DU CHARBON
Le charbon est une tumeur de nature gangréneuse, qui se développe spontanément ou par contagion, et coïncide avec des phénomènes généraux alarmants qui la précèdent ou l’accompagnent.
Étiologie. — Le charbon spontané, c’est-à-dire dont la cause se trouve dans un état général de l’économie, est une affection extrêmement rare, môme dans les pays où elle se montre de préférence. A Paris et dans ses environs il est presque inconnu. Les grandes chaleurs de l’été paraissent favorables cà son développement. En France, il a été observé sous les latitudes méridionales, et particulièrement dans le Languedoc. Fournier, qui fut témoin de ses ravages à Montpellier, en 172à, nous apprend que, pendant la durée de cette épidémie charbonneuse, le vent, tourné au sud, était si brûlant, que l’air que l’on respirait à dix heures du matin semblait sortir d’une fournaise ardente. Le voisinage des lieux marécageux, l’usage habituel des eaux stagnantes, une alimentation de mauvaise nature, la malpropreté, sont les circonstances au milieu desquelles sont ordinairement placés les individus affectés du charbon. Que ces conditions hygiéniques, déjà si défavorables, soient subitement exagérées par une grande élévation de température, qui dessèche les marais et occasionne des exhalaisons méphitiques, tarit les sources et nécessite l’usage des eaux vaseuses, qui affaiblit l’économie au moment où elle aurait besoin de toutes ses forces pour ré^ster à tant d’influences délétères, et l’on comprendra comment cette affection se montre de préférence dans les pays méridionaux, durant les grandes chaleurs et sur les constitutions appauvries. Cependant combien d’individus présentent les mêmes conditions et sont soumis aux mêmes influences, qui n’en sont pas atteints! Un état particulier de l’organisme, une prédisposition inconnue semble donc être la condition première de son développement dans l’homme et les animaux.
Ce charbon spontané affecte indifféremment toutes les parties de la surface du corps, excepté cependant la paume des mains et la plante des pieds.
Lorsque le charbon est communiqué à l’homme par les animaux, la contagion s’opère au milieu des mômes circonstances qui président à
(1) Bulletin de l'Académie de médecine, loc. cil.
DU UIIAETiON.
la transmission de la pustule maligne : 1“ A la suite du contact de la tumeur. C’est ainsi qu’il est le plus souvent contracté. Alors il se montre aussi sur les parties découvertes, et attaque de prétércnce les bouchers, les équarrisseurs, les vétérinaires, etc. 2° A la suite du contact avec le sang d’un animal infecté. Des observations rapportées par Cliabertet Chaussier établissent ce fait. 3“ Enfin après le contact de la peau. Fournier a vu le charbon communiqué par des peaux qui avaient été préparées, par des laines lavées et cardées.
En outre, cette maladie peut être introduite dans l’économie : 1“ Par les voies alimentaires. Morand et Duhamel, il est vrai, ont rapporté des faits qui démontrent qu’un très grand nombre d’individus ont pu manger impunément les chairs d’un animal qui avait succombé au charbon. Mais quelques observations faites par Thomassin, et d’autres analogues, citées par Chaussier, prouvent que l’infection peut avoir lieu par cette voie. Fournier, qui partage cette opinion, croit môme pouvoir aftirmer que ce mode de contagion est le plus fréquent, et considère le charbon ainsi contracté comme plus rapide dans sa marche, et plus funeste dans ses effets. 2“ Par les voies respiratoires. Les exhalaisons qui s’effectuent à la surface des chairs, au moment où l’animal est dépecé, attirées par l’inspiration dans le parenchyme pulmonaire, semblent y déposer le principe virulent. Chaussier a donné ses soins à un chamoisier de Dijon, qui avait absorbé par cette voie le virus charbonneux. Si les matelassiers et les cardeurs sont si souvent affectés de charbon, ne pourrait-on pas expliquer cette fréquence, avec MM. Bérard et Denonvilliers, en admettant que l’infection s’effectue chez eux bien plutôt par la surface pulmonaire que par la surface cutanée?
De tous les faits que nous venons de rapporter, et de ceux que nous avons cités précédemment en faisant l’histoire étiologique de la pustule maligne, il résulte :
r Que le charbon est quelquefois spontané, mais qu’il est le plus ordinairement contracté par contagion;
2° Que le charbon contracté par contagion est communiqué des animaux à l’homme dans les mêmes circonstances et de la même manière que la pustule maligne;
3“ Que la pustule maligne ne peut être contractée que par la peau, tandis que le charbon peut l’être à la fois par la peau et par les membranes muqueuses;
k° Qu une môme cause, le virus charbonneux, peut produire deux affections ditlérentes : tantôt la pustule maligne, tantôt le charbon, mais bien plus souvent la première que la seconde.
S^.MPTO.MATOLOGiE. Lc chai’bon débute par des*phénomènes généraux . le malade est saisi d’un sentiment de malaise et de faiblesse inaccoutumés; il éprouve plus de dillicultés à respirer, de l’anxiété; son
AFFECTJONS CIIA RDONNEFSES.
pouls est petit, moins régulier et plus fréquent. Il s’agite, perd le sommeil, et éprouve bientôt des angoisses, des nausées, des syncopes et quelquefois du délire qui annoncent une mort prochaine. Ces phénomènes se déclarent ordinairement vingt-quatre heures avant l’apparition delà tumeur. Cependant lorsque le charbon est contracté par contagion, les symptômes généraux et la tumeur se montrent en même temps. Cette tumeur est annoncée par des pustules livides, ou bien par des vésicules remplies d’une sérosité bruiuttre. Sous ces pustules ou ces vésicules existe un noyau lenticulaire, d’une coloration très foncée, qui ne tarde pas à devenir tout à f.iit noire. Autour de ce tubercule de forme hémisphérique aplatie, existe un cercle d’un rouge vif qui le limite avec précision, et se termine brmquement à une petite distance. Il est le siège d’une douleur vive et d’une chaleur brûlante qui occupe sa circonférence, et particulièrement cette zone rouge qui le circonscrit. Cette douleur aiguë, qu’on a comparée à celle de la brûlure, annonce l’éruption charbonneuse, l’accompagne pendant son développement, et la précède dans ses progrès. La partie centrale de la tumeur, qui offre une couleur d’un noir de charbon, est insensible, et constitue une véritable eschare, tantôt dure, et tantôt molle.
La marche de cette afl'ection est très rapide. La tumeur suit de près l’apparition des phénomènes généraux, et dès qu’elle paraît, ses progrès sont si prompts, qu’elle atteint en quelques jours son eomplet développement. Lorsque l’eschare s’étend, elle jirojette autour d’elle des irradiations qui envahissent d’abord le tissu cellulaire sous-cutané et ensuite les téguments, en sorte que ceux-ci deviennent successivement d’un rouge brun, puis livides, et enfin noirs, à mesure que la mortifir cation s’en approche et s’en empare. Pendant que l’eschare s’étend vers les parties périphériques, elle se ramollit dans ses parties centrales, qui se déconqiosent, deviennent molles et dépressibles par suite des sucs qui les abreuvent. Dans la pustule maligne la gangrène est limitée à la peau et au tissu cellulaire; dans le charbon elle s’étend plus profondément Elle franchit les plans fibreux, et gagne les muscles, les nerfs, les vaisseaux, en sorte qu’elle occasionne quelquefois des hémorrhagies dangereuses.
Cette affection si rapide dans ses progrès, et si alarmante par l’ensemble des phénomènes généraux qui l’accompagnent, entraîne presque constamment une terminaison fâcheuse, et ce funeste, résultat est si probable, qu’autrefois on abandonnait les malades qui en étaient atteints, comme voués à une mort certaine. Celle-ci a lieu, dans quelques circonstances, après vingt-quatre heures; mais le plus souvent elle survient du deuxième au quatrième jour. Dans les cas extrêmement rares oii l’on a observé la guérison, ce résultat, aussi heureux qu’inattendu, a été annoncé par une amélioration dans l’état général, et par le
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développement d'une membrane granuleuse entre Teschare et les parties vivantes.
Diagnostic. — Le charbon ne peut être confondu qu’avec la pustule maligne. Ces deu.v affections se rapprochent, en effet, par de nombreuses analogies : toutes deux se développent sous rinfluencc des mêmes circonstances; toutes deux présentent une tumeur qui débute dans l’une et dans l’autre par une petite tumeur lenticulaire, qui se transforme rapidement en eschare; toutes deux peuvent entraîner une mort prompte ; et dans toutes deux enfin la mort survient au milieu des phénomènes généraux les plus graves. Tant de points de similitude suffisent assurément pour démontrer l’étroite parenté qui unit ees deux maladies; leur nature est la môme. On ne saurait les considérer comme deux maladies différentes, mais seulement comme deux variétés d’une même maladie, qu’on peut distinguer par les caractères suivants : r La pustule maligne dérive toujours d’une cause externe; elle est communiquée à l’homme par les animaux qui en sont affectés ou par l’homme lui-même, lorsqu’il est devenu victime de la contagion. — Le charbon se développe le plus souvent à la suite d’un contact semblable; mais en outre il peut se développer spontanément.
2“ La pustule maligne est d’abord une maladie simplement locale; les phénomènes généraux n’apparaissent que dans la dernière période. Dans le charbon, la maladie est générale dès le début; la tumeur constitue seulement l’un de ses symptômes. La première de ces deux affections finit comme la seconde commence, en sorte que le charbon ourrait être considéré comme une pustule maligne se montrant 'emblée à la quatrième période. Aussi voyons-nous la pustule maligne uérir constamment, lorsqu’elle est convenablement traitée, et le charon produire presque constamment la mort en dépit des soins les plus abiles.
3“ Lorsque l’on a égard aux caractères de la tumeur, on trouve pour e charbon : une tumeur peu saillante, d’un noir de charbon à son entre, d’un rouge vif à sa circonférence, qui est le siège d’une chaleur ridante ; pour la pustule maligne ; une tumeur d’un noir moins foncé son centre, autour de celte tumeur une aréole vésiculeuse qui est le iége d’une douleur prurigineuse, et autour de cette aréole une tuméaction considérable qui s’étend au loin. Ainsi l’aréole vésiculeuse et n vaste engorgement sont deux caractères exclusivement propres à la ustule maligne. Dans la seconde période de celle-ci, l’engorgement ne est pas encore développé; mais l’aréole vésiculeuse et le prurit exis^ ent et suffisent pour éviter toute erreur.
Lnfin la pustule maligne, étant toujours une maladie communiuée, se montre sur les parties accessibles au virus, c’est-à-dire sur les arties découvertes. Il en est de môme du charbon contracté par conta-
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gion, mais celui qui est spontané se montre indifleremment sur toutes les parties de la surface du corps.
d’uAiTEMENT. — Aiiisi quc celui de la pustule maligne, il comprend l’emploi des moyens généraux et locaux. Seulement cette dernière maladie, étant primitivement et essentiellement locale, réclame surtout l’usage des moyens locaux, tandis que le charbon, qui revêt dès son début les caractères d’une affection générale, nécessite avec une égale* importance les médications interne et externe.
Parmi les moyens généraux, ceux qui nous paraissent les plus convenables sont les corroborants et les stimulants. On choisira parmi ces' médicaments ceux qui sont les plus propres à relever l’énergie vitale, et à ranimer l’action du tube digestif qui semble avoir été subitement abolie. Le camphre, l’ammoniaque, le quinquina, seront d’abord admi-i nistrés. S’il existe un état saburral, des nausées, une perversion des’ fonctions nutritives, le malade prendra un émétique ou un léger purgatif, et il fera ensuite usage d’un vin généreux et d’aliments succulents,* si l’appétit n’est pas entièrement supprimé.
Le traitement interne que nous conseillons n’a pas été formulé de là môme manière par tous les auteurs. Quelques-uns, ayant égard aui cercle inflammatoire qui entoure la tumeur, à l’insomnie, au délire! qu’on observe vers la fin de cette maladie, ont préconisé les antiphio-. gistiques, et recommandent, avant de recourir à l’administration des médicaments internes, de pratiquer une saignée générale, et mênu: deux ou plusieurs, si les phénomènes d’irritation l’exigent. Mais nou;. pensons, avec Boyer, que la saignée doit être rejetée presque constam* ment dans le traitement d’une affection dont la prostration forme h caractère le plus remarquable.
D’autres auteurs, cà la tête desquels il faut placer Fournier, donnen' pour base au traitement interne les vomitifs et les purgatifs, qu’ils emploient isolément ou simultanément. L’usage réitéré de ces médica. ments est une cause puissante de débilitation. Ils sont donc passible du même reproche que nous avons adressé aux antiphlogistiques; mai. nous devons ajouter cependant qu’ils nous semblent avoir moins d’in convénients, et môme qu’ils peuvent devenir utiles lorsqu’ils sont em' ployés avec modération. L’émétique, en imprimant une secousse gêné raie à l’appareil circulatoire, peut alors provoquer une transpiratioi salutaire. Dans tous les cas, il stimule légèrement la muqueuse gaslro intestinale, et favorise un retour d’appétit, qui permettra au malade d prendre quelques aliments succulents, d’où résultera pour lui une réps ration des forces qui lui sont si nécessaires pour réagir contre les effet du virus charbonneux. Nous conseillons donc les émétiques et les pui gatifs à faible dose, parce qu’à cette dose ils ont un effet stimulant mais nous les rejetons à dose élevée et réitérée, parce qu’ils deviennci
BRULURES.
iloi’s débilitants. En combattant l’opinion de Fournier, dont nous iomines loin de récuser l’importance, cet auteur ayant eu souvent l’ocjasion d’observer et de combattre des atfections charbonneuses, nous ions appuyons sur l’ineflicacilé même de cette médication, puisque les naïades succombent le plus fréquemment. Vidal, pendant la durée de lon internat à l’Hôtel-Dieu de Marseille, n’a jamais vu un seul charbon întravé par ce traitement interne. Il est permis d’espérer que les corro- Dorants et les stimulants, qui n’ont été employés qu’accessoirement, lonneront un résultat moins malheureux lorsqu’ils seront convenablenent administrés.
Le traitement externe consiste, comme celui de la pustule maligne )arvenue à sa quatrième période, dans la cautérisation de la tumeur ivec le fer rouge. Cette cautérisation doit être également énergique, lépasser toutes les limites de l’eschare préalablement incisée et pariellenient extirpée, et arriver jusque dans l’épaisseur des tissus sains, li le cautère actuel est repoussé par le malade, on fera usage des causiques que nous avons indiqués en parlant de la pustule maligne, de la àte de Vienne, de celle au chlorure de zinc, du chlorure d’antimoine, e l’azotate acide de mercure, etc. Après la cautérisation, on recouvrira es parties malades de topiques émollients, renouvelés de temps en eraps, jusqu’à ce que l’inflammation et le gonflement éliminatoire étachent l’eschare.
Les tumeurs charbonneuses sont aussi des symptômes de la peste, -es moyens généraux qu’elles réclament sont ceux qu’on dirige contre ette funeste maladie, dont l’histoire appartient à la Pathologie méicale.