du xvr siècle, on reconnaît que plusieurs signes abréviatifs, qui avaient eu d'abord une forme et une valeur spéciales, ont fini par dégénérer dans la cursive gothique en traits confus et complétement arbitraires. En résumé, les abréviations de l'écriture minuscule devaient être préférées, 1° parce que leur forme s'accorde mieux avec celle des caractères typographiques; 2° parce que chaque abréviation en particulier se présente habituellement sous le même aspect; 3° parce que les formes spéciales qui distinguent entre eux des signes de différente valeur sont rarement confondues.
Quoique les formes des abréviations soient beaucoup plus constantes dans la minuscule que dans la cursive, cependant il y a des signes qui, tout en ayant la même valeur, présentent dans leur aspect de légères différences. Ainsi, la suppression d'une où plusieurs lettres s'indique par l'un des signes” © *. Pour ne pas multiplier inutilement le nombre des caractères, on s’est borné à reproduire le dernier. Dans des cas analogues, on a dû faire un choix entre des formes qui peuvent se distinguer par de légères nuances, mais dont la signification est d’ailleurs identique. En un mot, on ne s'est pas proposé de reproduire les diversités accidentelles qui caractérisent la manière de chaque écrivain, mais l'aspect ordinaire, et en quelque sorte la moyenne des formes qui étaient généralement employées.
Pour faciliter la lecture des abréviations, nous avons pensé qu'il serait utile