PLAIES. EMPOISONNÉES
correspondent. Ces deux lames, en se juxtaposant, réunissisnt leurs gouttières, et celles-ci forment un petit canal cylindririue qui parcourt toute la longueur de l'aiguillon. A sa partie supérieure, ce canal s'ouvre dans une vésicule qui contient la liqueur vénéneuse, et qui paraît douée de contraclilité ; car, arrachée avec l'aiguillon, elle peut encore faire jaillir la liqueur qu'elle renferme. Réauniur, tenant une guêpe entre ses doigts, a vu le venin s'élancer à plusieurs pouces, comme s'il eût été poussé par un piston. Souvent l'aiguillon demeure dans la plaie, qui est alors compliquée de la présence de ce corps étranger : ce phénomène a lieu lorsque l'animal est brusquement chassé au moment de la piqûre; on l'explique par les dentelures latérales que présente l'aiguillon vers son sommet, dentelures obliquement dirigées de la pointe vers la base, de telle sorte qu'elles laissent facilement pénétrer l'aiguillon, mais ne permettent pas aussi facilement de le retirer.
Ces piqûres, lorsqu'elles sont peu nombreuses, déterminent un sentiment de cuisson, une rougeur vive, un gonflement très limité; après quelques heures ou un jour au plus, ces effets se dissipent, etrarement des phénomènes généraux se manifestent. Toutefois les auteurs rapportent quelques faits de piqûres isolées qui ont été suivies d'accidents graves : Fabrice de Hilden cite l'observation d'une dame qui, après avoir été piquée par une guêpe sur la face dorsale de la main droite, éprouva une douleur cruelle et une inflammation des plus intenses, avec fièvre, délire, vomissements bilieux, etc. Mais des phénomènes aussi alarmants ne se montrent ordinairement qu'à la suite de piqûres multipliées. M. Guérin-Champneuf rapporte qu'une jument attachée à un buisson au milieu des champs ayant fait sortir par ses mouvements continuels un essaim de guêpes placé dans ce buisson, celles-ci se jetèrent sur elle et la firent périr sur place, ainsi qu'un poulain. Il paraît que l'homme a été plusieurs fois victime du même accident (voy. Archives cjénérales, 1827, t. XV, p. 217).
Le traitement de ces petites plaies n'exige d'autres moyens que des applications émoUientes et narcotiques ; l'immersion de la partie blessée dans l'eau froide peut souvent prévenir la douleur et le développement de l'aréole inflammatoire qui entoure la piqûre. La présence de l'aiguillon doit surtout fixer l'attention du chirurgien ; à l'aide de ciseaux fins on emportera d'abord la vésicule qui surmonte sa base, et ensuite on se servira d'une pince à mors déliés pour saisir l'aiguillon et l'extraire.
T Venin des vipères» — On trouve en France trois espèces de serpents venimeux : la péliade {Pelias bcrus, Merr.), l'aspic {Vipera aspis, L.) : ces deux espèces se trouvent dans le nord et dans l'ouest de la France ; Tammodyte [Vipera ammodytes,L.) se rencontre principalement dans le sud-est. Les accidents causés par la morsure de ces trois serpents sont
à peu près identique; il paraîtrait néanmoins que l'ammodyte serai la plus dangereuse et que le venin de la péliade aurait moins d'intensité que celui de l'aspic.
La mâchoire supérieure des vipères et de tout serpent venimeux présente deux crochets mobiles et courbes, situés à sa partie antérieure, l'un à droite et l'autre à gauche. Ces crochets sont creusés, dans leur partie centrale, d'un canal qui s'ouvre par une fente étroite sur la face convexe, près de la pointe, et qui correspond par sa base à une vésicule située derrière l'œil, immédiatement au-dessous d'un muscle puissant qui la comprime pendant qu'il se contracte pour rapprocher les mâchoires. Au moment de la morsure, les mâchoires, d'abord écartées, se rapprochent; les crochets, habituellement fléchis en arrière, se redressent, et prennent une position perpendiculaire au plan de la voûte palatine ; les muscles latéraux se contractent, la vésicule est comprimée; le venin s'introduit dans ses canaux excréteurs, et s'échappe par la pointe de chaque crochet, en môme temps que ceux-ci pénètrent au milieu des tissus.
Les accidents que fait naître la morsure de la vipère sont à la fois locaux et généraux ; c'est presque toujours par les premiers que le désordre commence : nous en empruntons la description à M. Viaud Grand-Marais, qui, dans un travail très bien fait, où il a réuni deux cent trois observations inédites recueillies dans la Vendée, a exposé d'une manière très nette la symptomatologie et le traitement de ces espèces de plaies (1).
« Au moment de l'accident, le blessé éprouve une douleur modérée qu'il compare à une piqûre d'aiguille ; quelquefois cependant elle est plus vive, et laisse une sensation de brûlure qui se répand dans tout le membre. Les plaies consistent en deux petites piqûres à peine visibles, plus ou moins écartées suivant la grosseur de la tête du reptile; à peine si ces petites blessures laissent échapper une gouttelette de sang. Bientôt une tuméfaction inflammatoire se montre autour des piqûres; quelquefois elle est limitée au voisinage de la plaie, d'autres fois elle envahit tout le membre et même une partie plus ou moins considérable du corps. Cette tuméfaction disparaît souvent au bout de quatre ou cinq jours; lorsqu'elle persiste, elle perd ses caractères inflammatoires pour prendre ceux d'un véritable œdème. Ce gonflement est accompagné d'une sensation de tension quelquefois très douloureuse, en même temps on observe de l'engourdissement; le refroidissement fait bientôt place à la chaleur momentanée qui avait accompagné le gonflement. Quelques heures après la blessure, et quelquefois le lendemain scu-
(I) Viaud Grand-Marais, Etudes mcdicaks sitr les serpents de la Vendre et de la Lnire-lnférieure. Nantes, in-S, 1860.
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leiiient, on voit apparaître des taches liviclcs, d'abord au niveau dos petites plaies^ puis sur le membre, et plus rarement sur le tronc : ces taches, désignées sous le nom de taches ecchi/motiques, ne ressemblent pas aux taches noires des contusions, mais bien aux pétéchies que Ton remarque dans les affections pestilentielles. Nous ferons remarquer que le développement de ces taches n'est pas constant. Les phlyctènes, la gangrène sont rares : les premières sont souvent dues aux applications ammoniacales; les secondes, à la constriction trop violente faite au-dessus du point blessé.
» Les symptômes généraux sont loin d'être constants. Souvent ils se réduisent à de la prostration, des nausées et quelques syncopes; dans certains cas, ils ont une excessive gravité. Peu de temps après l'accident, le blessé éprouve des nausées, une douleur épigastrique ou ombilicale ; bientôt se montrent des vomissements extrêmement violents, de matières bilieuses et même sanguinolentes ; quelquefois ils sont accompagnés de tranchées et de selles diarrhéiques ; la peau du malade prend une teinte jaune ictérique, qui doit être attribuée plutôt à l'altération du sang par le venin et aux désordres du côté du foie produits par les troubles de l'estomac et du duodénum qu'à la frayeur. Avec les vomissements apparaissent des phénomènes d'adynamie ; le refroidissement s'étend à tout le corps, qui se couvre d'une sueur froide; le pouls se déprime, devient misérable, irrégulier, à peine perceptible; les yeux sont caves, la face est bleuâtre ; la respiration s'embarrasse, les urines se suppriment, la prostration est extrême; enfin, on observe des soubresauts de tendons, des crampes, du délire. Lorsque la terminaison doit être funeste, la langue devient fuligineuse et l'haleine d'une fétidité extrême. »
La description que nous venons de donner appartient à la forme la plus grave; dans les cas les plus légers, on observe seulement des syncopes et quelques nausées.
Au bout d'un temps variable, parfois de quelques heures, la réaction commence : le malade éprouve un sentiment de chaleur qui se répand dans tout le corps ; le pouls se relève, devient plus fort et plus plein'; la peau a de la tendance à la moiteur et même se couvre d'une sueur qui n'est plus la sueur froide visqueuse de la période d'adynamie. Le malade est hors de danger, et les fonctions ne tardent pas à se rétablir. Néanmoins il reste encore pendant quelque temps des traces de cette espèce d'intoxication; souvent l'œdème qui succède au gonflement inflammatoire persiste pendant plusieurs semaines, les taches livides laissent encore des traces pendant une quinzaine de jours, la douleur persiste souvent pendant très longtemps.
La pronosdc des morsures de vipères est grave. Sur 203 cas, M. Viaud Grand-Marais compte 2^i morts, la proportion serait donc de 11 pour 100 ;
mais, un certain nombre de eas légers ne sont pas venus à sa connaissance , aussi ce chiffre lui paraît-il trop élevé : il pense que les cas mortels sont environ de U à 5 pour 100. Le volume et la vigueur du serpent ont une grande intluence sur le pronostic. Les enfants et les femmes résistent moins que l'homme ; aussi dans ces 2h cas comptet-on trois hommes seulement.
La guérison s'observe môme dans les circonstances où la morsure est multiple et la blessure entièrement abandonnée à elle-même.. Cette guérison spontanée est assez fréquente; elle explique le succès du nombre infini de médicaments qu'on a employés pour cohibattre ces morsures, et la vogue de substances qui, h des époques différentes, ont été regardées comme douées d'une efiîcacité infaillible. iNous nommerons l'ammoniaque hquide, qui doit surtout sa célébrité au patronage de Bernard de Jussieu, et parmi les moyens généraux, les corroborants et les sudorifiques : leur utilité est encore problématique, mais leur administration n'entraîne aucun inconvénient.
M. Viaud Grand-Marais conseille de combattre les accidents des morsures de vipères par le traitement suivant. La première chose à faire est d'interrompre la communication de la partie blessée avec la circulation générale, en appliquant une ligature à 5 ou 10 centimètres audessus de la plaie; la ligature doit être assez serrée pour faire gonfler les veines, mais ne doit pas imprimer un sillon profond dans les tissus, car on s'exposerait à la gangrène : c'est pour cela qu'on évitera de se servir d'un lien trop étroit. Au bout d'une demi-heure ou de trois quarts d'heure, ce lien sera relâché, s'il paraît augmenter les accidents locaux. Ce traitement préliminaii'e permettra d'attendre le chirurgien. Alors la plaie sera agrandie, lavée à l'eau froide, afin de faire sortir le plus de venin qu'il sera possible; l'application d'une ventouse ou la succion sont des moyens qu'on ne saurait trop recommander ; puis on s'attachera à détruire le venin surplace : l'ammoniaque tant vantée ne semble pas avoir tous les avantages qu'on lui a attribués, la teinture d'iode lui est bien préférable. Ces divers moyens employés dès le début préviennent souvent l'invasion des accidents généraux; tout est fini le lendemain.
Mais souvent les premiers soins sont administrés trop tardivement :les ventouses, les succions, l'agrandissement de la plaie et sa cautérisation avec la teinture d'iode ne sont plus aussi ellicaces, mais doivent encore être tentés. Les accidents bientôt se montrent plus ou moins intenses.La partie refroidie sera couverte de flanelles chaudes ou imbibées de liquides stimulants, la plaie sera cautérisée énergiquementavec un fer rougi à blanc ; des boissons toniques, du vin, du café, des alcooliques, des infusions aromatiques, seront administrés au malade couché et enveloppé de couvertures chaudes, car il faut provoquer la réaction aussi
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vilt! que possible ; un sinapisme apjjliqué sui' le ereux de restoiiiac pourra être utile contre la douleur épigastrique et les voniissenients.
Pendant la convalescencej on relèvera les forces avec des toniques, on combattra l'œdème par les sudorifiques et l'iodure de potassium.
3° Venin des crotales. — L'appareil venimeux des crotales, ou serpents à sonnettes, est à peu près semblable à celui de la vipère. La glande lacrymale paraît être Torgane sécréteur du venin. Celui-ci est beaucoup plus puissant et plus funeste dans ses efï'ets que le venin de la vipère. On lit dans les Transactions philosophiques : a Le capitaine Hall, ayant fait attacher à un pieu un serpent à sonnettes long de quatre pieds environ, exposa des chiens à ses piqûres. Le premier qui fut atteint par la dent meurtrière succomba en quinze secondes ; le second périt après deux heures de souffrances ; le troisième ne ressentit les effets du venin que trois heures après avoir été mordu. Au bout de quatre jours, on recommença ces expériences avec le même animal. Le premier chien mourut en trente secondes, et un autre en quatre minutes. » Ces reptiles se plaisent dans les contrées brûlantes de la zone torride. Les voyageurs, ceux surtout que le culte de la science conduit dans ces régions, sont particulièrement exposés à leur morsure ; une mort prompte en a été le plus souvent la conséquence. Dans les régions tempérées, on ne voit pas de serpents à sonnettes. Ceux qui ont causé quelquefois en Europe des accidents mortels avaient été rapportés des régions équatoriales, et ces accidents ont été le plus souvent observés sur les industriels qui m.ontrent au public ces animaux si redoutés. C'est ainsi que Drake, dont les Archives ont publié l'observation, il y a plusieurs années, périt de la manière la plus malheureuse;, au moment où il venait de débarquer au Havre, rapportant avec lui, pour toute fortune, trois serpents à sonnettes. L*un de ces serpents lui paraissant privé de vie, il le retire de sa cage, le place devant le feu. En cet instant, l'animal se retourne par un mouvement brusque, et mord sur deux points différents la main qui le tenait. Deux minutes après cet accident, Drake établit sur l'avant-bras une ligature fortement serrée ; au bout d'un quart d'heure, M. Pihorel pratiqua la cautérisation. Néanmoins tous les phénomènes consécutifs à l'absorption du venin se déclarèrent, et cet infortuné succomba neuf heures plus tard. [Archives génér. deméd., 1827, t. XIII, p. 615.)
Nous n'insisterons pas sur les accidents produits par la morsure des autres serpents, ils présentent la plus grande analogie avec ceux que nous avons passés en revue; d'ailleurs nous n'avons jamais occasion de les observer, et le plus souvent nous manquons de documents authentiques sur leur histoire. Toutefois nous devons signaler ici un travail très remarquable de M. Kufz, sur le serpent fer-de-lance (/?othrops lanceolatus, Wagl.) delà Martinique. Ce serpent fait en moyenne
H'iU PLAIES.
cinquante viclimos pfu' an, sur une population de 150000 habitants.
W Venin du scorpion. — Cet arachnide a le corps allongé et Tabdonien terminé par une queue articulée, que forment six pièces mobiles. La dernière se termine par une pointe aiguë constituant un véritable aiguillon; elle est creusée d'une cavité qui contient la liqueur venimeuse, et s'ouvre au dehors par deux petits orifices placés au sommet de l'aiguillon. Les phénomènes qui suivent l'absorption de ce venin ont été, en général, exagérés; ils n'offrent quelque gravité que dans les climats chauds. Leur traitement est le même que celui des autres plaies envenimées.
§11. — Plaies virulentes.
Les virus sont des produits de sécrétion morbide (voy. les Éléments de pathologie médicale de Requin, t. I, p. 172). Gomme les venins, ils peuvent être absorbés, et comme eux également ils manifestant leur présence dans l'économie par des phénomènes généraux : seulement on observe que ceux-ci se montrent immédiatement après l'absorption des venins, et que leur apparition est beaucoup plus tardive après celle des virus. On a donné le nom de période d' incubation à la durée plus ou moins longue qui s'écoule entre l'absorption des liquides virulents et la manifestation des accidents qu'ils occasionnent. Les seuls virus dont nous devions nous occuper ici sont : 1° celui de la rage ; 2" celui de la morve.
1° Virus de la rar/e. — La rage se développe spontanément chez les animaux des genres Canis et Felis, et par contagion seulement chez les autres mammifères et chez les oiseaux. La funeste propriété de transmettre la rage par inoculation appartient principalement aux premiers, qui recèlent dans leur liquide salivaire, ou plutôt dans la bave écumeuse qui s'écoule de leur bouche le principe contagieux, c'est-à-dire le virus rabique.
La durée qui s'écoule entre l'absorption de ce virus et l'apparition des phénomènes qui caractérisent la rage est de vingt-cinq à quarante jours, et même beaucoup plus, deux ou trois mois par exemple. Pendant cette période d'incubation, la plaie suit sa marche ordinaire, et se cicatrise dans le même laps de temps que les simples morsures. Lorsque les accidents de la rage se manifestent, elle présente parfois, dit-on, quelques phénomènes qui diflercnt un peu, suivant que la cicatrisation est achevée ou qu elle est encore incomplète. Dans le premier cas, la cicatrice s'enllamme, se tuméfie, devient rouge, se détruit quehiuelois, et laisse alors échapper un liquide sanieux. Dans le second, le pus change de nature, devient séreux, roussàtre; la membrane granuleuse prend une teinte rougi; plus vive, cl d'imlres fois pré>entc une
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sorte de tiiiiiétaction œdémateuse. Ces phénomènes sont exti'ém(Mnent rares ; ordinairement la plaie, ainsi que la cicatrice, n'oflVe aucune modification.
La rage entraînant constamment une terminaison funeste, on conçoit tout ce qu'il y a d'alarmant dans le contact d'un liquide qui en contient le germe avec une surface éminemment absorbante, comme celle d'une plaie. Le danger est plus grand encore lorsque la plaie occupe des parties découvertes, telles que les mains, le cou, la face ; car si la morsure occupe unepartie habituellement recouverte, la bave s'imprègne dans les vêtements, et la blessure peut n'être point infectée par le virus. C'est ainsi qu'on peut expliquer comment il arrive assez souvent que parmi les personnes mordues par le même animal enragé, et qui n'ont ' point été secourues, ou qui l'ont été trop tardivement, les unes succombent, tandis que les autres n'éprouvent aucun accident.
La cautérisation préviendra toujours le développement de la rage : elle doit être immédiate et énergique. Aucun organe, quelle que soit son importance, ne peut arrêter la main du chirurgien. Si la morsure a efïleuré un os, les parties molles seront incisées crucialement, l'os mis à nu, ruginé, et ensuite cautérisé. Les paupières, l'œil lui-même, malgré leur extrême importance, ne pourront se soustraire à l'action cruelle, mais nécessaire, des caustiques. Lorsque le chirurgien intervient au moment môme de l'accident, la conduite qu'il doit tenir est donc nettement indiquée. Mais lorsqu'il est appelé à une époque très avancée de la cicatrisation de la plaie, lorsque surtout cette cicatrisation est complète, sa conduite sera-t-elle la même? Faudra-t-il encore cautériser? Voici comment s'exprime Boyer à ce sujet : « Le virus de la rage reste toujours plus ou moins longtemps avant d'exercer ses ravages; il est confiné sous la cicatrice, et tant que la maladie n'est point déclarée, il est toujours temps de le détruire. Il faut appliquer un morceau de potasse caustique, si la plaie est petite et peu profonde ; inciser et cautériser ensuite, si elle est plus étendue. » Il nous est difficile d'admettre, avec l'auteur si recommandable que nous venons de citer, la présence du virus sous la cicatrice. On a vu quelquefois, il est vrai, la cicatrisation s'effectuer sur des corps étrangers; mais ceux-ci étaient des corps solides, en général réguliers. Tous les faits connus jusqu'à ce jour nous démontrent que lorsqu'un liquide est en contact avec une plaie, ou bien il est entraîné au dehors par le sang et le pus, ou bien il est entraîné au dedans par voie d'absorption. Le virus ne peut donc demeurer confiné sous une cicatrice. En conséquence, nous pensons que cette cautérisation est au moins inutile, à moins qu'on ne la pratique pour rassurer le malade.
2" Virus de la morve. — Il est aujourd'hui démontré que la morve peut se transmettre du cheval à l'homme, et même de l'homme à
l'homine. Cette trausinission s'opère le plus souvent par voie d infectioii générale; mais elle peut être aussi le résultat d'une véritable inoculation, ainsi que l'observation spécialement dirigée vers ce sujet depuis quelques années a permis de le constater plusieurs fois. Après une période d'incubation qui varie do quatre à huit jours, il survient dans la plaie de la chaleur, de la tuméfaction, des élancements douloureux ; des traînées rouges, des cordons noueux dus à l'engorgement inllammatoire des vaisseaux lymphatiques, se manifestent, en même temps qu'une inllammation diffuse du tissu cellulaire sous-cutané. Tels sont les phénomènes qui succèdent à cette inoculation. A ces phénomènes se joignent bientôt tous les symptômes généraux de la morve, tels que l'écoulement nasal, les douleurs arthritiques et musculaires, les pustules, les plaques érysipélateuses, les bulles gangréneuses de la peau,' les collections purulentes sous-cutanées, etc. La morve, une fois développée, entraîne pour ainsi dire constamment une terminaison fâcheuse; car les exemples de guérison sont extrêmement rares : dans ces temps derniers, M. H. Bourdon a présenté k l'Académie de médecine un malade guéri par les toniques et l'iodure de soufre. Nous n'avons pas d'ailleurs à nous occuper ici de l'état général et des accidents de la morve confirmée, nous dirons seulement : La plaie dans laquelle aura été déposé le virus sera traitée comme celles dont nous avons parlé précédemment.
§ m. — Plaies empoisonnées proprement dites.
Tous les poisons tirés des règnes végétal et minéral peuvent être déposés accidentellement à la surface des plaies. Ils sont alors absorbés, et l'on voit sedévelopper les phénomènes d'un empoisonnement général, entièrement semblable à celui qu'on observe lorsque l'absorption de ces mêmes poisons est opérée par les membranes muqueuses ; mais la plaie ne présente aucune modification spéciale. Après l'absorption du poison, elle redevient une plaie simple qui se cicatrise dans le laps de temps ordinaire, si l'introduction de la substance vénéneuse dans l'économie ne met pas un terme à la vie du malade. Avant l'invention de la poudre, les armes blanches décidaient du sort des batailles, et les combattants, pour rendre-leurs armes plus meurtrières, les trempaient quelquefois dans des liquides vénéneux. Les flèches surtout servaient fréquemment de véhicules à ces poisons, tirés ordinairement du règne végétal. Cette pratique est encore conservée par quelques peuplades sauvages ; mais depuis trois siècles, la révolution opérée dans la stratégie par l'invention de la poudre l'a fait bannir des nations civilisées. Les plaies par armes h feu ont été substituées aux plaies vénéneuses, et celles-cr ne se sont plus montrées qu'à la suite de quelques rares accidents.
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Les médecins ont souvent l'occasion d'observer une espèce particulière de plaies empoisonnées^ connue sous le nom de piqûres des anatomistes : ceux-ci y sont, en effet, plus particulièrement exposés. Tous les corps armés de pointes et imprégnés de matières animales en putréfaction peuvent les occasionner. Dans les amphithéâtres consacrés aux autopsies ou â l'étude de l'/matomie, la pointe d'un os fracturé ou celle d'un instrument de dissection en sont la cause la plus ordinaire, et les doigts le siège presque constant. Les matières animales en putréfaction constituent un véritable poison septique, dont l'absorption amène avec rapidité le développement des phénomènes qui caractérisent l'engorgement inflammatoire des vaisseaux et des ganglions lymphatiques. Des traînées d'un rouge vif se montrent sur la main, l'avant-bras et le bras, ou sur une de ces parties seulement ; une douleur vive les accompagne, et remonte Jusqu'aux ganglions de l'aisselle, où elle devient plus intense, et qui en sont assez souvent le siège exclusif. Ces ganglions se tuméfient, ainsi que ceux qui occupent la face interne du coude, dont l'engorgement cependant est beaucoup moins constant. Le malade est pris de fièvre, d'insomnie, d'agitation ; dans les cas les plus graves et les plus rares, cette agitation est portée jusqu'au délire, et la mort en a été quelquefois le résultat. Dans le plus grand nombre de ces blessures cependant, la douleur d'abord vive, se calme ; le gonflement des ganglions cesse de fairè des progrès, et diminue ensuite rapidement; la rougeur pâlit, puis s'éteint; les phénomènes généraux se dissipent, et la résolution a lieu. D'autres fois la rougeur seule disparaît, tandis que le gonflement persiste ou devient plus considérable, et que la douleur, de brûlante qu'elle était d'abord, devient plus profonde, plus concentrée et pulsative. Ces phénomènes annoncent la formation du pus, que la fluctuation permet de constater du cinquième au huitième ou dixième jour. La suppuration peut demeurer circonscrite dans les ganglions, dans les vaisseaux lymphatiques, ou bien prendre le caractère diffus et se propager au loin. Ce mode de terminaison est toujours très fâcheux, quoiqu'il compromette rarement la vie du malade. Les plaies compliquées de la présence d'un" poison septique sont donc un accident dont les conséquences, souvent légères, peuvent devenir quelquefois très graves; Le moyen le plus simple et le plus si^ir de prévenir de semblables conséquences est de laver aussitôt la plaie, en favorisant en même temps l'écoulement du sang par de douces pressions, et de cautériser'ensuite. Comme ces plaies sont ordinairement très superficielles et peu étendues, l'azotate d'argent suffit pour cette cautérisation. Lorsque l'emploi de ces moyens a été imprudemment négligé, et que les phénomènes inflammatoires se sont développés, il faut les comlDattre par des applications émollientes et le traitement antiphlogistique.
§ rv. — Du tatouage.
On désigne sous le nom de tatouage une petite opération qui consiste à imprimer sur les téguments des dessins colorés plus ou moins bizarres: cette coutume est extrêmement répandue chez les Indiens, chez les nations encore sauvages des îles de l'Océanie; elle est également fréquente chez les marins, les militaires etcertaines classes d'ouvriers. L'opération du tatouage n'est pas aussi innocente que pourrait le ftiire supposer le silence des auteurs classiques sur les accidents qu'elle peut provoquer, accidents qui ont souvent une grande analogie avec ceux des plaies empoisonnées ; aussi avons-nous cru devoir les rapprocher de ces dernières.
Un mot d'abord sur l'opération du tatouage. L'instrument se compose d'un petit faisceau de deux, trois, cinq aiguilles à coudre attachées de front et très rapprochées l'une de l'autre ; les Indiens se servent quelquefois d'un instrument à trente dents; la matière colorante, encre de Chine, indigo, vermillon, est délayée dans une coquille. Lorsque tout est préparé, le tatoueur tend la peau aussi complètement que possible, trempe ses aiguilles dans la solution colorée, et les introduit dans le derme en suivant les contours de l'image qui a été préalablement tracée sur les téguments ; les aiguilles sont imbibées après chaque nouvelle ponction. Lorsque l'opération est terminée, il lave la partie tatouée avec de l'eau, de l'cau-de-vie, du rhum, quelquefois même avec de l'urine, et conseille le repos.
Cette manœuvre ne cause en général qu'une inflammation légère ; de petites croûtes constituées par du sang recouvrent les piqûres, tombent, et il ne reste que le dessin ; mais souvent il arrive des accidents fort graves, et c'est sur ce point que nous voulons insister (1).
Nous n'insisterons pas sur les douleurs que détermine une semblable opération, lorsque le tatouage est fait sur une grande surface, ni sur la réaction que provoque un nombre considérable de piqûres ; nous serons très bref sur l'inflammation locale qu'il est si fréquent de rencontrer dans ces circonstances.
On trouve dans le journal de voyage d'un chirurgien de la marine, A. Lesson, la note suivante : « 2h janvier ISZiù. Les naturels, depuis quelques jours, viennent en moins grand nombre à l'établissement; je n'en connais d'autre motif que l'épidémie de tatouage qui règne en ce moment parmi eux... Presque tous ceux qui nous visitent sont encore
(l) On coiisiiUera avec fruit un Iravail fort inlcrcssanl tic M. le docteur Berclion, cliirurgien de première classe de la marine, infilulé Recherches sur le tatouage (Gazette médicale, 1861).