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CHAPITRE III

Nous passons à Tétude de la maladie. Qu'est-ce que la maladie*! Est-ce un combat de l'organisme contre un principe mauvais qui s'est introduit dans cet organisme ? Est-ce une fonction qui a pour but de chasser les humeurs malfaisantes? Est-ce une lésion qui développe les symptômes autour d'elle ? Est-ce un être ? N'est-ce pas plutôt un empoisonnement par les toxines, comme l'enseigne aujourd'hui l'opinion la plus répandue? Qui le sait, et qui le saura jamais? Si j'avais voulu, j'aurais reproduit ici plus de cent définitions de la maladie, toutes contradictoires, et dont aucune n'a jamais pu réunir l'universalité des médecins pendant quelques années. Qu'est-ce donc qu'une science qui ne peut pas définir son objet ?

Il faut procéder autrement. Il ne faut pas vouloir définir la maladie par sa nature inconnue, il faut la définir par ses phénomènes. On doit d'abord emprunter à la philosophie générale une idée de la maladie. La maladie, c'est un mal. Qu'est-ce que le mal . Le mal c'est une négation, c'est une absence. C'est donc un état, et voilà le premier mot de notre définition : la maladie est un état...^ un état de quoi ? Je ne dirai pas un état du corps, après ce que nous avons enseigné tout à l'heure sur la nature de l'homme : c'est un état de Vétre vivant ! Eh bien, si vous entrez dans une salle d'hôpital, vous voyez qu'il y a, au milieu de toutes les souffrances, des maladies, des états

déterminés; que ces états ont un nom et un nombre. En effet, il n'y a pas 5 ou 600 maladies, il y en a peut-être 125 ou 130, je ne les ai pas comptées. Il y a donc des états définis, qui sont en nombre défini, et qui ont un nom, si bien que, quand je dis variole, scarlatine, choléra, tous les médecins savent ce que cela veut dire ; comme quand je dis : chêne, roseau, blé, tous les botanistes savent ce que je veux dire. Il y a donc réellement des états définis dont rhomme souffre. C'est ce qui constitue les maladies. Maintenant, voici une autre considération sur laquelle j'appelle toute votre attention ; c'est que, quand on étudie ces états définis, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'ils ont les caractères de V espèce. J'ai énuméré, tout à l'heure, les caractères de l'espèce. Eh! bien, les maladies qui ne sont que des états, qui ne sont pas des êtres, ont les caractères de l'espèce. C'est peut-être un mystère, mais enfin cela est : elles ont les caractères de l'espèce. D'abord elles sont irréductibles; jamais une variole ne devient une scarlatine ; jamais un cancer ne devient une tuberculose. L'es pèce imprime à toutes les parties de l'animal un caractère particulier, en sorte que l'ongle du lion n'est pas l'ongle des autres animaux. Eh ! bien, ces maladies dont je vous parle, impriment à leurs symptômes et à leurs lésions des caractères déterminés. C'est tellement connu, tellement vrai, tellement accepté, que c'est sur le caractère imprimé par la maladie aux symptômes et aux lésions que sont fondées deux parties de l'art : le diagnostic et le pronostic. Enfin, comme les animaux, comme les espèces vivantes, les maladies sont identiques dans le temps et dans l'espace.

Nous avons donc les éléments de notre définition : la maladie est un état de F être vivant caractérisé par un en-semble de symptômes et de lésions^ soumis à une évolution déterminée j constituant des espèces morbides. Et j'ajoute

pour être tout à fait exact, que ce sont des espèces par analogie et non des espèces véritables.

Nous allons maintenant examiner et justifier chacun des termes de cette définition.

1® Nous disons que la maladie est un état du composé vivant, un état de F homme tout entier. Il n*y a donc pas de maladies de Tesprit et du corps, maladies mentales et somatiques. Il y a des maladies dans lesquelles les fonctions intellectuelles sont troublées et d'autres dans lesquelles ce sont les fonctions du corps qui présentent le désordre principal ; mais, nous l'avons vu dans le chapitre précédent, l'intégrité des fonctions intellectuelles est intimement liée à Tintégrité des organes, et réciproquement les fonctions animales et végétatives sont non moins intimement soumises à l'intégrité du principe animateur. Les souffrances comme les fonctions ne sont ni de Tun, ni de Fautre, elles sont du composé, de l'homme tout entier.

(1 n'y a pas non plus de maladies générales etdemaladies locales, puisque la maladie est un état du composé vivant, de Vhomme. Ce qui a fait admettre cette grande division des maladies générales et des maladies locales, c'est la confusion de la maladie et de la lésion. La lésion est toujours localisée sur un ou plusieurs organes, sur un ou plusieurs tissus, et souvent sur un seul organe ou sur un tissu. Ainsi, dans les phlegmasies^ par exemple, la lésion est localisée, soit sur les méninges, soit sur un point du tissu connectif, soit sur un autre organe. Mais cette inflammation des poumons, des méninges, du tissu cellulaire, qui constitue la lésion de ces maladies, est loin d'être toute la maladie, et on ne peut pas appeler ces états des maladies locales. En effet, il existe toujours concurremment d'autres

lésions et des troubles fonctionnels très multipliés. Lésion de la composition du sang, lésion des urines, malaise, courbature, inappétence, mouvement fébrile à un certain degré. Or, tout Thomme est malade pendant la fièvre. Un cancer localisé dans le sein n'est pas non plus une maladie locale : d'abord, il y a presque toujours un moment où la lésion même se généralise ; mais avant ce moment, est-ce que le malade tout entier n'est pas cancéreux? Est-ce que, s'il se reproduit, par exemple, il ne pourra pas engendrer des cancéreux ?

Rien de plus propre que l'hérédité pour démontrer que les lésions les plus locales en apparence sont bien des maladies de l'homme tout entier, totius substantiœ. Ainsi non-seulement un tuberculeux peut transmettre sa maladie à ses descendants, alors qu'il n'est atteint que d'une lésion sans retentissement apparent sur le reste de l'organisme, mais on voit succomber à la méningite tuberculeuse des enfants dont les ascendants ne sont pris que plusieurs années après des symptômes de la phtisie. C'est ce que Trousseau appelait l'hérédité en retour.

L'état général précède donc, dans les maladies, toutes les localisations. Il n'y a donc pas de maladies locales^ il n'y a que des maladies localisées.

2° La maladie est constituée par un ensemble de symptômes et de lésions soumis à une évolution déterminée.

Il importe de bien comprendre ce paragraphe, si on veut se faire une idée bien nette de la maladie ; nous disons qu'il y a wn ensemble de symptômes et de lésions. Il faut d'abord répondre à la difficulté que pourrait soulever l'existence de maladies sans lésions définies. Il y a des maladies, comme l'hystérie, l'épilepsie, qui ne présentent pas de lésions, au moins dans le commencement de la maladie. Et s'il est vrai qu'on ne peut concevoir un trouble

fonctionnel sans une altération de Torgane, cette altération dans les maladies que nous avons prises pour exemple, n'est pas appréciable, par conséquent n'est pas définie. Mais, néanmoins, ces maladies n'échappent pas à notre définition puisque cette altération existe et qu'un jour elle pourra être connue et décrite, comme l'ont été celles de Tataxie locomotrice et de la paralysie générale^ maladies si longtemps regardées comme dépourvues de lésions. D'ailleurs les maladies, même sans lésions appréciables à leur début, amènent toujours par leur continuité des lésions définies, et Tépilepsie comme la folie n'échappent point à cette loi.

Maison a encore objecté qu'il y avait des lésions sans symptômes, des maladies latentes.

Il est vrai qu'il existe un certain nombre de tumeurs du cerveau, de tubercules pulmonaires, d'anévrysmes qui échappent au diagnostic pendant la vie des malades et qui ne sont reconnus qu'après la mort; mais ces maladies ne sont latentes que parce qu'elles ne sont pas recherchées, ou bien parce que nous n'avons pas une interprétation suffisamment exacte des symptômes obscurs qui les accompagnent.

Nous ne savons pas encore et peut-être ne saurons-nous jamais transformer en signes précis de maladies, l'amaigrissement léger, les céphalalgies vagues, les vertiges passagers, les inappétences, les malaises et les mille souffrances indéterminées que ressentent certains malades.

Kous pouvons donc dire que les maladies sont des états caractérisés par un ensemble de symptômes et de lésions.

3<» Mais les symptômes et les lésions constituent un ensemble soumis à une évolution déterminée. Constituer un ensemble, être soumis à une évolution déterminée, voilà des caractères importants de la maladie.

Les symptômes et les lésions ne sont pas semés au hasard dans la maladie.

L'observation enseigne que la maladie commence par certaines souffrances, qu'elle continue par d'autres qui sont associées dans un ordre déterminé et que, après une durée plus ou moins longue, mais fixe pour chaque maladie, elle se termine parla mort ou par une guéris on plus ou moins complète. Il y a donc un véritable ordre dans les maladies, et c'est cette succession, cette association régulière des symptômes et des lésions qui ont trompé les Hippocratistes modernes et les ont conduits à définir la maladie, une fonction.

4® Ces états sont distincts et ont reçu un nom déterminé.

Les médecins de tous les temps ont distingué un certain nombre de maladies, et la preuve de cette distinction se trouve précisément dans les noms qui ont servi de tout temps à désigner chaque maladie en particulier.

On ne peut objecter contre cette partie de notre définition que le nombre des maladies a varié ou varie encore avec les écoles, que le même nom a été donné quelquefois à des maladies différentes et surtout que des maladies bien distinctes aujourd'hui ont été confondues autrefois et réunies sous le même nom .

Ces objections et toutes celles qui sont analogues ne prouvent qu'une chose : c'est que la nosographie est une science perfectible; mais, loin de pouvoir être opposées à la distinction des maladies, elles sont une preuve irrécusable de cette distinction. Si, en effet, les maladies n'étaient pas distinctes, si elles constituaient pour l'homme un état de souffrances indéfinies, la nosographie, loin d'être perfectible, serait impossible, et toutes nos connaissances se borneraient à une étude de symptômes et

de lésions, sans aucun rapport de succession et d'association. La classification comme la nomenclature de ces états seraient également impossible. Or, malgré certaines divergences, les médecins s'accordent pour reconnaître un nombre déterminé de maladies auxquelles ils donnent un nom, et, quand on parle de pneumonie, de pleurésie, de fièvre typhoïde, de choléra, depilepsie, etc., etc., ces noms rappellent al 'esprit de tous les médecins,comme nous le disions plus haut, des états très distincts, très définis. Nous avons donc raison de dire : ces états sont distincts les uns des autres et ont reçu des noms qui servent à les désigner.

5*» Nous ajouterons, comme dernier caractère des maladies, que ces états peuvent être étudiés comme des espèces naturelles.

Cette notion, que l'on rencontre plus ou moins nettement exprimée chez la plupart [des auteurs, a une extrême importance pour la nosographie, mais il faut bien la comprendre.

En histoire naturelle, on dit que les espèces sont identiques dans le temps et dans Tespace, c'est-à-dire que le cheval et le bœuf sont les mêmes sur toute la surface de la terre, et qu'ils ont les mêmes caractères aujourd'hui qu'aux époques historiques les plus éloignées. Il en est de même des végétaux. Le froment que l'on trouve dans le tombeau des Pharaons est le même que celui que nous cultivons, et dans toutes les parties du monde où la température lui permet de pousser, le froment est toujours du froment. Les maladies présentent ce même caractère d'identité dans le temps et dans l'espace. Nous reconnaissons très bien, dans les plus anciens auteurs, la description du cancer, de la phthisie, de la scrofule, du croup et de la plupart des maladies que nous observons de nos jours, et

les fièvres rémittentes, décrites par Hippocrate, ont été retrouvées en Algérie.

Les différences de lieux et de climat ne modifient pas essentiellement le caractère des maladies, et on retrouve sous toutes les latitudes les phlegmasies, les fièvres, les maladies constitutionnelles et diathésiques.

Les maladies présentent donc, incontestablement, le caractère des espèces naturelles, et le médecin est autorisé à les étudiercommedes espèces, ce qui fixe immédiatement et la méthode nosologique, et la méthode nosographique. Mais il faut prendre garde qu'ici la vérité côtoie Terreur de très près, et se garder des enseignements des spécificiensj qui considèrent les maladies comme des espèces véritables. Cette erreur dans laquelle est tombé Trousseau a pour conséquence immédiate de baser la médecine tout entière sur une hypothèse, l'existence à' êtres morbides; de fausser la nosologie, en distinguant le^ maladies en maladies communes et maladies spécifiques ; de pousser la thérapeutique dans la voie trompeuse des médicaments spécifiques.

De ces erreurs nous ne retenons aujourd'hui que la première, les deux autres devant trouver leur place à propos de la nosologie et de la thérapeutique.

Les maladies appelées indûment spécifiques, les fièvres éruptives, par exemple, ne constituent pas des êtres, mais seulement des états, des manières d'être du corps vivant. Nous pourrions nous borner à cette simple affirmation, puisque les spécificiens n'ont jamais pris la peine de démontrer l'existence des êtres morbides. Mais nous prouvons notre affirmation en disant que tous les êtres ont une existence distincte et une substance propre; que, par conséquent, ils peuvent toujours être isolés. Or, les maladies ne peuvent être isolées du composé vivant ; elles n'ont pas de substance propre ; elles n'ont pas d'existence en dehors

de rorganisme, et les maladies parasitaires^ comme la gale, sur lesquelles on s'appuie pour démontrer que les maladies sont des êtres,ne sont pas des maladies véritablesy ce sont des espèces animales qui, par leur habitation sur ou dans notre peau, déterminent des lésions ou des symptômes très limités, qui peuvent, comme toutes les causes externes, être Toccasion du développement d'une vraie maladie^ mais neconstituent primitivement qu'une affection locale, une lésion.

Les maladies sont des états du composé vivant. C'est rhomme qui fait sa maladie et qui la guérit (quand elle guérit), et qui en souffre dans tout son être. C'est toujours le même homme qui est bien portant, malade, puis de nouveau en santé,, et la santé comme la maladie est un état^ une manière dètre^ et non un être nouveau introduit dans l'organisme.

La maladie est si peu un être, une substance, que, dans un sens philosophique, elle ne peut se définir que par une négation. C'est, en effet, la santé en moins, comme le froid est la chaleur en moins, l'obscurité la lumière en moins.

Concluons donc que les maladies ne constituent pas des êtres véritables, mais seulement qu'elles peuvent se décrire et s'étudier comme des espèces naturelles. Notre définition est donc maintenant suffisamment expliquée et justifiée : Les maladies sont des états du composé vivant, caractérisés par un ensemble de symptâmes et de lésions^ soumis à une évolution déterminée. Ces états sont identiques dans le temps et dans C espace^ ils peuvent donc être étudiés comme des espèces naturelles.

Notre définition sépare nettement là maladie d'états pathologiques avec lesquels elle n'a été que trop souvent confondue: le symptôme^ la lésion^X affection^ \^ souffrance Yinfirmité et la difformité.

Dans le chapitre qui traite du symptôme et de la lésion nous reviendrons sur les différences qui séparent la maladie de ces états morbides et surtout de raff^ection ; qu'il nous suffise de rappeler qu'en définissant la maladie un* ensemble de symptômes et de lésions soumis à une évolution déterminée et spéciale, nous la séparons radicalement du symptôme et de la lésion.

La souffrance diffère de la maladie parce qu'elle est un trouble fonctionnel sans évolution définie et sans coordidation avec d'autres troubles ou avec des lésions , tels sont la faim, la soif, la fatigue, l'essoufflement après avoir couru, la douleur produite par une cause extérieure.

La souffrance a encore pour caractère d'être toujours liée a une cause évidente et actuellement présente, et de n'avoir point de durée par elle-même ; la soif disparaît en buvant, la fatigue par le repos, le froid par la chaleur. La souffrance n'a pas de durée propre, tandis que, suivant l'expression d'Hippocrate, la maladie est ce qui dure.

V infirmité se distingue de la maladie parce que c'est une lésion organique ou un trouble fonctionnel sans évolution ; l'infirmité ne change pas, tandis que la maladie évolue ; l'infirmité est toujours le résultat d'une maladie intra ou extra-utérine ; la surdi-mutité, la perte d'un des yeux ou des deux, la claudication, etc., etc., sont des infirmités.

h^ difformité est un état extérieur congénital ou acquis qui détruit plus ou moins la beauté naturelle à l'homme ; elle peut être la suite d'un accident ou d'une maladie.

Pour compléter ce chapitre sur la maladie, deux questions restent encore à traiter : Y a-t-il des maladies locales ? Que doit'On entendre par maladies infectieuses ?

Y a-t-il des maladies locales ? — Les traités les plus nouveaux de pathologie conservent encore deux grandes

classes de maladies : les maladies locales et les maladips générales. Ces divisions constituent une erreur ; il n'y a point de maladies locales, iln^y a que des maladies localisées. Sous le nom de maladie locale vous ne trouverez dans vos auteurs que des maladies caractérisées par une lésion limitée à un organe, et encore.

Pourquoi par exemple dans le manuel le plus populaire de pathologie interne trouvez-vous la pneumonie dans le cadre des maladies locales et Térysipèle parmi les maladies générales ?

L'érysipèle, dites-vous, est une maladie microbienne, la pneumonie aussi. L'érysipèle est contagieux dans certaines circonstance, la pneumonie est contagieuse dans les mêmes circonstances. L'érysipèle peut s'étendre à toute la peau, la pneumonie peut s'étendre successivement aux deux poumons. L'érysipèle s'accompagne d'une fièvre cyclique, la fièvre delà pneumonie est encore plus cyclique. La pneumonie comme Férysipèle est une maladie de tout l'organisme, totius substantiœ ; l'une a sa localisation principale sur la peau, l'autre dans le poumon ; toutes les deux peuvent atteindre le rein, le cœur, les méninges. Cet exemple fait nettement comprendre la loi suivante, il n'y a point demala-dies locales^ ilriy a que des maladies localisées.

Passant aux maladies chroniques, nous trouvons le cancer du sein souvent cité comme une maladie locale, qu'on enlève avec opération ? Oui, mais le plus souvent ce cancer se reproduit à son premier siège ou ailleurs. Ajoutons que cette maladie est si peu locale qu'elle se transmet par hérédité et qu'il n'y a que ceci de vrai, c'est que le cancer du sein ne vient que chez les cancéreux.

Mais il faut répondre à un argument plus spécieux et plus nouveau : il y a des maladies qui sont locales d'abord et qui se généralisent ensuite. Oui, dans les laboratoires, sur des animaux en pleine santé auxquels on inocule un

bacille pathogène, mais en médecine pratique les maladies, même microbiennes, ne se développent que chez les prédisposés, dans les bons bouillons de culture. La maladie se fait avec le concours de l'organisme ; la maladie dès son début relève donc de l'organisme tout entier et c'est là ce qui constitue le caractère de toutes les maladies. J'ajoute qu'il ne faut pas plus dire maladie générale que maladie locale, il faut seulement dire maladie si l'on veut [rester dans la vérité. En effet, comment se définit une maladie ? Un état du composé vivant^ c'est donc le composé vivant tout entier qui est malade, même dans le furoncle ou la tumeur fibreuse.

Que doit-on entendre par ces mots : maladies infectieuses ? En bactériologie, nous appelons infections les symptômes et les lésions produits par un microbe pathogène et nous disons intoxication quand ces mêmes phénomènes morbides sont produits par les toxines microbiennes.

Rigoureusement, on devrait entendre par maladie infectieuse une maladie produite par les microbes pathogènes.

Dans ces termes la signification de l'expression maladie infectieuse est claire et précise ; mais elle n'a absolument aucune valeur et remplace fort mal l'expression de maladie microbienne. J'ajoute que le mot d'infectieux appliqué aux maladies date du commencement de la bactériologie et qu'aujourd'hui il représente une erreur, puisque c'est par leurs toxines que les microbes sont pathogènes et que rigoureusement on devrait dire, maladies toxiques*

Nous pourrions arrêter là le paragraphe sur les maladies infectieuses, mais nous avons à compter avec les mauvaises habitudes intellectuelles et les vices de langage qui en découlent. Aujourd'hui, comme dans tous les temps, les expressions médicales sont détournées de leur sens rigou-

reux par la généralité des médecins, pour 'en recevoir un autre essentiellement variable et représentant ce qu'on est convenu d'appeler les idées courantes. Le mot infectieux a subi cette transformation et,pour la plupart des médecins et surtout pour le public, il ne caractérise pas seulement une maladie microbienne et contagieuse, mais une maladie extrêmement grave, mortelle même, caractérisée par Tempoisonnement de l'organisme tout entier.

Je sais que, dans la pratique, cette signification donnée au mot infectieux a une certaine importance ; quand le médecin a déclaré qu'une maladie est infectieuse, il semble qu'il soit débarrassé de toute responsabilité sur l'issue d'une maladie tellement au-dessus de toutes les ressources de l'art. Nous ne pouvons pas approuver qu'on sauvegarde sa responsabilité au prix d'une erreur scientifique et du désespoir jeté dans les familles. Nous estimons que le médecin digne de ce nom ne doit point se dérober dans les cas graves et qu'il ne lui est pas permis, pour sauvegarder sa réputation, d'ôter tout espoir à une famille dans l'issue de maladies qui sont bien loin d'être toujours mortelles.

Si les maladies à microbes acquéraient une gravité exceptionnelle quand ces microbes se généralisent et envahissent des organes éloignés, on pourrait trouver dans cette généralisation, un signe pour caractériser les maladies infectieuses, mais ce fait souffre de nombreuses exceptions. Qui n'a vu des angines diphtéritiques bénignes se compliquer de néphrite, quelquefois incurable? Est-ce que le rhumatisme articulaire aigu le plus bénin ne peut pas se compliquer d'endocardite grave ?

Si l'infection du rein et l'albuminurie qui en est la suite constituent un signe pronostique fâcheux, cette diffusion du microbe pathogène ne peut cependant suffire à caractériser les maladies infectieuses, par cette raison que cette complication d'albuminurie est extrêmement fréquente, je

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dirai même banale, dans la (ièvre typhoïde, par exemple, et qu'elle se rencontre dans des cas non seulement guérissables mais encore absolument dépourvus de danger; et, du consentement on peut dire unanime des médecins, Texpression infectieux entraine Tidée de cas extrêmement graves.

En résumé, nous désirons que Ton abandonne aussitôt qu'on le pourra ce moiinfectieux qui ne représente qu'une erreur ou une banalité.

Pour terminer ce chapitre,nous rappellerons maintenant les principales définitions de la maladie. Nous empruntons ces documents à un article de Littré, dans le Dictionnaire en 30 volumes.

Presque toutes ces définitions ont la prétention d'expliquer la nature même de la maladie, aussi présentent-elles toutes les mêmes défauts : elles sont obscures,, contradictoires et hypothétiques.

Hippocrate dit qu'il y a maladie « quand le juste mélange des humeurs et des qualités qui existent dans le corps est troublé, et que l'une de ces humeurs ou qualités s'isole et devient prédominante ». {De F ancienne médecine)

Cette définition s'appuie sur l'hypothèse du parfait équilibre des humeurs et qualités du corps. Or ce parfait équilibre est une affirmation sans preuve et que nous démontrerons être fausse au chapitre de l'Etiologie ; puis quelles sont ces humeurs, ces qualités ?

Sans suivre l'ordre chronologique qui, ici, n'a aucune valeur, nous rappellerons les définitions qui se rattachent à celles d'Hippocrate. Galien faisait consister la santé dans le juste mélange des humeurs cardinales : le sang,le phlegme, la bile jaune et la bile noire. II définit la maladie une altération des quatre humeurs, soit en quantité, soit en qualité, soit dans leurs rapports avec les solides. Gomme pour Hip-

40 PATHOLOGIE GÉNÉRALB

pocrate, la santé est constituée par la crase^ c*est-à-dire rheureux mélange des humeurs. Ici les humeurs sont plus spécialement désignées et Thypothèse est plus grossièrement à découvert. Qu'est-ce que le phlegme, qu'est-ce que la bile jaune et la bile noire en physiologie ? Pourquoi TaFtération seule des humeurs constituerait-elle la maladie ! Aussi verrons-nous bientôt les solidistes attribuer les maladies aux altérations des solides et les vitalistes aux forces qui régissent les corps organisés.

Ce système des quatre humeurs, séduisant par sa simplicité, largement développé par Galien, qui y rattacha toute la médecine, a traversé le moyen âge, non sans protestation, mais cependant avec une suprématie incontestable. Il résista même un certain temps à la découverte de la circulation du sang, qui mettait à néant trois des humeurs cardinales, et les vieux tenants du galénisme, entêtés de leur humorisme, persécutèrent les partisans de la nouvelle physiologie et s'efforcèrent de les flétrir sous le nom de circulateur s,.. HémoW^ pièce à pièce par Stahl, Paracelse, Van Helmont et tous les réformateurs modernes, la thèse des quatre humeurs n'a pas perdu toute influence en thérapeutique, et il y a encore de nos jours des médecins qui croient utile d'évacuer la bile !

Fernel attribue les maladies aux altérations des solides ; GuUen les explique par la débilité, le spasme, le relâchement du système nerveux.

Paracelse, Van Helmont, Stahl, Gaubius, Brown et Broussais, pour ne citer que les plus illustres, expliquaient la maladie par un désordre de la force qui régit l'organisme : archée, âme, principe vital, incitabilité, irritabilité. M. Bouchut se rattache à cette école en définissant la maladie : une altération du principe de la vie, avec ou sans lésions de ses organes ou de leurs fonctions.

Il nous reste à parler de Thippocratisme moderne. Gette

école qui commence à Sydenham et à Sauvage, et qui fleurit encore à Montpellier, considère la maladie comme un effort de la nature, une lutte contre la cause morbide qu'il faut chasser au dehors. Dans cette doctrine, la maladie est un bienfait, et Cayol, l'un des représentants de l'école, définit la maladie une fonction.

Nous ferons remarquer que cette définition repose sur une hypothèse étiologiqu^ parfaitement contestable. C'est celle qui enseigne que les maladies sont produites par des causes externes, matérielles, susceptibles d'être combattues ou éliminées. Au chapitre Etiologie, nous démontrerons la fausseté de cette théorie ; maintenant, il nous suffit, pour renverser le roman de Thippocratisme moderne, de faire remarquer qu'il conclut en confondant la maladie avec la fonction, c'est-à-dire avec la santé.

Nous retrouvons donc ainsi trois doctrines différentes : Yhumorisme, qui explique les maladies par l'altération des humeurs; le solidismej qui les explique par l'altération des solides, et une troisième doctrine qui enseigne que les maladies sont produites par les désordres delà force vitale. Un auteur hippocratiste avait déjà dit que les maladies se divisaient en trois classes : maladies du contenant (les solides), des contenus (les liquides) et des puissances actives (les forces).

Rappelons pour mémoire les définitions de la maladie qui reposent sur des hypothèses chimiques etphysiques,les maladies par excès d'oxygène, de phosphore, etc., par électricité.

Les auteurs plus rapprochés de nous ont suivi une meilleure méthode. Ils ont essayé de définir la maladie par ses phénomènes ; mais presque tous n'ont pas tenu un compte suffisant de l'évolution et de l'association des symptômes qui constituent l'individualité de chaque maladie enparticulier.

Chamberet, dans le grand Dictionnaire en 60 volumes,

donne cette définition : « La maladie consiste dans le déplacement permanent de nos parties, dans la lésion notable de leurs tissus, ou bien dans le désordre ou l'embarras remarquable et permanent de nos fonctions. »

En termes plus clairs et plus courts, la maladie consisterait dans un trouble fonctionnel ou dans une altération de tissus ; mais cette définition ne tient pas compte de Tassociation des symptômes et des lésions et de la distinction des espèces morbides. Aussi s'applique-t-ellebien plus aux lésions et aux symptômes qu'à la maladie elle-même.

« La maladie, dit Ghomel, est une aberration notable survenant soit dans la disposition matérielle des solides ou des liquides, soit dans l'exercice d'une ou plusieurs fonctions. »

Cette définition est la même que la précédente ; elle est même inférieure, car, à bien prendre, elle se résume en ces mots : la maladie est ou une lésion, ou un symptôme.

Or, nous Tavons démontré, la maladie n'est pas seulement une lésion ou un symptôme, ni même une lésion et un symptôme, c'est un ensemble de lésions et de symptômes coordonnés et évoluant d'une certaine manière et de telle sorte que chaque maladie, parfaitement distincte et séparée, porte un nom propre et doit être étudiée comme une espèce naturelle.

Nous devons maintenant exposer les opinions de Técole contemporaine. C'est M. H. Roger qui est chargé dans la pathologie générale de Bouchard de définir la maladie.

Ses définitions, car M. H. Roger en donne au moins deux, le rangent sans conteste dans l'école hippocratiste de Montpellier. Pas plus que cette école, il n'admet l'espèce morbide.

Nous citerons deux des définitions de M. Roger et celle de M. Bouchard, afin que le lecteur puisse se rendre un compte exact de cette nouvelle doctrine.

La première définition de M. Roger a pour but de déterminer la nature même de la maladie : « Soumis à rinfluence de causes externes qui tendent à modifier son équilibr e instable, Têtre vivant présente une série de réactions qui, si elles ne contrebalancent pas aussitôt l'action des forces externes, déterminent un nouvel équilibre instable caractérisant la maladie.» {Loc. aV., page 83.) Ainsi la maladie est caractérisée par un équilibre instable déterminé par l'action des causes externes.

Voici la même définition exprimée d'une manière un peu différente : « On peut donc considérer la maladie comme l'ensemble des réactions provoquées dans un système organique par un agent externe qui tend à en modifier l'équilibre instable et dont Faction n'est pas aussitôt contre-balancée. » (Loc. ceV., page 16.)

Ainsi action, réaction, cause externe, équilibre instable, cette définition estune répétition des enseignements décadents de l'hippocratisme moderne et nous croyons entendre encore le sénile FayoUe répéter des non- sens que nous croyions depuis longtemps passés de mode.

L'équilibre instable de M, Roger me rappelle involontairement le désaccord des forces vitales qui, d'après Hahnemann, constitue la maladie. (Or^anon, page 111.)

Toutes ces définitions de chercheurs de quintessence rappellent la fable du bon Lafontaine : « Un petit grain de médecine expérimentale ferait bien mieux mon affaire. »

Ailleurs, M. H. Roger définit la maladie, « l'ensemble des actes et des lésions provoquées par l'application de la cause. » (Loc. cit.^ page 16).

Voici maintenant la définition de M. Bouchard : « La maladie est l'ensemble des actes fonctionnels et secondairement des lésions anatomiques qui se produisent dans l'économie — subissant à la fois les causes morbifiques et réagissant, contre elles. » {Loc.cit., page 16.)

Cette définition appartient encore à l'école hippocrati-

Tff^^^

que ; elle ne tient pas compte de révolution, qui réunit et subordonne les symptômes et les lésions et fail du processus morbide un tout absolument distinct.

La définition de M. Roger exclut absolument la spontanéité morbide, mais nous traiterons ce point particulier en étiologie.

Enfin cet auteur n'accepte pas Timmutabilité des espèces morbides, il a même écrit un long chapitre sur la mutabilité des types cliniques ; nous n'en dirons qu'un mot. La thèse de M. H. Roger repose en partie sur des erreurs his- , toriques et en partie sur la confusion des variétés avec les espèces. Si la fièvre intermittente présente sous les tropiques des formes extrêmement graves et si même quelques variétés présentent un type rémittent presque continu, tous ces processus différents se rattachent et par leurs lésions, et par leur marche, et par leur traitement, à une seule espèce, la fièvre paludéenne. Je dirai plus, toutes ces variétés, si on les étudie avec une attention et une compétence suffisantes, se retrouvent en France, la fièvre intermittente constituant une espèce immuable dans l'espace comme dans le temps. Et les fièvres éruptives? Je veux bien qu'elles n'aient apparu en Europe qu'au vi"" siècle, mais elles étaient importées d'Asie comme le choléra de nos jours : il n'y a point là d'espèces nouvelles.

J'admets bien qu'il n'y a plus en France 2.000 léproseries, mais cela ne prouve pas que la lèpre se soit transformée, elle s'est éteinte ; mais dans les pays où elle existe encore, elle se présente avec les caractères immuables qui lui ont toujours été attribués.

Les aptitudes et les immunités des races n'ont rien à faire avec l'immutabilité des types morbides ; si le nègre a rarement la fièvre intermittente et plus souvent le choléra, la qualité d'espèces morbides de ces deux maladies n'est touchée en rien par ces dispositions de la race noire.

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