DU CHARBON
Le charbon est une tumeur de nature gangréneuse, qui se développe spontanément ou par contagion, et coïncide avec des phénomènes généraux alarmants qui la précèdent ou raccompagnent.
ÉTiOLOGiE. — Le charbon spontané, c'est-à-dire dont la cause se trouve dans un état général de l'économie, est une affection extrêmement rare, même dans les pays où elle se montre de préférence. A Paris et dans ses environs il est presque inconnu. Les grandes chaleurs de l'été paraissent favorables à son développement. En France, il a été observé sous les latitudes méridionales, et particulièrement dans le Languedoc. Fournier, qui fut témoin de ses ravages à Montpellier, en 1724, nous apprend que, pendant la durée de cette épidémie charbonneuse, le vent, tourné au sud, était si brûlant, que l'air que l'on respirait à dix heures du matin semblait sortir d'une fournaise ardente. Le voisinage des lieux marécageux, l'usage habituel des eaux stagnantes, une alimentation de mauvaise nature, la malpropreté, sont les circonstances au milieu desquelles sont ordinairement placés les individus affectés du charbon.. Que ces conditions hygiéniques, déjà si défavorables, soient subitement exagérées par une grande élévation de température, qui dessèche les marais et occasionne des exhalaisons méphitiques, tarit les sources et nécessite l'usage des eaux vaseuses, qui affaiblit l'économie au moment où elle aurait besoin de toutes ses forces pour résister à tant d'influences délétères, et l'on comprendra comment cette affection se montre de préférence dans les pays méridionaux, durant les grandes chaleurs et sur les constitutions appauvries. Cependant combien d'individus présentent les mêmes conditions et sont soumis aux mêmes influences, qui n'en sont pas atteints! Un état particulier de l'organisme, une prédisposition inconnue semble donc être la condition première de son développement dans l'homme et les animaux.
Ce charbon spontané affecte indifféremment toutes les parties de la surface du corps, excepté cependant la paume des mains et la plante des pieds.
Lorsque le charbon est communiqué à l'homme par les animaux, la contagion s'opère au milieu des mômes circonstances qui président à
(1) Bulletin de l'Académie do médecine, loc. cit.
DU CIIARHON. 3/l3
la transmission de la pustule maligne : 1° A la suite du contact de la tumeur. C'est ainsi qu'il est le plus souvent contracté. Alors il se montre aussi sur les parties découvertes, et attaque de prétcrence les bouchers, les équarrisseurs, les vétérinaires, etc. 2° A la suite du contact avec le sang d'un animal infecté. Des observations rapportées par Chabert et Ghaussier établissent ce fait. 3" Enfin après le contact de la peau. Fournier a vu le charbon communiqué par des peaux qui avaient été préparées, par des laines lavées et cardées.
En outre, cette maladie peut être introduite dans l'économie : 1° Par les voies alimentaires. Morand et Duhamel, il est vrai, ont rapporté des faits qui démontrent qu'un très grand nombre d'individus ont pu manger impunément les chairs d'un animal qui avait succombé au charbon. Mais quelques observations faites par Thomassin, et d'autres analogues, citées par Ghaussier, prouvent que l'infection peut avoir lieu par cette voie. Fournier, qui partage cette opinion, croit même pouvoir affirmer que ce mode de contagion est le plus fréquent, et considère le charbon ainsi contracté comme plus rapide dans sa marche, et plus funeste dans ses effets. 2° Par les voies respiratoires. Les exhalaisons qui s'effectuent h la surface des chairs, au moment où l'animal est dépecé, attirées par l'inspiration dans le parenchyme pulmonaire, semblent y déposer le principe virulent. Ghaussier a donné ses soins à un chamoisier de Dijon, qui avait absorbé par cette voie le virus charbonneux. Si les matelassiers et les cardeurs sont si souvent affectés de charbon, ne pourrait-on pas expliquer cette fréquence, avec MM. Bérard et Denonvilliers, en admettant que l'infection s'effectue chez eux bien plutôt par la surface pulmonaire que par la surface cutanée?
De tous les faits que nous venons de rapporter, et de ceux que nous avons cités précédemment en faisant l'histoire étiologique de la pustule maligne, il résulte :
\° Que le charbon est quelquefois spontané, mais qu'il est le plus ordinairement contracté par contagion;
2° Que le charbon contracté par contagion est communiqué des animaux à l'homme dans les mêmes circonstances et de la même manière que la pustule maligne;
3° Que la pustule maligne ne peut être contractée que par la peau, tandis que le charbon peut l'être à la fois par la peau et par les membranes muqueuses;
Zi" Qu'une même cause, le virus charbonneux, peut produire deux affections différentes : tantôt la pustule maligne , tantôt le charbon , mais bien plus souvent la première que la seconde.
Symptomatologie. — Le charbon débute par des phénomènes généraux : le malade est saisi d'un sentiment de malaise et de faiblesse inaccoutumés; il éprouve plus de difiicultés à respirer, de l'anxiété; son
3/l^'l AFFECTJONS CHAnUONNErSES.
pouls est petit, moins réf^ulior et plus fréquent. Il s'agite, perd le sommeil, et éprouve bientôt des angoisses, des nausées, des syncopes et quelquefois du délire qui annoncent une mort prochaine. Ces phénomènes se déclarent ordinairement vingt-quatre heures avant l'apparition delà tumeur. Cependant lorsque le charbon est contracté par contagion, les symptômes généraux et la tumeur se montrent en môme temps. Cette tumeur est annoncée par des pustules livides, ou bien par des vésicules remplies d'une sérosité brunâtre. Sous ces pustules ou ces vésicules existe un noyau lenticulaire, d'une coloration très foncée, qui ne tarde pas à devenir tout à fait noire. Autour de ce tubercule de forme hémisphérique aplatie, existe un cercle d'un rouge vif qui le limite avec précision, et se termine brusquement à une petite distance. Il est le siège d'une douleur vive et d'une chaleur brûlante qui occupe sa circonférence, et particulièrement cette zone rouge qui le circonscrit. Cette douleur aiguë, qu'on a comparée à celle de la brCdure, annonce Féruption charbonneuse, l'accompagne pendant son développement, et la précède dans ses progrès. La partie centrale de la tumeur, qui offre une couleur d'un noir de charbon, est insensible, et constitue une véritable eschare, tantôt dure, et tantôt molle.
La marche de cette affection est très rapide. La tumeur suit de près l'apparition des phénomènes généraux, et dès qu'elle paraît, ses progrès sont si prompts, qu'elle atteint en quelques jours son complet développement. Lorsque l'eschare s'étend, elle projette autour d'elle des irradiations qui envahissent d'abord le tissu cellulaire sous-cutané et ensuite les téguments, en sorte que ceux-ci deviennent successivement d'un rouge brun, puis livides, et enfin noirs, à mesure que la mortification s'en approche et s'en empare. Pendant que l'eschare s'étend vers les parties périphériques, elle se ramollit dans ses parties centrales, qui se décomposent^ deviennent molles et dépressibles par suite des sucs qui les abreuvent. Dans la pustule maligne la gangrène est limitée à la peau et au tissu cellulaire ; dans le charbon elle s'étend plus profondément. Elle franchit les plans fibreux, et gagne les muscles, les nerfs, les vaisseaux, en sorte qu'elle occasionne quelquefois des hémorrhagies dangereuses.
Celte affection si rapide dans ses progrès, et si alarmante par l'ensemble des phénomènes généraux qui l'accompagnent, entraîne presque constamment une terminaison fâcheuse, et ce funeste résultat est si probable, qu'autrefois on abandonnait les malades qui en étaient atteints, comme voués à une mort certaine. Celle-ci a lieu, dans quelques circonstances, après vingt-quatre heures; mais le plus souvent elle survient du deuxième au quatrième jour. Dans les cas extrêmement rares où l'on a observé la guérison, ce résultat, aussi heureux qu'inattendu, a été annoncé par une amélioration dans l'état général, et par le