A !•’ FACTIONS CHARBONNEUSE S
ARTICLE PREMIER
l’USÏULE .MALIGNE. •
La pustule maliguc est une aliection do nature inllaniinatoire et gangréneuse, déterminée par l’application, sur un point de l’économie, .1 d’un virus particulier provenant des animaux; elle constitue une ma--i ladie d’abord locale, mais qui entraîne bientôt le développement des-i phénomènes généraux les plus graves.
Historique. — Cette maladie a souvent exercé de grands ravages surii les animaux domestiques dans plusieurs contrées de la France, princi--i paiement dans la Beauce, la Brie, la Bourgogne, la Lorraine et la i Franche-Comté. Pendant la durée ou à la suite de ces épizooties, elldl a été fréquemment communiquée à l’homme; mais comme le noinbree des victimes qu’elle faisait dans l’espèce humaine était toujours très'i limité, relativement à celui des quadrupèdes qui y succombaient, ett q'ue d’une part le traitement qu’on appliquait à l’homme ne différaitil pas de celui qu’on appliquait aux animaux, il en est résulté que cette' maladie a fait exclusivement partie du domaine de la médecine vété-rinaire jusqu’à la fin du xviiF siècle. En 1765, Morand observa cette affection sur deux bouchers de l’hôtel des Invalides, et communiqua en ’ 1766 à l’Académie des sciences le résultat de ses observations. La communication de ce fait rappela à Duhamel un fait analogue qu’il avait observé en 1737. Ce fait, dont il donna également connaissance à cette société célèbre, est ainsi exposé dans les Opuscules de chirxmjie ddc Morand (1) : « Un garçon boucher tua, chez un aubergiste, à Pithiviera en Gâtinais, un bœuf surmené, et le coupa par morceaux. Ayant inii son couteau dans sa bouche pendant quelques moments de son opération, quelques heures après sa langue s’épaissit; il sentit un serrement de poitrine avec difliculté de respirer; son corps se couvrit df' pustules noirâtres, et il mourut le quatrième jour d’une gangrène géné. raie. L’aubergiste ayant été piqué au milieu de la paume de la niaii ' gauche par un os du même bœuf, au bout de quelques heures, i ' s’éleva une tumeur livide à l’endroit piqué; le bras tomba en sphacèle et il mourut au bout de sept jours. Sa femme reçut du sang de ce animal sur la partie externe de la main; elle devint enflammée,' for
(1) Ilisloiro d’une maladie 1res singulière arrivée à deux bouchers de l’hôtel royal de j Invalides. (Upusculcs de chirurgie, seconde partie, p. 236, in-/l, Paris, 17ü8). |
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PUSTULE MALIfiNE.
tpiulup, et il s’y déelara une tumeur dont elle eut peine à guérir. La servante de l’auberge, ayant passé dessous la fressure du bœuf qu’on venait de suspendre toute chaude, en re(,‘ut quelques gouttes de sang sur la joue droite; il lui survint une grande inflammation avec une enflure considérable, qui se termina par une tumeur noire. Cette fdle est guérie, mais elle est restée défigurée. Enfin M. Julien, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, ayant ouvert une de ces tumeurs, mit sa lancette, apparemment tachée de quelques gouttes de ce pus, entre sa perruque et son front: sa tête devint enflée; il s’y forma un érysipèle, et il en fut longtemps malade (1). » Les deux observations communiquées par Morand et Duhamel manquent de détails. En les lisant, on ne saurait affirmer si les tumeurs dont parlent ces auteurs étaient des pustules malignes ou des charbons; mais elles éveillèrent l’attention des chirurgiens. En 1780, cette maladie, qui chaque année reparaissait dans plusieurs localités de la Bourgogne, ayant occasionné de nouveaux désastres, l’Académie de Dijon eut l’heureuse pensée de faire de l’étude de la pustule maligne le sujet de l’un de ses prix. Les travaux de Thomassin et de Ghambon furent couronnés, et la science acquit ainsi des notions précieuses sur l’étiologie, le diagnostic et le traitement de cette affection. Toutefois ces deux auteurs, d’accord sur un grand nombre de points, étaient demeurés en dissidence sur quelques autres. Pour dissiper ces doutes, l’Académie remit au concours le même sujet, en appelant surtout l’attention des observateurs sur les points controversés. Enaux et Chaussier répondirent à cet appel. L’excellent traité qu’ils nous ont laissé sur cette maladie a été la source dans laquelle ont puisé tous les auteurs qui ont entrepris plus tard d’en faire la description. Nous devons en outre mentionner ici le mémoire de M. Bourgeois, médecin de l’hôpital d’Etampes (2). Ce travail remarquable est le fruit de l’observation judicieuse de plusieurs centaines de cas de pustule maligne. Dans ces derniers temps, la Société de médecine d’Eure-et-Loir a institué des expériences à l’effet d’étudier cette affection, laquelle a encor^ été l’objet d’un travail consciencieux dû à la plume de M. Raimbert (de Châteaudun).
Etiologie. — Un principe délétère, un virus spécial, spontanément développé dans les animaux, et mis en contact avec un point de l’appareil tégumen taire, de l’homme, en est la cause unique et constante. U importe donc de connaître : 1" quels sont les animaux chez lesquels il se développe ; 2“ quelles circonstances provoquent son développement; 3" quels phénomènes annoncent sa présence; U° quelles parties le recèlent; 5° quelles conditions sont nécessaires pour la manifestation de ses effets contagieux.
(1) Morand, loc. cil., p. 243.
(2) Mémoire sur la pustule maligne, spécialement sur celle qu’on observe dans la Iteaucc. (Archives générales de médecine, février et mars 1843).
AFFECTIONS CHAnnONNEÜSES.
1“ Los animaux chez lesquels ce principe délélèrc so montre le plus fréquemment sont; le bœuf et la vache, les chèvres et les moutons; viennent ensuite le cheval, l’Ane et le mulet; le chien et le porc en sont plus rarement atteints; les oiseaux de basse-cour plus rarement encore. Chaussier a observé la pustule maligne sur un homme qui avait préparé un lièvre, et Thomassin sur un autre individu qui avait dépouillé un loup. Ainsi il peut se montrer dans les principales espèces des mammifères et chez quelques oiseaux. M. bourgeois prétend au contraire que les animaux herbivores possèdent seuls la fâcheuse propriété de communiquer à l’homme la maladie et d’y succomber. Nous aurions désiré que l’auteur nous eiit exposé avec quelques détails les recherches auxquelles il dit s’être livré pour éclairer ce point de l’étiologie.
2“ Les circonstances qui peuvent favoriser le développement de ce virus dans les animaux que nous avons précédemment nommés sont très variées. On l’a vu naître sous l’influence d’une mauvaise nourriture, du séjour dans les lieux bas et marécageux, de l’usage habituel des eaux stagnantes et bourbeuses. Ce virus, dit Loyer, se développe surtout épidémiquement à la suite des grandes chaleurs de l’été, et lorsque l’inondation des prairies a rendu les fourrages de mauvaise qualité, rouillés, vasés, chargés d’insectes en putréfaction. Dans les herbivores, il peut être le résultat d’une alimentation exclusive aveede trèfle ou les foins nouveaux. Dans les oiseaux de basse-cour, son développement reconnaît ordinairement pour cause principale la saleté et les émana’ fions fétides des lieux qu’ils habitent pendant la nuit.
Le virus charbonneux paraît aussi pouvoir se développer chez les animaux qui, à la suite d’une course ou d’une marche forcée, ont été réduits à une fatigue excessive. Le contact de leurs dépouilles a souvent occasionné la pustule maligne. L’observation de Duhamel en présente un exemple remarquable. De ce fait nous pouvons rapprocher ceux qui sont rapportés par Chaussier et Thomassin. Le lièvre et le loup dont parlent ces auteurs avaient peut-être succombé à un état analogue à celui que présentent les bœufs surmenés. Dans ces animaux, le virus charbonneux ne produit aucun de ses effets ordinaires; il ne se développe pas de tumeur charbonneuse, soit à l’extérieur, soit dans les viscères; la mort arrive rapidement, mais elle paraît être le résultat de l’épuisement produit par une marche forcée. Le virus semble exister chez eux â l’état latent.
3° Les phénomènes par lesquels le virus manifeste son action lorsqu’il a pris naissance chez les animaux sont locaux et généraux. Les premiers consistent dans la production d’une tumeur qui est remarquable par l’extrême rapidité de son évolution, qui lui permet d’atteindre le dernier terme de son développement au bout de douze a quinze beures au plus, et par sa marche, qui offre deux périodes bien
tlistinctos : 1" une période d’inllainmation caractérisée par une douleur brrdante ; 2“ une période do mortification annoncée par des phlyctènes, une coloration d’un noir de charbon, et l’insensihilite de la partie. Les phénomènes généraux sont ceux qu’on observe dans les fièvres adynamiques ou ataxiques. Ces deux ordres de phénomènes n’apparaissent point simultanément ; tantôt l’afi'ection locale précède les accidents généraux j tantôt les symptômes généraux se montrent avant la maladie locale. D’autres fois, enfin, il n’existe point de tumeurs extérieures; celles-ci sont situées profondément dans l’épaisseur des viscères, dans le foie, la rate, le pancréas, etc. La présence du virus dans ce cas est accusée seulement par des phénomènes généraux. Ces trois états bien déférents ont été désignés par Chabert sous les noms ; le premier de charbon essentiel, le second de charbon symptomatique, et le troisième de fièvre charbonneuse. De ces trois formes, sous lesquelles se montrent les maladies charbonneuses, deux seulement ont été observées chez l’ii^mme, ce sont : \a pustule maligne et le charbon proprement dit, qui correspondent, l’un au charbon essentiel des animaux, et l’autre au charbon symptomatique.
h° Les parties qui recèlent le virus sont ; — a. Le liquide sanieux qui s’écoule des tumeurs charbonneuses. Ce liquide, inoculé à des animaux sains par MM. Barthélemy et Leuret, a reproduit une affection entièrement semblable, qui devenait rapidement mortelle lorsqu’on ne se hâtait pas de la combattre par les moyens convenables. — b. Le sang. Un très grand nombre de faits démontrent la présence du virus dans ce liquide, et ces faits sont encore confirmés par l’expérimentation directe. M. Leuret a en effet démontré que le sang tiré d’un animal mort du charbon et mis en contact avec les téguments, ou inoculé sous l’épiderme, ou injecté dans les veines, produisait dans les deux premiers cas une pustule maligne, et dans le dernier une affection charbonneuse générale. — c. Le mucus. On a vu la pustule maligne développée chez les vétérinaires^ qui avaient introduit leurs bras dans le rectum ou dans la gorge de quelques animaux pour y porter des médicaments. — d. Enfin la peau et lespo/Zs. Ces parties sont imprégnées du virus à un degré remarquable. Le simple contact d’un animal charbonneux peut produire la pustule maligne. Le danger de ce contact survit longtemps à la mort de l’animal ; et le virus est si inhérent à ces parties, que tous les procédés de l’industrie qui les modifient si profondément, tels que le lavage, le cardage des laines, le tannage des cuirs, etc., ne leur enlèvent pas cette funeste propriété. — Il devient facile de concevoir, après tous les détails dans lesquels nous venons d’entrer, pourquoi les effets du virus charbonneux se montrent de prétércnce chez les pâtres, les laboureurs, les maréchaux, qui ont des contacts si fréquents avec tes animaux qui sont le plus souvent affectés
A FKECTIONS CnAlUiONNEUSES.
de cette maladie; chez les vétérinaires, qui pansent leurs ulcères; chez les bouchers, qui les dépècent ; chez les tanneurs, les mégissiers, les ; matelassiers, que Ipur profession met dans un rapport permanent avec i leurs dépouilles. Les mêmes raisons nous expliquent encore pourquoi i la pustule maligne affecte presque constamment les parties découvertes, j et particulièrement les parties supérieures du corps, le cou et la face, i dont Tépiderme est plus délicat. On a vu cette maladie se dévelopijer | sur le dos chez un berger; les vêtements qui recouvraient cette partie | avaient été imprégnés du sang d’un mouton charbonneux qu’il avait j chargé sur ses épaules après l’avoir saigné. {
5“ Le virus charbonneux paraît être le plus contagieux de tous les virus. Il produit la pustule maligne non-seulement à la suite de son inoculation, mais par sa simple déposition sur l’épiderme qui recouvre les téguments. Cette couche inorganique ne paralyse point son action ; ,
elle semble seulement l’entraver légèrement. Les parties dont l’épiderme est plus mince sont plus souvent affectées. La face palmaire«de la main, qui en subit le plus souvent le contact, est cependant très rarement le siège de la pustule maligne. Telle tumeur qui n’a pu se développer sur la main se produira facilement sur d’autres parties moins protégées, lorsque celle-ci y aura déposé le virus étalé à sa surface. — L’inoculation ou la déposition du virus sont ordinairement immédiates; mais quelquefois aussi il est communiqué des animaux malades à l’homme par d’autres animaux qui en sont imprégnés, par ' des insectes, des mouches, des abeilles, des guêpes, etc. — Le virus > introduit dans les voies digestives peut-il être absorbé et devenir funeste ?
Les observateurs ne sont pas d’accord sur ce point qui intéresse vive- • ment la santé publique. On lit dans les observations de Morand et de Duhamel que les personnes très nombreuses qui se nourrirent avec la i viande des animaux dont le simple contact avait eu de si terribles résultats ne furent nullement indisposées. Thomassin cite un fait à peu près semblable qui se passa dans un village de la Franche-Comté, à l’occasion de la fête du lieu. Le boucher et son frère, qui avai.ent préparé la viande pour la fête, furent attaqués soudainement de la pustule maligne, et, malgré l’inquiétude générale que cet accident causa, personne n’éprouva la plus légère incommodité. Enaux et Chaussier citent des faits opposés ; mais ces faits paraissent relatifs au charbon plutôt qu’à la pustule maligne, en sorte que cette maladie ne semble pas pouvoir être introduite dans l’économie par les voies alimentaires.
De toutes les considérations qui précèdent il résulte que le virus spécifique qui produit la pustule maligne so développe spontanément dans les animaux ; qu’il est ensuite accidentellement communiqué à l’homme par inoculation ou simple contact; en un mot, que dans i l’espèce humaine cette affection dépend toujours d’une cause étrangère :
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PÜSTI’LE MALIGNE. 329
à l economie. Toutefois Bayle a élevé sur ce sujet une discussion qui Ta conduit à émettre une opinion opposée. Cet auteur pense que la pustule maligne peut aussi se développer spontanément, et il s’appuie sur les raisons suivantes : 1® Cette maladie n’avait point été observée pendant tout l’été dans le village où il a fait ses observations ; 2® presque tous les, malades qu’il a interrogés disaient être certains de n’avoir touché h aucune dépouille infectée. Mais à ces raisons on peut objecter avec Boyer : « 1® Que dans le pays où ces observations ont été recueillies, le charbon régna fréquemment sur les animaux, et que cette maladie en fit périr un grand nombre dans les villages voisins, précisément durant l’épidémie que Bayle a observée; 2® qu’il paraît par son aveu même que tous les malades n’étaient pas bien certains de n’avoir pas touché aux dépouilles de ces animaux, et que la plupart ne l’étaient point d’avoir évité le contact de quelque corps chargé du principe délétère, et de n’avoir pas été ainsi exposés à la contagion d’une manière indirecte ; 3® que chez tous, sans exception, la maladie s’est manifestée sur quelque partie du corps habituellement à découvert, et chez presque tous à la face. » Concluons donc que la pustule maligne est toujours le résultat d’une cause externe.
Symptomatologie. — Cette affection peut se développer immédiatement après le contact du virus charbonneux, ou quelques heures après. Ordinairement elle se montre du deuxième au quatrième jour. Dans quelques circonstances rares, on l’a vue paraître six, huit, quinze jours, et même plusieurs semaines après déposition, sur les téguments, du principe délétère. La rapidité variable de son début semble dépendre de plusieurs causes dont la nature ne saurait être rigoureusement déterminée : 1® Du peu d’épaisseur de l’épiderme, ou de son absence sur les parties ulcérées; dans ce dernier cas la tumeur apparaît très promptement; 2® du degré de concentration du virus, dont la puissance sera d’autant plus grande qu’il sera moins mélangé avec d’autres liquides capables à la fois de l’affaiblir et de l’altérer; 3® de la quantité, à laquelle l’énergie de ses effets est directement subordonnée. Nous diviserons la marche de la pustule maligne, avec Enaux et Chaussier, en quatre périodes.
Première période. — Une petite tache semblable à une piqûre de puce accompagnée d’une vive démangeaison occupe le point qui a subi le contact du virus. Une très petite quantité de sérosité sécrétée audessous de l’épiderme soulève cette membrane et donne naissance à une phlyctène qui présente le volume d’un grain de millet. Le prurit dont elle est le siège porte le malade à exercer sur cette partie quelques frottements ; la vésicule se rompt; la sérosité qu’elle contenait s’écoule, et la démangeaison cesse.
M. Bourgeois a dans quelques cas observé au début et à la place de
AFFECTIONS CHARBONNEUSES, la potito taclip quo nous signalions tout à l’houro uno pptito papulo brune ou rose senililablc h colle qui précède la pustule vaccinale ; elle paraît être due à un gonlleiuent circonscrit des couches superficielles de la peau.
Deuxième période. — Sous la vésicule qui a été décliirée, dans le tissu même de la peau, se manifeste une petite plaque indurée de forme circulaire, tubercule lenticulaire (Ghaussier), d’abord reconnaissable au toucher seulement, mais qui ne tarde pas à devenir sensible à la vue. Elle est inégale à sa surface, surmontée de saillies mamelonnées, qui lui donnent un aspect grenu, et présente une couleur cendrée qui devient bientôt grisâtre, et ensuite noire. La démangeaison recommence et se montre plus vive. La peau rougit et s’engorge autour du tubercule lenticulaire ; et comme la surface des parties engorgées est plus élevée que celle du tubercule, celui-ci paraît déprimé. Autour du noyau central primitif, on voit se développer un cercle de vésicules de la grosseur d’un grain de millet, contenant de la sérosité transparente. C’est â cette espèce de couronne que Ghaussier et tous les auteurs qui lui ont succédé donnent le nom &’aréole. Pendant que cette aréole se développe, le tubercule qu’elle circonscrit passe au noir, et constitue alors une véritable eschare. Le membre se couvre de lignes d’un rouge pâle qui suivent le trajet des vaisseaux lymphatiques (Bourgeois).
Troisième période. — La tuméfaction se propage au loin et devient très considérable. Si la pustule occupe la main, elle s’étend jusqu’au bras et à l’aisselle. Si elle siège à la face, elle gagne le cou et la partie supérieure du tronc. Au tronc, elle envahit à la fois le thorax et l’abdomen. Ce gonfiement ne peut être comparé ni à celui de l’inflammation ni à celui de l’œdème ; il présente une dureté très considérable. M. Bourgeois n’a jamais observé la tuméfaction emphysémateuse. Pendant que ce vaste engorgement se développe, le tubercule central de la pustule maligne, ou plutôt l’eschare, s’étend circulairement par un procédé bien observé et bien décrit par Thomassin. Elle envahit d’abord le tissu cellulaire sous-cutané et ensuite la peau correspondante. Elle grandit ainsi du centre à la circonférence, en repoussant autour d’elle l’aréole vésiculeuse qui la précède constamment dans sa marche envahissante. Dans cette période le prurit cesse d’exister; il est remplacé par un sentiment d’étranglement, de pesanteur, et enfin par l’insensibilité des parties mortifiées.
Quatrième période . — Elle est essentiellement caractérisée par l’apparition des phénomènes généraux. Le malade est pâle, atfaissé; son pouls est petit, inégal, vif sans être dur; la peau et la langue sont sèches, la soif très 'vive, les urines brunes et sédimenteuses. Il survient des angoisses, des syncopes, et quelquefois du délire. Ges derniers phénomènes sont les avant-coureurs d’une mort presque certaine. On voit '
alors l’eschare faire des progrès et le gonflement devenir énorme. — Dans les cas très rares où la guérison a lieu, rengorgemcnt et la mortification demeurent stationnaires : le malade, quoique très affaibli, peut se mouvoir, et conserve rintégrité de son intelligence ; le pouls est moins irrégulier, la respiration moins anxieuse. Une réaction salutaire est annoncée par une aréole franchement inllammatoire, qui circonscrit Teschare. Celle-ci se détache, et laisse à sa place une solution de continuité recouverte par une membrane granuleuse, qui sécrète un pus de bonne nature. Cette réaction est précédée par le retour d’une douce chaleur, et quelquefois d’une moiteur générale, qui rend la maladie à son caractère primitif, c’est-à-dire que celle-ci redevient simplement locale.
Ces quatre périodes sont donc ainsi caractérisées : — Pour la première, démangeaison, formation de la vésicule, rupture de celle-ci, et cessation du prurit ; elle dure de vingt-quatre à trente-six heures, — Pour la deuxième, formation du tubercule lenticulaire, développement de Varéole, mortification du noyau central, et retour du prurit; sa durée varie de quelques heures à plusieurs jours. — Pour la troisième, engorgement énorme qui se propage au loin, double extension de l’eschare et de l’aréole vésiculaire, sentiment de pesanteur ; sa durée est de quatre à cinq jours. — Pour la quatrième, apparition des phénomènes généraux et augmentation des phénomènes locaux si la terminaison doit être funeste; diminution de ces deux ordres de phénomènes si la guérison doit avoir lieu. La durée de cette dernière période est de vingt-quatre ou quarante -huit heures dans le premier cas; dans le second, elle peut être de plusieurs mois.
Ces diverses périodes ne présentent pas constamment la durée que nous venons de leur assigner. Ordinairement la première échappe au malade et au chirurgien, et c’est à la fin de la seconde seulement que le malade se présente pour réclamer les secours de l’art. Quelquefois toutes ces périodes se succèdent avec une telle rapidité, que les phénomènes généraux suivent de très près le début de la pustule. Ceux-ci cependant sont toujours consécutifs. — La plupart des auteurs les attribuent à l’absorption du virus qui, une fois introduit dans le torrent de la circulation, porte le trouble dans toute l’économie. Cette explication si naturelle a été repoussée cependant par Thomassin, qui attribue tous les désordres constitutionnels à la réaction sympathique provoquée par l’affection locale. Mais ces phénomènes se montrent à une époque où l’affection locale ne présente aucune de ces complications qui peuvent quelquefois expliquer une perturbation générale. La suppuration qui suit la chute des eschares, et qui modifie si puissamment l’économie, lorsqu’elle est considérable et prolongée, n’existe pas encore. On obsei-ve de l’inflammation, il est vrai, mais elle est très circonscrite et
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toujours peu intense. Cette explication serait donc, d’une part, au moins insuHisante; de l’autre, elle est opposée à tout ce que nous connaissons sur l’histoire des virus, dont l’action est essentiellement constitutionnelle. Le virus charbonneux agit sans doute de la même manière, et l’apparition des phénomènes généraux semble révéler véritablement le moment de son introduction dans l’économie.
Anatomie pathologique. — Les altérations pathologiques que l’on rencontre dans la pustule maligne n’ont été bien étudiées que dans ces derniers temps; cependant tous les chirurgiens avaient déjà remarqué que les organes se décomposent avec une très grande rapidité.
Les désordres sont locaux et généraux; les premiers comprennent l’anatomie de la pustule, les seconds les altérations que l’on observe dans tous les organes.
L’eschare est livide ou tout à fait noire, dure, sèche, d’une épaisseur de 1 à 2 millimètres, plus considérable au centre qu’à la circonférence. Examinée au microscope, elle présente une substance demi-opaque parcourue par des filets sanguins et des filets nerveux. Dans le liquide de la préparation, on trouve deux espèces de granulations, les unes constituées par des globules sanguins altérés, les autres par des globules de graisse; ces globules se retrouvent dans la sérosité des vésicules. Au-dessous de l’eschare et de l’aréole vésiculaire, on trouve le tissu cellulaire plus ou moins vascularisé, tantôt très dense et gorgé d’un sang épais, d’autres fois moins dense et infiltré de sérosité sanguinolente et même simplement séreuse. Ce dernier état se rencontre surtout à une certaine distance de la pustule'.
Les vaisseaux sont gorgés d’un sang épais et fluide, les cavités du cœur contiennent un peu de sang noir non coagulé; ce sang, étudié chez les animaux, a montré une très notable diminution dans la quantité de fibrine et une augmentation de la matière colorante. Le péricarde renferme souvent un peu de sérosité citrine; le tissu cellulaire qui l’environne est infiltré tantôt de gaz, tantôt de sérosité.
Les plèvres contiennent une quantité variable de sérosité plus ou ' moins colorée; les poumons sont fortement congestionnés, surtout à la partie postérieure; leur tissu est d’un rouge noirâtre; les bronches contiennent quelquefois un peu de liquide écumeux, parfois même sanguinolent.
Le péritoine renferme ordinairement un liquide jaunâtre, clair ou i trouble; l’épiploon et le mésentère sont gorgés de sang, quelquefois infiltrés de gaz et de sérosité gélatiniforme.
Le tube digestif présente depuis l’œsophage jusqu’au cæcum une teinte violacée occupant surtout les parties les plus déclives. A la surface interne de l’estomac, on trouve une infiltration séreuse sous forme de mamelons demi-transparents et parsemés de taches jaunâtres; il | |
PrSTULE :\IAL1GNK.
est assez tVéquent de rencontrer de petites taches noirâtres déterminées par des épanchements sanguins. Ces mêmes taches se trouvent dans l’intestin grêle, ordinairement sur le bord libre des valvules conniventes. Ces altérations sont beaucoup plus graves dans le gros intestin. Quant aux pustules malignes signalées dans le côlon par Viricel (de Lyon), dans l’estomac par M. Verneuil, elles constituent des lésions extrêmement rares. 11 est permis de supposer que des plaques gangréneuses ont pu en imposer à ces observateurs.
Diagnostic. — Lorsque la pustule maligne a atteint son complet développement, ses caractères sont assez remarquables pour rendre son diagnostic facile; mais à son début, c’est-à-dire dans la première période et au commencement de la seconde, elle peut être et a été quelquefois confondue avec d’autres affections, avec la piqûre d’un insecte, le furoncle, l’érysipèle phlycténoïde, la fluxion dentaire et surtout avec le charbon.
La pustule maligne, à son apparition, simule si bien une piqûre d’insecte, qu’elle est communément désignée dans la Bourgogne sous le nom de puce maligne, dénomination conservée par Chaussier, qui l’a considérée comme la définition la plus heureuse qu’on puisse donner de cette maladie dans son principe. La piqûre d’une abeille, d’un cousin, etc., détermine une démangeaison vive, une coloration rosée circonscrite, quelquefois une phlyctène, ou un très petit tubercule cutané; mais la coloration est uniforme et vive. Le bouton, lorsqu’il existe, n’est point livide; l’aréole vésiculaire manque. On peut retrouver dans la petite plaie l’aiguillon que l’animal n’a pu en retirer, et si cet aiguillon n’existe pas, le prurit, après avoir été très vif d’abord, a diminué et disparu promptement.
Le furoncle est conique et non lenticulaire: il est rouge et non livide. La douleur dont il est le siège est lancinante et non prurigineuse. L’anthrax ou le furoncle volumineux se rapproche davantage de la pustule maligne par sa forme hémisphérique, sa coloration violacée au centre, ses phlyctènes; mais il offre un volume considérable, et lorsque la pustule maligne présente un volume analogue, elle est complètement développée, et ses caractères sont alors si tranchés, que la confusion n’est plus possible. En effet, du côté de l’anthrax, nous trouvons : une douleur lancinante, au sommet de la tumeur des phlyctènes, et, sous ces phlyctènes, des perforations qui livrent passage à une matière pseudo-membraneuse; autour de la base, une rougeur foncée. Du côté de la pustule, une démangeaison vive ou de la stupeur; au centre, une petite tumeur lenticulaire livide ou noire; à la circonférence, une aréole vésiculeuse qui la laisse dans un état de dépression apparente; sur un plan plus excentrique, un gonilement énorme qui s’étend à de grandes distances. Il est à remarquer i[uc la pustule maligne ne pré-
AFFECTIONS CIlAniJONNEUSES, sente aucune tnice de suppuration; si donc, en faisant une ponction avec la lancette, on trouve de la matière purulente, on peut être certain que l’on n’a pas affaire à une pustule maligne.
L’érysipèle avec phlyctèncs se rapproche aussi par quelques-uns de ses caractères de la pustule maligne; mais il occupe une large surface. Les phlyctèncs sont disséminées irrégulièrement et non disposées cir-^ culairemcnt autour d’un noyau central. Enfin cet érysipèle ne présente ni eschare centrale, ni un engorgement considérable.
Le cliarbon offre beaucoup plus d’analogie avec la pustule maligne que les maladies que nous avons précédemment citées ; mais comme cette variété d’affection charbonneuse ne nous est point encore connue, nous ne pouvons en exposer convenablement les caractères différentiels. Ce parallèle sera mieux placé dans l’histoire du charbon.
Pronostic. — La pustule maligne est une affection grave. .\bandonnée à elle-même, elle devient souvent mortelle; elle l’est encore souvent, lorsque les secours de l’art sont administrés après le développement des phénomènes généraux. Celle qui attaque la face ou le cou est surtout à redouter à cause des désordres qu’elle produit sur des parties à la fois importantes et exposées aux regards; en outre, au cou, l’engorgement peut devenir assez considérable pour déterminer la compression des veines jugulaires et de la trachée-artère, d’ou résulte un double danger d’asphyxie. Les craintes que doit inspirer cette affection sont aussi proportionnelles au nombre des tumeurs. La pustule maligne, en effet, quoique ordinairement solitaire, se montre quelquefois sur plusieurs points d’une même région dont toutes les parties ont été également mises en contact avec le virus charbonneux, tels, par exemple, que la main et l’avant-bras plongés dans la gorge d’un animal. On a vu naître dans une région aussi circonscrite jusqu’à quatre et cinq pustules. Les individus d’un tempérament lymphatique, ceux qui sont faibles, épuisés par des maladies antécédentes, sont jilus accessibles aux phénomènes généraux, et par conséquent succombent plus souvent que les hommes d’un tempérament bilieux ou sanguin, chez lesquels la réaction générale, plus puissante, développe plus facilement l’inflammation éliminatoire. Chez les femmes enceintes, elle a pu dans quelques circonstances occasionner l’avortement, et causer des hémorrhagies utérines foudroyantes par suite de l’état d’adynamie qu’elle entraîne, et qui se communique à l’utérus. Chaussier et Chambon en ont rapporté plusieurs exemples. Enfin elle est d’autant plus alarmante que sa marche est plus rapide ; elle paraît aussi plus funeste pendant les grandes chaleurs de l’été.
La pustule maligne, avons-nous dit, guérit quelquefois spontanément. Ce fait est démontré par l’observation clinique et par les guérisons que l’on obtient par l’application de topiques à peu près insigni-
liants. iAlais est-il possible, d’apvès l’examen d’une pustule maligne dans sa période de développement, de prévoir une terminaison lioui-eiise? Cela nous paraît impossible, et ce n’est que lorsqu’il se lorme autour de la pustule un cercle franchement inflammatoire, lorsqu’on un mot la suppuration s’établit sur les limites de la partie mortifiée, qu’il est permis de porter un pronostic favorable.
Traitement. — Il est préservatif et curatif. Le premier acquiert une haute importance lorsque le eharbon règne sous la forme épizootique. Les personnes appelées à donner des soins aux animaux infectés, les vétérinaires surtout, que leur profession met dans un eontact immédiat avec le foyer principal du virus qu’ils extirpent ou cautérisent, doivent recouvrir d’une couche d’huile les parties exposées au contaet, les laver ensuite avec de l’eau de savon, une lessive de eendres, et mieux encore avec le chlorure de soude; car on a démontré par des expériences directes le pouvoir qu’a ce liquide de faire perdre au virus charbonneux sa propriété septique. Ainsi une portion de tumeur charbonneuse, placée dans le tissu cellulaire sous-cutané d’un mouton, fit naître une tumeur semblable. Une autre portion du même poids, laissée six minutes dans le chlorure de soude et plaeée de même, n’a plus causé qu’un phlegmon ordinaire (Ducreux, Thèses de Paris, 1838, n° 128). — Les détails dans lesquels nous sommes entré sur l’étiologie de cette affection nous montrent le soin extrême qu’il convient d’apporter dans la destruction complète de toutes les dépouilles d’un animal qui recèle le virus charbonneux et de tous les objets qui ont subi son eontact. Sa peau sera divisée et mise en pièces, afin 'qu’elle ne devienne pas un objet de convoitise pour la cupidité. La paille sur laquelle il couehait sera brûlée, ainsi que tous les vêtements dont les pâtres, les laboureurs, les équarrisseurs, etc., étaient revêtus au moment où ils l’ont approché.
1 L’animal sera promptement enterré et à une profondeur eonvenable,
I pour ne point laisser aux insectes la possibilité de transporter ailleurs le principe virulent.
Le traitement curatif est local et générai. La pustule maligne étant ^ une affection primitivement locale, et ne devenant une maladie générale ' que lorsqu’elle touche à la dernière période de son développement, les moyens locaux constituent essentiellement son traitement, et même ils suffisent seuls pour amener une guérison radicale, aussi longtemps que les phénomènes généraux ne se sont pas montrés. Ils ont pour but, soit de faire disparaître le prineipe virulent, soit de le détruire, afin de prévenir son introduction dans l’économie, ou du moins afin de neutraliser son influence. Ces moyens consistent dans l’extirpation et la cautérisation isolément ou simultanément employées.
A. Vextirpation a été conseillée par un petit nombre d’auteurs. Pour Ma pratiquer, on incise crucialeinciit lu tumeur, et ensuite on excise 'i
A K FÜGÏl ÜNS C J 1 A K BONiN’KUSKS .
chacun des quatre lambeaux. L'incision doit Être assez profonde, et l'excision assez considérable pour emporter la totalité de la tumeur, et dépasser un peu ses limites. Cette opération est ordinairement efticace, lorsqu'elle est pratiquée convenablement, et pendant les deux pre- , mières périodes de la maladie; mais elle est très douloureuse, et il est | souvent diflicile de reconnaître le point précis où s'arrête l'altération I locale. Alors meme qu’on a cru porter l’instrument au delà des limites • de la tumeur, il est arrivé quelquefois qu’on est resté en deçà sur un ou plusieurs points, et qu’on a ainsi exposé le malade à tous les dangers • d’un traitement incomplet. En outre, l’extirpation, même lorsqu’elle est complète, ne met pas le malade toujours à l’abri d’une récidive. On a vu la pustule maligne se reproduire à la suite de trois extirpations ■ successives pratiquées selon toutes les règles de l’art, et parvenir au t dernier terme de son développement avec autant de rapidité que si cette opération eût été sans influence sur sa marche. Ce moyen, , considéré comme une méthode de traitement exclusive, ne saurait !i donc être adopté ; mais, combiné avec la cautérisation, il a été souvent ; utile.
B. La cautérisation est le moyen le plus usité. On la pratique ordi- -i nairement avec le fer rouge, qui doit être porté sur les parties altérées ' avec énergie et à plusieurs reprises, jusqu’à ce que la mortification ait : atteint la base sur laquelle repose la pustule maligne. Pour la rendre. plus sûre, quelques auteurs conseillent d’inciser préalablement lai tumeur en croix. Ce précepte mérite d’être suivi lorsque celle-ci est : très volumineuse, et qu’il convient de modifier la vitalité compromiseï des tissus sur une surface un peu étendue. On peut, en outre, excisern une partie de ces tissus. Cette extirpation partielle facilite l’action du i fer rouge et assure le succès de la cautérisation; mais lorsque la pus-tule maligne offre de petites dimensions, l’incision et surtout l’excision: nous paraissent tout à fait inutiles. Ces moyens auxiliaires de la cauté- i risation. ne doivent être mis en usage que lorsque la tumeur est parvenue à un volume un peu considérable, c’est-à-dire dans la troisième, et la quatrième période. — Si le malade témoigne une répugnance invincible pour l’emploi du fer rouge, on aura recours aux caustiques minéraux. Parmi ces derniers, on préférera ceux qui, à égalité de puissance, jouissent de la propriété de désorganiser les tissus dans les limites précises de leur application. Au premier rang, nous placeronsla poudre de Vienne ; au second, la pâte caustique au chlorure de zinc, qui présente un mode d’action analogue. Le chlorure d’antimoine estsûr et rapide dans son action ; mais celle-ci est diffuse. Il en est de môme de l’azotate acide de mercure et des acides azotique et sulfurique, qui en outre agissent avec moins d’intensité. Lorsqu’on emploie les caustiques, il est on général prudent, pour donner à leur action
toute l’etlicacité qu'on est en droit d’en attendre, d’inciser la tumeur, et même d’en exciser une partie.
Le mode de cautérisation varie dans chaque période. Si le chirurgien est appelé au déhut de la maladie, il perce la petite vésicule, éponge avec un hourdonnet de charpie la sérosité qui s’en écoule, et applique sur la peau, dans le point correspondant, l’extrémité d’un cautère chauHe à blanc, ou bien une couche de caustique de Vienne épaisse de 3 millimètres environ, ou bien enfin une boulette de charpie d’un très petit volume imbibée de chlorure d’antimoine, qu’il maintient à l’aide de bandelettes agglutinatives. Le lendeinain, une eschare noire existe dans ce point. Si la douleur a disparu, si l’inllammation est modérée, et si la tuméfaction n’a fait aucun progrès, on juge que la cautérisation a été etlicace. — Lorsque l’engorgement a augmenté, que la douleur prurigineuse continue, que l’aréole commence è se former, il est manifeste que la cautérisation a été insuffisante, et que la maladie a atteint sa seconde période. A ce degré l’eschare existe, mais elle est très peu considérable. Les mêmes moyens sont encore applicables. Le fer rouge sera employé de préférence pour réitérer la cautérisation, afin de porter la mortification à une profondeur convenable. Cette mortification doit être assez étendue en surface pour envahir l’aréole vésiculeuse.
Dans la troisième période, l’eschare est étendue; elle s’approprie le tissu cellulaire en s’irradiant sous les téguments qui voilent sa partie périphérique. Les tissus voisins ne sont pas encore frappés de mort, mais ils sont menacés dans leur vitalité. C’est ici surtout qu’il importe d’agir avec promptitude et énergie, si l’on veut conjurer les accidents généraux qui ne tarderont pas à se montrer. En conséquence, on se hâte d’inciser crucialement, ou en étoile, ou circulairement, la tumeur, et d’enlever tout ce qui est mortifié. On éponge ensuite la plaie avec un bourdonnet de charpie, et on la cautérise avec le fer rouge, ou bien on la recouvre avec les caustiques précédemment indiqués, avec la précaution de détruire dans sa totalité l’aréole vésiculeuse sous laquelle l’eschare s’est étendue. En agissant ainsi, on anéantit dans son action le virus charbonneux, et dans leur organisation les parties qui le recèlent. On provoque une réaction franchement inflammatoire, en sacrifiant ce qui n’aurait pas tardé à périr, et en excisant ce qui était trop altéré pour devenir spontanément le siège de cette réaction salutaire.
Dans la quatrième période, les mêmes moyens seront employés avec la même énergie. Alors surtout, le cautère actuel devient presque indispensable à cause de la grande quantité de liquide dont la tumeur est abreuvée. Chez un homme (jui portait au devant de la partie inférieure du sterno niasloïdien droit une pustule maligne dont l’eschare axait atteint les dimensions de la paume de la main, et chez lequel les
NÉLATON. — PATIl. Clllll., T. I. 22
338 AFFECTIONS CHAKBONNEUSES.
symptômes généraux, développés depuis Irenle-six heures, avaient
amené un état d’adynamie si complet, qu’il semblait voisin de la mort,
M. Denonvilliers corna la tumeur par une incision circulaire, pratiqua i ensuite trois incisions de 1 décimètre de longueur sur la partie antérieure du thorax, cautérisa amplement toutes ces plaies, et promena n ensuite le cautère sur les téguments du cou et de la poitrine, de manière j à y produire une brûlure du deuxième et du troisième degré. Cette | conduite fut couronnée du succès le plus complet.
M. Bourgeois rejette la cautérisation avec le fer rouge ; il dit avoir | trouvé ce moyen fort infidèle ; il donne la préférence à la potasse caus- i tique, qu’il promène circulairement à la surface de l’eschare. Au bout i de quelques instants, dit l’auteur, l’avidité de la pierre à cautère pour l’humidité fait que la portion de celle-ci qui est en contact avec la partie malade la dissout et pénètre les chairs, qui se délayent et forment un détritus qui s’amasse sur les bords de la petite excavation que l’on creuse ainsi. Après une ou deux minutes on a généralement atteint les parties les plus profondes de la tumeur, ce qui se reconnaît à un léger écoulement sanguin. La plaie ainsi obtenue est profonde de û ou 5 millimètres, de forme conique, et comprend ce que j’appelle la tumeur charbonneuse. Un fragment de potasse caustique est déposé au fond de l’excavation, quand on craint de ne pas avoir atteint les limites du mal. Le lendemain de l’opération, l’eschare a envahi circulairement 2 ou 3 millimètres de parties molles non détruites primitivement. Dans les cas où le gonflement était très prononcé, et où déjà les symptômes généraux avaient apparu, on trouve presque toujours alors que les parties mortes sont séparées des téguments sains par un bourrelet cir- i culaire, continu, grisâtre, ridé, large de 1 ou 2 millimètres, peu saillant. On ne devra pas s’etlrayer de l’apparition de ce bourrelet, et i continuer l’usage des résolutifs. Si des vésicules se sont montrées de nouveau dans le voisinage de l’eschare, on les détruit en promenant les caustiques à leur surface. L’auteur attribue à cette pratique les avantages suivants : 1° on a la certitude de détruire le mal, et rien que le mal ; T la potasse est facile à manier ; elle se dissout vite, pénètre promptement les chairs, et forme avec elles un détritus mou, qui jiermet aisément de sonder la profondeur du mal, d’un autre côté, lorsqu’on abandonne le caustique sous un morceau de sparadrap, il peut se déplacer, désorganiser les tissus sains, en laissant intacts ceux qu’il est important de détruire.
Le docteur Scbwan conseille d’appliquef sur les parties malades, sans i scarification préalable, le décoctuin d’écorce de chêne d’IIahnemann. Sous l’inlluence de ce médicament, une inllammation éliminatoire I s’établit autour de l’eschare; celle-ci tombe, et la plaie se cicatrise sans : I le secours d’un traitement général. Gel auteur a mis cette médication i-ît
en usage sur vingt-deux malades, et en a retiré d’heureux résultats.
En 1853 un praticien de l’arrondissement de Perpignan, M. Pomayrol, annonçait dans les Annales cliniques de Montpellier qu’il guérissait la pustule maligne par l’application de feuilles ou d’écorce do noyer fraîche. M. HaphaOl (de Proviiw) institua cette médication dans un cas i| de pustule maligne où il était impossible, à cause du siège et de l’éten- ' due du mal, de pratiquer la cautérisation (1). Le malade guérit. Encouragé par ce succès, le môme moyen fut conseillé dans deux cas où les 3, symptômes ne pouvaient laisser de doute sur la nature de la maladie;
1 le succès ne s’est pas démenti. Voici ce qui se passe sous l’influence de ce topique : l’œdème disparaît très rapidement, les téguments recouverts par les pustules laissent suinter une grande quantité de sérosité, bient tôt la pustule s’affaisse, et la maladie se trouve réduite à une plaque I gangréneuse qui s’élimine par l’inflammation des tissus qui la cir- ► conscrivent. Les feuilles fraîches du noyer doivent être appliquées •' sur les téguments en couche épaisse et renouvelées toutes les trois 1; heures.
Nous ne pouvons nous dissimuler ce qu’il y a de singulier dans une ! telle médication, dirigée contre une affection excessivement grave, et qui nécessite un traitement extrêmement énergique, nous allions dire • barbare. Chercherons-nous à expliquer le mode d’action de ces feuilles,
; ce problème nous paraît complètement insoluble dans l’état actuel des V choses, contentons-nous pour 1e moment d’enregistrer les succès et ne voyons là autre chose qu’une série heureuse de faits. Nous l’avons dit, i; le gonflement qui entoure la pustule disparaît rapidement; nous savons I bien que dans une affection aussi grave tous les moments sont précieux, mais il reste fort souvent assez de temps pour tenter la guérison par le moyen que nous venons d’indiquer. D’ailleurs ne sait-on pas que ; le praticien dans la campagne n’a pas toujours sous la main ce qui lui . est nécessaire pour faire la cautérisation; ailleurs il manque d’aide, le J malade est indocile, l’application du cautère est impossible. Nous avons en notre possession une observation de ce genre et des plus intéressantes, j 11 est question d’un jeune enfant atteint d’une pustule maligne au visage: le médecin ne put faire la cautérisation qu’il avait jugée indispensable; il fit appliquer des feuilles de noyer et remit sop opération au soir. Le petit malade lui fut représenté le soir : tout avait disparu, il ne restait plus que la petite plaque gangréneuse, qui s’élimina.
Est-ce à dire que nous considérons la feuille de noyer comme le spécifique contre la pustule maligne, loin de là; mais au début de la maladie ces applications peuvent donner des résultats avantageux, et l’on évi- I tera ainsi des cautérisations dont il est facile d’énumérer les inconvé-
(1) BuHelin do l’Académie de médecino, t. XXIIj p. 1259.
3^0 AFFECTIONS ClIAUDONNEUSES.
nicnts ; puis, si la maladie marchait malgré le tojiique, on aurait recours .j à des moyens plus énergiques. Pcut-èlre serait-il permis de repousser ;i complètement celte médication si la cautérisation était iid'aillible , mais i) malheureusement il existe bon nombre de faits dans lesquels la cauté- |j risation la plus énergique n’a pas produit le résultat qu’on avait lieu j
d’en attendre.
Ajoutons que le dernier mot n’est pas dit sur cette question, et que de nouveaux faits viendront sans doute bientôt fixer les praticiens sur un point si important.
Quelques auteurs, observant dans la pustule maligne des phénomènes inflammatoires, ont pensé que les antiphlogistiques pouvaient être utiles. M. Régnier les conseille. Mais M. Scbwann a été plus loin ; il croit que les sangsues, appliquées autour de la tumeur, sufiisent seules pour assurer au malade une guérison radicale. Nous pensons qu’un semblable . traitement serait le plus souvent fâcheux. Il pourrait devenir fatal, soit i par la débilitation même qu’il cause, soit par la sécurité qu’il inspire, ■ et qui ferait négliger l’emploi des moyens plus convenables. Un virus i est dép'^sé dans la tumeur. Des sangsues placées à quelque distance l’entraîneront-elles? Les sangsues empêchent-elles les ulcères syphilitiques, morveux, les boutons de la variole, de se développer? Comme i moyen exclusif, les sangsues doivent être proscrites; comme moyen accessoire et exceptionnel, leur efficacité nous paraît encore douteuse.
Le traitement général ne devient véritablement utile que lorsqu’il existe des symptômes constitutionnels. On a conseillé alors de mettre i en usage : 1“ les antiphlogistiques, 2“ les émétiques, 3“ les purgatifs, ,
enfin les corroborants. Toutes ces médications ont été employées soit i seules, soit combinées entre elles. En considérant que l’une des formes j de cette maladie est l’adynamie, et que les sujets lymphatiques, faibles, . 1 épuisés, sont ceux chez lesquels l’adynamie est le plus fréquente et le ; plus prononcée, nous pensons que la saignée, loin d’être utile, doit con- ■ tribuer à débiliter le malade, et à rendre impossible chez lui cette réaction salutaire qui pose des limites aux progrès de l’eschare, et ramène ; l’affection à sa simplicité primitive. Si dans quelques circonstances rares* on croit devoir y recourir, il importe donc d’apporter dans son emploi une grande modération.
Les émétiques, recommandés par Thomassin, ne sont utiles que:; lorsqu’il existe des nausées, un état muqueux de la langue, ou un ‘ embarras gastrique; les purgatifs ne conviennent que dans des cir-' i constances analogues, ou lorsqu’il existe de la constipation. Bayle les employait constamment ; mais Thomassin et Chaussier s’accordent à les rejeter.
On préférera donc les corroborants et les stimulants, tels que le quin- I quina en substance, seul ou uni au camphre; un vin généreux, des |w
PÜSTL'LE MALIGNE.
aliments do bonne nature, pris en quantité modérée, complètent le traitement.
Œdème malin ou charbonneux des paupières.
Dans le mémoire que nous avons souvent cité dans le cours de cet article, M. Bourgeois décrit une maladie qui n’avait pas encore été signalée jusqu’à ce jour; l’auteur lui donne le nom œdème malin drs paupières, Cette affection charbonneuse est constituée par un gonflement des paupières, qui sont pâles d’abord, bleuâtres, demi-transparentes, et rarement rosées. Il n’existe aucune douleur locale ; à peine le malade ressent-il une légère démangeaison; au bout de deux ou trois jours, des vésicules se développent sur ces voiles membraneux, puis des eschares, puis enfin tout l’appareil symptomatique, tant interne qu’externe, de la pustule maligne la plus franche.
Le diagnostic de cette affection est difficile au début; l’œdème palpébral, qui se manifeste sous l’influence d’une cause quelconque, peut être pris pour l’œdème charbonneux, et vice versa. Dans ces cas, l’absence de douleur, la couleur des téguments, tout est commun; ce n’est que trente-six ou quarante huit heures après l’apparition du mal, quand se montrent les vésicules et les eschares, que l’on peut être fixé sur sa nature; on ne peut auparavant qu’émettre des doutes fondés sur les habitudes et la profession du malade.
L’absence de pustule dans l’œdème charbonneux des paupières rend le traitement local très embarrassant; les fomentations astringentes et stimulantes sont indiquées au début. Quand apparaissent les eschares, on doit les cautériser. L’auteur à qui nous empruntons les détails précédents a réussi complètement en promenant sur les paupières, dont le gonflement ne datait que de la veille, un crayon d’azotate d’argent fondu imbibé d’eau. Dès le lendemain une rougeur, indice d’une réaction salutaire, se montra sur les parties tuméfiées, les téguments ne se mortifièrent pas, et la guérison fut prompte et sans difformités. Cette conduite serait à imiter, dans les cas où quelque circonstance pourrait faire soupçonner, dès son début, qu’un œdème palpébral présentera le caractère charbonneux. Mais malheureusement la cautérisation n’est pas toujours suivie de succès, et les malades succombent malgré la destruction complète, en apparence du moins, de toute la partie affectée. Aussi n’hésitons-nous pas à le dire, l’œdème malin des paupières est une des formes les plus graves de l’aflèction charbonneuse, à cause de la difficulté d’enrayer les accidents, des mutilations qui en résultent, puisque après la guérison les paupières sont plus ou moins complètement détruites; il accuse enfin des accidents que provoque la cautérisation elle-même.
affections charbonneuses.
I/application des feuillçs de noyer sur les paupières œdématiées a été suivie de succès entre les mains de M. Uapliaël (1).
ARTICLE il.