PARTIE III — CHAPITRE IV
simile en assez grand nombre pour compléter l'histoire de chaque lettre, et par conséquent sortir des bornes d’un ouvrage élémentaire. Nous ne pouvions pas d'ailleurs nous contenter de faire reproduire les gravures presque toujours inexactes que renferme leur ouvrage; il eût été nécessaire de rechercher dans les originaux les éléments épars de ces alphabets chronologiques et de les coordonner entre eux pour ne rien omettre d'important et pour éviter les répétitions inutiles; or ce travail préliminaire exigeait trop de temps pour qu'il fût possible de l'entreprendre. Nous avons dû, par conséquent, nous borner à présenter le petit nombre d'observations qui peuvent être rendues intelligibles par l'examen des modèles reproduits dans cet ouvrage.
Lil yaune règle générale sur l’âge des manuscrits qui sont, comme le S. Prudence, tout entiers en lettres capitales; &est qu'ils ne peuvent être postérieurs au vin: siècle. Lorsque dans ces manuscrits les mots ne sont pas séparés par des intervalles, ou que les séparations paraissent seulement dans les endroits où le sens exige un repos, on peut les faire remonter au moins Jusqu'au commencement du vrr* siècle !. À ce double caractère, le manuscrit de S. Prudence en joint encore un autre, c'est l'extrême rareté des abréviations. On peut aussi remarquer que l'écriture en est libre et hardie, ce qui prouve qu'elle remonte à une époque où il était ordinaire d'employer la capitale dans les manuscrits. La partie inférieure de la panse du P, dans le mot pellitur, est loin de rejoindre la haste ; dans les M, le premier jambage et la seconde moitié de la traverse ne sont que faiblement indiqués, en comparaison des deux autres traits correspondants : or cette conformation du P et de V'M est un des caractères qui se rencontrent dans l'écriture capitale antérieure au vi‘ siècle. Il ne sera pas inutile non plus de faire observer que la panse supérieure du B et celle de lR sont quelquefois tracées de la même manière que celle du P. Dans sa Diplomatique, Mabillon n'a pas balancé à classer le S. Prudence au nombre des monuments antérieurs au vi‘ siècle. Il existe d'ailleurs un rapport frappant entre plusieurs caractères de ce manuscrit et ceux des fac-simile que ce savant auteur et les Bénédictins ont empruntés au manuscrit 3867 de la Bibliothèque du Vatican ?. Dans les deux manuscrits les mots ne sont pas séparés, les Y ne sont pas pointés, la haste de la lettre L dépasse sensiblement le sommet des lignes, les À n'ont pas de traverse °, et ce qui est plus important , les deux écri-
1 Il ne faut pas en conclure que les manuscrits gile, a été considéré par plusieurs auteurs comme
dans lesquels les mots sont quelquefois séparés antérieur au 1v° siècle.
ne peuvent être antérieurs au vu‘ siècle; en effet, 5 Nousindiquons cette conformation deslettres les Bénédictins font remonter au v° siècle les pre- Let À, non comme signes chronologiques, mais miers commencements de cet usage. comme preuves du rapport qui existe entre ces
? Ce manuscrit, renfermant les œuvres de Vir- deux manuscrits.
tures présentent dans leur aspect général une grande conformité. Nous croyons devoir faire observer à cette occasion que pour bien apprécier l'âge d’une charte ou d’un manuscrit il ne suffit pas d'étudier les lettres une à une; il faut aussi examiner l'écriture dans son ensemble, et shabituer à saisir ces rapports généraux qui unissent entre eux les monuments d’un même âge. Il résulte de la couleur de l'encre, de la teinte et de la qualité du parchemin, de l’écartement des lignes, de la proportion des lettres et d'autres circonstances qu'il serait difficile d'analyser, une impression générale que la vérification des détails vient rarement démentir.
Le manuscrit de S. Augustin peut être considéré comme postérieur au S. Prudence par cela seul qu'il renferme des titres en capitale mêlés à un texte en onciale. On peut aussi faire observer qu'il existe entre certains mots des séparations qui sont, il est vrai, moins fréquentes dans le corps du texte que dans les titres; mais ce qui doit surtout fixer la date de cette capitale, ce sont les traits excédants qui se rattachent aux extrémités de plusieurs lettres et qui souvent se divisent en forme de fourche. Des traits de cette nature déforment presque toujours la capitale pendant le règne des Mérovingiens; nous avons déjà dit qu'on les trouvait, quoique moins prononcés, dans la souscription de S. Éloi. Dans le titre de amitis (PL IV, n° 6), ils sont encore moins caractérisés. Cette modification est remarquable, parce qu'au 1x° siècle l'écriture capitale ne doit plus conserver ces traits bizarres et irréguliers. Les abréviations des mots inciput et Augustini, sont marquées par deux lignes droites, tranchées par un trait à chaque extrémité : au sentiment des Bénédictins, c'est un signe d'une haute antiquité. On le retrouve, il est vrai, dans le troisième fac-simile de la planche V; mais ce modèle est tiré d’un manuscrit de luxe, et lon doit toujours s'attendre à rencontrer dans les ouvrages de ce genre, surtout dans les missels, les Bibles et les évangiles, des traits empruntés à des siècles plus anciens. Quoique les P du S. Augustin approchent plus de se fermer que ceux du S. Prudence, cependant leur panse: est encore ouverte. L’élévation de la haste de la lettre L est aussi un caractère commun à ces deux manuscrits.
Le septième et le neuvième fac-simile de la planche IV sont tirés du même manuscrit. On y remarque des T dont la haste est très-prolongée, ce qui devient rare après le vr siècle; d'un autre côté, plusieurs N du Jac-simile n° 9 ont une traverse qui naît au-dessous de l'extrémité supérieure du premier jambage et qui vient aboutir au-dessus de l'extrémité inférieure du second. Ces N se rencontrent fréquemment à partir du 1x° siècle, et finissent par se rappro-
cher de la forme d'une H capitale !. La réunion de ces circonstances pourrait déjà faire conjecturer que cette écriture appartient au vm où au nx° siècle. Cette appréciation serait d’ailleurs confirmée par l'ensemble de cette capitale, où l'on retrouve encore trace des habitudes qui caractérisent l'écriture mérovingienne. Au contraire, danse troisième fac-simile de la planche V, les lettres sont plus nettes et plus déliées; on peut remarquer surtout qu'il y a plus de régularité dans les traits qui servent à trancher leurs extrémités. Quoique le manuscrit des évangiles de Charlemagne ait date certaine, nous n'oserions pas affirmer que la forme particulière qu'affecte la panse de Y'R et du P est un signe qui convient à la capitale de la fin du vur* siècle; en effet, on la retrouve dans l'écriture allongée de quelques diplômes du x° siècle ; et par conséquent il ne serait pas impossible de la rencontrer dans des manuscrits du même temps.
On trouvera dans le premier fac-simile de la planche VI les caractères généraux qui distinguent la capitale carlovingienne, c'est-à-dire des traits purs et déliés. Indépendamment des nombreux rapports qui rattachent cette écriture à celle de la 1" ligne du troisième Jac-simile de la planche V, nous ferons remarquer les traits fins qui tranchent les extrémités supérieures des lettres L, let À, la forme de la panse du P qui fait saillie au-dessus de la haste, et le montant gauche de l'A, qui s'arrondit dans sa partie inférieure et affecte la même forme que le montant de l'a minuscule.
Dans le deuxième fac-simile de la même planche, les P et les À conservent les mêmes caractères; l'A du mot ponat approche beaucoup de la forme minuscule; les N offrent de grands rapports avec l'H capitale; la courbure du premier Jambage de IN, dans le mot tunc, n’est pas moins à remarquer. Tantôt le crochet supérieur du C affecte la direction horizontale comme dans le mot incenso, tantôt il s'effile à son extrémité et tend à se relever comme dans les mots recludantur, tunc et canentes.
Si l'on passe au fac-simile suivant, on verra que les rapports de l'A capital avec la forme minuscule augmentent de plus en plus, et qu'il est même impossible de les distinguer dans la seconde ligne. La courbure du premier jambage de l'N devient habituelle; le même trait n’est pas moins contourné dans la lettre M; la barre inférieure de l'E n’est plus qu'une prolongation de la haste; le crochet supérieur du C est à peine indiqué; en un mot les formes de l’écriture capitale sont altérées dans la plupart des lettres.
Cette altération est plus sensible encore dans le quatrième fac-simile de la
* Nous ne prétendons pas que dansles siècles ayons vouluconstater, c'estqu'à partir du rx siècle antérieurs, la même lettre nese rencontre jamais la ressemblance de ces deux lettres devient plus sous la forme de l'H capitale; le seul fait que nous fréquente.
même planche; mais ce qui caractérise surtout l'âge de cette écriture, c'est le mélange des lettres capitales onciales et minuscules, mélange qui doit s'accroitre dans les siècles suivants. Au xmr° siècle, il est presque toujours porté jusqu'à la confusion, comme le prouvent les deux premières lignes du second fac-simile de la planche VIT; ou bien , à défaut de cet indice, on rencontre, comme dans les deux premiers mots du quatrième fac-simile, des lettres complétement irrégulières et d'un aspect tellement bizarre, qu'il est impossible de ne pas reconnaitre qu'elles appartiennent au temps où la majuscule gothique a remplacé les dernières imitations de la capitale romaine.