HYPERTROPHIE DU TISSU CELLULAIRE. — LIPOME
on exécutera ce mouvement, ou l'impossibilité de Texécuter fera reconnaître la nature de la tumeur. Ce mode d'exploration a été recommandé pour distinguer le cancer cérébriforme des tumeurs humorales : on supposait que le mouvement de circumduction devait être impossible au sein d'une masse encéphaloïde ; mais l'expérience a démenti cette hypothèse. M. Lisfranc, après avoir plongé un trocart dans un testicule attecté de cancer cérébriforme, a pu faire exécuter à l'extrémité profonde de la canule des mouvements circulaires très étendus. M. Robert rapporte un fait semblable. Un troisième, rapporté par M. Laborie, se trouve consigné dans les Bulletins de la Société anatomique. Ce moyen est donc loin de réaliser les espérances que l'on en avait conçues ; mais s'il ne peut servir à distinguer les tumeurs humorales de Tencéphaloïde, il peut par cela même être utilisé pour différencier l'encéphaloïde ramolli du lipome, puisque les mouvements de circumduction sont possibles dans les tumeurs du premier genre, et constamment impossibles dans celles du second.
Il reste enfin l'examen à l'aide du microscope; la nature des tissus que l'on peut extraire par la canule du petit trocart explorateur est trop différente pour que dans l'immense majorité des cas une erreur soit possible.
Traitement. — Les lipomes ne disparaissent point spontanément : l'élimination à l'aide d'une opération est le seul moyen qui puisse en débarrasser le malade lorsqu'ils deviennent incommodes par leur poids et leur volume, et qu'ils continuent de faire des progrès. Pour cette élimination on peut recourir aux procédés suivants :
1° Cautérisation. — Ce moyen consiste à détruire la tumeur à l'aide de fragments de potasse caustique introduits dans la masse ; il ne pourrait être mis en usage que pour les lipomes d'un très petit volume : la douleur, les accidents qu'il détermine, la lenteur de son action, l'ont fait proscrire pour les tumeurs plus considérables, et doivent même le faire rejeter entièrement.
T Ligature. — Elle n'est applicable qu'aux lipomes pédiculés; pour la pratiquer, on jette autour de ce pédicule un lien de métal, de lin, de chanvre ou de soie, près de son insertion, et assez résistant pour l'étreindre au point de supprimer l'abord du sang dans la masse adipeuse, et d'en déterminer la mortification : ainsi appliqué, ce lien constricteur provoque des douleurs extrêmement vives, et une inflammation qui s'étend quelquefois au loin sous forme d'érysipèle. C'est pourquoi nous conseillerons, avec Boyer, de détruire préalablement la peau sur toute la circonférence du pédicule, à la hauteur où le lien sera placé, par une cautérisation circulaire avec la potasse caustique, ou mieux avec la pâte de Vienne ; après cette escharification, la constriction du lien ne détermine ni douleur ni accidents inflammatoires.
518 AFFECiTlONS DU TISSU CELLULAIRE.
Ce moyeu est moins expéditif que ceux dont il nous reste a parler; mais il est le seul que le chirurgien puisse employer, lorsque la pusillanimité du malade ne lui permet pas de recourir à l'instrument tranchant.
3° Amputation. — Lorsque le lipome est j>édiculé, et que ce pédicule présente un petit diamètre, la section de celui-ci, près de son implantation, constitue le procédé le plus simplQ, le plus rapide et le meilleur qui puisse être mis en usage.
ù° Extirpation. — Le chirurgien pratique sur la tumeur une incision simple suivant son plus grand diamètre, ou bien fait une incision en T, ou une incision cruciale, dissèque chaque lambeau, et détache peu à peu toute la masse adipeuse des parties ambiantes. Cet isolement est en général facile ; un tissu cellulaire lâche et filamenteux étant le principal moyen d'union du lipome avec les organes sous-jacents, il suiiit souvent de soulever la tumeur dans un sens, et de repousser en même temps les parties profondes dans le sens opposé pour en opérer la séparation. Pelletan a pu, à l'aide du simple décollement, détacher la plus grande partie d'un énorme lipome qui occupait la partie latérale du cou, et qui reposait immédiatement sur les vaisseaux. Après l'extirpation, on rapproche les lambeaux, qui sont d'abord, malgré la rétraction de la peau, plus étendus que la plaie qu'ils doivent recouvrir, mais cette rétraction continuera les jours suivants, et permettra aux téguments de reprendre graduellement leurs premières dimensions. La réunion est opérée à l'aide de bandelettes agglutinatives et favorisée par une compression douce, qu'on pratique avec un bandage circulaire, après avoir matelassé toute la surface correspondante à la plaie d'une quantité suffisante de charpie. Lorsque la peau a été fortement distendue, elle devient quelquefois sillonnée par des vergetures tout à fait semblables à celles qu'on observe sur le ventre des femmes qui onj, eu plusieurs enfants.
ARTICLE IL
TUMEURS SQUIRRHEUSES ENKYSTEES.
Ces tumeurs, décrites sous les noms de tubercules, de ganglions nerveux, ont pour siège exclusif le tissu cellulaire ; il importe de ne point l es confondre avec celles qui se développent sur le trajet môme des cordons nerveux, et qui constituent les npvromes:ces deux espèces de fumeurs diffèrent, en effet, par leur siège, leur nature et la plupart des pnénomènes qu'elles présentent. Dupuytren, le premier, les isola tout à tait, et posa nettement leurs caractères distinclifs.
TUMEURS SQUIRRHEUSES ENKYSTÉES. 519
Anatomte PATHOLOGIQUE. — Ces tuiiipurs peuvent être sous-aponévrotiques, mais presque constamment elles occupent le tissu cellulaire sous-cutané; les membres, et particulièrement les memlires inférieurs, en sont le siège de prédilection, et sur ceux-ci elles se montrent plutôt dans les régions où les téguments reposent sur un plan osseux : ainsi, autour des malléoles, autour du genou, sur le grand trochanter ou l'ischion, à la périphérie du poignet ou du coude ; on les a observées aussi à la face, sur la mamelle, sur le dos et sur le scrotum. Elles sont presque toujours solitaires, et remarquables par la petitesse de leur volume, dont la plus grande dimension atteint rarement celle d'un centimètre. Tantôt elles s'étendent en longueur et prennent la forme ellipsoïde d'un grain de blé, tantôt en surface, et sont alors semblables à une lentille, à un grain de café, quelquefois dans tous les sens à la fois, et revêtent l'aspect régulier d'une petite sphère. Considérées à l'extérieur, elles sont opaques, lisses, très dures. Si on les laisse tomber d'une certaine hauteur, dit Dupuytren, elles rebondissent k la manière des corps élastiques; leur tissu est homogène, d'un blanc terne, d'une consistance fibreuse ou tibro-cartilagineuse. Lorsqu'on les coupe, on voit qu'elles sont formées de plusieurs couches concentriques, unies entre elles par un tissu cellulaire dense et serré ; les couches extérieures sont les plus denses. L'ongle enfoncé dans l'épaisseur de ces corps fait entendre un léger craquement. Ce tissu cellulo-fibreux est pénétré d'albumine et entouré d'un kyste, dont les parois denses, opaques, très résistantes et d'une épaisseur variable, paraissent être aussi de nature squirrheuse. »
Dupuytren n'a jamais constaté de filets nerveux dans ces petits corps. Cependant les auteurs décrivent des tumeurs semblables à celles dont nous nous occupons ici, qui renferment des filets nerveux et sont accolées à des nerfs de second ordre ; il nous paraît évident que l'on a •confondu sous une même dénomination deux sortes de tumeurs, les unes que nous décrivons, les autres qui sont de véritables névromes dont nous aurons à nous occuper ultérieurement.
Étiologie. — Les causes de ces tumeurs sont inconnues ; dans quelques cas, elles semblent avoir succédé à des piqûres; le plus grand nombre des malades les attribuent à. un coup ou à une chute; on les observe plus fréquemment chez les femmes que chez les hommes, et surtout de trente-cinq à soixante ans.
Symptomatologie. — La douleur est le premier phénomène qui annonce leur développement. Longtemps avant que le toucher puisse en constater l'existence, le malade éprouve des élancements qui reviennent à intervalles plus ou moins longs et irréguliers, et restent pendant uneduréede plusieurs mois, et même de plusieurs années, faibles, vagues, ou plus vifs et très rares. Cette douleur, après un laps de temps très
5'iO AFFECTIONS DU TISSl' CliLLULAlHE.
variable, augmente et devient extrêmement aigui', se déclare par accès irréguliers, ou se montre continue; quelquefois elle rayonne dans divers sens ou se propage sur le trajet d'une branche nerveuse; mais elle ne présente ce dernier caractère que lorsque la tumeur occupe le voisinage d'un nerf, sur lequel elle exerce un eflet purement mécanique.
Le simple contact des vêtements, ou le plus léger mouvement imprimé à la région sur laquelle repose la tumeur, l'exaspère vivement; la pression surtout lui communique une extrême acuité. Cette douleur, chez les individus irritables, a pu donner lieu quelquefois à des mouvements convulsifs, et chez d'autres, lorsqu'elle est presque continue, elle amène un dépérissement général par le trouble qu'elle jette dans l'accomplissement de la plupart des fonctions.
En explorant la région qui est le siège d'une douleur si vive, on trouve immédiatement au-dessous de la peau une petite tumeur; celle-ci est dure et mobile ; la peau qui la recouvre ne lui adhère point, et ne présente aucune trace d'altération. Le noyau squirrheux et sous-cutané peut exister très longtemps sans produire d'autres phénomènes que ceux qui viennent d'être énumérés, mais après une durée indéterminée il contracte des adhérences avec la peau; celle-ci change d'aspect et devient violacée au niveau de ces adhérences; plus tard, elle participe k la dégénérescence squirrheuse, et devient le siège d'un petit ulcère cancéreux. Une semblable terminaison étant l'issue naturelle de ces tumeurs, on conçoit combien il importe de ne point les confondre avec des tumeurs d'un autre genre, afin de leur appliquer le plus tôt possible un traitement capable de prévenir cette ulcération et les dangers qu'elle entraîne.
Les maladies avec lesquelles ces tumeurs pourraient être confondues sont les névralgies et surtout les névromes.
Les douleurs névralgiques occupent le trajet des nerfs; elles sont vives, mais non lancinantes, reviennent par accès plus ou moins réguliers, n'augmentent point à la pression, ne présentent pas pourpoint de départ une petite tumeur sous-cutanée, dure^ roulant sous le doigt, et permettent au chirurgien de limiter le siège de la douleur avec ufie extrême précision.
Ce que nous venons de dire de la douleur provoquée par les névralgies s'applique également aux névromes, par conséquent les tumeurs des nerfs diffèrent déjà d'une manière notable de celles qui font le sujet de cet article. Mais la marche de l'aflection est bien différente : d'un côté nous voyons l'augmentation de l'engorgement, l'envahissement de la peau, la propagation de l'affection aux ganglions lymphatiques, enfin l'ulcération des téguments ; de l'autre, des masses dures conservant indéfiniment le même aspect, le même volume, la même consistance, tout en produisant des douleurs intolérables. Ainsi donc, si les tumeurs squirrheuscs enkystées peuvent être confontlues au début avec es
iiévroiues, il est flans leur marche et leurs symptômes des si},Mies qui peuvent les taire distinguer, et surtout qui légitiment la distinction que nous irv'ons faite entre ces deux espèces de tumeurs.
Traitement. — Il consiste à détruire ces tumeurs par l'emploi des caustiques, ou à les enlever à Taide de l'instrument tranchant. Les caustiques ont été mis en usage plusieurs fois avec succès ; mais l'extirpation constitue, dit Dupuytren, le procédé le plus sûr, le plus prompt et le moins douloureux. Pour la pratiquer, on fait une simple incision aux téguments; à l'aide d'une érigne, on saisit la tumeur et on l'attire au dehors, pendant qu'on détruit avec le bistouri les faibles adhérences celluleuses qui l'unissent aux parties voisines. La plaie est ensuite réunie immédiatement à l'aide d'une simple bandelette agglutinative. Lorsque la tumeur est ulcérée, convient-il encore d'en pratiquer l'ablation ? Dupuytren conseille de s'abstenir de toute opération lorsque la maladie est parvenue à une période aussi avancée ; il a vu constamment survenir, dans cette circonstance, l'engorgement des ganglions et la diathèse cancéreuse. La maladie, qui ne présente aucun danger tant que la tumeur est dure, isolée de tout organe important, et sans adhérence à la peau, se montre presque constamment funeste, quel que soit le traitement qu'on lui oppose, lorsque le ramollissement s'en est opéré.